LA RÉVOLUTION D’ESPAGNE

(1808)

Le soir de la dernière journée qu’il passa à Tilsitt, le 9 juillet 1807,

Napoléon signait des instructions pour un de ses officiers, le

commandant Guilleminot, chargé de négocier à Bucharest la paix entre les

Russes et les Turcs. Quelques jours après, son ambassadeur à

Constantinople, Sebastiani, recevait l’ordre de déclarer au Divan, ému

par ce que les Anglais lui apprirent des conversations de Tilsitt, au

nouveau sultan Mustapha IV prêt à se déclarer pour l’Angleterre, «qu’il

soutiendrait la Porte si elle lui restait fidèle.» Il leur ôtait, il est

vrai, l’espoir de se venger en Crimée des Russes, de reprendre leurs

anciennes limites. Mais il leur promettait, s’ils acceptaient sans

regret sa médiation, de leur faire restituer la Valachie et la Moldavie

encore occupées par l’armée du tsar. Le sultan se le tint pour dit;

quoique mécontent et déçu, il consentit à l’armistice de Solobosa (24

août) qui suspendait la marche des Russes jusqu’au 21 mars 1808, et

fixait à un délai de trente-cinq jours l’évacuation des Principautés. Au

lieu du partage dont il croyait son empire menacé, Mustapha se trouva

garanti pour six mois contre les attaques de la Russie, à la veille

d’être délivré de leur conquête.

Et cependant, trois jours après qu’Alexandre était rentré dans sa

capitale, il recevait la visite d’un aide de camp de Napoléon, Savary,

chargé de préparer l’arrivée d’un ambassadeur français qui fût, comme

lui-même, «dans les principes du grand événement de Tilsitt» (23 août

1807). Cet exorde permit au tsar de déclarer au confident de son allié,

dès le premier jour, dans sa résidence d’été, à Kammenoi-Ostroff:

«L’empereur a eu la bonté de me dire qu’il se regardait comme tout à

fait dégagé avec la Turquie. Il a paru voir que l’empire de

Constantinople ne pouvait longtemps occuper une place parmi les

puissances de l’Europe. Nous avons beaucoup parlé de cela.» L’envoi d’un

homme de confiance à Pétersbourg indiquait en effet que Napoléon ne

voulait pas laisser tomber toute la conversation. C’était bien le

principe essentiel qu’en détachant Savary, il affirmait: «Je sens la

nécessité de terminer quelque chose, écrivait-il en novembre 1807, et

suis prêt à m’entendre là-dessus avec la Russie.» Autrement, les efforts

de Savary pour conquérir les bonnes grâces de la société russe, des

impératrices qui se refusaient à l’alliance et le mettaient en

quarantaine n’auraient pas eu de sens. Et Dieu sait ce qu’il dépensa de

peine pour faciliter l’accès de Saint-Pétersbourg à l’ambassadeur choisi

par Napoléon, le 1er novembre 1807, le général grand-écuyer de

Caulaincourt.

Ces démarches de Napoléon, aussi contradictoires que possible, le refus

proclamé à Constantinople, la promesse maintenue à Pétersbourg de

partager l’empire turc seraient malaisées à expliquer, si, dans les

instructions qu’il donna le 12 novembre 1807 à Caulaincourt, ne se

révélait le secret de ces contradictions.

«Le partage de l’empire ottoman est inévitable, écrivait-il de sa propre

main, et, si l’idée en est décidée à Saint-Pétersbourg, l’intention de

l’Empereur est de ne point trop choquer cette cour sur cet objet,

préférant ce partage seul avec elle, de manière à ce que la France ait

le plus d’influence possible dans le partage que de porter les Russes à

y faire intervenir l’Autriche.»

Ainsi, tout en admettant le principe, Napoléon préférait retarder

l’exécution, jusqu’au jour où elle lui serait la plus favorable. Dans

les entretiens de Tilsitt, il avait facilement deviné les intentions

d’Alexandre de réduire à presque rien, à l’Albanie et à l’Épire,

provinces peu riches, que la guerre seule pourrait donner et conserver,

le profit de la France. Et, voulant restreindre à son tour celui de la

Russie, il était revenu de Tilsitt bien décidé à ne pas précipiter

l’événement, à ne pas laisser au tsar la moindre part de la Turquie

qu’il ne fût en état de réclamer et de prendre la sienne.

Son principal souci surtout était d’éviter que l’Angleterre profitât de

la crise pour mettre la main sur l’Égypte et les îles, les plus riches

provinces du sultan, objet véritable de ses ambitions en Orient, sur

Constantinople même: «C’était sa plus forte objection.» La ruine de

l’Angleterre, dans la Méditerranée tout au moins, devait précéder

l’entreprise décisive en Orient. Il lui fallait le temps de la

poursuivre en Italie, en Sicile, en Espagne, en Portugal: qui pouvait

lui garantir que, nantie des provinces roumaines et satisfaite, la

Russie pour disputer l’Orient à la France ne se retournerait pas vers

les Anglais, et ne lui fermerait pas encore comme en 1799, même au prix

de l’Égypte, la Méditerranée orientale? Ces craintes avouées, cette

diplomatie prévoyante à l’excès peut-être expliquent comment au

lendemain de Tilsitt, médiateur entre le tsar et le Sultan, Napoléon

exigea du premier la restitution de ses conquêtes, et promit au second

la garantie de son empire. Plus franc d’ailleurs avec Sebastiani qu’avec

son ambassadeur en Russie, il déclarait ne laisser aux Ottomans que

«quelques moments de végétation».

Aussi fin diplomate que lui, Alexandre, désireux de se nantir

immédiatement, avait déjoué déjà ce plan, en refusant sa signature à

l’armistice de Solobosa. Il avait maintenu et renforcé son armée dans

les Principautés. Obligé par l’alliance de déclarer la guerre aux

Anglais, il prétendait se payer d’avance aux dépens de la Turquie. Il

avait un gage; il le garda. Lorsqu’il envoya à Paris un ambassadeur, le

général Tolstoï, très hautain, très froid, il ne lui donna aucune

instruction relative à l’évacuation des provinces roumaines. Il était

assuré qu’avec son caractère l’envoyé ne parlerait pas, s’il n’en

recevait l’ordre. Ce silence mécontenta Napoléon; c’était sa première

déception, depuis Tilsitt, et vraiment un échec. Le silence de Savary

aux questions du tsar qui l’interrogea sur le partage de l’empire turc

fut sa seule réponse. Quand il fit partir Caulaincourt, il en avait

préparé une autre, plus gênante pour son allié.

«Le traité de Tilsitt est violé en apparence, disait-il à Caulaincourt,

si le tsar retient la Moldavie et la Valachie. Cette violation ne peut

être au profit d’une seule des parties contractantes. Il faut une

compensation à l’Empereur, et il ne peut la trouver que dans une partie

des États de la Prusse dont le traité stipule la restitution, partie

égale en population, en richesse aux deux provinces turques. De cette

manière l’allié de la France, l’allié de la Russie éprouveraient une

perte égale.» Cette province que Napoléon avait imaginé de reprendre aux

Hohenzollern, c’était la Silésie: il ne la leur avait rendue qu’à demi à

la prière instante d’Alexandre. Il s’était réservé le moyen d’y rester,

une convention qui subordonnait l’évacuation des provinces prussiennes

au versement d’une contribution militaire de 150 millions, trop lourde

pour les finances de Frédéric-Guillaume. Il en demeurait maître, comme

Alexandre des provinces roumaines, au même titre si la Russie

n’abandonnait pas le Danube.

Ce fut un coup droit, habilement calculé, que les Français portèrent là

à Alexandre et dans les termes les plus forts. L’Empereur déclara à

Tolstoï, le 7 novembre, qu’il évacuerait la Prusse si le tsar épargnait

la Turquie. Il chargea Caulaincourt de poser ses conditions comme un

dilemme: «Tel est son principe, aucun obstacle ne pourra le détourner de

cette vue.» C’était à prendre ou à laisser.

L’émotion du tsar, à cette proposition, trahit son embarras. Au fond, il

demeurait attaché à la Prusse, à ses souverains qui, dans leur retraite

de Memel, le sollicitaient chaque jour de les délivrer du conquérant. Sa

cour, la société russe, sa mère, son envoyé à Paris, la plupart de ses

ministres considéraient déjà comme une trahison et une faute l’abandon

de la Prusse, l’entente de Tilsitt. Que dirait-on, si elles

s’aggravaient d’un dernier démembrement consommé à son profit? «Son

honneur de chevalier lui ferme la porte que Votre Majesté lui ouvre en

Prusse, écrivait Caulaincourt, son intérêt plus encore.» Alexandre était

bien alors de l’avis de Tolstoï, que la Silésie donnée à la Saxe,

c’était la constitution entre l’Elbe et l’Oder d’un grand État, aussi

fidèle à Napoléon que jusqu’ici la Prusse l’avait été aux tsars, un

instrument redoutable aux mains de son allié, son ennemi peut-être

demain. Mais il lui en coûtait beaucoup de voir s’éloigner les

espérances qu’il avait après Friedland arrachées au vainqueur par sa

diplomatie, de lâcher la proie qu’il tenait sur le Danube, de renoncer à

accroître comme ses illustres prédécesseurs, son empire des dépouilles

de l’Infidèle.

