(1808)
Si Napoléon avait en 1809 trouvé chez les Français en général
l’opposition que sa conquête en Europe rencontrait, sa ruine eût été
certaine. Mais quoique la France désirât la paix, elle lui demeurait
attachée, convaincue qu’il défendait et servait sa gloire. Il lui
prenait ses fils, mais pour en faire des vainqueurs dont il célébrait
les exploits dans des allocutions enflammées, les Bulletins de la Grande
Armée. La nation armée et victorieuse lui répondait de la docilité des
Français. Sa police attentive faisait le reste, surveillait la presse,
les étudiants, lui signalait les déserteurs, les conspirateurs
royalistes. Les fonctionnaires, dans les provinces, concouraient à
empêcher les manifestations en faveur de la paix. Comme l’archevêque de
Bordeaux se permit de dire et de laisser dire à ses curés que «le repos,
objet de l’espérance chrétienne, méritait quelques sacrifices
passagers», il fut rappelé à l’ordre, et ses prêtres frappés de façon
exemplaire (janvier 1809). Lorsque des troupes, après trois ans de
campagne en Allemagne, furent dirigées à travers la France au delà des
Pyrénées, les préfets des départements, à Nancy, Reims, Sens, Saumur,
Tours, Bordeaux reçurent de la main du maître des instructions spéciales
pour organiser sur leur route des fêtes et des triomphes. «Des
harangues, des couplets, des spectacles gratis, des dîners, voilà ce que
j’attends des citoyens pour les soldats qui rentrent vainqueurs. Les
chansons parleront de la gloire que l’armée a acquise, de celle qu’elle
va acquérir encore et de la _liberté des mers qui en sera le résultat_»
(septembre 1808). Par ce mélange d’exaltation militaire et de
surveillance étroite, l’Empereur réussissait toujours à entretenir le
zèle, les illusions patriotiques et la résignation des Français.
Malgré toutes ces précautions, il fut trompé lui-même et ne put empêcher
une sourde opposition de se former, d’autant plus redoutable qu’elle
était l’œuvre de ses collaborateurs, les plus intimement associés à sa
pensée. Nul doute qu’à partir de 1808, Napoléon ait été trahi par les
chefs qu’il avait placés à la tête des grandes administrations de
l’État, et principalement par Talleyrand, par Fouché. Après avoir fait
leur fortune avec lui, désireux de la consolider et d’en jouir, à
l’exemple de sa famille, ils s’inquiétaient de l’ambition de l’Empereur,
et ralliaient tous ceux qui commençaient à douter de ses succès. «Vous
voilà bien content, disait en 1810 le ministre de la marine Decrès à
Marmont parce que vous venez d’être fait maréchal. Vous voyez tout en
beau. Voulez-vous que moi, je vous dise la vérité? L’Empereur est fou,
tout à fait fou. Il nous culbutera tous tant que nous sommes.» C’était
la pensée commune à beaucoup de fonctionnaires.
A la nouvelle de Baylen, l’Empereur invita Talleyrand, le 26 octobre, à
réunir les députés au Corps législatif avec ses ministres et ses
conseillers d’État «pour cultiver leurs dispositions» dans des dîners
fréquents. C’était s’adresser mal: Talleyrand était homme à leur
insinuer des dispositions toutes contraires à celles que le maître
exigeait. Le grand chambellan était l’âme de ce parti d’opposants qui
avait d’abord espéré réduire Napoléon à de certaines bornes, le
dissuader de ses entreprises trop vastes, le détourner de l’Espagne. Le
mauvais succès de cette dernière affaire et peut-être aussi le dépit
d’en avoir été de force le complice, avaient fourni à Talleyrand
l’occasion et l’envie de passer des conseils à la résistance.
«L’Espagne, et toujours l’Espagne, les désastres, la destruction d’une
grande et belle armée, voilà les grands moteurs», écrivait Metternich le
24 septembre 1808. Dans Fouché, Talleyrand trouva un complice qui
disposait de l’opinion par de puissants moyens, quoique obligé d’en user
discrètement. Fouché s’arrangea, simplement en laissant sa police
inactive, pour que la conduite perfide de Napoléon à l’égard de
Ferdinand, et les défaites de l’armée française retentissent dans tous
les coins de la France. Ayant l’autorité de leurs hautes fonctions, les
deux complices travaillèrent avec succès le monde des fonctionnaires,
des hauts dignitaires de l’armée, les émigrés rentrés en grâce, enrichis
ou amnistiés par la générosité et l’indulgence calculées de l’Empereur.
«Ces hommes, dit Metternich, qui recueillait sur place en 1808 les
éléments de ses informations précieuses, voulaient jouir de leur fortune
et n’entendaient pas risquer tous les jours leurs biens et leurs vies au
milieu des vicissitudes de la guerre.»
