DE 1789 A 1809

Il a suffi qu’en 1808 un corps d’armée français capitulât au fond de

l’Andalousie, devant des troupes improvisées par un gouvernement fragile

et sans ressources, pour que la diplomatie et plus tard la fortune de

Napoléon en fussent modifiées, les fondements de sa puissance en Europe

ébranlées. Un pareil changement, si considérable, ne se comprendrait

pas, si l’on n’étudiait comment, à travers les vicissitudes de la

conquête française servie par l’égoïsme des gouvernements, à des

profondeurs où le regard des politiques souvent n’atteint point, l’âme

et la conscience des peuples européens, lentement, par des réactions

obscures s’étaient depuis 1789 transformées.

Lorsque éclata la Révolution, il y avait en Europe bien peu de nations,

au sens propre du mot, qui eussent conscience d’un passé commun, de leur

avenir ou de leurs droits. Morcelées par la féodalité, par le

particularisme des villes et des provinces, habituées à confier

l’héritage de leur gloire ou le soin de leurs progrès, sans leur en

demander compte, aux familles souveraines, les peuples ignoraient pour

la plupart les conditions de leur existence nationale. Fort peu

connaissaient ce qui, moralement, constitue une nation, le souci de

leurs origines, celui de leurs destinées.

La philosophie française du dix-huitième siècle les avait cependant

atteintes par le contact d’une langue et d’une littérature devenues

presque européennes, qui répandirent dans tout le vieux continent très

vite ses doctrines. Et si ces doctrines, de Voltaire à Montesquieu et à

Turgot, étaient loin de former un corps, dans toutes pourtant un

principe commun se retrouvait que la Révolution sut dégager, le droit

des nations à la liberté, et par la liberté, au bonheur. «Il faut,

disait Voltaire, mettre le peuple en état de s’apercevoir qu’il a un

esprit.» Les réformes, la plupart de détail qu’il a réclamées, étaient

celles qu’il jugeait les plus capables, au nom de la raison, de rendre

les nations conscientes et heureuses, de leur procurer leurs titres

perdus. Peu lui importait la forme du gouvernement, pourvu qu’il fût

éclairé et soucieux d’éclairer la nation.--Quoique Montesquieu ait paru

viser plus loin, et fait avec l’_Esprit des lois_ un livre de critique

politique, son système, où toutes les formes de gouverner trouvaient

place, eut surtout pour objet en dernière analyse de fournir aux nations

le moyen d’exprimer leurs vœux et leurs besoins. «Dans une nation libre,

il est très souvent indifférent que les citoyens raisonnent bien ou mal.

Il suffit qu’ils raisonnent. De là sort la liberté qui garantit des

effets de ces mêmes raisonnements.» L’idéal de Montesquieu est à peu de

chose près celui de Voltaire, quoique plus précis par certains détails.

Le bonheur, l’existence et les progrès des nations, pour tous les deux,

sont attachés au développement libre de leur esprit, de leur raison, de

leur conscience. Et chez tous les économistes, c’est le même souci de

corriger les abus du passé, moins par un système politique que par

l’enseignement public général de la justice et de l’ordre naturel. Il

suffit à leurs yeux que les nations pensent, soient instruites et

puissent se faire entendre pour qu’elles soient heureuses. Turgot, leur

interprète, dira à Louis XVI: «Dans dix ans votre nation ne sera plus

reconnaissable par les lumières, les bonnes mœurs, le zèle éclairé pour

votre service et celui de votre patrie.»

Cet appel à la conscience des nations ne pouvait être proclamé avec tant

de force et d’unanimité qu’il ne fût entendu. Il le fut, même et surtout

par les princes attentifs à la puissance des littérateurs français. Et

l’on vit au dix-huitième siècle les monarchies s’éclairer plus vite que

les peuples eux-mêmes. Les plus grandes, celles de Frédéric II et de

Catherine II, attirèrent les philosophes et parurent mettre en pratique

leurs doctrines, pour fortifier l’État par une bonne administration. Les

princes allemands rivalisaient avec eux d’ardeur pour leurs peuples; les

ministres en Espagne, en Portugal, en Italie, en Danemark poussaient

leurs maîtres dans la même voie. Ce despotisme éclairé, comme on l’a

appelé, fut loin de répondre à l’idéal des écrivains français: il

pouvait contribuer au bonheur des nations. Il était aussi mal fait que

possible pour leur donner conscience d’elles-mêmes. Ce ne fut pas une

banqueroute, mais une déviation du principe essentiel proclamé par les

écrivains du dix-huitième siècle. La philosophie française n’aurait pas

en améliorant la condition des peuples éveillé leur conscience, si avec

le temps, les circonstances et le renouvellement incessant des œuvres,

elle n’avait trouvé d’autres formes et ouvert à son influence d’autres

voies. Le génie de Rousseau a brisé, par l’imitation des Anglais qui

séduit son temps, le moule trop étroit, encore classique et français où

s’arrêtent les doctrines nouvelles, limitées, appliquées seulement «à

une république d’esprits cultivés, de princes et de seigneurs élevés à

la française». En créant le cosmopolitisme littéraire qui date de lui,

l’auteur du _Contrat social_ a plus agi sur les nations européennes

qu’en retrouvant le fondement théorique de leur droit dans «le

consentement mutuel». Son art, inspiré de la nature et des littératures

étrangères, accessible à tous hors de France, y a porté plus loin que

ses théories formulées seulement pour la nation génevoise l’influence de

l’esprit français sur les consciences nationales.

L’action fut d’autant plus profonde et étendue qu’à leur tour, disciples

de Rousseau, les écrivains étrangers mirent au service de cette

propagande, avec leur génie, la langue de leur pays respectif. Les

Allemands d’abord, et parmi eux les plus grands. Kant a rendu à Rousseau

cet hommage qu’il l’avait ramené dans le droit chemin, en lui apprenant

«à ne pas mettre tout l’honneur de l’humanité dans la soif de savoir, à

honorer les hommes.» Néophyte passionné, Kant a converti Herder au culte

de Rousseau. Herder, ensuite, a converti Gœthe. «C’est un saint, un

prophète», s’écrie le critique allemand auprès de sa fiancée qui à vingt

ans apprend des phrases du philosophe comme les versets d’un livre

sacré. Tandis que Gœthe écrit _Hermann et Dorothée_, ce poème des cœurs

simples ramenés à la vérité par la nature, Schiller contre les tyrans

exalte, dans les _Brigands_, dans _don Carlos_ et _Fiesque_ les vertus

républicaines, appelle les descendants d’Arminius à la liberté. C’est un

mot d’ordre, une croisade dont la formule est dans le beau livre de

Fichte, véritable commentaire du _Contrat social_, «_Rectification des

jugements touchant la Révolution française_».

L’Angleterre a produit un livre du même genre et de même portée: _la

Défense de la Révolution française_, par Mac-Intosch, l’ami le plus

dévoué de Fox, le champion avec lui des doctrines nouvelles contre

Burke, l’avocat infatigable du particularisme anglais. C’est un monument

en l’honneur de l’auteur du _Contrat social_, où revit la pensée de

Locke, fondement des libertés nationales. «Ce ne sont pas les moqueries

de Burke qui m’empêcheront de citer Rousseau», déclare Mac-Intosch, et

il le prouve par des citations abondantes. Et de même qu’en Allemagne,

le restaurateur du lyrisme en Angleterre, Wordsworth, par le commerce

familier de Rousseau, se préparait à aimer la Révolution française,

Southey, à vingt ans, avait la tête pleine de Rousseau, était

républicain et «panti-socrate». Pour tous, en Angleterre, écrivains,

poètes et philosophes de ce quart de siècle, pour les vieux, Thomas Day,

Edgeworth, Godwin, comme pour les jeunes, «l’_Émile_ est le principal

réservoir de pensée qui existât dans le monde.»

Tout près, et pour d’autres motifs, l’Irlande attend de Rousseau le

bienfait de sa délivrance. Grattan, le grand orateur irlandais, celui

qui, pour la première fois en 1780, de son pays fit un peuple,

empruntait au _Contrat social_ les principes, à Rousseau les formules

mêmes de son éloquence. Les mêmes emprunts sont à toutes les lignes de

la constitution que les Polonais se donnèrent en 1791 avec l’espoir d’y

retrouver et de revendiquer leur liberté. «Tout pouvoir dans la société

émane de la volonté nationale.» C’est la pensée qui inspire les

patriotes hongrois, petit groupe peu nombreux, très actif, dirigé par

Martinović, disciple immédiat de Rousseau, et Lazcovisć qui proclame

avec lui les droits universels de l’homme et du citoyen. Le Suédois

Thorild, emprisonné pour sa hardiesse, le Danois Steffens, initié

directement ou par la culture germanique aux écrits du philosophe

génevois, adressent aux peuples du Nord les appels «à _la liberté de la

raison_» que les Allemands recueillent de la bouche de Kant et de

Fichte.

En Italie, toute une société de poètes nationaux, habitués par Beccaria

à la philosophie du siècle, se forme surtout à l’inspiration de

Rousseau. C’est une renaissance littéraire qui précède et prépare

l’éveil du peuple italien. Pindemonte retrouve la poésie dans la nature,

écrit ses poésies champêtres et célèbre dans _La Francia_ l’heureuse

influence de l’art et des idées de Rousseau. Ugo Foscolo, dont le

patriotisme et le génie illustrent les derniers jours de Venise, a puisé

aux mêmes sources les éléments de sa gloire durable. Pierre Verri, l’ami

de Beccaria et des encyclopédistes, au culte de Rousseau qu’il a connu à

Londres auprès de Fox prodigue ses ardeurs de néophyte, convertit Giulia

Beccaria et la marie à Manzoni le père, qui, converti à son tour, vient

chercher à Paris le baptême définitif et le donne à son fils, héritier

de cette pléiade de patriotes et de penseurs.

Nul, dit-on, n’est prophète en son pays. Rousseau a fait exception à la

règle. Ce fut même en Suisse que le cosmopolitisme littéraire, création

essentielle de son génie, fondement de son autorité, retrouva, après la

réaction classique qui lui disputa un instant les Français, un champion

heureux, Mme de Staël, génevoise comme Rousseau, comme lui protestante,

son plus fidèle disciple. Dans le pays de Vaud, consacré par la

_Nouvelle Héloïse_, à Lausanne, l’influence de Rousseau demeura

toute-puissante sur des hommes comme Gibbon, Laharpe, le père de

Benjamin Constant, l’abbé Raynal, Mme Necker, jusqu’au jour où Laharpe,

enfant de Rolle, précepteur d’Alexandre Ier, appela, au nom de ces

souvenirs, les Vaudois à la liberté. A Neuchâtel, autour de Mme de

Charrière, même culte pour Rousseau, chez des gens qui l’avaient connu

et approché, comme son héritier Du Peyron; même amour de la liberté avec

lui et par lui chez Benjamin Constant. Tous les Suisses, collaborateurs

de Mirabeau plus tard, Dumont, Reybaz, Duroveray, avaient à Genève

embrassé la cause qu’ils servirent à Paris. La Révolution s’en souvint

lorsqu’elle voulut les mettre à la tête du cortège qui conduisit

triomphalement au Panthéon le corps de Rousseau. Mais le vrai triomphe

de l’écrivain, ce fut Mme de Staël qui l’assura, complétant et

couronnant son œuvre, nourrie de sa substance, interprète infatigable de

son génie auprès de tous les écrivains, de tous les peuples de l’Europe.