Pour échapper à ce dilemme, le tsar mit tout en œuvre, les arguments,

les séductions, la menace même de rompre. Ses entretiens avec

Caulaincourt nous montrent les deux diplomaties aux prises. Alexandre

rappela les conversations de Tilsitt, les promesses faites contre les

Turcs sans condition d’une nouvelle injure aux Hohenzollern. Il combla

Caulaincourt de prévenances, lui donna dans toutes les fêtes la première

place, l’admit dans son intimité, lui parla de ses amours impériales,

encouragea les siennes; et, quand il l’eut conquis et convaincu avec art

de sa sincérité, il le chargea de menacer son allié délicatement d’une

rupture. «S’il se croit trompé, écrivait Caulaincourt le 31 décembre

1807, on ne peut calculer les conséquences de sa réflexion.»

Napoléon ne tenait pas à la Silésie, essentiellement. Il était à demi

sincère lorsqu’il faisait écrire à Caulaincourt: «L’Empereur est prêt

pour l’un ou l’autre parti. L’un et l’autre lui conviennent.» Pour

retarder le partage de la Turquie, il eût volontiers épargné la Prusse.

Le 14 janvier 1808 il calculait toujours que laisser les Russes gagner

le Danube, c’était «décider la question de l’existence de l’empire turc,

et livrer l’Égypte à l’Angleterre». La mise en demeure de Caulaincourt

l’inquiéta. S’il perdait l’alliance russe, que deviendraient tous ses

projets? Il ne demandait qu’un an pour être en mesure de les réaliser.

«Gagnez du temps, en y mettant assez d’art pour que ces délais ne soient

point désagréables à la cour de Russie à laquelle vous ne pouvez trop

faire entendre que la guerre avec l’Angleterre et la paix à laquelle il

faut la forcer doit être le premier objet de l’attention des deux

empereurs.»

Il traçait à Caulaincourt ces instructions, le 18 janvier, lorsqu’il

reçut de lui un avis pressant sur la nécessité de prendre un parti. Quel

parti prendre? Doit-il s’écarter, pour plaire à son allié, de la marche

que lui tracent les intérêts de son empire et de son ambition? Pour la

seconde fois, depuis Tilsitt, la diplomatie de son allié le tient en

échec, inquiet, indécis. Nous avons conservé une double preuve de cette

incertitude: une conversation du 22 janvier 1808 avec Metternich où il

lui révèle les projets de partage de l’empire turc, et le désir de les

retarder. Il lui demanda son concours formellement pour disputer

l’Égypte aux Anglais, Constantinople aux Russes. Pour faire cette

ouverture décisive et recourir ainsi à l’Autriche, il fallait que

Napoléon eût vraiment besoin de s’assurer contre les risques de cette

crise, à tout prix. Une lettre que Champagny adressa, huit jours après,

à Caulaincourt trahit plus encore son embarras. «L’Empereur préférerait

de beaucoup que les choses restassent telles que le traité de Tilsitt

les a établies. L’arrangement même qui lui donnerait la Silésie en

compensation de la Moldavie et de la Valachie, il ne le conclura qu’à

regret. Mais peut-on se borner à exécuter le traité de Tilsitt, en

maintenant l’alliance de la France et de la Russie? Par l’abandon de la

Valachie et de la Moldavie, par le partage de l’empire turc, cette

alliance sera chèrement payée. Faites voir l’avantage de différer ces

mesures, au moins jusqu’au moment où on aurait pu arracher à

l’Angleterre l’empire de la Méditerranée qui la met en état de

recueillir dès ce moment les plus précieuses dépouilles de l’empire

ottoman.» C’étaient là moins des ordres qu’un dernier appel à l’habileté

de l’ambassadeur, à son zèle, pour maintenir, en face d’une rupture

menaçante, un système que Napoléon jugeait le meilleur, mais qu’il

sentait ébranlé.

Quatre jours après, le 2 février 1808, ses hésitations avaient cessé.

Son génie, fertile en expédients, inaccessible au doute, avait imaginé

contre son allié la solution la plus étonnante, Talleyrand et Champagny

disaient «la plus chimérique», qu’on ait vu paraître en deux siècles

dans la politique européenne. Il avait trouvé le moyen, puisque la

Russie l’obligeait d’agir en Orient avec elle, de le faire sans livrer

la Turquie à l’ambition d’Alexandre, à la vengeance des Anglais: une

expédition aux Indes par terre, d’accord avec le tsar, appuyée sur la

Perse. «Ce n’est plus, écrivait-il tout d’un coup au tsar, que par de

grandes et vastes entreprises que nous pourrons arriver à la paix et

consolider notre système: que Votre Majesté augmente et fortifie son

armée... Une armée de cinquante mille hommes russe, française, peut-être

même un peu autrichienne, qui se dirigerait par Constantinople sur

l’Asie, ne serait pas arrivée sur l’Euphrate qu’elle ferait trembler

l’Angleterre... Je suis en mesure en Dalmatie. Votre Majesté l’est sur

le Caucase. Un mois après que nous en serions convenus, l’armée pourrait

être sur le Bosphore. Le coup en retentirait aux Indes et l’Angleterre

sera soumise. Tout peut être signé et décidé avant le 15 mars. Au 1er

mai, nos troupes peuvent être en Asie. Alors les Anglais menacés dans

les Indes, chassés du Levant, seront écrasés sous le poids des

événements dont l’atmosphère sera chargé. Votre Majesté et moi aurions

préféré la douceur de la paix: les ennemis du monde ne le veulent pas.

Il faut être plus grands malgré nous. J’exprime à Votre Majesté mon âme

tout entière. L’ouvrage de Tilsitt réglera les destinées du monde.»

Il faut citer cette lettre, nerveuse, éloquente, emphatique, qui n’a

peut-être jamais eu sa pareille dans aucune chancellerie européenne pour

s’expliquer les jugements divers qu’elle a provoqués. Aux uns, ce projet

a paru, par l’éloquence du document qui le révèle, un projet sérieux, le

dernier mot d’un programme de guerre à outrance contre l’Angleterre

jusqu’aux Indes. Aux autres, un piège tendu avec de grands mots à la

Russie pour l’obliger à laisser aux Français la domination du monde, la

preuve d’une ambition malade et susceptible pourtant de calculs. C’est

en réalité, tout autre chose, un expédient diplomatique approprié, dans

des circonstances données, à une œuvre déterminée qui n’est ni seulement

la lutte contre l’Angleterre, ni le dessein trop vague de dominer le

monde, mais le partage devenu inévitable de l’empire ottoman, et surtout

la conquête de l’Égypte.

Par les espérances qu’il avait éveillées à Tilsitt et par la diplomatie

d’Alexandre, Napoléon se trouvait amené à précipiter ce partage qu’il

s’efforçait depuis six mois de reculer par crainte de servir les

ambitions de l’Angleterre et de la Russie. Les observations de

Caulaincourt l’inquiétaient. Ou favoriser la Russie, en se déclarant

trop tôt contre les Turcs, ou la perdre, s’il ne se déclarait pas. Tel

était le dilemme auquel il se sentait acculé. Savary, qui revint de

Pétersbourg à la fin de janvier 1808, appuya les conseils de

Caulaincourt. Il accrut même les craintes de l’Empereur: abandonner la

Russie, c’était la rejeter dans les bras des Anglais. «C’est une vérité

qu’il serait dangereux de taire. La nation serait toute prête à

reprendre les armes et à faire de nouveaux sacrifices pour une guerre

contre nous.» Faute grave, au moment où le roi et les ministres à

Londres se prononçaient plus que jamais pour une lutte inexpiable, «une

lutte imposante et terrible». Tels sont les motifs que Napoléon donna

lui-même alors de sa démarche du 2 février; ses entretiens avec Savary,

la volonté de l’Angleterre de pousser la guerre à outrance l’avaient,

disait-il, déterminé, pour sceller et consolider l’alliance de Tilsitt,

à agir immédiatement, au gré du tsar, en Orient. Il n’y a pas lieu de

mettre en doute, sur ce point, la parole de l’Empereur. La diplomatie

d’Alexandre, obstinée à la conquête des provinces roumaines, l’obligeait

à cette concession.

Ce qu’il n’avouait pas, c’étaient les garanties, les réticences, les

stratagèmes dont il entourait cette concession, pour en éviter encore

les périls. Un rapprochement entre deux projets parallèles, formés à la

même époque pour le même objet, permet à l’historien de retrouver les

intentions secrètes de l’Empereur. Ce n’est pas un hasard si dès le 12

novembre, Champagny, dictant sur son ordre les instructions de

Caulaincourt, le charge de pousser le tsar également à la guerre contre

la Suède et dans les Indes, à la conquête de la Finlande, de la Baltique

et de l’Asie. Dans les ordres qu’il envoie encore le 29 janvier au

général, même coïncidence. On la retrouve, presque dans les mêmes termes

enfin, dans la lettre du 2 février au tsar: «Votre Majesté a besoin

d’éloigner les Suédois de sa capitale; qu’elle étende de ce côté ses

frontières, aussi loin qu’elle voudra. Je suis prêt à l’y aider de tous

mes moyens.» C’est après cette offre et avec cette promesse que Napoléon

déploie son programme d’expédition aux Indes.