On peut discuter les déclarations du même observateur, lorsqu’il affirme
que cette opposition formait un courant national, et que la France
maudissait les conquêtes. Ce fut le thème de Talleyrand, pour se faire
écouter de l’étranger: il avait besoin d’affirmer qu’il avait avec lui
la France, la France raisonnable: «le Rhin, les Alpes, les Pyrénées sont
la conquête nationale; le reste est la conquête de l’Empereur. La France
n’y tient pas.» Ou encore ces mots: «le peuple français est civilisé,
son souverain ne l’est pas.» Ou bien ces paroles de Talleyrand
qu’Alexandre répétait à son ministre Roumantsoff: «Mon opinion est celle
des hommes les plus éclairés et les plus sages.» Metternich voyait les
choses plus justement lorsqu’il constatait la docilité persistante du
peuple français. «Il ne peut et ne doit entrer dans nos calculs qu’en
tant qu’il opposera moins de résistance aux efforts que pourraient
tenter des hommes tirés de son sein et animés d’un esprit régénérateur.»
Ce n’en était pas moins un fait grave pour l’Empereur, qui l’apprécia
trop tard à sa valeur, que la formation d’un parti d’opposition dans son
entourage; qu’un antagonisme déclaré entre lui et son principal
serviteur. Ils étaient de taille à se mesurer, et en fait d’intrigue, le
serviteur valait peut-être plus encore que le maître. «Des hommes retors
tels que M. de Talleyrand, écrivait encore Metternich, sont comme des
instruments tranchants avec qui il est dangereux de jouer. Mais aux
grandes plaies il faut de grands remèdes.»--«Nous sommes arrivés,
ajoutait-il, à une époque où des alliés semblent s’offrir à nous dans
l’intérieur même de l’Empire; des hommes qui peuvent représenter la
nation réclament notre appui. Cet appui est notre cause elle-même, notre
cause tout entière» (4 décembre 1808).
Pour immobiliser l’Empereur et lui barrer la route de l’Orient, il ne
restait à Talleyrand d’autre ressource que de faire appel à l’Autriche,
et la solliciter d’intervenir dans le partage de l’Empire ottoman. Elle
seule pourrait encore le prévenir peut-être, en tout cas le limiter. Le
calcul n’était pas mauvais: placé entre deux ambitions rivales, qui
depuis un an sous couleur d’alliance se querellaient, l’empereur
d’Autriche pouvait devenir l’arbitre tout-puissant, capable en les
opposant de les enchaîner toutes deux. Dès le début de janvier 1808, au
sortir d’une conférence où Napoléon venait de lui apprendre sa décision
prochaine de commencer l’affaire d’Orient, Talleyrand courait chez
Metternich, lui révélait les desseins de son maître, pressait l’Autriche
de prendre une décision. «Il faut que nous devenions alliés, lui
disait-il, et ce bienfait sera le résultat du traité de Tilsitt: quelque
paradoxale que puisse paraître cette thèse, le traité vous met dans la
meilleure position parce que chacune des parties contractantes a besoin
de vous pour surveiller l’autre. C’est le plus vite possible qu’il faut
vous en mêler; dans peu de mois on ne vous saura plus de gré de ce qui
dans ce moment vous maintient au rang que vous occupez.» On ne pouvait
pas dire plus clairement au cabinet autrichien que, même après Tilsitt,
il était l’arbitre de la question d’Orient.
Cette confidence deux fois renouvelée, à cette date, ne pouvait encore
passer pour une trahison. Metternich y trouva même une teinte officielle
marquée. Il put croire que l’Empereur l’avait ordonnée, lorsque le 21
janvier 1808 notifiant à Napoléon le mariage de François II, il vit
celui-ci «le faire sauter à pieds joints dans une discussion sur le sort
de la Porte ottomane et l’inviter à y prendre part». Mais la
communication de Napoléon n’avait été qu’un incident, une ouverture
faite en passant, au moment où il cherchait les moyens de retarder
l’impatience gênante de la Russie. La confidence de Talleyrand fut au
contraire la préface d’un système formé contre celui de l’Empereur.
Dans une troisième entrevue qu’il eut le 25 février avec Metternich, il
fit cette déclaration qui ne laisse plus aucun doute: «Je déteste l’idée
du partage de la Porte; je vous dirai même plus explicitement qu’elle
est en désaccord avec mes principes politiques, mais rien ne peut en
faire revenir l’Empereur. Arrêtez-vous à cette vérité, tenez-la pour
certaine et que votre cour entre tout à fait dans ma manière de voir. Si
j’étais empereur d’Autriche, je dirais ce qu’a dit Frédéric II du roi de
France: aucun coup de canon ne se tirera en Europe sans ma permission.
Voilà comme vous vous soutiendrez, comme vous sortirez victorieux de la
lutte dans laquelle ont péri tant d’autres.»