«Esprit européen dans une âme française», «née en France avec un

caractère étranger», la fille de Necker proclamait en 1800, dans un

livre qui fait époque, _la Littérature considérée dans ses rapports avec

les institutions sociales_, l’importance de la doctrine et de l’art

nouveau qui avait rallié autour de Rousseau les poètes et les

philosophes de l’Europe dans une inspiration et comme avec une âme

commune.

«La grande nouveauté n’est pas, écrivait Tocqueville, que la Révolution

française ait conçu et répandu les idées qu’elle a produites, c’est que

tant de peuples fussent arrivés au point que de telles maximes pussent

si facilement être admises.» Le cosmopolitisme littéraire, abaissant les

barrières entre les hommes, faisait une sorte de cosmopolitisme

international, favorable à la propagande révolutionnaire des premières

années. «Il n’y a plus aujourd’hui, disait Rousseau en 1772, de

Français, d’Allemands, d’Espagnols, d’Anglais même, il n’y a plus que

des Européens.» Il le disait et semblait le regretter: «Tous ont les

mêmes goûts, les mêmes passions, les mêmes mœurs, parce qu’aucun n’a

reçu de forme nationale par une institution particulière.» Et il

ajoutait: «Ce sont les institutions nationales qui forment un peuple,

qui le font être lui et non pas un autre.» L’auteur du _Contrat social_

n’était pas aveuglé par l’influence de ses doctrines, par l’éclat de la

philosophie française, au point de n’en pas voir les limites. Les

révolutionnaires le furent, et de bonne heure entre eux et l’Europe qui

leur paraissait si docile un malentendu se produisit.

Les apôtres de leurs idées, sur les frontières du Rhin, en Flandre, en

Italie, n’étaient pas en majorité des Allemands, des Belges, des

Bataves, des Italiens. La Révolution qu’ils saluaient avec enthousiasme

n’était pas une œuvre française, c’était la Révolution. Cosmopolites,

ils oubliaient leur patrie et venaient chercher à Paris, et dans les

villes de la frontière, une terre libre. «Nous avons, écrit Herder, un

patriotisme plus élevé qu’Horatius Coclès.» Et cet écrivain qui, de tous

les glorieux, déclarait le glorieux de sa nationalité le plus sot, se

proclamait citoyen de l’univers. En établissant la liberté à Mayence

avec Forster, Hoffmann et Jean de Muller travaillaient à la régénération

de l’humanité. Des Allemands, comme Anacharsis Clootz, députés de la

nation humaine, réclamaient à ce titre leur place à la Convention.

D’autres votaient dans une assemblée germanique la réunion de

l’Allemagne libre à la République française. De même en France,

l’Anglais Wordsworth devenait «patriote du monde», et c’étaient

justement ces tendances des radicaux, Paine, Priestley «à reléguer à la

seconde place le patriotisme où il doit être modestement», que combattit

Burke avec passion, qu’exploita Pitt contre les Français. En Italie, Ugo

Foscolo se consolait de la chute de Venise, en cherchant une autre

patrie plus digne d’un homme libre. «C’était à la liberté que les

patriotes vénitiens avaient prêté serment.» Pierre Verri est demeuré

toute sa vie un cosmopolite. Les Bataves sont des républicains plus que

des Hollandais. Leur bannière est «celle des droits de l’homme.» Et

jusque dans le Nord, Steffens, qui, plus tard, prêcha contre Napoléon la

croisade germanique, saluait en 1789, «avec un enthousiasme sacré et

pur», les événements de 1789 «comme une révolution européenne dont les

racines poussaient dans des millions d’âmes».

Dans cet élan qui amenait à la Révolution les individus, sans

distinction de patrie, qui réveillait les nations pour les jeter, les

arrachant à leurs maîtres et à leur passé, au creuset où devait se faire

une Europe régénérée, les Français trouvèrent un encouragement à

ressaisir, au contraire, à développer la chaîne de leur grandeur. Les

uns de très bonne foi, convaincus qu’étendre les frontières de la

France, c’était élargir le domaine de ses bienfaits; d’autres par

politique et par calcul pour se payer de ce que l’émancipation des

peuples pouvait coûter; quelques-uns enfin, et les généraux vainqueurs

particulièrement, par intrigue ou envie de se tailler des principautés,

dans une crise où toutes les conditions étaient bouleversées. Le

désintéressement des uns, la grandeur et la fièvre de la propagande

masquèrent pendant un temps les calculs des autres. Elles dérobèrent

d’abord ces entreprises d’un patriotisme surexcité, aux yeux des peuples

qui avaient voulu la Révolution, sans le sacrifice total de leur unité à

leur liberté. Mais assez vite, les Français parurent ce qu’ils étaient,

des conquérants au lieu de frères, à mesure surtout qu’ils imposaient

les lois, les coutumes, les sentiments même de leur nation particulière

à des hommes qui les avaient accueillis, comme les représentants de

toutes les nations en général.

Dans leur première conquête en Belgique, où cependant le mouvement

d’indépendance avait précédé la Révolution française, des résistances

nationales trahirent déjà ce malentendu entre la France et ses voisins.

Aux Jacobins qui, en janvier 1793, organisaient l’annexion sous prétexte

de réunion librement votée, les patriotes belges opposèrent la demande

d’une Convention nationale belge qui leur fut refusée. Leur vœu était

celui de la majorité des Flamands: un agent français le reconnut. La

minorité, hostile aux anciennes institutions du pays, garanties de son

indépendance, mais incompatibles avec la liberté nouvelle, se rallia aux

conquérants, en proclamant la République universelle. «Il y a moins de

différence entre Paris et Bruxelles qu’entre Paris et Marseille.»

Bruxelles ne devint pas une capitale, du consentement des Jacobins

belges, mais par le droit du plus fort surtout. Ce droit fut bientôt

assez dur pour que, dès le mois de mars 1793 les commissaires se vissent

obligés d’informer la Convention «qu’à la moindre défaite les Vêpres

siciliennes sonneraient en Belgique contre la France». Si l’archiduc

Charles, en rentrant au mois d’avril 1793 en Brabant, avait su se

dégager de la faction aristocratique et féodale, pour appuyer ceux des

Belges qui voulaient un grand parti national et libéral, qui rêvaient

d’une nation indépendante et transformée, la conquête française eût été

plus difficilement acceptée après Fleurus.

Mais alors, la défaite et l’éloignement des Autrichiens, leur hostilité

à des réformes qu’on sentait nécessaires, la présence des troupes

françaises, la fiscalité des commissaires qui comme Tallien mettaient le

pays en coupe réglée, l’excès du malheur, l’impossibilité de concevoir

un autre avenir firent désirer aux Belges leur annexion à la France en

1795. «Ceux mêmes qui n’étaient pas pour le régime républicain sentent

que le salut de leur pays dépend de la réunion», écrivait

Haussmann.--«Vous nous avez rendus si malheureux, disaient leurs

députés, que nous aimons mieux encore être à la France. Et pourtant nous

n’avions pas pris les armes contre nos vainqueurs, disons plutôt nos

frères et amis.» Association forcée qui ne pouvait pas ne pas laisser

des rancunes.

Elles s’aigrirent, au lieu de s’atténuer, par la politique du

Directoire: il traita la Belgique divisée en départements comme une

province de France qui n’aurait jamais connu que les lois françaises et

la Révolution. Aucun effort pour adapter aux coutumes anciennes le droit

nouveau. Les vieilles corporations nationales, les institutions

municipales furent supprimées ou transformées brutalement. La maladresse

des procédés nuisit à ce que le régime nouveau apportait, malgré tout,

de lois utiles, de progrès réels. Le peuple fut surtout choqué des

violences contre les prêtres. Les premiers administrateurs du pays

engagèrent le Directoire à ne pas appliquer les lois religieuses de la

République: en 1796 on se contenta de dissoudre les ordres monastiques.

Puis en 1797 on exigea le serment de tous les prêtres. La Belgique

devint alors une Vendée. «L’égoïste habitant, disait un fonctionnaire,

ne veut être ni autrichien, ni français.» L’hostilité commençait à se

manifester dans les tribunaux où les jurys acquittaient toujours, dans

les municipalités désertées par les Belges, au théâtre où l’on fuyait

les pièces jacobines pour applaudir les satires d’Édouard Bivort contre

les Français. «L’esprit de Bruxelles même n’était pas bon.»

L’établissement de la conscription, de 1797 à 1799, provoqua dans les

campagnes, dans la forêt de Soignes, le Luxembourg et la Campine des

insurrections, encouragées sans doute par les prêtres persécutés, mais

dirigées surtout contre l’arbitraire de la conquête dans ce qu’elle

avait de plus odieux. L’attachement à la religion des ancêtres devint,

dans ce pays où le régime féodal et les divisions provinciales,

désormais abolies, permettaient l’essor d’une nation, le premier

fondement de sa conscience. Il lui fallait un passé: ce fut là qu’elle

le retrouva, tandis que les plus éclairés des Belges commençaient à

invoquer contre la violence étrangère le droit naturel. Par les leçons

de la France en partie, par sa politique religieuse surtout, à son insu

une nation se formait contre elle.

Le danger n’échappa point à Bonaparte devenu Premier Consul. Et, comme

il avait besoin de compter sur la Belgique autant que sur la France, il

lui offrit à la faveur du Concordat des concessions religieuses. «Il eût

restauré le temple de Jérusalem s’il avait gouverné des juifs.» Au mois

de juin 1803, il partit avec sa femme pour les Flandres, s’en alla

entendre en grande pompe la messe à la cathédrale de Gand. Il l’entendit

à Sainte-Gudule de Bruxelles avec la même dévotion. Il inaugurait aussi

avec l’aristocratie belge une politique de coquetteries, formait à

Bruxelles un semblant de cour, offrait des places dans ses

administrations aux familles belges. Peu à peu, le peuple lui-même,

rassuré sur sa religion, séduit même par la gloire impériale, se

soumettait à la conscription: les départements belges donnèrent en 1806

et en 1807 moins de réfractaires que certains pays de France. Les

souvenirs de la conquête s’effaçaient par une administration régulière,

respectueuse des croyances.

Tout d’un coup, vers 1809, ils se réveillèrent. Il avait suffi de la

rupture nouvelle de la France avec le Saint-Siège, des violences de

Napoléon contre le pape en 1808 pour ranimer l’opposition des Belges.

Elle se marqua à l’heure critique où les Anglais débarquèrent à

Walcheren, en l’absence de Napoléon. Les ouvriers d’Anvers, les paysans

de la Flandre se révoltaient ou faisaient des vœux pour l’Autriche. On

entendait dans les cabarets des paroles comme celles-ci: «Pourquoi se

faire casser le cou pour un ambitieux comme Bonaparte. Qu’avait-il

besoin d’aller en Espagne détrôner un roi?» Après la conquête

républicaine, les entreprises napoléoniennes, surtout quand elles

atteignaient le pape, réveillaient et formaient le patriotisme belge. La

première nouvelle d’une résistance en Espagne, l’exode de la papauté à

Savone le trouvèrent tout prêt à s’émouvoir. «Ce peuple, dira trois ans

plus tard un préfet, n’est ni anglais ni autrichien, mais il est belge.