Les deux entreprises font partie d’un même plan, procèdent d’une même

pensée. L’une des deux, au mois de février, était déjà entamée: le 15

février, vingt mille Russes étaient entrés en Finlande. Le Danemark

allait, le 29, déclarer la guerre à la Suède et Bernadotte, en même

temps, recevait l’ordre de débarquer en Scanie. La façon dont Napoléon

soutint cette entreprise du Nord éclaire singulièrement le système dont

elle faisait partie. Il n’était pas sincère, lorsqu’il promettait au

tsar de lui fournir son concours tout entier. L’armée française de

Bernadotte ne profita pas de l’hiver pour passer le Belt; Napoléon

rejeta la faute sur les Danois et déclara, en avril 1808, le passage

impossible par la belle saison. Les Russes soutinrent tout l’effort de

la guerre: il est vrai qu’elle leur donna la Finlande et que «les belles

de Saint-Pétersbourg ne furent plus exposées à entendre le canon des

Suédois.» C’est ce que l’Empereur répondit gaiement à son allié

mécontent d’être seul à soutenir cette conquête et réduit à rappeler des

troupes du Danube. «Nous n’avons gagné qu’un désert et des lacs»,

répliquait d’un ton bourru Roumantsoff. Napoléon laissait dire, mais il

faisait ses confidences à Talleyrand. «Je ne pouvais pas aussi

légèrement porter mes soldats contre la Suède. Ce n’est pas là que sont

mes affaires» (25 avril 1808). Ce dernier mot en dit long sur sa

politique: il lui importait de mettre aux prises dans le Nord

l’Angleterre et le tsar. Il se gardait les mains libres par cette

diversion, pour agir ailleurs.

L’expédition qu’il proposait en Asie était une diversion du même genre,

autrement importante, et plus grosse de complications, partant beaucoup

plus favorable à ses desseins. Déjà, par l’affaire de Suède, le Danube

était dégagé des troupes russes. Les Anglais, sous le commandement du

général Moore, quittaient la Méditerranée et la Sicile pour remonter au

plus vite vers la Baltique. Que serait-ce lorsqu’une armée russe et

autrichienne jetée au delà du Bosphore et du Caucase atteindrait

l’Euphrate, et que la Perse, appuyant comme le Danemark au nord cette

opération, se déclarerait contre l’Angleterre: elle recevrait «le coup

de massue»: «sans barrière dans ses possessions les plus lointaines,

source principale de sa richesse, elle ferait à n’en pas douter une

résistance désespérée.» Ce duel, qui pouvait être long, c’était la

Russie «_amicalement refoulée en Asie_», et l’Angleterre «_visée dans

son empire asiatique_, écartée de la Méditerranée, _chassée du Levant_».

Alors, dès le 7 février, Napoléon ordonne à Ganteaume et à son frère

Joseph d’occuper la Sicile, et de ravitailler Corfou. Il accumule des

ressources dans cette île pour une expédition d’Égypte, en même temps

que pour l’entreprise contre la Turquie d’Europe. Mais cette opération

continentale secondaire n’est qu’une simple menace pour détourner les

Anglais de la Méditerranée. Napoléon se voit enfin maître de cette mer

que depuis dix ans ils lui ferment. Il touche au but obstinément

poursuivi à travers les crises glorieuses d’une carrière qui aurait

satisfait et fixé toute autre ambition que la sienne. «J’attends

d’autres escadres, écrit-il alors à Joseph. Ce seront celles de Lorient,

de Brest, de Carthagène, les vaisseaux de l’île d’Elbe, ceux de

Lisbonne, ceux de Cadix. Ainsi se composera une redoutable armée navale,

irrésistible par sa masse: frôlant d’abord les rivages de Tarente, elle

y prendra à son bord un corps expéditionnaire et ira le jeter en Égypte

où la population nous appelle et espère en nous.» Aux ordres fiévreux

que depuis février 1808 il distribue à sa marine, à ses lieutenants de

Naples et de Corfou, on sent que sa diplomatie leur a confié le rôle

principal. Contrairement à ce qui s’exécute dans la Baltique, ou se

prépare sur le Bosphore, opérations à ses yeux secondaires, l’entreprise

sur l’Égypte, voilà la grande affaire, l’affaire essentielle. La moindre

faute, la moindre hésitation de ses escadres l’irrite. Il lui échappe

des cris comme celui-ci: «Souvenez-vous de ce mot: dans la situation

actuelle de l’Europe, le plus grand malheur qui puisse m’arriver est la

perte de Corfou. Elle porterait un coup funeste à mes projets.» (mars

1808.)

Il faut, de ces paroles prononcées en 1808 par l’Empereur avec un tel

accent rapprocher le langage qu’il tenait au lendemain de Campo-Formio:

«Les îles de Zante et de Céphalonie sont pour nous plus importantes que

l’Italie tout entière. Si nous étions obligés d’opter, il vaudrait mieux

restituer l’Italie tout entière et garder les quatre îles.» Durant ces

dix années, pour le général corse qui déjà avait fait en 1797 le rêve de

se tailler entre la Révolution et l’Autriche une souveraineté italienne,

quel changement prodigieux! Le partage de l’Europe imposé à toutes les

puissances successivement; sa part, sans cesse accrue, et en 1808, la

France étendue pour lui jusqu’à la mer du Nord, à la Vistule, au golfe

d’Otrante, et bientôt jusqu’à Gibraltar. Et cependant, à ce degré où la

fortune l’a porté depuis ses débuts, son ambition s’attache obstinément

au programme qu’il a une fois conçu. On pourrait sourire d’entendre le

maître de l’Europe, à l’apogée de sa puissance, trembler à l’idée de

perdre Corfou: mais à ce compte, n’était-ce pas folie plus grande que de

préférer à l’Italie les îles Ioniennes, en 1797? Isolées à travers son

histoire, si remplie et si courte, ces deux phrases d’une même portée

exposeraient à une facile méprise: rapprochées, elles éclairent

l’histoire et expliquent l’homme. L’idée fixe qu’elles révèlent, cette

longue patience que ne lassent ni les obstacles, ni surtout les succès,

c’est la marque du génie, sûr et toujours maître de lui: «Pour réussir,

il n’y a pas besoin d’être Dieu, mais de vaincre les obstacles et de

partager ma volonté qui est forte», disait Napoléon à ceux qui

critiquaient alors l’étendue de ses entreprises.

Son projet contre les Indes de même, où l’on a cru trouver la preuve

d’une ambition exaspérée jusqu’à la folie, aurait cette apparence, si on

ne le jugeait à sa date, à sa place dans l’ensemble de la diplomatie

napoléonienne. C’est tout simplement un calcul de l’Empereur, un moyen

secondaire d’occuper les Anglais et les Russes au loin, pour s’assurer

la part de l’empire ottoman qu’il a toujours convoitée, l’Égypte. Obligé

au partage de la Turquie par Alexandre, il le pousse en Asie comme dans

le Nord contre les Anglais, dégage le Levant, pour s’y installer enfin.

Il consent alors au partage, puisque la Russie l’exige. «L’Empereur doit

avoir pris son parti, disait avec impatience Alexandre à Caulaincourt le

20 février. Il sait s’il veut ou non tenir ce qu’il m’a dit à Tilsitt.»

Il se décidait en effet, le 2 février, mais avec quelle prudence encore!

Aucune trace dans sa lettre de conditions formelles, ni de propositions

fermes: «Je ne me refuse à aucune des stipulations préalables

nécessaires pour arriver à un si grand but. Mais l’intérêt réciproque de

nos États doit être combiné et balancé. Cela ne peut se faire que dans

une entrevue avec Votre Majesté, ou bien après de sincères conférences

entre Roumantsoff et Caulaincourt et l’envoi ici d’un homme qui soit

bien dans le système.» Sa diplomatie a résolu, dans cette crise,

d’attendre ou de provoquer, par des confidences et des épanchements

analogues à ceux de Tilsitt, les demandes du tsar: sur ce terrain

glissant Napoléon n’a négligé aucune sûreté.

Le premier mouvement d’Alexandre, lorsqu’il reçut cette lettre, fut la

joie, une joie enthousiaste, certainement sincère. «Cela me fait grand

plaisir, général, dit-il à Caulaincourt, je vous parle franchement.» Et

plusieurs fois, dans la journée, il lui répéta: «Voilà le style, voilà

le langage de Tilsitt, voilà des paroles de Tilsitt.» Il se félicitait

d’avoir ramené son allié à ses volontés. Dans cette lutte diplomatique

où leur alliance les engageait, il se croyait au bout de six mois

vainqueur, maître du Danube et du Bosphore peut-être.

Mais bientôt l’enthousiasme fit place à la réflexion. Devina-t-il en

relisant la lettre de l’Empereur les sûretés qu’il se ménageait, les

réserves de ce programme qui n’était pas «son âme tout entière»? Ce qui

est certain, c’est qu’aussitôt il voulut des garanties. Se défiant à son

tour de ce que Napoléon pourrait surprendre dans une entrevue, il

accepta le principe d’une rencontre, en fixa le lieu, Weimar ou Erfurt

et promit avec une feinte impatience «d’y _aller jour et nuit_». Mais il

entendit que d’abord les deux ministres Caulaincourt et Roumantsoff se

missent d’accord sur les conditions du partage. Il espérait sans doute

plus facilement réduire le serviteur que le maître.

