LA PAIX DE TILSITT

«Je suis innocent, disait Napoléon à ses ministres, à la veille de la

campagne de Prusse, de cette guerre. Je ne l’ai provoquée en rien. Elle

n’est point entrée dans mes calculs.» Longtemps il avait cru en effet

que la Prusse n’oserait pas l’attaquer. Il avait raillé ses armements

d’abord; puis il réfléchit que pour déterminer Frédéric-Guillaume III à

cette audace, il fallait l’appui secret d’un allié puissant. Sans

connaître les promesses et les séductions d’Alexandre Ier, il devina le

traité du 1er juillet 1806 et prit ses mesures comme s’il le

connaissait. L’armée prussienne était à peine réunie pour le surprendre,

sous le commandement de Brunswick, autour d’Erfurt, de Gotha, d’Iéna,

que le 5 octobre les troupes impériales étaient groupées au pied du

Fichtelgebirge. Le plan de Napoléon se dessinait, identique à celui qui

lui avait livré en 1805 l’Allemagne du Sud. Tourner l’ennemi par la

Saxe, tandis qu’il nous attendait en Thuringe, l’écraser dans sa

surprise, et tenir, avant l’arrivée des Russes, toute l’Allemagne du

Nord, tel était le programme de cette attaque imprévue, préparé en un

mois, en un mois à peine réalisé.

Le mouvement commença le 8 octobre 1806 de Hoff; le 12, Napoléon était à

Géra, et menaçait Dresde. Demeuré à Weimar, le duc de Brunswick se vit,

trop tard, coupé de l’Elbe, de la Prusse peut-être. Pris de peur, il

partagea son armée en deux corps, l’un chargé d’atteindre l’Elbe par

Auerstædt, l’autre de couvrir cette retraite à Iéna. Il fut attaqué sur

les deux points à la fois, en mauvaise posture pour se défendre.

«L’ennemi est tourné comme Mack à Ulm», s’écriait Napoléon le matin du

14 octobre. Le soir Hohenlohe était défait à Iéna. Le même jour,

Brunswick, le roi, les meilleures troupes prussiennes étaient vaincus à

Auerstædt. Moins de dix jours après cette double défaite, l’avant-garde

de la Grande Armée arrivait à Wittenberg, à Dessau, à deux journées de

Berlin. Les débris de l’armée prussienne inutilement massés autour de

Magdebourg ne pouvaient plus disputer au vainqueur les routes de la

capitale. Le 24 octobre, Napoléon était à Postdam; il entrait à Berlin

en triomphateur.

Ces succès éclatants devaient flatter l’amour-propre des Français. La

nation commençait cependant à en sentir le poids, et à le trouver lourd.

De plus, elle n’en comprenait plus l’utilité. Pénétrée de la tradition

française des derniers siècles, que la Révolution avait remise en

honneur, les Français regardaient la Prusse comme leur alliée naturelle.

Le combat avait été si précipité, la victoire si rapide que l’Empereur

avait pris à peine le temps de s’expliquer. On l’attaquait: il courait

se défendre. Il avait vaincu. L’heure des explications nécessaires avait

sonné. Le décret d’Iéna (16 octobre 1806) apprit à la France que son

maître venait de remporter une victoire sur l’Angleterre. «Je n’ai pas

le droit, écrivait-il à son envoyé de Vienne, de verser le sang de mes

peuples sous de vains prétextes» (3 octobre). Dix jours après il avait

trouvé le prétexte: en frappant de contributions l’Allemagne du Nord, il

avait eu soin de spécifier que les _marchandises anglaises_ saisies dans

les ports allemands appartiendraient à l’armée. Le 10 novembre il

annonça, dans un bulletin officiel, que l’armée française ne quitterait

Berlin que le jour où les colonies espagnoles et françaises seraient

rendues. «J’ai besoin, écrit-il à un ambassadeur, de tourner mes efforts

du côté de la marine.» Et le 21 novembre 1806, le décret de Berlin

inaugurait le régime du _Blocus continental_.