Il serait résigné à sa qualité de français, si cette qualité

n’entraînait d’immenses sacrifices en famille, en fortunes, en opinions

religieuses.» On ne peut pas dire plus nettement que la conquête, son

esprit et ses charges avaient fini en vingt ans par créer en Flandre une

nation, produit singulier des idées de la France et de ses excès,

favorable aux réformes, hostile à celles qui menaçaient sa religion; née

du contact ou des conflits avec l’administration républicaine et

impériale.

Le sort de la Hollande, après la conquête qui avait suivi de quelques

mois l’occupation de la Belgique, avait été d’abord bien différent de

celui que la Révolution avait fait aux Flamands. Il y avait là une

nation qui avait proclamé et défendu ses titres depuis deux siècles. Ce

n’était pas pour se constituer une patrie que les patriotes bataves,

comme les Belges soumis à une domination étrangère, Daendels,

Kraijenhoff, Gogel avaient appelé les Français. En appliquant à leur

pays les principes et la législation de la République universelle, ils

cherchaient et croyaient trouver la solution d’un problème intérieur que

par ses seules ressources la Hollande jusque-là n’avait pas résolu:

l’organisation d’un gouvernement central qui ne fût ni la dictature

militaire du stathoudérat, ni le règne d’une bourgeoisie fermée, appuyée

par le particularisme des provinces et des villes. La Révolution avait

répondu à leur appel, chassé le stathouder, et refusé d’intervenir dans

cette œuvre de réorganisation intérieure: «Nous ne sommes pas, avaient

dit les représentants de la France, des vainqueurs, les conquérants du

pays.» Il se trouva des Hollandais que ces déclarations déçurent. Pour

une fois que la France tenait compte du passé et des droits d’une nation

particulière, on le lui reprochait. On aurait voulu qu’elle établît un

comité révolutionnaire, chargé de faire table rase des institutions

hollandaises et d’en constituer de nouvelles. Mieux inspiré, l’un des

hommes en qui s’incarna la nouvelle République, Schimmelpenninck, chef

de la municipalité d’Amsterdam, formula le programme des réformes

essentielles: «Être généreux pour le passé, inflexible envers toute

entreprise contre la souveraineté nationale.» Son collègue Paulus,

président des États de Hollande, annonçait des intentions analogues de

concilier avec les institutions traditionnelles la réforme du pouvoir

central et de la société.

Leurs efforts avaient abouti à une Constitution votée à la fin de 1796

par la Convention hollandaise qui s’était réunie le 1er mai 1796, à la

Haye. Agréée par la France, cette constitution qui proclamait l’unité,

l’indivisibilité du gouvernement, et lui donnait, en brisant les

autorités provinciales, une base légale était un bienfait pour la

Hollande, un progrès décisif dans son histoire. «Trop longtemps, disait

avec justesse Schimmelpenninck, cette nation a senti l’inconsistance

d’une constitution bâtie sur le système fédéraliste, tardif et faible

dans l’exécution.» Les Hollandais pourtant repoussèrent ce bienfait et

rejetèrent l’œuvre de leur Convention à une énorme majorité. Elle avait

à leurs yeux un grave défaut; elle portait malgré tout la marque de la

conquête.

C’était en vain que la France avait affiché son intention de laisser aux

Hollandais leur liberté. Elle avait commencé par leur prendre une partie

de leur territoire, ce pays de la Généralité lentement acquis sur

l’Espagne autrefois, les bouches de l’Escaut, Flessingue, Maëstricht,

tout leur passé, toute leur gloire. A ce démembrement, elle avait

ajouté, le 16 mai 1795, le poids d’une alliance qui se traduisait par

l’entretien d’une armée de vingt-cinq mille hommes, le paiement d’une

indemnité. La Zélande avait protesté contre la cession des provinces du

Sud; les bourgeois de Hollande étaient atteints dans leur commerce par

les contributions et une guerre qui livrait aux Anglais toutes leurs

colonies: la France ne songeait-elle pas déjà à négocier la paix au prix

de leur empire colonial? Singulière liberté que celle de se donner des

lois, quand la loi de l’alliance était la guerre non seulement inutile,

mais onéreuse et fatale à l’unité de l’État. Et quel profit pour les

Hollandais dans cette constitution, soi-disant supérieure au

stathoudérat ou au fédéralisme, en réalité marquée par la perte des

domaines que ces gouvernements imparfaits avaient procurés à la patrie?

Les exigences croissantes du Directoire, la durée de la guerre,

l’impuissance du parti unitaire à imposer la loi de ses rêves autrement

que par les coups d’État avec l’aide des troupes françaises, en très peu

de temps mirent à nu cette plaie, d’abord assez cachée: «On ne nous aime

pas, on ne peut pas nous aimer», disait en 1799 l’envoyé de France,

Lombard. «Ces gens-là ne nous veulent plus», répétait Semonville en

1800.--«Nous avons le droit et la force pour nous», répliqua Talleyrand,

au nom du Premier Consul. La Batavie se soumit à la force: en fait de

droit, elle reçut une dictature civile que Bonaparte lui imposa, en

faveur de ses créatures, de Schimmelpenninck seul à la fin. La paix

d’Amiens consacrait un an après (1801-1802) la perte de Ceylan. Et tous

ces sacrifices ne procuraient même pas à la Hollande la paix rompue

presque aussitôt. Cette fois, ce fut la conquête à peine déguisée, le

démembrement de l’État et la ruine prochaine; tous les maux à la fois.

On peut dire alors que dès 1805 la lutte est engagée entre la Hollande

pour son indépendance et Napoléon pour les besoins de sa conquête. Lutte

tellement inégale que les Hollandais se gardent bien, avec la prudence

et la patience de leur race, de la pousser jusqu’à l’éclat d’une

rupture. Avec insistance pourtant ils invoquent leurs droits à se

gouverner eux-mêmes. «Leur effort à lutter éternellement contre un

élément auquel ils ont arraché leur pays, leur fait mettre un haut prix

à leur indépendance», dit noblement l’amiral van der Huell à Napoléon,

qui dès 1804 voudrait les annexer. Ce langage d’un des partisans les

plus résolus des idées françaises marque l’évolution des consciences.

Dans ce qu’elles ont appris de la Révolution, elles puisent des

ressources pour résister à ses violences. Le parti unitaire et l’ancien

parti fédéraliste se rapprochent dans le péril commun: on a noté que

cette époque où la France domine à la Haye, «le temps français» (_de

fransche tijd_), est celle où l’imitation de sa littérature, jusqu’alors

en honneur, cesse tout à coup. La Hollande retrouve avec Wilhem

Bilderdijk et Tollens des poètes nationaux qui, dans sa langue,

expriment ce qu’elle ressent au contact de la conquête. Quoique mesurée

dans la forme, la résistance au fond est si forte qu’elle fait reculer

Napoléon, l’empêche d’établir la conscription, de frapper les fortunes

privées par la réduction des rentes, et l’oblige, au lieu d’annexer la

Hollande, à proclamer son indépendance (24 mai 1806), en lui donnant un

roi de sa famille. L’esprit hollandais s’impose même à ce prince

étranger qui groupe autour de lui tous les patriotes, révolutionnaires

et orangistes, défend contre son frère la cause de ses sujets, et tombe

en roi national le jour où la Hollande est enfin démembrée (juillet

1810), annexée. Ce jour-là fut pour la France le moment glorieux où elle

atteignit jusqu’à la mer les frontières de la vieille Gaule, pour la

Hollande le retour des épreuves qui avaient autrefois formé son

patriotisme. Deux traditions nationales se heurtèrent: on vit un ancien

révolutionnaire, le général Kraijenhoff, étudier le moyen d’inonder,

comme en 1672, son pays pour le sauver. «Mieux vaut, disait-il, faire

sauter le vaisseau de la patrie que de le rendre.» Ce ne fut pas l’avis

des patriotes hollandais: ils attendirent l’heure qu’ils jugeaient

prochaine où la tempête menacerait à son tour la fortune de Napoléon

pour se joindre à ses ennemis: assez sages pour garder les bienfaits de

la Révolution, assez forts pour se donner une monarchie nationale.

On a dit qu’en 1806, après Austerlitz, Napoléon préparait aux Suisses

les mêmes destinées qu’aux Hollandais. Il avait été mieux inspiré,

lorsqu’il leur donnait avec l’indépendance l’acte de Médiation (19

février 1803), en les menaçant, s’ils ne l’acceptaient pas, de les

réunir à la France. Par cet acte célèbre, Bonaparte avait répudié les

doctrines conquérantes de la Révolution, reconnu les droits d’un peuple

libre et tenu compte des conditions historiques de son développement.

Appelé à choisir entre les Jacobins, Laharpe, Stapfer d’Argovie, Ochs,

qui, puissants à Bâle et à Zurich, appliquaient les idées nouvelles à la

constitution d’un État centralisé, et les défenseurs du passé fédéral,

Aloïs Reding, les curés Herzog et Paul Styger entourés des montagnards

d’Uri, de Schwyz, du Valais, le Directoire avait conquis la Suisse au

profit des premiers, à son profit aussi. Comme en Belgique, la politique

religieuse avait fourni aux patriotes des montagnes ligués contre

l’étranger des motifs doublement sacrés de résistance. Comme la Campine,

les cantons d’Uri et de Schwyz avaient eu en septembre 1798 leur Vendée

«au nom du Christ et de Guillaume Tell». Étouffée dans le sang, elle

reprit à l’arrivée des Autrichiens, ralliant les patriotes de Berne et

d’anciens amis de la Révolution, comme Jean de Muller ou Louis de

Haller, puissante surtout dans les montagnes, excitée et soutenue par

les prêtres, mais par des républicains aussi.

Il avait fallu moins de temps aux Suisses en somme pour revenir de leur

premier enthousiasme à la crainte de compromettre tout leur passé

d’indépendance par la recherche d’une meilleure constitution. «Notre

devoir, disait en 1799 le Zurichois Escher, est de dire si nous sommes

libres, indépendants.» On expulsa les unitaires intransigeants, Ochs et

Laharpe. Un parti modéré, formé de patriotes comme Fresching de Berne,

le Lucernois Ruttimann, Dolder, se constitua et fit effort pour

concilier les formes nouvelles que la Suisse devait à la Révolution avec

les exigences d’un patriotisme justement soupçonneux. Son œuvre (acte de

la Malmaison 1801) fut un progrès décisif: la Suisse affirmait son

indépendance à une époque où de plus grandes ne l’obtenaient pas: le

Premier Consul lui accordait la neutralité. L’acte de 1801 donnait à ce

peuple, dont l’unité morale était faite, pour la garantir et l’achever,

l’unité politique qui lui faisait défaut. Par ses idées, par ses

menaces, la Révolution avait fait une Suisse plus solide que jamais,

toute nouvelle: trop nouvelle encore au gré de quelques-uns, qui avec

Reding cherchaient l’âme et les garanties de la liberté dans les droits

des cantons, représentants de l’histoire en face des disciples de la

Révolution toujours portés de leur côté à l’exagérer.