Napoléon avait prévu cette réponse et d’avance prescrit à Caulaincourt

d’accepter la discussion. Il lui avait aussi fourni les moyens de s’y

défendre, ses intentions, ses ordres. Elle commença le 2 mars, et dura

dix jours. Elle fit grand honneur au ministre français, réduit à

discuter loin de l’Empereur, seul contre Alexandre Ier et Roumantsoff.

Elle prouva d’ailleurs que la diplomatie russe était de force à se

mesurer avec celle de Napoléon. Au cours des propos échangés, des

phrases comme celles-ci furent prononcées par le ministre du tsar:

«C’est pour vous que nous irons aux Indes, nous n’y avons aucun intérêt

personnel. Les îles sont pour vous une richesse incalculable: l’Égypte

et la Syrie, vous en disposerez pour qui vous voudrez, et nous,

qu’aurons-nous pour cela?» Les Russes ont déjà pénétré les intentions de

Napoléon; la diversion en Asie est pour lui le moyen de conquérir

l’Égypte. Ils ne s’y trompent point. «Cette coopération, précisément

parce qu’elle sera sans limites, doit entraîner de grands profits, des

avantages qui parlent aux yeux, frappent la nation, la rallient au

nouveau système et ne lui paraissent pas disproportionnés avec les

sacrifices exigés d’elle.» Ces grands profits, Roumantsoff, à la fin des

entretiens, les a formulés: les Principautés roumaines, la Bulgarie, la

Roumélie, surtout Constantinople. Byzance enlevé aux Infidèles après un

siècle d’efforts, la croisade russe victorieuse, tels sont pour

Alexandre et pour son ministre l’objet du système inauguré à Tilsitt, le

prix de la guerre déclarée aux Anglais, la condition _sine qua non_ de

la poursuite de cette guerre jusque dans les Indes.

Ces propositions n’étaient pour Napoléon ni pour Caulaincourt une

surprise. Ils pensaient bien, comme le fit observer Roumantsoff que

l’expédition d’Asie supposait l’expulsion des Turcs du Bosphore, et

qu’il fallait se préoccuper de leur succession. Y constituer un État

neutre eût paru bon; mais c’était œuvre impossible et fragile. La Russie

la rejetterait ou la briserait. La seule solution de cette question

redoutable, c’était de réclamer pour la France, ou à l’extrême rigueur

pour l’Autriche, les Dardanelles en échange et en face de

Constantinople. Napoléon l’avait prescrite d’avance à Caulaincourt qui

fit tous ses efforts pour la faire accepter au tsar. La France voulait

bien donner aux Russes la mer Noire, le Danube, le Bosphore et

Trébizonde, mais, comme Pierre le Grand avait eu la Baltique, avec «des

barrages aux Dardanelles et au Sund». Roumantsoff d’abord, Alexandre

lui-même s’y refusèrent obstinément. Aux sollicitations de Caulaincourt,

à ses raisons, ils répondaient sans se troubler que l’opération aux

Indes serait subordonnée à cette condition. Ils n’entendaient pas «être

refoulés en Asie». Ils faisaient fi des conquêtes que, pour les

détourner, l’Empereur leur offrait au loin. Les Dardanelles, après tout,

n’étaient «qu’une langue de chat»: ils l’exigeaient. Le 16 mars,

impuissant à les convaincre, Caulaincourt écrivait à son maître: «Que

votre Majesté réunisse l’Italie à la France, peut-être même l’Espagne,

qu’elle change les dynasties, fonde des royaumes, qu’elle exige la

coopération de la flotte de la mer Noire et d’une armée de terre pour

conquérir l’Égypte, qu’elle fasse avec l’Autriche les échanges qui lui

conviendront, en un mot, que le monde change de place: si la Russie

obtient Constantinople et les Dardanelles, on pourra, je crois, lui

faire tout envisager sans inquiétude.»

«Il faut que la Russie montre moins d’ambition, lui répondit l’Empereur

tout simplement. Si c’était là son ultimatum, il serait difficile à

arranger.» Il n’entrait point dans les vues de l’Empereur d’installer la

Russie sur la mer Égée, de lui ouvrir l’accès de la Méditerranée. Pour

l’en empêcher, il refusait depuis Tilsitt de s’expliquer sur le partage,

le retardait. Obligé de parler, il avait dans le même dessein imaginé de

refouler les Russes en Asie. Alexandre et ses ministres, flairant le

piège, résistaient. Il ne restait plus d’autre ressource que de réduire

le tsar par la persuasion, de le flatter, de l’éblouir: une entrevue,

des entretiens amicaux, les procédés de Tilsitt, pour en achever le

système directement entre les deux souverains. «C’est parce que j’avais

prévu ces difficultés que j’avais demandé l’entrevue, et non pas pour

une vaine formalité; j’ai calculé qu’il faut certainement trente

courriers pour finir cette affaire, que trente courriers à deux mois

consumeront trois ans, que nous aurions tout terminé en trente

conférences qui, à deux par jour, auraient employé quinze jours»,

écrivait l’Empereur le 18 avril.

Mais justement pour les raisons que Napoléon avait de souhaiter

l’entrevue, Alexandre la redoutait. Il y mettait comme condition

l’accord préalable sur le partage, la promesse essentielle de

Constantinople. Pour l’obliger à être plus conciliant, Napoléon avait

feint de ne plus souhaiter l’entrevue. Il partit pour Bayonne au début

d’avril 1808. «Il est fâcheux, écrivait-il encore à Caulaincourt, que

l’entrevue n’ait pas eu lieu. Au lieu d’être ici, je serais à Erfurt.»

La question d’Orient le préoccupait plus encore que les affaires

d’Espagne. «Le fond de la grande question, disait-il encore le 31 mai,

est toujours là: qui aura Constantinople?» A aucun prix, il ne voulait

consentir à un entretien, dont la condition serait la promesse

dangereuse d’une concession aussi importante. «Je suis disponible,

ajoutait-il, mais je veux l’entrevue sans condition. Bien mieux, il faut

que l’on convienne d’abord que je n’adopte pas les bases proposées par

M. Roumantsoff qui me sont trop défavorables.»

Dans cette même dépêche enfin, l’Empereur donnait les raisons de son

refus obstiné. Il a fait écrire plus tard dans le _Mémorial_:

«Constantinople est placée pour être le centre et le siège de la

domination universelle.» Cette déclaration a fait croire à une ambition

démesurée, à un désir insatiable de dominer, par le Bosphore, l’Europe

et l’Asie à la fois. Des motifs moins éloignés, plus sérieux, qu’il

exposait le 31 mai à Caulaincourt, expliquent mieux cette décision. Le

point essentiel à ses yeux, ce n’était pas Constantinople, mais les

Dardanelles «d’où la Russie se trouverait aux portes de Toulon, de

Naples et de Corfou.» S’il laissait cette position à son allié, la

conquête de l’Égypte et de la Syrie devenait précaire, douteuse même:

car qui pouvait assurer que le tsar installé à Constantinople et maître

de sa part nous aiderait à prendre la nôtre, et ne nous fermerait pas la

route entre Toulon, Tarente, Corfou et Alexandrie? Depuis qu’à Tilsitt

il eut lancé l’idée du partage, Napoléon a entrevu ce danger. S’il a

refusé aux Russes les Principautés, c’est qu’elles lui paraissaient

former un chemin plus ouvert, plus rapide vers le terme de leurs

ambitions que ne le serait pour lui la route de la Méditerranée, fermée

par les croisières anglaises, par les Russes eux-mêmes plus vite

satisfaits. Et sans l’Égypte et le Levant, à quoi bon un partage à ce

point inégal? A plus forte raison ne pouvait-il laisser les Dardanelles

à son allié. «Vous nous mettrez dans votre poche», avait dit

Caulaincourt à Roumantsoff. «Ce n’est pas concilier les intérêts des

deux empires, répétait son maître le 31 mai, que de sacrifier les

intérêts de l’un à ceux de l’autre et compromettre même son

indépendance.» Point de partage à cette condition: c’était son dernier

mot.

Talleyrand, qui suivait, sans y prendre part, cette diplomatie, fit

alors ses confidences à Metternich. «La question du partage me paraît un

peu plus éloignée, ne dites pas ajournée, je dis tout au plus un peu

moins imminente.» «L’Empereur ajourne tout sans rien décider», disait de

son côté avec aigreur Alexandre Ier à Caulaincourt. Mais ce n’était

qu’une tactique; rien de plus.

Le 28 avril, Napoléon accueille la nouvelle d’une révolte militaire à

Constantinople comme le symptôme de la ruine et du partage de la

Turquie. Du 11 mai au début de juillet, rien ne l’occupe plus que les

préparatifs de sa grande expédition en Orient. L’armée de Dalmatie, sur

la conscription de 1809, a reçu des renforts pour l’entreprise

continentale que le tsar doit diriger. Mais c’est l’Égypte qui demeure

l’objectif principal: les géographes en dressent une carte détaillée

«qui restera sous les sceaux comme secret d’État pour être distribuée

dans un événement extraordinaire.» Le ministre de la marine établit le

plan et les devis d’un grand armement maritime à Toulon. Le ministre de

la guerre doit réunir toutes les ressources qu’avait l’armée d’Égypte en

1798 à son débarquement. Les ordres seront donnés à Tarente pour y

préparer vingt mille hommes; des munitions s’accumulent à Corfou. C’est

le grand effort qui touche à son terme: l’Empereur en a fixé la date. Il

annonce (30 juin 1808) au vice-roi d’Italie qu’il passera les Alpes en

octobre ou novembre au plus tard. Car c’est lui qui donnera le branle.