Révéler au gouvernement autrichien un projet que l’Empereur n’avait
encore communiqué à aucun autre confident constituait un abus de
confiance; le révéler afin qu’une puissance étrangère eût le temps de
s’en garantir et d’y trouver peut-être un motif et des moyens de
résistance, c’était véritablement trahir.
Les événements d’Espagne au mois d’avril 1808 encouragèrent Talleyrand à
poursuivre son intrigue. Ce fut aussi cette nouvelle conquête de
Napoléon qui décida l’Autriche à appuyer contre lui l’opposition de ses
fonctionnaires. Pour obliger l’Empereur à compter avec elle, elle arma.
Depuis la paix de Presbourg, l’Archiduc Charles avait réorganisé les
forces de l’Autriche qui se montaient à peu près à quatre cent mille
hommes: on les cantonna sur les frontières de l’Empire depuis la Silésie
jusqu’au Danube. Le 12 mai 1808, le ministre Stadion faisait approuver à
son maître le principe d’une milice nationale qui devait doubler en
quelques mois cette force de première ligne. Le 9 juin, tous les
Autrichiens de dix-huit à vingt-cinq ans étaient appelés à s’exercer
sous la direction des Archiducs qui leur adressaient des proclamations
patriotiques pour la défense du territoire national. Pour les hommes
d’État autrichiens, ces mesures militaires n’étaient cependant pas le
signal d’une guerre immédiate: la déclarer alors à Napoléon «leur eût
paru de la démence».
Persuadés par Talleyrand que l’Empereur se préparait à son entreprise
d’Orient, ils voulaient s’y associer de tout leur pouvoir, puis
l’affaire une fois commencée, d’accord avec la Russie prendre des
positions militaires assez fortes «pour serrer le sac dans lequel on
aurait fait entrer les armées françaises». Ce double calcul demandait un
grand déploiement de troupes: l’Autriche n’y pouvait suffire qu’en
faisant appel au sentiment national surexcité par l’exemple de
l’Espagne. Ses finances ne lui auraient pas permis la levée immédiate
d’une armée de huit cent mille hommes nécessaire au coup de partie
qu’elle méditait.
Sans pénétrer encore la trahison de son collaborateur, Napoléon devina
les arrière-pensées de l’Autriche. Au mois d’août 1808, il dit à
Metternich: «Est-ce par vos armements que vous voulez un jour être de
moitié dans nos arrangements relatifs à la Turquie. Vous vous trompez;
jamais je ne m’en laisserai imposer par une puissance armée, jamais je
ne traiterai avec celle qui voudrait m’en imposer.» Un peu plus tard,
quinze jours après il entrevoyait avec Sébastiani le piège que lui
tendaient les Habsbourg. Pour frapper la Turquie, la France serait
obligée d’allonger sa ligne d’opérations de Paris à Athènes, de
l’amincir autour de l’Adriatique. Cette ligne se trouverait étranglée
entre la mer et l’Autriche, au risque d’être coupée, à la merci d’une
surprise que François II certainement méditait. Le génie de Napoléon lui
montra _le sac_ où l’empereur d’Autriche avait dessein de l’enfermer.
Pour arrêter les armements qu’il redoutait, il employa tour à tour la
menace et la persuasion, cajolant Metternich à Paris, ordonnant au
général Andréossy de parler haut à Vienne. Les événements se
précipitaient: les désastres en Espagne, en même temps le désir pressant
du tsar de régler la question d’Orient: «en septembre à Erfurt, en
octobre les mouvements», disait Alexandre; enfin une révolution de
palais à Constantinople, le massacre simultané de Sélim III et de
Mustapha IV qui au mois de juillet 1808 venait justifier les impatiences
de la Russie. Au mois d’août 1808, le moment semblait désigné pour
l’action en Orient dont l’empereur des Français avait donné lui-même le
programme à Tilsitt.
Comment l’entreprendre, avec l’Autriche sur ses flancs, prête à s’allier
peut-être aux Anglais installés désormais dans la péninsule espagnole, à
réveiller en outre les Allemands, et les nations européennes? Autant
d’obstacles qui se dressaient un à un devant son ambition, pour la
première fois contrariée. Napoléon avait rêvé la Méditerranée librement
ouverte à ses flottes: le peuple espagnol venait d’en remettre les clefs
aux Anglais. Et maintenant, c’était sur le continent des menaces encore,
un piège peut-être dans l’attitude de l’Autriche. Comment d’autre part
se soustraire aux appels de la Russie, décourager Alexandre, renoncer à
ses projets pour jamais peut-être? L’heure critique était venue où le
conquérant se trouvait mis en demeure de choisir et de fixer sa
destinée. C’était bien là où Talleyrand avait voulu l’amener; incapable
de le persuader, à la place d’objections vaines, il dressait des
obstacles assez forts pour l’obliger à réfléchir, à reculer. Il a
prétendu depuis que ce fut à ses yeux la meilleure manière de le bien
servir, en servant du même coup la France et l’Europe. En fait, son
intrigue n’eut d’autre résultat que de pousser Napoléon et l’Europe aux
résolutions extrêmes. Le secret de Talleyrand envenima la plaie qu’il
avait voulu circonscrire. La France paya aussi cher le remède que le
mal.