En 1803, Napoléon eut le mérite de comprendre qu’il fallait céder aux

exigences de ce patriotisme ombrageux, que c’était le meilleur moyen

d’assurer sa frontière. La Suisse lui dut l’acte de Médiation conçu dans

l’esprit du discours qu’il tint comme médiateur aux différents partis:

«La Suisse ne ressemble à aucun autre État. La nature a fait votre pays

fédératif.» Les cantons reprirent leur vie politique et leurs droits,

avec la réserve d’une voix en plus accordée aux cantons dépassant

100 000 habitants. Un pouvoir central subsista, passant successivement

au bourgmestre de Fribourg, Berne, Soleure, Bâle, Zurich et Lucerne qui

fut le landamman, le président de la République helvétique. Et dans la

paix que cette constitution donna à la Suisse, les anciens partis se

fondirent, Aloïs Reding et les patriciens bernois aux côtés des

unitaires assagis, Ruttimann et Dolder. A la seule condition de fournir

des régiments auxiliaires à l’Empereur, les cantons demeurèrent

indépendants. Ils célébraient les anniversaires de Sempach et opposaient

fièrement à Napoléon leur liberté.

Fut-ce cette fierté qui, l’irritant en 1806, le poussait à la leur

retirer? Se repentait-il de sa modération? Un mot de Jean de Muller

qu’il interrogea sur ses projets d’annexion montre bien que le

patriotisme suisse avait reçu de la Révolution comme un baptême nouveau

et un nouvel essor. «Les vrais Suisses ne veulent pas d’annexion. Un

changement de ce genre n’aboutirait qu’à faire d’elle une Vendée.»

Napoléon se le tint pour dit. Il annexa en 1806 Neuchâtel et la

Valteline, plus tard (1810) le Valais et le Tessin. Les Suisses, aussi

sages que lui, se résignaient aux sacrifices nécessaires.

Ce qu’ils gardaient le valait bien: ils ont joui quinze ans de la paix,

alors que personne ne la connaissait plus en Europe. Ils ont eu

l’honneur et le moyen de conserver aux libres esprits un coin de terre

respecté par Napoléon jusqu’en 1810. Sans combattre l’Empereur, ils ont

offert un asile à Mme de Staël, B. Constant, Sismondi, M. de

Montmorency, Schlegel, qui s’unissaient à Coppet contre le maître de

l’Europe. Par sa haine et ses persécutions, Napoléon a bien fait voir ce

que valaient, selon le mot de Stendhal, «ces _États généraux de

l’opinion européenne_». Contre la conquête française, dont la force et

l’excès s’incarnaient en lui, Mme de Staël retournait les dogmes de

Rousseau. «Il y avait deux nations hors de mode, les Italiens et les

Allemands. J’ai entrepris, disait-elle à un Suisse de ses amis, de leur

rendre la réputation de sincérité.» Dans _Corinne_, en effet (1805),

elle célébrait la grandeur passée et l’unité prochaine de la nation

italienne. «Les Italiens sont plus grands par ce qu’ils ont été, et par

ce qu’ils pourraient être, que par ce qu’ils sont.» Cinq ans après, elle

reprochait à l’Allemagne de n’être pas une nation, ayant tous les titres

à l’être, Napoléon faisait mettre ses livres au pilon: trop tard. La

conscience de l’Italie ne pouvait plus être étouffée. Les romantiques

allemands ont devancé les appels de leur amie de Coppet. Et l’un de ces

philosophes à qui Mme de Staël reprochait de ne pas savoir écrire sur la

politique ni former une nation, Fichte avait déjà donné ses discours à

la nation allemande.

Sur nul peuple, peut-être, plus que sur les Italiens, ne se saisit mieux

la double action successive et contrariée de la Révolution française, de

ses idées, de ses conquêtes. La France leur a restitué leurs droits,

donné une patrie, une cité commune. En devenant citoyens, ils se

lassèrent aussitôt d’être sujets. Le sentiment de leurs droits réveilla

celui de leurs intérêts. Et leur haine contre la France fut le résultat

fatal des progrès qu’ils devaient à ses idées.

L’Italie, en effet, avait été à la fois délivrée et conquise. Tandis que

toutes les classes de la population saluaient à Milan le vainqueur de

Lodi, et jetaient des fleurs à ses soldats, les libérateurs levaient des

contributions, extrayaient «les manuscrits de l’Ambrosienne, les

tableaux de maîtres des églises». «Toute l’Italie sera notre proie»,

écrivait Bonaparte à ses chefs, le 17 octobre 1796. Elle le comprit

déjà, et des insurrections réprimées d’une manière sanglante marquèrent

le début de cette ère de liberté. Déjà les chefs de la garde nationale

lombarde fondaient la Société secrète des _Rayons_ pour créer, avec les

forces que leur avait données la France, une nation qui lui disputât son

indépendance. Et Bonaparte formulait ces aspirations et ces haines quand

il écrivait à Talleyrand: «C’est un peuple foncièrement ennemi des

Français par préjugé, par l’habitude des siècles, par la haine.»

C’est alors que le général devint, par son ambition et la complicité des

Italiens qui retrouvaient en lui un compatriote, un médiateur entre les

deux nations. Lorsqu’il fit de l’Italie son domaine, dès 1797, il les

mit d’accord, comme le juge fait les plaideurs, en imposant à l’une et à

l’autre l’autorité de ses victoires. Mécontents de la conquête

française, les Italiens l’acceptèrent quand ils comprirent que le profit

serait pour lui, et non plus pour le Directoire et ses agents. C’était

une façon d’indépendance qu’il leur donnait. S’il demeurait le maître,

du moins «il était de la famille.» Comme les républicains exaltés,

journalistes du _Thermomètre politique_, patriotes des clubs, prêtres

défroqués, par leurs menaces contre la noblesse et l’église,

favorisaient la domination des Jacobins de Paris, ce fut entre les

modérés et Bonaparte que l’entente se fit. On a conservé un appel

anonyme adressé au général et qui aurait pu être signé de Serbelloni,

Melzi, Visconti ou Morosini, tous membres de l’aristocratie libérale de

Milan: «Formez de l’Italie un grand empire, soyez-en le chef en gardant

à votre solde une grande partie de l’armée française.» La conversation

de Bonaparte avec Melzi à Montebello fut la réponse à cet appel. «Il y a

dans votre pays moins qu’en France d’éléments de républicanisme. Nous en

ferons tout ce que nous voudrons.»

En attendant, pour ménager le Directoire, Bonaparte fit la République

cisalpine «_libre et indépendante_», (9 juillet 1797) dont les

Directeurs, Serbelloni, Moscati, Melzi, Paradisi et Contarini, les

ministres Birago, Ricci, Luosi, Testi furent en réalité ses interprètes,

ses auxiliaires. Ce premier germe de nation italienne ne fut pas le

produit de la Révolution française. On y crut reconnaître sa marque à la

forme républicaine, à l’abolition des privilèges féodaux, de la dîme,

des majorats, à l’égalité partout affichée. En réalité, c’était comme

Bonaparte le dit à Passeriano, «l’œuvre de l’armée d’Italie».--«Je n’ai

point eu, ajoutait-il, depuis que je suis en Italie pour auxiliaire

l’amour des peuples pour la liberté, mais la bonne discipline de notre

armée, le grand respect que nous avons eu pour la religion porté jusqu’à

la cajolerie pour ses ministres, de la justice et une grande activité à

réprimer les malintentionnés. Voilà l’historique. Tout ce qui est bon à

dire dans des proclamations, des discours imprimés sont des romans.» La

France s’en tint, longtemps abusée, au roman jusqu’au jour où l’invasion

autrichienne et l’absence de Bonaparte la ramenèrent brutalement à la

réalité.

L’établissement de la liberté à Gênes lui procura la même illusion. Au

début, ce fut vraiment l’effort, contenu de 1792 à 1796 par la politique

du Doge, de hardis républicains attachés aux idées françaises, Morando,

Vitaliani, d’amis et de disciples de Robespierre, les frères Serra,

Gaspare Sauli (mai 1797). Mais de bonne heure Bonaparte, qui avec

Faypoult les avait encouragés, les abandonna. Il obligeait sans doute

l’aristocratie à proclamer l’égalité et l’abolition des privilèges. Mais

il se prononçait aussi contre les excès des démocrates qui jetaient à la

mer le livre d’or de la vieille cité, et dans les égouts la statue

d’André Doria. «André Doria, disait-il en véritable Italien, défenseur

des gloires nationales, fut grand marin et homme d’État. L’aristocratie

était la liberté de son temps.» Avec «_les patriotes et les gens

sages_», il faisait un gouvernement (7 juin 1797) qui, conservant douze

sénateurs et le Doge, unissait encore les institutions et la gloire du

passé, l’indépendance aux réformes. Un homme d’État, ami de son pays,

n’aurait pas mieux agi pour garantir son bonheur. Lorsqu’à la fin de

cette même année, des disputes religieuses provoquées encore par

l’imitation de la France compromirent l’unité et la sûreté de Gênes,

Bonaparte, réprimant les insurgés qu’excitaient les prêtres, intervint

pour recommander la tolérance aux nouveaux chefs de la République. «Vous

ne devez pas gouverner par des excès.» Il leur donnait l’exemple et le

conseil de se concerter avec l’archevêque. «Ne perdez jamais de vue,

ajoutait-il, que si vous mettez la religion aux prises avec la liberté,

la première l’emportera toujours dans l’esprit du peuple.» Il les

engageait à ne pas exclure des fonctions publiques les nobles:

«L’injustice serait révoltante.» Langage et politique qui d’un général

républicain pouvaient surprendre, mais qui expliquent les origines et le

caractère de la _République ligurienne_ constituée le 19 janvier 1798,

État italien comme sa voisine, de la façon de Bonaparte, docile à ses

ordres, réservée à son ambition.

Le sort qu’il avait trois mois auparavant infligé à Venise ne

prouvait-il pas qu’il était, comme il avait voulu l’être, le centre de

tout en Italie? Son intérêt exigeait qu’il livrât à l’Autriche les

patriotes vénitiens, tandis qu’il arrachait ceux de Milan et de Gênes à

la conquête française. Dans son système tout se tenait: par l’abandon de

Venise à l’Autriche, par une paix conforme à ses calculs, il prévenait

une négociation prochaine entre les Habsbourg et le Directoire qui l’eût

obligé à rendre la Lombardie, rançon de la rive gauche du Rhin. «Venise,

selon ses propres paroles, a payé la limite du Rhin.» S’il l’eût

épargnée, il perdait la Cisalpine. Mais, après tout, la responsabilité

du sacrifice retomba sur la France: et ce fut à lui que revint l’honneur

exclusif de réunir en 1807 à l’Italie la Vénétie. Tandis qu’il obligeait

le Directoire à partager une nation, et notre agent Villetard à trahir

les démocrates, ces «_républicains universels_» qui avaient cru un

instant, après la ruine du patriciat, à la liberté et aux promesses de

la France, il leur offrit un asile dans la Cisalpine, l’Italie libre.

Foscolo fut ainsi consolé de la ruine de sa patrie. Dandolo, dont

l’émotion patriotique arrachait des larmes au vainqueur, reçut de lui

plus tard le gouvernement de la Dalmatie, et crut y restaurer la gloire

de Venise. La haine fut pour la France, et le pardon pour lui.

Jusque dans le _Mémorial_, on retrouve la trace de cette politique

habile à détacher de la Révolution les provinces et les cœurs.

«L’administration du Directoire et celle du général en chef de l’armée

d’Italie semblaient deux gouvernements différents.» Elles l’étaient: on

le vit bien à Rome. Contre les mauvaises traditions du gouvernement

pontifical, l’absolutisme et la routine, la Révolution avait groupé et

excité la bourgeoisie lasse de la surveillance des prêtres,

particulièrement des artistes comme Milizia et Ceracchi, des hommes de

loi. Mais cette opposition n’avait pas le nombre pour elle: la populace,

fortement travaillée par les prêtres et les agents de la cour romaine,

s’était jetée en 1793 sur l’envoyé de la République, Basseville, au

premier encouragement qu’il avait donné aux meneurs du parti libéral.