Il ne veut confier ce soin à personne. Et de la péninsule où a commencé

sa prodigieuse fortune, d’où il a conçu son entreprise orientale, il va

reprendre l’œuvre interrompue; avec le concours du tsar, vainqueur de

l’Angleterre, il l’achève.

Ce concours décisif, il se croit en droit de l’escompter. Lassé par sa

diplomatie, menacé en Finlande par les Suédois qui ont repris

victorieusement au mois de mai l’offensive en Bothnie et bloquent avec

les Anglais la flotte russe dans la Baltique, circonvenu, séduit par

Caulaincourt, Alexandre Ier au mois de juin consent à l’entrevue, sans

conditions préalables, pour le mois d’août. Napoléon y voit la preuve

que son obstination a triomphé des exigences de son allié. Il compte sur

son influence, les ressources de son éloquence, sa persuasion pour

achever ce grand succès diplomatique, indispensable à l’exécution

définitive de son programme oriental.

Si l’on considère, en se plaçant à la date où nous sommes, au mois de

juillet 1808, le développement de ce programme, les espérances de

Napoléon paraissent, en effet, justifiées. Jamais il n’a été plus près

de les réaliser qu’à cette époque qui fut le point culminant de ses

efforts et de sa fortune. Fortement installé en Dalmatie, à Corfou, à

Naples, et par l’élévation de son frère Joseph au trône d’Espagne, sur

toute la côte espagnole, servi au Nord par une diversion qui a fait

évacuer aux Anglais la Sicile et presque la Méditerranée, assuré de la

bienveillance de l’Allemagne, de la neutralité de l’Autriche, l’Empereur

des Français est de force à partager l’empire ottoman, de manière à ce

que Russes et Anglais soient contraints enfin de lui abandonner sa part,

l’Égypte, la Syrie, la Grèce et les îles.

Cependant les longues négociations qu’il a poursuivies depuis Tilsitt,

pendant l’année 1808, trahissent, à la veille de cette œuvre décisive,

ses hésitations, parfois son embarras, à de certains moments sa

déception même. Son alliance avec la Russie n’a ni la sûreté ni la

valeur d’un rapprochement solide fondé sur la communauté des intérêts.

Comme tous les accords politiques du dix-huitième siècle, comme ceux

mêmes auxquels il a dû sa fortune, cette alliance a la fragilité et les

caractères d’une entente pour ainsi dire forcée par la rencontre des

mêmes convoitises. L’amitié des deux Empereurs si hautement proclamée

déguise mal la lutte perpétuelle de leurs ambitions. C’est en se

menaçant d’une rupture grosse de périls et de déceptions qu’ils

demeurent unis. S’ils se tiennent aux yeux du monde embrassés, c’est à

la façon de lutteurs qui se cherchent, et essaient leurs forces et

surtout leur adresse. Avec ses apparences de tendresse mutuelle, en un

mot, leur mariage politique n’est qu’un mariage de raison, et de la

pire, de la raison d’État qui gouverne les affaires du monde et les a

bouleversées depuis un siècle.

Quoique Napoléon espère, de cette amitié qui n’a été qu’un long duel,

dans l’entrevue prochaine acceptée par Alexandre sans condition,

recueillir le profit décisif, il ne le tient pas encore. La diplomatie

de son allié vaut à peu de chose près la sienne. Les caresses du tsar,

ses bonnes grâces et son charme n’excluent ni l’entêtement, ni la

souplesse et servent même les feintes, les réserves brusques ou

déguisées que son ambition imagine. Depuis que Napoléon a négocié avec

l’Autriche le partage de l’Italie, avec les Prussiens le partage de

l’Allemagne, avec la Russie celui de l’Europe, jamais négociation ne lui

a pris plus de peine et de temps que la ruine et le démembrement de

l’empire ottoman.

Et cela particulièrement explique et fait comprendre comment il y pourra

échouer. Pour le maître de l’Europe, c’est une proie facile en apparence

que cet empire décrépit dont la décadence s’accuse, au moment où il s’en

approche. Mais alors que tant de puissances moins faibles ont été

victimes depuis quarante années des appétits combinés de leurs voisins,

le système de partages qui a précipité leur ruine et servi la Révolution

avec Bonaparte se limite en Turquie par son principe même. Ce régime de

violence et d’astuce a en effet ses règles, l’équivalence absolue des

parts que les puissants se distribuent aux dépens des faibles. Les

possessions du Sultan sont telles qu’on n’y peut découper des parts

égales. Rien ne pourrait compenser aux yeux des Anglais l’attribution de

la Syrie et de l’Égypte à la France, et Napoléon préférerait renoncer au

partage que de les leur laisser. C’est le secret de l’énergie que

dépense contre lui le gouvernement anglais, malgré des conquêtes

inespérées aux quatre coins du monde. C’est aussi le secret des

hésitations de l’Empereur à précipiter l’événement après 1807, le motif

de toutes les garanties que sa diplomatie accumule.

L’entente des grandes puissances continentales se heurte également à la

difficulté, à l’impossibilité de compenser par un équivalent l’avantage

que procurerait à l’une d’entre elles la cession de Constantinople. Pour

l’Autriche, c’est la clef des Balkans; pour la Russie, de la mer Noire;

pour la France, de la mer Égée qu’elle convoite. Il y a là une situation

exceptionnelle que les discussions de l’alliance de Tilsitt ont mise en

pleine lumière. Le système des partages ne s’y applique plus: la Turquie

peut encore être sauvée par les principes qui ont condamné la Pologne.

Et de fait l’empire ottoman subsiste, la Pologne n’a point été

reconstituée.

En 1808, la fortune de Napoléon rencontra soudain cette résistance

presque fatale des choses. Il n’y a point de prodige en histoire:

l’élévation du conquérant est l’œuvre à la fois de son génie, de la

France soutenue par un élan national dont il s’est fait un instrument

docile, et des méthodes enfin que les politiques de l’Europe ont

fournies à son ambition. Tout le monde en 1808, à Erfurt où il va

paraître comme sur une scène triomphale, reconnaît et salue son génie

qui n’a point en effet failli et s’acharne à sa tâche. Mais aux portes

de l’Orient où son ambition le pousse, le système des partages jusque-là

favorable à sa fortune lui manque. Il le sent, cherche des expédients

contre la puissance des choses, espère encore triompher par la puissance

de sa volonté. Il se flatte, selon le mot de son plus récent biographe,

d’être à lui-même sa seule ressource. Quoique mécontente des

conscriptions, mais trompée toujours par le mirage d’une lutte

nationale, la France lui fait crédit et s’abandonne à ses desseins.

C’est alors que se dessine parmi les collaborateurs de son secret, dans

sa famille même qui en a pénétré l’objet véritable, une sourde

opposition, assez forte pour paralyser la seule force dont il dispose

encore, sa volonté toute-puissante. Contre ses desseins, Talleyrand

forme ses intrigues; les frères de l’Empereur développent les leurs. Les

affaires d’Espagne déterminent cette crise décisive pour sa fortune:

Napoléon ira s’y perdre au moment où il croit tout gagner, mal servi ou

trahi.

* * * * *

Au mois d’octobre 1807, l’Empereur avait fait du roi d’Espagne et du

ministre Godoy ses complices contre le Portugal, avec l’intention

soigneusement cachée de les envelopper dans la ruine des Bragance. Son

envoyé à Madrid lui en préparait les moyens: Beauharnais encouragea

l’héritier du trône, Ferdinand, à intriguer contre son père avec ses

conseillers, les ducs de l’Infantado, de San Carlos et le chanoine

Escoïquiz jaloux de ruiner et de remplacer le prince de la Paix. Il

l’engagea, le 12 octobre 1807, à écrire à Napoléon pour lui demander la

main d’une princesse impériale et son concours. Ces discordes de la

famille royale à Madrid fournissaient à la diplomatie de Napoléon

l’occasion d’intervenir en Espagne sans se démasquer.

Le 28 octobre 1807, Charles IV saisit les preuves de la trahison de son

fils, le fit arrêter avec ses complices, et invoqua aussitôt l’aide de

son puissant allié, sollicité d’autre part de sauver Ferdinand. A cette

nouvelle le 8 novembre 1807, Clarke, le ministre de la guerre, recevait

l’ordre de mettre en mouvement l’armée de la Gironde, de fortifier les

places des Pyrénées, et d’amener _en poste_ une nouvelle armée des bords

du Rhin. Un instant cet ordre fut suspendu: le fils rebelle, prisonnier,

faisait des aveux complets et révélait à son père ses intrigues avec la

France. Il implora son pardon: conseillé par Godoy qui se prit à

découvrir les desseins et la politique de l’Empereur, Charles IV

pardonna à son fils, pour échapper à l’intervention française (5

novembre). Mais ce ne fut qu’une trêve bien courte. Napoléon ne put se

résoudre à abandonner la partie.