Les menaces de l’Autriche, sur une ambition comme celle de Napoléon,
n’agirent pas comme un frein, mais comme des piqûres qui l’exaspérèrent.
Si le 15 août 1808, il parla une dernière fois à Metternich avec calme,
dans le ton sur lequel il lui dit: «Vous voyez combien je suis calme»,
la colère grondait. Il la laissait éclater devant ses intimes: il
parlait à Sébastiani de briser l’Autriche, et sur les ruines de l’Europe
de ne laisser que deux Empires, deux colosses, la France et la Russie.
Le bruit de ces colères parvint à Pétersbourg, jusqu’au tsar informé par
son envoyé Tolstoï. La destruction de l’Autriche n’était pas décidée au
point où le croyait l’ambassadeur russe. Mais Napoléon, irrité, avait
résolu de l’obliger à un désarmement.
Ce fut avec cette intention qu’il partit pour Erfurt le 23 septembre
1808. Le plus pressé n’était plus, à ses yeux, de discuter avec le tsar
la question de Constantinople, mais de vaincre la résistance nouvelle de
l’Autriche au partage même. A Metternich, le 15 août, il avait formulé
son programme: «Vos armements déplaisent également à Saint-Pétersbourg?
Savez-vous comment cela finira? L’Empereur Alexandre vous fera déclarer
qu’il désire que vous les cessiez, et vous le ferez. Je ne vous
admettrai plus alors à l’arrangement de tant de questions auxquelles
vous êtes intéressé; je m’entendrai seul avec la Russie, et vous n’en
serez que les spectateurs.» L’exécution de cette menace, il allait la
demander au tsar, à Erfurt. Certain qu’Alexandre attendait de lui autre
chose, et que son désappointement pouvait provoquer un refus, il lui
prépara, il lui offrit des gages.
Le premier sera d’évacuer la Prusse, que ses troupes, contrairement au
traité de Tilsitt, occupent toujours. Dès le 5 août il fait parvenir à
Caulaincourt cette agréable nouvelle. «C’est inappréciable pour moi»,
répondit le tsar, heureux d’assurer le salut des Hohenzollern et de voir
les Français s’éloigner de la Vistule, abandonner la Silésie. De plus,
le 11 août, Champagny proposait au ministre prussien Brockhausen un
traité d’évacuation qui fut accepté et signé, le 8 août 1808, malgré
l’hésitation du roi à subir encore une contribution de 140 millions. Le
5 décembre, à l’exception des villes de l’Oder destinées à la garantie
de cet impôt de guerre, Glogau, Stettin et Custrin, la Prusse redevenait
libre; elle reprenait son rang parmi les nations, son indépendance
précieuse à plus d’un titre pour la politique russe.
Napoléon réservait à Alexandre un autre témoignage de sa bonne volonté:
depuis six mois il lui refusait les provinces roumaines, il subordonnait
l’évacuation de la Prusse à l’abandon de ses conquêtes sur le Danube.
Pour lui plaire, il évacuait la Prusse immédiatement et lui apportait à
Erfurt la promesse de lui laisser aussi le Danube. «La Russie,
disait-il, fait des conquêtes sur la Suède, elle grappille sur la
Turquie, elle n’évacue pas les Principautés, et moi j’évacue la Prusse.»
Il est vrai que c’était une promesse seulement, mais de nature à
convaincre le tsar de son désir d’entente. Elle avait son prix.
Circonvenir Alexandre, et le bien disposer ne parut pas à Napoléon une
précaution suffisante. Il fallait séduire cet enthousiaste au moment
décisif. «Le prestige ne manquera pas», dit-il à Talleyrand, et le grand
chambellan nous a conservé plus d’une preuve curieuse de ce singulier
génie attentif aux moindres détails. «Il faut que mon voyage soit très
beau.--Quels seront les chambellans de quartier? Je veux de grands noms.
Il faut rendre justice à la noblesse française. Elle est admirable pour
représenter dans une cour.--Il me faudra tous les jours un spectacle.