Elle demeurait dans les mêmes sentiments, lorsque le Directoire ordonna

à Bonaparte, le 3 février 1797, de détruire à Rome le gouvernement des

prêtres et d’en chasser le pape. Pressentant la fragilité d’une

entreprise qui n’avait pas d’appui sur les lieux mêmes, le général se

contenta d’occuper les Romagnes, pays de tradition républicaine, Ancône,

nécessaire à ses plans sur le monde oriental; il se fit céder les

légations par le traité de Tolentino (19 février 1797). Mais il

refusait, en détruisant le pouvoir temporel, «de toucher en aucune

manière à la religion».--«Une révolution complète en Italie selon moi

est impossible. Elle serait terrible par les excès et sans avantages

pour le bonheur de la société.»

Contrairement aux ordres du Directoire, aux espérances de Grégoire qui

se flattait le 13 janvier de voir naître la République romaine,

Bonaparte comptait sur le concours du pape dompté, mais épargné, pour

s’attacher les populations italiennes. La République se fit le 15

février 1798: mais Bonaparte était parti. Son frère Joseph, laissé comme

ambassadeur pour suivre sa politique conciliante, n’avait pu empêcher le

meurtre du général Duphot qui décida l’entrée des troupes françaises à

Rome. Le gouvernement libre établi par Berthier ne fut qu’une parodie de

l’antiquité, imposée par les baïonnettes de ses soldats, un prétexte à

rapines pour le Directoire, ses généraux et leurs troupes. Les chefs de

la République commençaient à s’apercevoir qu’ils avaient été conquis et

non affranchis. Elle disparut en un an, laissant plutôt de mauvais

souvenirs.--Adoptée par les hautes classes de la société napolitaine,

bourgeois et nobles, désavouée par le peuple de l’intérieur surtout, la

République parthénopéenne fondée par Championnet en janvier 1799 dura

moins encore: les vengeances sanglantes des Bourbons, servies par Nelson

et Ruffo, le chef de la populace, prouvèrent ce qu’il aurait fallu de

forces à la République française pour soutenir ses adhérents dans

l’Italie méridionale. Là, moins encore que dans le Nord, elle n’aurait

point dû compter sur l’amour des peuples pour la liberté. La conquête

était sa seule ressource, et cette conquête était odieuse.

Ce qui parut également, dans les années où la République française se

mit en contact avec les républiques italiennes, ce furent entre ces

États nouveaux une persistance remarquable de l’esprit particulariste,

des jalousies mutuelles, des revendications très âpres. «L’esprit de

localité, a dit Napoléon plus tard, fut le grand obstacle au

rétablissement de la nation italienne.» Le Directoire de Milan était de

son aveu travaillé par cet esprit. La République ligurienne et la

République cisalpine convoitaient les dépouilles du Piémont, réclamant

l’une le Montferrat, l’autre le pays de Novare et d’Alexandrie. Les

patriotes de Turin, avec Carlo Botta, demandaient en 1799 leur annexion

à la France pour éviter au moins le partage. A leurs yeux,

l’_italianisme_ était alors le grand danger. «Politiquement l’Italie,

disaient-ils, n’existera pas d’ici quelque temps.» Dans le centre, Parme

convoitait la Toscane, et Naples voulait dépouiller de Bénévent la

République romaine. Plus d’un Cisalpin précipita enfin la ruine de

Venise, pour lui prendre les États toujours mal soumis de la Terre

ferme.

Puis la conquête autrichienne succéda en 1799 tout d’un coup à la

conquête française, et ce fut alors le retour de Bonaparte après

Marengo. La dureté des gouverneurs autrichiens, dans la période des

«_treize mois_», le _trienno_, les excès des troupes alliées firent

regretter non pas les Français, dont la noblesse, le clergé, d’anciens

amis de la Révolution, comme Parini, saluèrent le départ avec joie, mais

les institutions précédentes. Cette courte période dont l’importance

échappa au Directoire, obligé de songer surtout à la France menacée fut

décisive pour l’Italie nouvelle. «C’est de cette époque que date

vraiment la naissance du parti italien», dit quelques années plus tard

un agent du Consulat. Entre la Révolution, dont ils détestaient la

politique conquérante, et la coalition dont ils avaient espéré leur

délivrance, excessive à son tour et brutale aussi, les Italiens ne

trouvèrent de salut que dans des concessions mutuelles des partis et des

petits États. La Société des _Rayons_ fut l’âme de cette résistance

nationale à une double conquête étrangère. Elle groupa des hommes qui de

la Lombardie, des Romagnes, du Piémont ou de la Ligurie, Birago,

Pirabelli, Fantoni, Manuconi réclamaient à la fois l’indépendance et

l’union. Pour appuyer ces vœux, Ugo Foscolo prenait avec P. Custodi la

direction du _Moniteur italien_.

Ces vœux étaient si forts qu’en 1802 le Premier Consul dut réunir à Lyon

une assemblée de patriotes italiens. Il leur donna, en leur imposant des

lois de son choix, la promesse toutefois de ne pas les réunir à la

France (26 janvier 1802). Et pour mieux faire accepter l’union

personnelle qu’il entendait réaliser, en posant sa candidature à la

présidence, en la refusant à Melzi, il salua la République cisalpine du

nom de _République italienne_ qui à lui seul constituait une large

promesse.

Mais de simples promesses ne pouvaient plus suffire à une nation qui

avait pris conscience d’elle-même. L’Italie n’acceptait une conquête

déguisée que faute de mieux, et pour se faire sous le joug un autre

avenir. Les Cisalpins se virent refuser le Piémont annexé à la France

(21 septembre 1802), la Ligurie qui recevait un doge de la main de

Bonaparte et de Salicetti, le duché de Parme transformé en départements

français, lorsque son duc devint roi d’Étrurie (1801): le Premier Consul

partageait maintenant l’Italie avec les Bourbons. Au lieu de s’agrandir,

la République qu’il avait fondée demeurait «le jeu de proconsuls avides

et de pâles magistrats». Dans ses discours à Bonaparte, Foscolo avait

éveillé les espérances de ses concitoyens. Déçu, il leur adressait ses

lettres de _Jacopo Ortis_, le Werther italien. Le capitaine Cervoni,

officier comme Foscolo attaché à Napoléon, attaquait les Barbares. Le

romantisme faisait là comme ailleurs son œuvre nationale. S’il ne

provoquait pas dans tous les cœurs la même ardeur, Melzi, bon juge et

bien renseigné, déclarait que «l’animosité passive contre les Français

était absolument universelle.» Les mesures mêmes que Melzi prenait avec

le financier Prina pour organiser les services publics ne servaient qu’à

constituer plus fortement la nation pour la résistance. En vain

Bonaparte prétendait-il que «les réunions à la France n’étaient que

temporaires, et faites pour rompre les barrières entre les peuples et

accélérer leur fusion avec leur éducation.» «Il me fallait vingt

années», répétait-il plus tard. Les Italiens ne faisaient plus crédit

que par force: c’était à leurs yeux la conquête et le partage.

La désignation d’Eugène de Beauharnais comme vice-roi, et peu de jours

après la création du royaume d’Italie (15 mars 1805), l’annexion de la

Vénétie qui effaça l’humiliation du premier partage dissipèrent quelque

temps les haines accumulées par la domination étrangère, calmèrent les

révoltes de la conscience nationale. Jamais aussi l’Italie n’avait connu

à ce point les bienfaits d’une administration réparatrice, équitable

pour tous, active et féconde. L’égalité et la justice s’affirmaient par

la législation française. La route du Simplon, les canaux du Rino et du

Mincio, les embellissements des villes, Milan, Venise, Bologne

agrandies, assainies, attestaient la prévoyance et le penchant de

l’empereur pour ses peuples d’Italie. Il semblait même que ceux-ci se

fissent honneur de son génie, italien par ses origines. Le pape Pie VII

n’avait-il pas donné cette leçon, en le couronnant avec ses cardinaux

quand il disait: «Après tout nous sommes vengés des Gaulois. C’est une

famille italienne que nous imposons aux barbares.»

Malgré tout, c’était encore la conquête. Pour établir des impôts à son

aise, le maître ne convoquait plus les assemblées du royaume. Et surtout

la levée de conscriptions chaque année plus nombreuses, l’obligation du

service pour les fils de famille, dans les gardes d’honneur il est vrai,

l’organisation toute militaire des collèges et des universités

rappelèrent aux Italiens, de la façon qui pouvait le plus les atteindre,

que la discipline des armées n’était point la liberté. Napoléon avait

raison de penser qu’elle était du moins une bonne école, un moyen

puissant pour former vite une nation. «La garde et les régiments

organisés, écrivait-il le 14 juin au prince Eugène, on aurait

révolutionné les mœurs; on aurait organisé la nation.» L’armée

italienne, bien constituée et brave, fut un foyer de patriotisme. Mais

elle se recruta toujours avec peine dans un peuple qui la considérait

comme un instrument de domination.--Puis on vit le conquérant distribuer

à ses maréchaux des fiefs en Italie, partager les duchés et les royautés

entre ses sœurs, frères et beaux-frères, Naples à Murat, la Toscane à

Elisa Bacciochi, et toujours annexer des lambeaux de la patrie à son

domaine impérial. Les louanges largement payées des poètes officiels,

Monti, Giordani ne réussirent pas à soumettre au joug les poètes

patriotes. De sa chaire de l’Université de Pavie où le prince Eugène l’a

installé, Foscolo lance, au delà de l’auditoire de jeunes gens qu’il

passionne, des appels à ses concitoyens, des satires voilées contre les

maîtres étrangers. Son discours sur _le rôle et l’origine de la

littérature_, son _Ajax_, où Bonaparte n’a pas contre Moreau le beau

rôle, le firent révoquer. Pamphlets, doctrine et révocation lui

procurèrent alors une popularité qui le réduisaient à l’exil encore,

mais qui éclairent d’une vive lumière la force et la poussée du

sentiment national contre les Français.

Avec les persécutions de Napoléon contre l’Église de Rome, ce sentiment

est définitivement formé d’éléments presque religieux qui, comme en

Belgique, en Suisse ou en Espagne, soutiennent et doublent la force du

patriotisme dans les âmes populaires. Dans des notes qu’il dicta plus

tard à Montholon à Sainte-Hélène, l’Empereur a nettement affirmé que sa

rupture avec le Saint-Siège n’avait pas eu des motifs antireligieux,

mais une cause d’ordre politique, l’opposition du pape à ses desseins

sur la péninsule, en somme une question italienne. Le Concordat de 1801

avait terminé d’une façon définitive la querelle de la Révolution

française et de la Papauté. Sans doute, cet acte n’avait pas, comme

Bonaparte l’a toujours répété, «fait sortir de ses ruines l’Église

catholique». Il n’avait pas relevé des autels devant lesquels depuis

1796 près de quarante mille prêtres disaient la messe. Cependant, malgré

l’intérêt politique que le Premier Consul avait à conclure cette

_Convention_ avec le pape, à recruter parmi ces prêtres des partisans et

des auxiliaires, le traité n’était pas uniquement un accord politique.