Le 13 novembre, il annonçait à Charles IV son dessein de renforcer

l’armée de Portugal. L’homme de confiance qu’il chargeait de cette

commission officielle, M. de Tournon, en avait une autre, plus

importante. Il devait rendre compte de l’état du pays, de ses sentiments

à l’égard de Godoy et du prince des Asturies, de la situation des places

fortes et de l’armée espagnole. Sous la conduite du général Dupont qui

le même jour reçut ses instructions, une armée de vingt-deux mille

hommes passait la Bidassoa. Au moment où elle arrivait à Valladolid,

Moncey, habitué aux guerres d’Espagne, amenait le 9 janvier une seconde

armée forte de vingt-huit mille hommes par la Biscaye. C’était sans

doute la route du Portugal: mais, comme à la même date l’Empereur

invitait Junot à détacher six mille hommes au moins en arrière sur

Badajoz et Alcantara, c’était la preuve qu’il n’avait pas besoin de

renforts. «Il se préparait des événements inattendus avec l’Espagne»,

disait l’Empereur alors. L’entrée d’un troisième corps de douze mille

hommes en Catalogne (février 1809), d’un autre en Navarre, l’occupation

de Pampelune, de Figuières, de Saint-Sébastien, de Barcelone ne laissa

plus d’illusion aux Bourbons. L’invasion, la conquête de la Péninsule

commençaient. Quoique Napoléon prétendît au Corps législatif justifier

ces opérations par la nécessité de défendre Cadix (24 janvier 1808), le

choix d’un généralissime, de la famille impériale, de Murat appelé en

toute hâte de Dusseldorf le 20 février, indiquait l’importance de

l’entreprise. Le grand-duc de Berg était l’homme des coups de main

heureux: il devait sa fortune à son sang-froid, à sa décision dans

l’affaire de Brumaire. C’est pour cela que Napoléon l’envoyait au delà

des Pyrénées avec l’ordre de se diriger, aussitôt après la prise de

Pampelune, sur Burgos et Madrid, sans lui révéler encore l’étendue de sa

mission (2 et 7 mars 1808).

Le premier ministre d’Espagne acquit à ce moment la certitude du complot

formé à Paris contre son maître. A la fin de février 1808, Napoléon

chargeant Talleyrand d’offrir à l’envoyé d’Espagne, Izquierdo, l’échange

des provinces de l’Èbre contre le Portugal, sans doute pour les tromper

tous deux et justifier son invasion. Izquierdo ne s’y méprit pas,

refusa, et revint en toute hâte avertir Godoy. Il était trop tard:

Charles IV ne put réaliser le dessein que le désespoir lui conseillait,

s’enfuir. Son fils, prêt à se révolter, lui interdit de quitter Madrid.

Le 17 mars 1808, au moment où Murat s’approchait de la capitale, la

foule et les troupes, travaillées par les agents du prince des Asturies,

se jettent sur l’hôtel de Godoy à Aranjuez pour l’empêcher d’emmener le

roi. Elles exigent sa destitution que Charles IV leur accorde le 18

mars. Le soir même, reconnu par la foule, le prince de la Paix échappe

avec peine à ses colères. Et le lendemain, le roi, après un dernier

effort pour fuir sur Grenade, menacé lui-même par l’émeute, abdique en

faveur de son fils.

Quatre jours après, le 23 mars, Murat, à la tête de l’armée française en

bel ordre, prenait possession de Madrid. Les calculs de Napoléon se

réalisaient. «Ce qui est arrivé à Aranjuez est fort heureux, écrivait-il

le 26 mars; la certitude que le roi ne partira pas est très

avantageuse.» Il tenait les Bourbons entre ses mains sans violence, par

l’effet de leurs discordes qui l’autorisaient à agir. Le 25 mars 1808,

Charles IV déclarait nulle son abdication obtenue par la force et

sollicitait le concours de l’Empereur. Ferdinand envoyait à Murat son

confident Escoïquiz pour prendre les conseils de la France. Par là,

Napoléon se crut justifié et couvert. Il fit dire par Caulaincourt à

l’Empereur de Russie le 31 mars: «Je ne suis pour rien dans les affaires

d’Espagne. Mes troupes étaient à quarante lieues de Madrid, lorsque ces

événements ont eu lieu. Le prince de la Paix était généralement haï,

mais le roi Charles était aimé: vous direz aussi que le roi a été forcé

et que vous ne seriez pas étonné que je me décidasse à le remettre sur

son trône. Les mauvais esprits de Saint-Pétersbourg diront que j’ai

dirigé tout cela.»

Ces mauvais esprits en Russie, aussi bien qu’ailleurs, avaient raison.

Lorsque l’Empereur parlait de rétablir Charles IV, il prenait ses

mesures pour lui donner un successeur de sa propre famille. La

difficulté qu’il eut à le trouver fut peut-être la source principale de

tous les embarras qui peu à peu ruinèrent son intrigue. Joseph, après

Tilsitt, paraît s’être disposé d’abord à échanger le trône de Naples

contre celui d’Espagne. Au mois de décembre 1807, ses idées changèrent à

la suite d’une entrevue qu’il eut avec son frère en Italie. Il craignit

de quitter le certain pour l’inconnu, et ce fut lui sans doute qui

proposa à Napoléon de marier au prince des Asturies une fille de Lucien

dont il souhaitait le retour en grâce. Mais Lucien refusait, pour

reprendre son rang dans la famille, de sacrifier sa femme, Mlle

Jouberthon, aux exigences du maître. «Il n’y a pas un moment à perdre,

les événements pressent. Il faut que les destinées s’accomplissent»,

écrivait le 20 décembre Napoléon de Milan à Joseph pour qu’il intervînt

et décidât leur frère à cette séparation nécessaire. Lucien s’obstina;

et pendant ce temps l’affaire d’Espagne se dessinait.

A la nouvelle de la crise d’Aranjuez, un autre parti se présente à

l’esprit de l’Empereur: rappeler Louis de Hollande, pour lui donner

l’Espagne. Le 27 mars il lui écrit: «Répondez-moi catégoriquement, mais

ne mettez personne dans la confidence. Il faut qu’une chose soit faite

pour qu’on avoue qu’on y a pensé.» Les mêmes raisons déterminèrent le

refus du roi de Hollande, après celui de Joseph. Ce que Napoléon leur

proposait, c’était une tâche qu’ils sentaient périlleuse et lourde, au

lieu d’une situation sûre à exploiter. Leur ambition n’était pas de

mesure à servir la sienne. Portés par les événements et le génie de

l’Empereur à des fonctions qui flattaient leur vanité, leur procuraient

des revenus, des jouissances, les frères de Napoléon eurent leur

politique, dès le premier jour opposée à la sienne. Tandis qu’il les

considérait comme des lieutenants d’un ordre supérieur, et des

administrateurs de provinces françaises, ils cherchaient à se constituer

une domination solide, à prendre racine dans le pays, à conquérir les

peuples, à se les attacher. Sans doute, ils tiraient de leur royaume de

larges profits pour leurs plaisirs ou leur luxe, comme Jérôme en

Westphalie ou Joseph à Naples; mais ils les calculaient de manière à ne

pas mécontenter leurs sujets et, pour justifier leur part, réduisaient

celle de la conquête, de la France et de l’Empereur. «Par là, selon

l’observation de Talleyrand, chacune de ces créations royales devenait

un principe de dissolution dans la fortune de Napoléon.» L’Empereur le

sentait, et ne ménageait pas à ses frères les reproches, s’indignait de

leur luxe, de leur souci de popularité, de leur indépendance. Mais ils

connaissaient le secret de ses ambitions: il ne pouvait plus se passer

d’eux. Le refus de service qu’ils lui opposèrent au mois de mars 1808

fit grand tort à son intrigue d’Espagne.

Quoiqu’il ait nié plus tard dans le _Mémorial_ toute préméditation dans

les actes qui lui permirent alors de disposer de la royauté espagnole,

Napoléon a pratiqué là un de ces secrets politiques qui lui étaient

familiers. Il est vrai aussi qu’il se réservait, au moment où l’intrigue

serait à point, de la conclure par ce qu’il appelait «un immense coup

d’État». Il s’apprêtait à frapper de haut, comme la Providence. Pour y

réussir, la promptitude n’était pas moins nécessaire que la vigueur.

Aussitôt après la condamnation des Bourbons, leur successeur devait être

désigné. Au début d’avril 1808, les Bourbons étaient condamnés. Napoléon

n’avait encore obtenu le consentement d’aucun de ses frères. Le mois

d’avril se passa: il fallut que le 10 mai l’Empereur se décidât à donner

l’ordre à Joseph de quitter Naples et de venir, sans répliquer et sans

tarder, en Espagne.

Ces délais gâtèrent toute l’affaire. «On ne peut, écrivait Murat dès le

25 mars, laisser l’Espagne plus longtemps dans l’incertitude sur son

sort.» Pour faire prendre patience aux Espagnols, Napoléon annonçait son

arrivée, et ne venait pas, malgré les instances de son lieutenant. Le

parti qui avait fait la révolte d’Aranjuez et proclamé Fernand VII

profitait de ces ajournements pour s’organiser, cherchait à mettre la

main sur Godoy, travaillait l’armée, les gardes du corps, les

populations des grandes villes. «Il ne faut pas, répétait Murat le 26

avril, laisser languir les Espagnols. C’était un très grand mal. On

n’était plus tourmenté que par l’impatience et le désir de connaître le

nouveau roi.» Si, au mois de mars, l’Empereur avait présenté à l’Espagne

un roi de sa façon, son prestige l’eût peut-être fait accueillir, ainsi

que la certitude d’être délivré de Godoy. Mais, en présence des troupes

françaises et des hésitations de Napoléon dont les raisons n’étaient pas

connues, la nation espagnole s’imagina que ces questions dynastiques

dissimulaient des intentions de conquête, de démembrement, d’annexion.