Dazincourt, je voudrais la Comédie Française, nos plus belles pièces. A
Paris, des doublures suffiront. Il faut emmener tout ce qu’il y a de
bon.» Le cortège militaire devait être fort brillant, le maréchal Soult
d’abord, le maréchal Davout, Lannes, Berthier, Mortier, Oudinot, Suchet,
Savary, Lauriston. Chaque jour, il partit quelqu’un pour Erfurt. La
route était couverte de fourgons, de chevaux de selle, de carrosses, de
gens à la livrée impériale, de troupes aussi venues de toute l’Allemagne
pour former la haie en tenue de parade.
En quelques jours, par la volonté souveraine du maître, la petite ville
allemande se transforma en une capitale digne de l’hôte qu’on y
attendait. Le palais du gouvernement devenait par sa décoration
renouvelée un palais français dans le goût du temps: partout la marque
de Napoléon, les aigles et les abeilles semées sur la pourpre des
tentures. Des bronzes, des vases, les tapisseries des Gobelins
transportées de Paris donnèrent aux vieilles demeures bourgeoises
l’aspect somptueux de palais destinés aux hôtes de l’Empereur.
La docilité ou la cupidité des souverains allemands firent le reste.
Empressés de plaire au chef du nouvel Empire, curieux de le voir, ou
désireux de lui arracher quelque arrondissement, les rois de Saxe, de
Wurtemberg, de Bavière, les ducs de Cobourg, de Weimar, de Mecklembourg
et une multitude de principicules accoururent à Erfurt d’heure en heure,
avec leur suite féodale d’écuyers, de chambellans, de conseillers. Grâce
à eux, la cour improvisée d’Erfurt fut telle que pouvait la souhaiter
Napoléon, faite à première vue pour donner au tsar l’impression de la
grandeur et de l’étendue de l’empire français.
Alexandre y arriva «plus vite qu’un courrier», sans sa maison, comptant
absolument sur l’hospitalité de son allié, sur sa cuisine, sur son vin
dont il était fort appréciateur. En treize jours, du 14 au 27 septembre,
avec un détour et deux journées de réception à Kœnigsberg, il avait
franchi la distance de sa capitale à Erfurt. Tant il avait de hâte,
après un an d’attente, de donner aux projets de Tilsitt, à
l’affranchissement réel de la Turquie, à la conquête décisive qui devait
assurer la gloire de son règne, la consécration d’une entente
définitive! Napoléon venait au-devant de lui, le 27 septembre à l’entrée
de la ville, suivi de son cortège de maréchaux, de fonctionnaires, salué
par les salves d’artillerie, les cloches des églises, des beffrois, au
milieu d’une foule innombrable de curieux. «Je veux avant de commencer
que l’Empereur soit ébloui par le spectacle de ma puissance; il n’y a
point de négociation que cela ne rende plus facile.» A la hâte de son
allié, il opposait un système momentané de lenteur. Longs déjeuners,
visites aux établissements du pays, réceptions et spectacles prirent la
plus grande partie des premières journées. Avant de démasquer ses
batteries, Napoléon attendait l’effet de sa stratégie, et par sa
diplomatie, comme à la guerre, espérait envelopper son adversaire.
Mais quand il se démasqua, il était trop tard: et le cours de l’histoire
en fut changé, comme celui de sa destinée. Alexandre avait pris
position. Passant à l’ennemi d’une façon définitive, Talleyrand l’avait
mis en garde.
Par l’habitude prise depuis longtemps de dissimuler à ses ministres les
secrets essentiels de sa diplomatie, par besoin peut-être d’employer ses
plus adroits serviteurs à l’œuvre la plus délicate de son règne,
Napoléon communiqua à son grand chambellan seul les négociations avec la
Russie, ses desseins. «Je veux être sûr que l’Autriche sera inquiète et
contenue, lui avait-il dit. L’article contre l’Autriche est le point
essentiel.» C’était ordonner à Talleyrand en somme de renverser
l’obstacle que ses calculs secrets avaient fait surgir devant une
entreprise condamnée par sa prudence. Par une nouvelle trahison,
Talleyrand ne déclina pas l’ordre; il vint à Erfurt, décidé à faire
reculer son maître une seconde fois, à empêcher «l’esprit d’entreprise
de dominer dans cette singulière entrevue». Il arriva deux jours avant
Napoléon: après l’Autriche, c’était la Russie qu’il allait lui opposer.
Alexandre n’était pas favorable à Talleyrand, ni ses ministres qui le
tenaient en médiocre estime. Le grand chancelier employa les deux
journées qu’il avait d’avance sur les Empereurs à se procurer auprès du
tsar des garants et des avocats. Du premier coup il mit la main sur
Caulaincourt, et le conquit à son intrigue. La trahison était complète:
les deux hommes à qui Napoléon avait confié son secret s’accordaient
pour le livrer. «Il faudra bien qu’un jour on lui rende justice», a
écrit Talleyrand dans sa gratitude pour Caulaincourt. Le témoignage de
Talleyrand n’y aidera guère.