C’était la fin d’un schisme, une pacification sociale par les sûretés

données aux possesseurs de biens ecclésiastiques, une paix religieuse.

Rien, pas même les _articles organiques_, promulgués par le Premier

Consul de sa seule autorité, en vertu du droit de police que semblait

lui accorder le Concordat, rejetés par le pape le 24 mai 1802, sans

autre réclamation ultérieure, ne troublait l’entente rétablie entre

Napoléon, ses sujets et l’Église de Rome. Elle parut même définitivement

consacrée, le jour où le nouvel Empereur reçut de la présence du pape à

son couronnement une sanction qui lui donnait une autorité européenne.

Ce fut cependant le lendemain même que le conflit se rouvrit sur un

terrain exclusivement politique, et plus italien que français.

En invitant Pie VII à négocier, en lui faisant savoir (le 14 juin 1800)

par le cardinal Martiniana que vainqueur à Marengo, il voulait et

pouvait lui restituer ses États, Bonaparte avait pris l’engagement de

rétablir le domaine temporel du Saint-Siège. Cette promesse pouvait

sembler d’autant plus sûre que le général avait déjà préservé ce domaine

à Tolentino: elle ne pouvait avoir qu’un sens, l’abandon des provinces

détachées en 1797, des Légations annexées à la Cisalpine, de Ferrare et

Ravenne, bref une restitution totale. Le pape y tenait d’autant plus

qu’Imola, son pays, était dans la Romagne. Il n’en fit pas une condition

du Concordat, affaire religieuse: c’eût été de la simonie. Mais depuis

le début de la négociation (7 mars 1801) jusqu’à la fin (24 octobre), il

ne cessa de réclamer du Premier Consul l’exécution de cette promesse

essentielle, invoquant la parole donnée, la misère du Saint-Siège, les

libéralités de Constantin et de Charlemagne. «Le pape doit avoir

confiance en moi», répliquait Bonaparte. Au lieu de terres, il offrit

quelques millions; au lieu de restitution, une aumône.

La déception fut grande pour Pie VII: il dissimula deux ans, trouvant

que malgré tout le Concordat servait l’Église, rendait la France aux

congrégations d’assistance, d’enseignement, ou de propagande, sœurs de

la Charité, frères des Écoles chrétiennes, Lazaristes. La restitution de

Bénévent et de Ponte-Corvo, de Pesaro et d’Ancône (1803) étaient

d’ailleurs un acheminement: Pie VII méditait, en attendant, ces paroles

de Bonaparte à son légat Caprara: «Saint-Pierre ne s’est pas fait en un

jour.» Lorsque le nouvel Empereur lui demanda de le couronner (10 mai

1804), il crut l’occasion venue: la restitution des _Légations_ fut la

raison déterminante de la faveur qu’il accorda à Napoléon le 2 décembre

1804. Il demanda, attendit la réponse jusqu’au 4 avril 1805, et n’obtint

rien. «Les Légations faisaient partie de la République cisalpine, État

étranger», répondait Napoléon. Il ne pouvait dépouiller un peuple

indépendant qu’il avait constitué, dont il devait respecter les

frontières. La vérité, c’est qu’il n’avait jamais eu l’intention de

refaire une papauté puissante au centre de sa conquête. Maître de

l’Italie, il prétendait au contraire devenir maître de Rome.

Lorsque Pie VII, aigri, déçu, l’eut enfin compris, il engagea la lutte

sourdement d’abord, refusant à l’Empereur la faveur de prononcer le

divorce de son frère Jérôme et de Mlle Paterson. Il entra secrètement en

relation avec ses ennemis, la Russie, l’Angleterre et l’Autriche, à la

veille d’Austerlitz. Pour l’intimider, et compléter son domaine italien,

Napoléon fit occuper Ancône et ne la rendit plus. Et, en effet, quelle

ressource restait au Saint-Siège contre le conquérant, vainqueur de deux

empereurs? La tradition: Pie VII l’invoqua une fois de plus dans une

lettre du 29 janvier 1806. «Toute l’Italie sera à moi», répondit

l’Empereur le 3 février. Le pape voulait demeurer un souverain italien.

Il le réduirait à n’être qu’un évêque. L’arrêt fut retardé deux ans par

la guerre et les négociations avec la Russie. Mais l’insistance du pape

à ne pas céder, les délais que la cour de Rome apportait à instituer les

évêques dans l’Empire, rendaient l’exécution inévitable. Sous prétexte

de soutenir l’armée de Naples, douze mille Français entraient à Rome le

2 février 1808 sous le commandement de Miollis, en réalité «pour

supprimer sans qu’on s’en aperçût la puissance temporelle du pape». Le

pape était prisonnier, et, malgré ses appels aux catholiques, l’Europe

en partie indifférente. Alors le 10 juin 1809, pour en finir, Napoléon

le déporta à Savone, incorpora ses domaines à l’empire, fit enfermer à

Fenestrelles son principal ministre, le cardinal Pacca. L’Empereur était

excommunié, et, bien que les foudres pontificales eussent perdu de leur

valeur, il devait voir bientôt qu’il avait rallumé, comme la Révolution,

une guerre religieuse.

Cette querelle politique prit une extension qu’il ne prévoyait pas.

Entre le pape et l’Empereur, elle ne pouvait rester une affaire

italienne. Elle fit perdre à Napoléon le bénéfice de la pacification

religieuse: «De même que le Concordat lui avait, selon Talleyrand,

rallié les sympathies des catholiques du monde entier», la destruction

du pouvoir temporel, surtout la déportation du pape, bientôt toute une

série de violences, le trouble jeté dans les consciences par cette

persécution et le refus du pape d’administrer l’Église s’il n’était

point libre, formèrent en Europe un grand courant d’opposition. Les

peuples, avertis par le guet-apens de Bayonne, s’alarmèrent de cette

entreprise analogue, dont l’effet les atteignait davantage. Leur

religion inquiétée soutint leur patriotisme de jour en jour plus

conscient, plus ombrageux. Il semblait, en 1809, qu’une sorte de

coalition se préparât dans l’étendue et sur les frontières de l’Empire,

de toutes les puissances morales foulées, méprisées par le conquérant.

C’est l’époque où Manzoni, en qui s’incarne désormais le patriotisme

italien, fils de républicain, disciple de la Révolution, passe tout d’un

coup avec sa femme Henriette Blondel, protestante convertie, en 1810, au

catholicisme. Ses hymnes, religieux et démocratiques, marquent une date

dans l’histoire du sentiment national en Italie, et même pourrait-on

dire en Europe: et ce n’est pas sans surprise qu’on entend alors le

général autrichien, l’archiduc Charles, dans sa campagne contre Masséna,

lancer aux Italiens cet appel: «Levez-vous pour rendre votre frontière

inaccessible aux étrangers. Quel que soit le parti auquel vous

apparteniez, n’en craignez aucun pour devenir vraiment Italiens.»

A la même date un autre archiduc, le palatin Joseph, tenait aux Magyars

le même langage: «Il s’agit de savoir si nous garderons notre

constitution et nos lois, si nous aurons à déplorer la perte même du nom

magyar.» La Hongrie qui, dans les guerres précédentes, avait repoussé

les demandes des Habsbourg au moins autant que les menaces de la

conquête française, s’est insensiblement disposée à recevoir, à suivre

cet appel.

On avait pu croire, en voyant les Hongrois se soulever en 1796 contre

Bonaparte, à la voix de leur poète populaire, Csokonaï, que la

Révolution leur était dès le début odieuse. En réalité, c’était une

levée de la noblesse, qui avait rallié ses concitoyens par une haine

commune contre le cosmopolitisme. Servie par des littérateurs, qui à

l’admiration de la France unissaient pourtant l’amour de leur patrie,

comme Kazincski, disciple de Herder et de Klopstock, Verseghi, le

traducteur de la _Marseillaise_, la Révolution contribuait à ce réveil

de la nation hongroise. La diète de 1807, où l’orateur Paul Nagy

combattit pour les franchises, la langue hongroise et défendit contre la

fiscalité le pauvre peuple, montra le progrès des idées libérales et

nationales. Au contraire, la diète de 1808 accorda aux Habsbourg tout ce

qu’ils demandaient: plus de résistance parlementaire. Paul Nagy,

volontairement, s’est retiré de la lutte. D’après le témoignage d’un

étranger, les événements d’Espagne ont excité en Hongrie un enthousiasme

très vif pour l’Empereur habsbourg, résultat des craintes que Napoléon

inspire aux patriotes. C’est «un tyran universel», contre lequel la

guerre doit se faire sans merci. Et tandis que les Habsbourg exploitent

ce sentiment, un poète national, le Tyrtée de cette insurrection

patriotique, Kisfaludy, ancien prisonnier des Français, admirateur des

lyriques italiens, prêche aux Hongrois un autre Évangile que celui de

Rousseau: «L’amour de la patrie est un sentiment, non une suite de

connaissances.» Les doctrines politiques avaient divisé les Hongrois: le

sentiment national les a rapprochés en 1809 contre Napoléon. Verseghi,

jacobin converti, fit jouer la _Fidélité magyare_. C’est en vain que de

Schœnbrunn, le 15 août 1809, Napoléon adressait un appel à la nation

hongroise, rédigé par le vieux poète jacobin Bacsanyi. Patriotes et

catholiques, les Hongrois vinrent se heurter en masse aux troupes

françaises, à la puissance de l’homme qui leur était apparu, en Espagne

et à Rome, comme l’ennemi général de toute foi, de toute loi.

A la même époque, et pour des motifs semblables, les Dalmates revenaient

aux Habsbourg qui, après la chute de Venise, les avaient gouvernés neuf

ans. Dès 1807, le clergé tout-puissant, les franciscains surtout,

avaient fait appel en langue slave au patriotisme morlaque contre les

Français, «jacobins et juifs». Il défendait ses privilèges et ceux des

nobles. Mais il n’avait trouvé d’appui que dans la garde dalmate des

pandours: excitée par des Italiens, médecins, nobles libéraux même, la

population avait marqué par une véritable jacquerie sa haine des

privilèges, son besoin d’égalité. Les Autrichiens avaient durement

réprimé la révolution dalmate, fait alliance avec les classes

privilégiées qui désiraient le maintien de leurs droits et leur

indépendance politique, une situation semblable à celle des magnats et

du clergé hongrois. S’il n’était point libéral, ce parti, s’appuyant sur

l’histoire et les traditions anciennes d’union avec la Hongrie, était du

moins une sorte de parti national et peu à peu ramenait à lui les hommes

éclairés du parti populaire, comme les frères Garagnin, grands

propriétaires de Trau.