Ce qui venait de se passer aux frontières, en Portugal, encourageait ces

craintes. «C’est une nation fière et impressionnable, disait encore

Murat le 10 avril, qui ne voudrait pas être conquise, mais qui se

donnerait, qui ne voudrait pas paraître avoir fait par force ce qu’elle

avouerait avec orgueil être son ouvrage.»

On peut concevoir l’effet qu’eut sur cette nation déjà portée à se

défier l’arrestation subite de ses rois à Bayonne (le 2 mai 1808).

Savary avait été chargé confidentiellement par l’Empereur de ce dernier

coup de main qui devait terminer l’affaire. Arrivé à Madrid le 7 avril,

l’envoyé de Napoléon persuada à Ferdinand VII et surtout à son Conseil

de faire le voyage de Bayonne, où son maître, disait-il, l’attendait

pour le reconnaître. Savary a nié dans ses Mémoires plus tard ce

mensonge. Tous les témoignages le lui attribuent. Ferdinand se mit en

route avec ses conseillers le 10 avril, laissant la régence à une Junte

et à son oncle, l’infant Don Antonio. A Burgos, puis à Vittoria, il

hésita un instant à continuer sa route: mais la crainte des troupes

françaises, les instances de Savary, et le désir surtout d’être reconnu

le menèrent jusqu’à Bayonne où il arriva le 20 pour présenter ses

hommages à l’Empereur. Le 24, au lieu du trône d’Espagne qu’il

s’imaginait acquérir, il reçut l’offre, s’il se montrait docile, de la

couronne d’Étrurie, et d’un mariage avec la fille de Lucien. Le plus

courageux de ses ministres, Cevallos, secrétaire de la Junte, lui

recommanda la résistance. De force, Napoléon ne pouvait l’obliger à

abdiquer. Mais l’Empereur s’était réservé un autre moyen.

Le 30 avril, le roi Charles IV et sa femme Marie-Louise arrivaient à

Bayonne à leur tour. On n’avait pas eu besoin de les y contraindre. La

reine et son mari, effrayés du traitement que les Espagnols infligeaient

au prince de la Paix, demandaient à quitter l’Espagne pour se mettre

sous la protection de l’Empereur. Ils craignaient que leur fils ne se

fît livrer Godoy par Napoléon. «Le poison est bien à redouter. De grâce,

emmenez-nous en France, lui et nous deux, tout est danger, tout est

risque», écrivait la reine à Murat, le 16 avril. Ils attendirent

seulement, pour s’éloigner, l’assurance que le grand-duc de Berg avait

réussi à retirer le prince de la Paix des mains des révolutionnaires. Le

22 avril, ils avaient quitté l’Escurial. On les reçut à Bayonne avec

honneur. Ils apportaient à l’Empereur le moyen de vaincre la résistance

de leur fils.

Le roi Charles ayant protesté contre son abdication et confirmé à

Bayonne sa protestation, le devoir du prince des Asturies était de lui

rendre sa couronne par une renonciation pure et simple. Il fit encore

quelque difficulté: la colère de son père appuyée des menaces de

l’Empereur eut raison de lui (6 mai). Aussitôt après, le roi Charles IV

terminait volontairement son règne, en déclarant Murat lieutenant

général du royaume, cédait à Napoléon ses droits en échange de Chambord,

de Compiègne et d’une rente. Son fils à son tour renonçait à l’héritage,

en échange d’un château en Navarre. Tous les Bourbons demeurés en

Espagne étaient renvoyés au delà des frontières pour faire place à la

dynastie nouvelle. Comme plusieurs d’entre eux, le prince des Asturies,

son frère Don Carlos, et leur oncle Don Antonio n’avaient cédé que de

mauvaise grâce, Napoléon jugea plus prudent de les envoyer, pour leur

faire honneur et pour toutes sortes de raisons, sous bonne escorte au

château de Valençay. «Votre mission est honorable, écrivait-il au

propriétaire, à Talleyrand: recevoir trois illustres personnages pour

les amuser est tout à fait dans le caractère de la nation et dans celui

de votre rang.» Le choix était habile à un double point de vue:

l’Empereur, en plaçant le dernier acte, le plus odieux de l’intrigue à

Valençay, rejetait la responsabilité sur Talleyrand. Le _Mémorial_

établit ce calcul. Et si plus tard son confident essayait, après l’avoir

blâmé, de réparer le tort fait aux Bourbons, leur prison lui répondait

de sa fidélité.

Tout était bien réglé: il ne manquait plus qu’un roi à l’Espagne. Le 10

mai, Joseph recevait son ordre de service. «Les affaires d’Espagne vont

bien et vont être entièrement terminées», écrivait Napoléon le 16 mai

1808 à Talleyrand. Et il ajoutait quinze jours plus tard, en reprenant

au plus vite avec Caulaincourt l’examen de la question orientale que

rien ne l’empêchait plus enfin de résoudre: «les Espagnes sont

tranquilles et même dévouées» (31 mai 1808).

Dans l’intervalle de ces deux lettres, la nation espagnole était entrée

en pleine révolte. Le 22 mai Carthagène, le 25 mai la Junte des Asturies

et Oviédo, le 23 et le 24, Valence, Saragosse et Murcie, le 26 Santander

et Séville, le 30 la Corogne, Badajoz et Grenade déclaraient à

l’Empereur une guerre sans merci. Il n’y a aucun doute que ce fut la

nouvelle publiée par la _Gaceta_ le 20 mai 1808 des événements de

Bayonne qui détermina ce soulèvement général. Déjà, le 2 mai, comme s’il

avait pressenti le sort de la famille royale, le peuple de Madrid

s’était soulevé, à l’appel des émissaires de Ferdinand, pour sauver son

frère cadet, le dernier Infant, Don Francisco. On avait commencé de

massacrer les officiers et les soldats français. Sur l’ordre de Murat,

le général Grouchy avait réprimé l’insurrection par la force et des

exécutions sommaires. «Le plus sûr moyen d’empêcher une nouvelle

révolte, c’est de faire connaître sans délai le nouveau roi d’Espagne»,

répétait toujours Murat avec la même insistance, le 16 mai, à

l’Empereur. Le jour où la nation apprit qu’elle n’avait plus de rois,

que Napoléon n’en désignait point, elle se crut conquise et prit la

cause des Bourbons comme la sienne même. Elle parut défendre ses rois:

elle crut lutter pour son propre salut. «La patrie est dans le plus

grand danger», criaient les chefs de l’émeute qui l’appelaient aux armes

contre les Français.

Le grand malheur pour Napoléon fut que cet appel surprit son lieutenant

en Espagne plus encore que lui-même. A la fin de mai, trois jours à

peine avant la révolte des provinces, Murat se louait en toute confiance

des dispositions heureuses à Madrid, et en général dans toute l’Espagne

(17 mai 1808). Son aveuglement, sa faiblesse qu’explique son ambition

personnelle, achevèrent le mal que les frères de l’Empereur, par leurs

refus, avaient causé. Elles déterminèrent définitivement la crise.

Lorsqu’il était venu en Espagne, le grand-duc de Berg souffrait de la

déception que lui avait procurée le traité de Tilsitt. L’élévation de

Jérôme au trône de Westphalie le laissait réduit à sa petite

principauté. Son commandement d’Espagne ouvrit de larges perspectives à

son ambition déçue. Le 30 janvier 1808, Napoléon écrivait à Jérôme, en

lui laissant espérer le grand-duché de Berg: «Un temps peut venir où

Murat sera placé ailleurs.» Comme on n’ignorait pas dans la famille

impériale les refus de Joseph, de Louis et bientôt de Lucien, Murat se

vit ou se crut nécessairement appelé au trône d’Espagne.

Dès le premier jour, il avait pris ses mesures en conséquence, celles

que tous ses pareils adoptaient, à la Haye ou à Naples. Il s’attacha à

séduire le roi Charles IV, les grands, le peuple. Par une intrigue

secrète, qu’il forma avec la reine d’Étrurie après la révolte du prince

des Asturies, il gagna la confiance du vieux souverain, irrité contre le

fils qui le détrônait. Il écartait ainsi du trône le seul rival qui pût

le gêner, avait l’air de servir les desseins de Napoléon, et

s’appliquait à se faire désigner sans secousse comme roi par le roi

légitime, au moment opportun. Il lui sembla déjà, le 27 mars, que le

peuple de Madrid ratifiait la détermination du souverain. «Le délire

était général», écrivait-il à l’Empereur. «Votre Altesse Impériale, lui

rapportait le général Grouchy à la même date, a été témoin de

l’indicible enthousiasme excité par sa présence à la parade. D’autres

causes accroissent généralement les sentiments qu’elle inspire,

notamment l’accueil à la fois digne, bienveillant et paternel qu’elle

fait aux grands comme aux Espagnols des différentes classes qui lui

portent l’expression de leurs hommages.»