Ce fut en effet Caulaincourt qui, chargé d’aller chercher le tsar à
Weimar, le disposa aux confidences de son ami. Rendez-vous fut pris le
soir même chez la princesse de Tour et Taxis, «_une excellente
personne_» dont le salon fut tous les soirs la coulisse où se noua
l’intrigue, derrière la grande scène sur laquelle Napoléon étalait
inutilement sa puissance. Tandis que l’Empereur ménageait ses effets,
son confident, devenu décidément son adversaire, allait droit au fait,
et se découvrait. Aussitôt il dit au tsar: «Sire, que venez-vous faire
ici? C’est à vous de sauver l’Europe, et vous n’y parviendrez qu’en
tenant tête à Napoléon. Le peuple français est civilisé. Son souverain
ne l’est pas. Le souverain de Russie est civilisé et son peuple ne l’est
pas. C’est donc au souverain de Russie d’être l’allié du peuple
français.» On ne pouvait plus nettement poser la question. Alexandre
avait désormais à choisir entre la politique orientale de Napoléon qui
pouvait le servir, mais le gêner aussi, et celle de ses ministres qui,
au nom de la nation française, lui offraient un rôle moins onéreux
d’arbitre entre la France, l’Europe et le conquérant trahi par son
entourage. Sacrifier l’Autriche, ou tout au moins la menacer pour ouvrir
à Napoléon le chemin de l’Orient; s’allier aux Habsbourg et à Talleyrand
pour le lui fermer. Entre ces deux diplomaties françaises qui le
sollicitèrent à Erfurt, le tsar avait la partie belle: et il faut avouer
qu’il la joua supérieurement.
On ne le vit plus insister auprès de Napoléon pour le règlement immédiat
de la question d’Orient. Mais il parut d’accord et toujours déterminé
pour l’avenir avec son allié de Tilsitt. A ce prix peu coûteux, il
obtint l’évacuation de la Prusse et du grand-duché de Varsovie, les
dépouilles de la Suède, la Finlande et les Principautés du Danube,
l’extension gratuite et la sécurité de ses frontières. Cela valait mieux
qu’un vaste système de conquêtes combinées où Napoléon se serait fait la
part du lion. Une simple promesse et des marques d’attachement
n’engageaient pas la Russie.
Napoléon qui croyait le tsar séduit par ses concessions reconnut le
manège trop tard, quand le moment vint d’exiger le prix qu’il avait
voulu y mettre. Il lui demandait de l’aider à intimider l’Autriche, pour
qu’elle reconnût les rois d’Espagne et de Naples, désarmât, consacrât
ses conquêtes, et lui permît d’en réaliser d’autres en Orient. Il avait
combiné un article menaçant pour les Habsbourg: il pressa le tsar de le
signer: «Dans le cas où l’Autriche _donnerait des inquiétudes à la
France_, l’empereur de Russie sur la première demande qui lui en sera
faite s’engage à se déclarer contre l’Autriche.» Pour refuser cette
condition, Alexandre prit les conseils de Talleyrand, et le parti des
Habsbourg représenté à Erfurt par un de leurs meilleurs diplomates, dans
le secret de l’intrigue, M. de Vincent. «Il ne faut pas de mesures
inquiétantes pour l’Autriche», lui soufflait Talleyrand. Ne devait-on
pas craindre que Napoléon ne passât aussitôt des menaces au coup de
force? Si pour lui opposer des barrières, la Russie avait travaillé à
sauver la Prusse, devait-elle maintenant laisser détruire l’Autriche? La
grandeur de l’Empire depuis un siècle s’était fondée sur la rivalité des
Allemands et des Français. Pour l’avenir même que le tsar avait entrevu
depuis Tilsitt, cette rivalité demeurait précieuse. Les prières des
Français raisonnables et sensés qui lui demandaient d’épargner
l’Autriche se trouvaient d’accord avec les calculs de sa politique. «Il
faut qu’il existe une balance entre les forces de la Russie, de la
France et de l’Autriche, et la Russie n’ayant rien à redouter pour
elle-même de l’Autriche peut voir avec une sorte de tranquillité
l’accroissement de sa force comme moyen de parvenir à l’établissement de
ce système.»
Malgré les instances de Napoléon, Alexandre repoussa donc en termes très
nets et très fermes toute proposition qui contraindrait l’Autriche à
désarmer. Arguments, séductions, rien n’y fit. «Votre Empereur,
s’écriait Napoléon devant Caulaincourt, est têtu comme une mule.» Il eut
recours à la colère, jeta son chapeau à terre et le piétina. Il avait
trouvé son maître. Le tsar sourit. «Vous êtes violent, moi entêté. Avec
moi la colère ne gagne donc rien. Causons, ou je pars.» Il ne partit
pas: c’eût été perdre ce qu’il avait acquis. Les deux alliés s’en
allèrent chasser à Iéna, le 6 octobre, amis comme par le passé. Ils
portèrent leurs hommages au génie allemand représenté à Weimar par le
duc et sa cour d’hommes de lettres, Wieland, Gœthe. Napoléon voulait
séduire la nation allemande et la préserver des excitations de la Prusse
et de l’Autriche. De retour à Erfurt, il échangeait avec Alexandre les
cadeaux, les marques d’un mutuel dévouement.