Lorsque la Dalmatie fut cédée à la France, l’administration impériale

fit choix pour la gouverner d’un Vénitien, Vincent Dandolo. Le choix

était bon, son titre de Provéditeur général meilleur encore: il

rappelait aux Dalmates une partie de leur histoire. Dandolo créait un

journal, le _Royal Dalmate_, et le faisait rédiger par un franciscain,

en slave comme en italien: s’il se consacrait à la réforme des abus,

c’était en invitant le clergé à lui prêter son concours. Juste et

intègre, libéral aussi, Dandolo habituait les Dalmates à des idées et

des mœurs nouvelles. Mais ce qu’il ne pouvait faire oublier, c’était la

conquête, un régime militaire que l’Empereur jugeait nécessaire dans une

province frontière, le pouvoir et les excès des généraux Molitor,

Marmont, considérés à Paris comme ses supérieurs. Tandis que les députés

du pays allaient réclamer le rappel des troupes françaises, et se

voyaient durement repoussés, le 15 mai 1806, Napoléon prescrivait la

conscription. Les paysans s’insurgèrent. Le clergé des campagnes, les

religieux, dont les troupes françaises occupaient les couvents et les

églises, poussaient à la révolte, menaçaient les personnes qui se

soumettraient. Beaucoup désertaient; le provincial des franciscains,

Dorotich, parcourait le pays déguisé, et Marmont reconnaissait à son

ordre plus de crédit sur le peuple qu’à son propre pouvoir ou à la

crainte de ses troupes. Tout cela se passait au début même de

l’occupation. Trois ans après, le mal n’avait fait que s’étendre: en

1807, à l’approche des Russes, un grand nombre de fonctionnaires

indigènes, la gendarmerie des pandours, la noblesse avaient formé une

vaste insurrection. A la fin de 1808, l’Autriche était assurée de la

retrouver préparée. En quelques mois (mars–juin 1809) tous les Dalmates,

ceux des côtes, des îles, se livraient à elle, par haine d’un

gouvernement qui, sans tenir compte de leurs traditions, de leurs

aspirations, voulait faire d’eux simplement de parfaits conscrits ou de

parfaits contribuables.

On conçoit qu’à la vue de ces soulèvements populaires, éclatant sur

toutes les frontières de l’Empire, en même temps que la Vendée

espagnole, Metternich ait pu écrire à son maître en 1809: «Les

dispositions des peuples sont pour nous.» N’était-ce pas encore une

révolte vraiment populaire que celle qui se préparait en 1808 au Tyrol,

au nom de l’archiduc Jean, prise d’armes loyaliste, nationale et

religieuse, protestation contre la conquête qui avait incorporé en 1806

le pays à la Bavière? Fidèles aux Habsbourg «les pères du pays»,

catholiques irrités des réformes jacobines du ministre bavarois

Montgelas, les Tyroliens ne concevaient pas que la conquête et des idées

qu’ils rejetaient fussent pour eux des bienfaits. Ils envoyaient des

députés en secret à Vienne, l’aubergiste André Hofer, le capucin

Haspinger dont l’énergie et la foi devaient un an après arrêter les

corps d’armée de l’Empereur. Dans toutes les Alpes le mot d’ordre

passait: les gens du Vorarlberg le recevaient du Tyrol et se disposaient

à chasser les Bavarois à la voix du patriote Schneider.

Sans doute, il y avait entre tous ces peuples d’Autriche, en qui

Metternich cherchait contre Napoléon un appui, bien des barrières de

race, de langues, de coutumes. Il y en avait plus assurément qu’entre

des Belges, des Italiens, des Espagnols. Un patriotisme autrichien eût

été aussi singulier qu’un patriotisme européen. Mais c’était un fait

considérable que le cosmopolitisme auquel inclinaient, vers 1789, les

adeptes de la Révolution dans toutes les nations, dont ces nations

avaient accueilli les bienfaits comme d’un Évangile nouveau, eût fait

place, avec les excès de la conquête, à une sorte de concentration des

peuples sur eux-mêmes. Les peuples se détachaient, sinon de la

Révolution, du moins de la France; ils se rattachaient à leurs coutumes,

à leur religion, à leurs traditions, cherchant en dehors d’elle, contre

son Empereur, un sort meilleur par une alliance féconde de leur génie

héréditaire et des réformes proclamées en 1789 par les penseurs français

et leurs disciples à l’étranger.

Chez tous les Allemands, Metternich constatait ce travail d’évolution.

Il se trompait lorsqu’il le croyait achevé, au début de 1809, «dans tous

les peuples jusqu’au bord du Rhin». Mais l’erreur était excusable: au

moment même où Napoléon venait triomphalement à Erfurt, salué par les

princes et les peuples encore, Stein écrivait le 15 août 1808:

«l’agitation en Allemagne augmente tous les jours.» Napoléon, qui le fit

expulser d’Europe et d’Allemagne, «raillait son sublime projet de lever

des masses». Le projet était prématuré. L’état moral des sujets de la

confédération germanique l’expliquait cependant.

Si la conquête française avait fait en deçà et au delà du Rhin des

heureux, les princes d’abord, et leurs peuples qui d’eux ou de la France

avaient reçu des réformes appréciées, elle avait fait des mécontents et

des victimes, certains souverains dépossédés ou dépouillés, l’électeur

de Hesse, le duc de Hanovre, le roi de Prusse, leurs courtisans, leurs

conseillers, les officiers congédiés, la noblesse d’Empire, dont Stein

fut le type, implacables dans leur rancune, les individus ruinés par les

réquisitions et les passages de troupes, de nobles esprits enfin

attristés, irrités de la docilité de leurs concitoyens.

Entre tous, la grande victime, c’était la Prusse démembrée. Sa chute

profonde en 1806, l’état où on la vit après Iéna, vaincue, occupée sans

effort, comparé à la situation morale qu’elle avait tenue à la fin du

dix-huitième siècle, furent pour l’Allemagne comme un brusque

avertissement. Dans ce pays prussien, où la royauté et ses

fonctionnaires avaient paru absorber toutes les énergies, il y avait

cependant ce qui constitue une nation, l’unité matérielle, des

sentiments communs, un héritage ancien d’efforts et de gloire, des

traditions. La conquête étrangère, en précipitant la ruine d’une

administration décrépite, atteignait d’autre part un peuple qui tenait à

sa dynastie, à son unité, que la défaite humiliait. C’est alors

seulement que la conquête apparut aux Allemands ce qu’elle était, une

dépossession violente, une entreprise intéressée et brutale. Jusqu’alors

ils l’avaient considérée comme l’effet et le contrecoup souvent

bienfaisants d’une révolution européenne. La ruine du Saint-Empire

n’était pas la fin de l’Allemagne, mais celle de la féodalité: elle

abaissait les barrières qui séparaient les intérêts et les consciences.

La nouvelle Confédération de 1805 devenait plus germanique que

l’ancienne unité romaine. La ruine de la Prusse au contraire, les

procédés que Napoléon employa pour l’achever, mutilation des provinces,

insultes à la royauté, contributions de guerre écrasantes pour

l’Allemagne inquiète, révélèrent des appétits, des intentions qu’elle ne

soupçonnait pas.

Ce fut en Prusse naturellement que d’abord le réveil se fit. «Jamais je

n’ai su que j’aimais autant mon pays», écrivait Rahel, l’amie de

Schlegel. La petite noblesse de province, le nerf de l’État en tous les

temps, vivant au milieu des paysans, respectée d’eux, associée au

gouvernement local, la première «offrit son sang et ses biens pour

écarter de la patrie la honte et la ruine». Indignée depuis 1795 des

progrès de l’égalité, elle avait toujours gardé à titre de ressource

pour la crise suprême, comme le hobereau Marwitz l’interprète de ses

sentiments et de son patriotisme, la haine de l’étranger. Le peuple, en

Silésie surtout et en Poméranie, dans les dernières provinces que les

troupes prussiennes eussent essayé de disputer, refusait l’impôt,

enlevait les convois, fournissait même des conseils, des recrues aux

partisans. Les officiers de Napoléon, Clarke, Rapp, signalent alors

«l’excessive douleur _vraiment nationale_ de la perte que fait la

Prusse» (1807). La pitié des Prussiens pour leur roi dépouillé, pour

leur reine qu’ils savaient depuis 1805 en communion de sentiments avec

eux, contribua, comme en Espagne, au réveil du patriotisme. «Ils me

haïssent tous», dit Napoléon, après Tilsitt.

La nouvelle de l’insurrection espagnole, de ses succès, fut pour ces

haines comme un signal, tout au moins une leçon pour les patriotes, une

occasion de se ressaisir et d’espérer. «Pourquoi ne nous

estimerions-nous pas autant que les Espagnols?» s’écriait alors Blücher

(août 1808). «Il faut, disait Stein le 11 août, susciter les idées

insurrectionnelles, apprendre à chacun comment on peut faire naître et

diriger un soulèvement national. Les événements d’Espagne font une

grande sensation.»--«Nous serions indignes des fondateurs de l’État,

écrivait Scharnhorst le 6 août 1808, si nous abandonnions sans courage

le patrimoine si chèrement acquis.»

Pour ces hommes d’ailleurs, à cette date, le moment de commencer la

guerre ne semblait pas encore venu. Ils avaient travaillé depuis 1806,

dans le domaine restreint que la conquête française avait laissé à la

Prusse, à une œuvre de réorganisation, à la constitution d’une force

morale et matérielle, suprême ressource qu’ils ne voulaient pas risquer

à la légère. Une première révolte du patriotisme prussien avait

déterminé Frédéric-Guillaume III à renvoyer ses conseillers du _parti

français_, Haugwitz, Lombard; une autre, après Tilsitt, à prendre comme

ministres Stein, et après Hardenberg (10 juillet 1807). Une commission

nationale, composée de patriotes et de réformateurs, Schön, Hardenberg,

Niebuhr, Altenstein, Stägenman, avait proposé au roi une réforme totale

de la Prusse à laquelle Stein devait mettre sa marque particulière.

Résolu, énergique, le 9 octobre 1807 Stein publiait l’édit qui

proclamait en principe l’abolition de la sujétion héréditaire en faveur

du paysan, et «faisait luire un Eldorado aux yeux des classes

agricoles», sans le leur donner. Car, si les paysans des domaines royaux

recevaient le droit de propriété (27 juillet 1808), ceux des seigneurs

affranchis du servage personnel restaient soumis aux charges des tenures

féodales. D’une façon moins absolue, moins complète qu’Hardenberg et ses

amis décidés à proclamer les _principes démocratiques_, Stein empruntait

aux idées de la Révolution les moyens de lui résister. Ce n’était pas

chez lui libéralisme, mais calcul de politique. Pour relever la Prusse,

il voulait associer toutes les classes de la nation à la gestion des

affaires publiques, réveiller en elles «l’_esprit de collectivité_».

Tandis qu’il faisait du paysan un citoyen, sinon un propriétaire, pour

ménager la noblesse dont le concours était nécessaire, il offrit à la

bourgeoisie le 19 novembre 1808 le droit d’administrer les villes. Et,

par la même politique que soutenait aussi sa rancune de féodal contre

les serviteurs des princes acharnés depuis deux cents ans à la ruine de

ses pareils, il réduisait le 16 décembre 1808 les pouvoirs et le nombre

des administrateurs et bureaucrates prussiens. On avait pu voir en 1806

qu’il y avait en Prusse les éléments d’une nation: Stein dégageait ces

éléments, sans secousse, des entraves historiques ou administratives qui

avaient encore empêché de les employer, de les connaître même. Sans

imiter en tout la Révolution, il faisait ce qu’elle avait fait de la

France, une nation.