Dans ce premier mois, Murat chercha la popularité et crut la trouver.

«Il y a dans tout cela de la faiblesse, je n’ai pas réuni de si grandes

armées en Espagne pour suivre les caprices de la populace», lui faisait

observer une première fois Napoléon, le 8 avril. A la fin de mars, Murat

croyait toucher au terme de son ambition, et se préparait à faire

arrêter les meneurs du parti de Ferdinand, pour gouverner au nom de

Charles IV, en attendant mieux. Savary vint l’informer de la part de

l’Empereur que la couronne d’Espagne était réservée à un de ses frères.

Il fut forcé de «travailler non sans regret à un autre plan», et pour

d’autres.

Cependant, il ne changea pas de méthode, cultivant toujours l’amitié de

la reine et du vieux roi, veillant pour leur plaire sur la vie et la

liberté de leur favori; il offrait des bals aux femmes, des combats de

taureaux et des feux d’artifice au peuple dont il payait les frais. «Je

veux me ruiner.» Il se mettait aussi en frais d’amabilité pour la Junte

de Régence, les ministres, les capitaines généraux, le peuple et se

payait à tort de leurs promesses de fidélité. Intérieurement, il se

réjouissait d’apprendre à l’Empereur que les Espagnols, impatients

d’avoir un souverain de sa main, se précipitaient chez lui pour le

proclamer roi. Jusqu’au dernier moment où Napoléon exigea de la Junte de

Régence qu’elle lui demandât pour roi le roi de Naples, Murat avait

certainement compté sur cette popularité et l’avait entretenue. L’émeute

du 2 mai ne l’en avait pas même empêché.

«Vous avez, lui écrivait le 13 mai alors l’Empereur, une trop grande

confiance. C’est votre défaut. J’aurais perdu vingt hommes de moins à

Madrid si vous aviez inspiré un peu de méfiance aux Français. Vous avez,

en vérité, une confiance d’enfant. Vous flattez trop les Espagnols et

vous nous conduirez bientôt à une nouvelle révolution qui peut être plus

dangereuse que la première, qui n’a été dirigée par personne. J’ai plus

d’expérience que vous.»--Quatre jours après il lui répétait: «Ce sont

des gens qui vous trompent constamment, en vous berçant de compliments

et de flatteries. Vous ne les menez pas assez rondement. Vous ne faites

point de cas de mes ordres, et des malheurs arriveront...» Quand Murat

reçut cette lettre, les malheurs avaient commencé, en partie par sa

faute.

Il était trop tard lorsque, à cette même date, Napoléon chargeait son

ministre des affaires étrangères d’adresser un blâme énergique à son

agent à Madrid, Laforest, pour corriger le mal. «Il doit éclairer le

grand-duc de Berg et non le flagorner, servir de contrepoids et non

l’entraîner à faire des sottises. Il n’y a pas une voix pour le

grand-duc. La nation est encore dans la situation de haine et

d’humiliation où les derniers événements l’ont mise. Qu’il appelle son

esprit au secours de son caractère.» Devant la résistance de la Junte

qui se refusait à accepter la royauté de Joseph pour faciliter

l’élévation de Murat, Napoléon avait enfin vu clair dans le jeu de son

beau-frère, deviné le secret de son indulgence, et marqué en termes

prophétiques le danger de sa popularité apparente. Plus tard, il disait

avec raison au rédacteur du _Mémorial_, en déplorant cette malheureuse

guerre d’Espagne, la plaie de son règne: «Murat m’a beaucoup gâté tout

cela.»

Murat pourtant n’était pas seul responsable. Toute la famille avait

contribué à faire de cette entreprise le gouffre où la fortune des

Bonaparte devait s’abîmer, les uns par leur refus de la soutenir qui fit

craindre à l’Espagne de devenir une province française, d’autres par

leur désir de l’exploiter, qui fit trouver à ce peuple inquiet et fier

un moyen de s’affranchir par leurs concessions, Napoléon lui-même, qui

rendit l’Europe, éblouie de sa puissance et fascinée par ses victoires,

attentive aux excès de la raison d’État. Les actes de Bayonne n’étaient

pas accomplis que Metternich écrivait de Paris à sa cour le 27 avril

1808: «Les catastrophes qui font crouler le trône d’Espagne sont

assurément faites pour combler la mesure de la politique astucieuse,

destructive et criminelle de Napoléon, politique qu’il n’a cessé de

suivre depuis son avènement. Le bouleversement de l’Espagne n’est, sous

le rapport du principe, pas plus que la réunion de la Ligurie,

l’organisation actuelle de la Hollande, les cent une destructions que

nous avons vues.» Elle n’était pas plus, à ce point de vue sans doute,

que la ruine de la Pologne, ou de Venise auxquelles l’Autriche avait

participé. Et pourtant Talleyrand avait raison de dire au maître

tout-puissant: «Vous avez plus perdu que gagné aux événements de

Bayonne.»

Talleyrand a-t-il pu, alors, tenir au maître le langage qu’il prétendit

plus tard avoir fait audacieusement entendre: «Qu’un homme dans le monde

fasse des folies, on le blâmera sans doute, mais s’il est riche,

puissant, habile, il pourra rencontrer les indulgences de la société.

Que cet homme triche au jeu, il est immédiatement banni de la bonne

compagnie qui ne lui pardonnera jamais.» S’il n’a pas été prononcé en

1808 devant Napoléon, le jugement n’était pas moins fondé, et le

_Mémorial_ l’a accepté: «Je le confesse, l’immoralité dut se montrer par

trop patente, l’injustice par trop cynique, et le tout demeure fort

vilain puisque j’ai succombé. Car l’attentat ne se présente plus que

dans sa hideuse nudité, privé de tout le grandiose et des nombreux

bienfaits qui remplissaient mon intention. La postérité l’eût préconisé,

si j’avais réussi.» En Espagne, comme en Orient, et à la même date, le

système de violence et de ruse que Napoléon a trouvé établi en Europe,

dont il a profité, se brise par l’abus qu’il en fait. Il ne peut plus

l’appliquer au partage de la Turquie; et les nations qui le subissent

trouvent dans la résistance de l’Espagne des motifs et l’espérance de le

détruire.

Les nouvelles de l’insurrection espagnole parvinrent à Bayonne vers le 8

juin 1808, au moment où l’Empereur se préparait à faire reconnaître

Joseph par une assemblée extraordinaire convoquée pour le 15 juin et

chargée de donner une constitution à l’Espagne napoléonienne. Le

gouvernement français dans cette insurrection ne vit d’abord que des

révoltes locales dont ses armées auraient vite raison, un mécontentement

passager que l’arrivée d’un roi national à Madrid dissiperait.

L’événement le détrompa: les Espagnols s’étaient levés en masse, animés

par leurs prêtres dans toutes les provinces. Quelques succès partiels

remportés par les généraux Verdier et Lassalle ne les atteignaient pas.

Une victoire plus complète de Bessières à Medina-del-rio-Seco ne leur

arracha qu’une province (14 juillet 1808). Ce fut enfin au milieu d’un

peuple hostile que Joseph, «condamné à régner sur lui», arriva à Madrid.

«Il n’y a pas un Espagnol qui se montre pour moi», écrivait-il le 12

juillet à l’Empereur. A peine était-il à Madrid qu’il se vit obligé de

s’enfuir précipitamment à Vittoria. Le 23 juillet, le général Dupont

déjà réduit à la défensive en Andalousie, dans les positions de Baylen

et d’Andujar, à la porte de la Sierra-Morena, s’y laissait envelopper

par les troupes de Castanos: découragé, il capitulait. Les trois quarts

de l’Espagne étaient perdus. Le Portugal allait l’être par la

capitulation de Junot à Cintra (30 août 1808). Comparant le mouvement

espagnol à la Révolution française et Baylen à Valmy, Joseph disait le

24 juillet à son frère: «Votre gloire échouera en Espagne.»

Plus grave que la perte d’un corps d’armée fut l’effet moral de cette

victoire dans la péninsule et en Europe. Le 25 septembre 1808, toutes

les provinces espagnoles, divisées par un particularisme ancien,

s’unissaient d’abord pour constituer un gouvernement national, une

Convention, la _Junte suprême_ d’Aranjuez. Appelées à une vie nouvelle

par la Révolution française, puis opprimées par elle et par le chef

militaire que la France s’était donné, démembrées, partagées, conquises

selon un code politique que leurs souverains acceptaient, les nations

européennes se reprirent subitement en 1808. Un second mouvement

analogue à celui qu’avait déterminé la Révolution, et dirigé cette fois

d’Espagne contre Napoléon, agita l’Europe et bouleversa les créations de

son génie: «Les événements d’Espagne, écrivait Stein, le grand patriote

allemand, démontrent à quel point peut aller la finesse et le désir de

dominer, et ce que peut faire une nation qui a de la force et du

courage» (15 août 1808). Par un singulier retour des choses, c’étaient

les vaincus de Valmy qui exaltaient les mérites des vainqueurs de

Baylen, et la puissance du sentiment national contre les excès de la

raison d’État.

Manuel historique de politique étrangère, tome II [de 4] · 第 71 / 179 题