Le tsar tenait aux avantages qu’un traité préparé par Champagny et
Roumantsoff était sur le point de lui confirmer. Pour prix de son
alliance contre l’Angleterre formulée dans les quatre premiers articles
de la Convention d’Erfurt, il obtenait par les articles 5, 7, 8, 9, sous
la médiation de la France, la Finlande, la Valachie et la Moldavie,
«provinces russes». Comme il n’avait pas voulu refuser toute
satisfaction à son allié, il lui promettait, «dans le cas seulement où
l’Autriche se mettrait en guerre avec la France», de se déclarer contre
elle. Il espérait bien que les Habsbourg ne l’obligeraient à tenir cette
promesse, bien moins grave que celle qu’il avait refusée. «L’Autriche,
disait-il, ne sera jamais assez folle pour se faire l’agresseur et
entrer seule en lice.» Encore prit-il ses précautions: ce fut d’écrire à
l’Empereur François pour le tranquilliser et le renseigner sur la portée
de son engagement. «Je vous prie d’être bien persuadé de l’intérêt que
je prends à Votre Majesté et à l’intégrité de son empire.»
La précaution était sage: à défaut de menace, Napoléon avait compté sur
l’effet de son entrevue avec le tsar pour intimider l’Autriche. Au
moment où l’envoyé autrichien l’était venu trouver, il lui avait dit à
dessein, la colère dans les yeux: «L’Empereur Alexandre est et restera
mon allié; il remplira scrupuleusement ses obligations, j’en ai la
certitude, et dirigera contre vous toutes les forces de l’Empire. Votre
véritable intérêt n’est-il pas de licencier vos milices et de réduire
vos troupes de ligne?--Nul n’a le droit, répliquait Alexandre au même
envoyé, à la fin de l’entrevue qu’il eut à son tour avec lui, pour bien
préciser ses obligations, d’intervenir dans les affaires intérieures
d’un autre État.» L’Autriche ne pouvait plus ignorer la défaite
diplomatique que la Russie avait infligée au vainqueur de Presbourg.
Elle en reportait le mérite et l’honneur sur Talleyrand, dont l’entrevue
d’Erfurt paraissait affermir les desseins et le système. «Son appui,
s’écriait Metternich enthousiaste, est notre cause tout entière» (4
décembre 1808).
La diplomatie secrète de Talleyrand avait en effet prévalu contre les
desseins de son maître. Après avoir armé l’Autriche, il avait obtenu de
la Russie qu’elle ne l’obligeât point à désarmer. Mais à quel prix? Si
Talleyrand fermait à l’ambition de Napoléon les routes de l’Orient, il
les ouvrait toutes grandes à la Russie, et la menait comme par la main
jusqu’à la mer. La cession de la Finlande livrait au tsar la Baltique.
Délivrée de la France, la Prusse lui procurait une alliance précieuse,
dont la Pologne, cinq ans plus tard, devait être le gage. Par sa
trahison, Alexandre avait plus que lui vaincu à Erfurt. Talleyrand le
reconnaîtra plus tard, lorsqu’à Vienne il sera contraint en 1814 de
disputer aux Russes l’Orient qu’il vient de leur livrer, depuis la
Baltique jusqu’à la mer Noire. Il verra bien alors que ce n’était point
l’intérêt de la postérité et de l’Europe d’abandonner ainsi les États
faibles comme la Suède et la Turquie aux appétits des grandes
puissances. «Je déteste, disait-il, le partage de l’empire ottoman.» Au
moins Napoléon qui le souhaitait n’en cédait-il depuis un an à son allié
de Tilsitt aucune parcelle qu’il ne fût assuré d’avoir sa part. Son
ambition tenait en suspens les progrès de la Russie. Pour limiter les
conquêtes de son maître, Talleyrand favorisait celles de son adversaire.
Entre la diplomatie de l’Empereur qui lui résistait et les intrigues de
son grand chambellan qui le servaient, le tsar demeurait l’arbitre:
l’arbitrage lui fut avantageux. En voulant ruiner ou fortifier les
résistances de l’Autriche au partage de l’empire turc, Napoléon et son
confident consentaient à un premier démembrement, dont la France était
exclue. Nul doute que Talleyrand ne fût responsable du tout, puisque son
intrigue avait déterminé Napoléon, en armant l’Autriche, à ces
concessions.