Cette nation, Scharnhorst auprès de lui l’armait, aidé aussi par une

commission de patriotes où entrèrent Gneisenau, Grolman. Le roi sans

doute se refusait à autoriser la préparation d’une levée en masse,

analogue à celle qui avait constitué les armées révolutionnaires. Mais,

le 6 août 1808, Scharnhorst et Bulow faisaient décider que tous les

Prussiens viendraient un mois s’exercer au régiment, que les officiers,

trop nombreux pour l’armée sur pied, iraient aux jours fériés leur

rappeler ce qu’ils avaient appris au corps. Ces soldats d’un mois

toujours exercés, ces _Krümper_, cent cinquante mille hommes formaient

les éléments solides d’une armée nationale. Animé des mêmes intentions

que Stein, Scharnhorst aurait voulu en outre associer toutes les classes

à la direction de l’armée, enlever à la noblesse le privilège de la

conduire, pour qu’au jour de la revanche un souffle national entraînât à

la même œuvre officiers et soldats. Götzen de sa propre autorité l’avait

fait en Silésie: Scharnhorst obtint la suppression du privilège jusqu’au

grade de lieutenant seulement. Avec von der Goltz et beaucoup d’autres,

il affirmait du moins et réalisait ce principe que la Prusse se

relèverait par les causes qui avaient fait la puissance de la France,

l’éveil des forces sociales, leur emploi assuré dans le cercle d’action

qui leur était propre. «L’utilisation de toutes les puissances morales

et matérielles d’une nation, disait von der Goltz, voilà ce qui la fait

grande, ou, quand elle est affaiblie, la restaure.»

La prudence que ces réformateurs apportaient à leur œuvre de

reconstitution nationale la rendait plus dangereuse encore pour

Napoléon: sa conquête les obligeait au silence, comme la politique de

Frédéric-Guillaume III qui depuis Tilsitt ne pouvait plus compter sur la

Russie. Stein, Scharnhorst, la haine dans le cœur, escomptant l’avenir,

étaient d’avis qu’il fallait au besoin servir le vainqueur, accepter ses

conditions, jusqu’au jour où on pourrait le trahir, et démasquer pour

une lutte suprême l’appareil silencieusement mis en réserve. Une lettre

de Stein, interceptée le 15 août, révéla à Napoléon ses projets.

L’Empereur exigea le renvoi du ministre patriote. Il ne réussit qu’à

frapper un homme: le système subsista et dans l’ombre se développa

contre lui.

La lettre de Stein au prince de Wittgenstein révélait un autre danger,

des intrigues avec les Allemands de Hesse et de Westphalie. Le grand

honneur, dont la Prusse depuis a tiré un grand profit, pour tous ces

adversaires de la conquête française, fut d’avoir eu conscience qu’ils

travaillaient pour l’indépendance de l’Allemagne entière. Tous Allemands

d’ailleurs en majorité, et non Prussiens, quoique pliés à la discipline

de l’État prussien. Hardenberg est hanovrien, Stein, de Nassau; Niebuhr,

du Danemark; Arndt, de Rügen; Scharnhorst, de Bordenau sur le Weser;

Gneisenau, de Schildau en Saxe; Blücher, de Silésie; Allenstein,

d’Anspach avant l’annexion à la Prusse. Victimes comme Stein des

transformations de l’Allemagne, humiliés comme Blücher ou Gneisenau par

les victoires de la France, impuissants comme Hardenberg à lui opposer

un système pratique, ils se trouvèrent réunis à Berlin, puis à

Kœnigsberg, par leur carrière ou leur disgrâce, dans un même sentiment

de patriotisme. Guéris du particularisme, où leurs concitoyens

s’attardaient dans les pays soumis à la Révolution, ils demeuraient

Allemands en devenant Prussiens, en défendant le dernier asile que la

Prusse leur avait procuré. Intermédiaires désignés entre leur patrie

adoptive et la patrie allemande envahie par les Français, ils

réveillaient dans l’une les sentiments de nationalité, ils appliquaient

à l’autre les principes de liberté et de progrès dont l’union devait

faire une Allemagne nouvelle et libre. Nationaux d’abord, libéraux

aussi, ils rapprochaient l’Allemagne et la Prusse, corrigeant l’une des

erreurs du cosmopolitisme, l’autre des préjugés et de l’infatuation de

la bureaucratie berlinoise.

Ce fut enfin une époque décisive que celle où ces hommes d’action, gens

pratiques et patriotes, et les écrivains d’autre part enthousiastes de

la Révolution et cosmopolites se comprirent et se firent des concessions

mutuelles. Ce fut un rapprochement plus fécond encore. Scharnhorst et

Stein méprisaient «le peuple des savants», Kant et ses disciples, les

brutalités de la discipline, les mesquineries de l’administration

prussienne. «Ce fut, s’écriait Arndt, lorsque l’Autriche et la Prusse

eurent succombé dans les combats que mon cœur se prit à les aimer,

_elles et l’Allemagne_, d’un amour véritable, à haïr les Welches de

toute la passion concentrée d’une haine profonde.» Chez Fichte la

transformation fut éclatante, antérieure au désastre de 1806. Austerlitz

le ramena en 1805 de la philosophie cosmopolite brusquement à la

prédication patriotique. Dans l’hiver de 1804 il disait encore à Berlin:

«La patrie d’un Européen civilisé, c’est d’une façon générale l’Europe,

en particulier c’est l’État qui se trouve à la tête de la civilisation.

Avec ce sens cosmopolite, nous pouvons assister tranquilles aux

vicissitudes et aux catastrophes de l’histoire.» En 1806, il demandait à

servir dans l’armée prussienne comme «aumônier militaire laïque» pour

enflammer les cœurs des soldats et épargner à la Prusse la catastrophe à

laquelle il s’était cru indifférent. En 1807, il écrivait dans _le

Patriotisme et son contraire_: «La distinction entre la Prusse et le

reste de l’Allemagne est une distinction arbitraire, tandis que la

distinction entre les Allemands et les autres peuples de l’Europe est

fondée en nature.» Plus de cosmopolitisme, mais bientôt un appel

éloquent, ses célèbres _discours à la nation allemande_, à tous les

Allemands sans exception, au «peuple qui doit être», au _Peuple_ même

par excellence. Avec Schleiermacher, la religion vint achever cette

transformation de la pensée allemande. L’Espagne a ses prêtres

patriotes; la Prusse ses théologiens et ses pasteurs. «C’est une crise

suprême pour l’Allemagne, dit celui-ci deux mois avant Iéna: l’enjeu

sera notre existence morale, notre religion.» Et dans l’église de la

Trinité en 1808, enthousiasmant son auditoire de Berlin jusque-là

sceptique, Schleiermacher prédit et sollicite une Allemagne nouvelle

dont il confie à Dieu les destinées.

S’ils prêchent et convertissent, ces penseurs inconsciemment se

transforment en hommes d’action. Ils délaissent «le cliquetis de mots

métaphysiques, de formules théologiques» qui irritaient Stein et les

hommes d’État. Le sentiment précis qui les anime les réconcilie avec les

soldats, les administrateurs, moins éloignés après tout qu’il ne

pourrait paraître de leurs enseignements. Stein a subi l’influence de

Kant: «il y a une conscience qui juge», a-t-il dit un jour de colère. Le

général Boyen a suivi les cours du philosophe de Kœnigsberg.

Scharnhorst, dans le cercle militaire qu’il avait créé en 1803 à Berlin

pour l’éducation des officiers, avait fait place à la philosophie. Plus

d’un enfin, parmi les collaborateurs de Stein au ministère, se souvenait

de l’enseignement de Fichte à Berlin. Fichte avait prononcé la formule

de l’œuvre commune: «Que chez nous la pensée et l’action soient d’une

seule pièce et forment un tout inséparable. Alors nous serons ce que

sans cela nous serions réduits à devoir être, des Allemands.»

Schleiermacher et Humboldt, en constituant de 1808 à 1810 l’Université

de Berlin, créaient, à côté de la formule, la forme réelle, le symbole

sensible de la réconciliation définitive entre l’Allemagne et la Prusse,

entre les penseurs et les hommes d’État. Dans la Prusse encore

démembrée, ils fondaient la première institution nationale allemande,

sur la science, la philosophie, pour l’action patriotique, et ils

disaient: «Par sa force interne, elle pourra dominer sur un domaine plus

vaste que les frontières de l’État prussien. Berlin deviendra le centre

de l’activité scientifique de l’Allemagne du Nord, de la partie

protestante du moins.» (Schleiermacher.)

Cette confiance dans l’avenir, cette fièvre d’ambition et d’espérances,

en pleine défaite, devaient paraître présomptueuses, imprudentes même.

Dans l’état où se trouvait la Prusse, pouvait-elle prétendre à disputer

l’Allemagne à Napoléon? Les événements en 1809 prouvèrent en apparence

le contraire. On vit alors de quoi étaient capables «l’acharnement et la

résistance» du patriotisme allemand. Un lieutenant prussien, Von Katt,

le 3 avril 1809, avec cent vingt hommes, essaya de soulever le pays de

Stendal et Magdebourg. Il échoua. Puis, un officier du roi Jérôme,

affilié «au Tugend-Bund» en garnison à Marburg, le baron de Dœrnberg,

entraînant soldats et paysans, menaça le roi de Westphalie dans sa

capitale de Cassel, le 22 avril. En trois jours il était réduit à

l’impuissance. Le 28 avril, de nouveau, le major Schill qui avait réuni

un petit corps de mille volontaires sortait de Berlin sous le prétexte

d’exercer ses troupes, occupait Halle, recrutait des paysans mécontents,

puis inquiet de n’être pas soutenu, gagnait le nord, Hambourg, la

Poméranie, et couronnait sa campagne par la prise de Stralsund. «Ce

devait être une autre Saragosse», écrivait à l’archiduc Charles ce chef

de partisans que, le 31 mai 1809, quelques troupes françaises et

danoises suffirent à mettre à la raison. L’effort du duc de Brunswick,

soutenu par l’Autriche et l’électeur de Hesse, fut plus sérieux. Il

avait réuni les aventuriers des bandes précédentes, dix mille hommes

environ, occupé Dresde et Leipzig avec l’espoir de reprendre à Jérôme

ses États, et de trouver secours auprès des Anglais. Il ne put

qu’échapper aux armées françaises, se sauver sur une flotte anglaise et

se retirer à Londres.

En somme, c’étaient des équipées, des efforts incohérents et stériles.

Dans le peuple épuisé par la conscription et les impôts, ces aventuriers

rencontraient des sympathies, quelques renforts. L’effet moral était

infiniment plus grand: les martyrs ont toujours servi les causes

naissantes. Ces prises d’armes isolées, sans portée militaire, «comme

autant de Vendées», préparaient l’Allemagne du Nord à comprendre la

portée, à suivre le programme de la propagande patriotique de Stein et

de Fichte. Elles encourageaient en Prusse les auteurs de cette

propagande à la poursuivre. Et, pour l’histoire, aujourd’hui, elles

demeurent des témoignages certains de l’effet que fit instantanément sur

les peuples de l’Europe centrale, las de la conquête française et de la

domination napoléonienne, le soulèvement du peuple espagnol.

«Ce ne sont pas les peuples qui ont été mes ennemis, c’est

l’oligarchie», disait Napoléon à Montholon plus tard à Sainte-Hélène.

Illusion de conquérant et de despote qui dans les mouvements populaires

n’a jamais vu qu’intrigue et qu’anarchie, qu’œuvre d’aristocrates et de

brigands. Devant cet orage qui se forme, les lacunes de ses conceptions

politiques déjà se marquent. «En sa qualité d’homme d’État, il

n’admettait aucun sentiment. Il ne se décidait ni par affection, ni par

haine.» Il allait à son but, indifférent aux haines qui s’amassaient

autour de lui.

Manuel historique de politique étrangère, tome II [de 4] · 第 75 / 179 题