Avait-il du moins procuré à la France, à la nation dont il s’autorisa
devant l’étranger, devant la postérité, ce bienfait de la paix qu’elles
eussent en effet apprécié? Quelques mois après Erfurt, à la guerre très
lourde que le réveil de la nation espagnole et les menaces des Anglais
nous obligèrent à soutenir, s’ajouta un conflit entre Napoléon,
l’Autriche et la Turquie qui faillit être le signal d’une grande prise
d’armes des nations en Europe contre la France. Cette lutte, ruineuse
pour les Français, dangereuse par la diversion qu’elle procura aux
Anglais et les excès où elle entraîna Napoléon, c’est Talleyrand qui la
provoqua. Ses confidences perfides au cabinet autrichien après et avant
Erfurt, l’illusion qu’elles donnèrent à Metternich et à François II
d’une revanche facile avec le concours de la Russie, des nations
européennes, et des Français eux-mêmes déterminèrent l’Autriche à
combattre Napoléon une quatrième fois. Talleyrand s’en allait répétant
aux étrangers que la cause de la France n’était plus celle de Napoléon.
Elle n’en fit pas moins les frais, jusqu’à la catastrophe finale, de
cette guerre et de toutes celles plus redoutables encore qui en
sortirent fatalement.
Assurément, c’était, chez cet homme d’État formé à la bonne école de la
politique nationale, une vue juste que de condamner les excès de la
conquête impériale, d’en marquer le caractère stérile et dangereux.
Lorsqu’à Erfurt même, en faveur de l’alliance autrichienne et de la paix
continentale, il opposait aux ambitions de Napoléon les traditions de
Vergennes, en principe il avait raison, comme onze années plus tôt, il
ne se trompait pas en proposant au Directoire une politique coloniale,
une expédition en Égypte, plutôt que la conquête des frontières
naturelles. Mais Napoléon n’était pas moins justifié à lui répondre: «Il
n’est pas question de cela, il faut prendre le temps comme il est.» «Ce
qui est, a riposté Talleyrand dans ses _Mémoires_, est presque toujours
fort peu de chose; toutes les fois que l’on ne pense pas que _ce qui
est_ produit ce qui sera. Dans les affaires de ce monde il ne faut pas
s’arrêter seulement au moment présent. On accepte le pouvoir non pour
servir des hommes ou des choses qui déplaisent, mais pour les faire
servir au profit de l’avenir.» En dépit de cette justification, ç’a été
constamment, de la part de Talleyrand, la même erreur de prétendre
réaliser ses desseins personnels en servant des ambitions qu’il blâmait.
Sa propre ambition fit ainsi plus de mal à la France que sa clairvoyance
ne lui rendit de services. C’est ainsi qu’en 1798, il a précipité la
France dans les affaires d’Orient à la suite de Bonaparte, quand les
hommes du Directoire suffisaient à peine à régler, au gré des passions
nationales, le compte de la conquête avec les puissances allemandes.
Et de même en 1808: pour écarter Bonaparte de l’Orient où il l’avait
d’abord engagé, où son ambition s’obstinait, il déchaînait de nouveau
contre lui les colères et le patriotisme au delà du Rhin. Double faute,
dont les effets ont été incalculables pour la France, de Rastadt à
Presbourg, et d’Erfurt au traité de Paris. La diplomatie, l’intrigue de
Talleyrand ont compliqué ce que la conquête et la puissance nationale
simplifiaient. Contraire aux ambitions qu’elle acceptait de servir, elle
a épuisé leurs ressources, en les obligeant à des efforts que l’ancienne
diplomatie française dont elle se réclamait avait, avec Vergennes,
condamnés, sur terre et sur mer à la fois, ruineux pour l’avenir qu’elle
prétendait assurer.
L’attitude de Talleyrand, à Erfurt, condamnait enfin cette diplomatie
non seulement dans ses conséquences, mais dans son essence même. C’est
une œuvre, qui pour être en principe nationale, n’en est pas moins en
fait clandestine. Elle a tous les caractères et tous les défauts de
cette politique secrète qui a coûté si cher à la nation et en définitive
à la royauté au dix-huitième siècle. L’intrigue de Talleyrand avec
Bonaparte contre le Directoire, avec Metternich et le tsar contre
Napoléon, de quelque étiquette patriotique qu’il l’ait décorée, garde
des allures louches de trahison. «On ne peut que séparer, écrivait
Metternich en 1808, en M. de Talleyrand l’homme moral de l’homme
politique. Il n’eût point été, il ne serait point ce qu’il est, s’il
était moral. Il est d’un autre côté éminemment politique et comme
politique, homme à système. Il peut être, comme tel, utile ou dangereux.
Il est utile en ce moment.» Il était donc dangereux pour Napoléon, et
pour la France, puisqu’il servait l’Autriche par son système et par ses
trahisons.