Les côtes des îles Britanniques étaient mises en état de blocus, tout

commerce, tout échange postal avec elles interdits. Les sujets

britanniques se trouvant sur les territoires occupés par les troupes de

l’Empereur ou de ses alliés devenaient prisonniers de guerre. Tout

magasin, toute marchandise leur appartenant seraient confisqués, et le

produit des confiscations destiné à indemniser les commerçants des

pertes que leur causaient les croisières anglaises. Deux tribunaux de

prises allaient être installés à Paris, à Milan. Notification serait

faite aux rois d’Espagne, de Naples, de Hollande et d’Étrurie, à tous

les autres alliés dont les sujets comme ceux de l’Empereur souffraient

de l’injustice et de la barbarie anglaises.

Ce décret devait avoir pour l’Angleterre des conséquences funestes. Il

annonçait une guerre d’un nouveau genre, très redoutable. Mais Napoléon

comptait sur son effet moral, surtout. Il espérait, en le lançant de

Berlin, donner aux opérations militaires qu’il venait d’achever ou

méditait encore un caractère d’utilité, à ses conquêtes un objet

national. S’il avait l’air de sacrifier la France à la gloire de vaincre

l’une après l’autre les plus vieilles monarchies d’Europe, il la payait

aussitôt de ses peines en faisant servir l’Europe à la ruine de

l’Angleterre. Il réveillait au bon moment chez les Français leur haine

contre l’ennemie traditionnelle. Il l’exploitait pour justifier la

défaite de la Prusse et le nouvel effort qu’il allait demander à ses

armées, à ses sujets.

En 1806, pour la seconde fois, Napoléon, après Iéna, comme après

Austerlitz, et de plus près encore, touche, selon l’expression de son

plus récent biographe, l’Europe orientale de son épée. L’heure est

venue, cette fois peut-être, d’en régler le sort au gré de son ambition.

En face de ce grand problème, la diplomatie de l’Empereur continue à

déployer toutes ses ressources. Le 9 décembre 1806, Talleyrand est

autorisé à offrir à l’Autriche une entente sur le règlement de la

question d’Orient: un nouvel ambassadeur, le général Andréossy, se rend

à Vienne pour l’établir.--D’autre part, au milieu du mois de novembre,

Napoléon, maître de toute la Prusse, depuis la Baltique jusqu’à la

Vistule, Blücher et Hohenlohe ayant successivement capitulé, offrit à

Frédéric-Guillaume, réfugié avec la reine à Graudentz, la paix s’il

voulait promettre de chasser les Russes de la Vistule. C’était toujours

les mêmes exigences qui avaient provoqué la guerre, l’obligation de

rompre avec Alexandre et d’aider Napoléon à lui disputer l’Orient. Sur

le refus que formula Frédéric-Guillaume le 21 novembre à Osterode malgré

ses ministres, l’Empereur réalisa sans délai le plan qu’il méditait

depuis le début de l’année: en démembrant la Prusse, reconstituer la

Pologne et faire de cette grande victime vengée le pivot de ses

entreprises dans le Nord contre la Russie. «Toute la Pologne va se

lever», écrivait-il de Berlin le 12 novembre 1806. Il y envoyait le 13

novembre Davout pour s’entendre avec Dombrowski. Le 24 novembre, il

transportait à Posen son quartier général. Et de toutes parts, à son

approche, les nobles Polonais accouraient et se soulevaient (1er

décembre).

Pour faire accepter à l’Autriche la révolte prochaine de ses sujets

galiciens, Napoléon lui proposa son alliance encore avec une indemnité

en Silésie, une part des dépouilles de la Prusse réduite ainsi à presque

rien. On a la preuve que, dans sa toute-puissance et avec la volonté de

se créer une alliance sûre contre les Russes, Napoléon conçut même un

instant l’idée de détruire les Hohenzollern et leur royaume tout à fait:

«Il lui fallait entre le Rhin et la Vistule une puissance

inséparablement unie d’intérêts avec l’Empire ottoman qui contribuât

dans le Nord à sa défense, pendant que la France irait l’embrasser au

sein même des provinces ottomanes.» Un instant il parut que Napoléon

comptait sur la Saxe, dont l’électeur, de sa main, devint roi pour jouer

ce rôle. L’Empereur hésitait cependant encore à rayer, comme il y

songea, la Prusse de la carte. Jusqu’au dernier moment, il attendit de

Vienne et de la cour de Prusse une résolution favorable à ses desseins.

Il obtint du sultan au moins qu’il se déclarât contre les Russes. Depuis

le mois d’août, Sébastiani avait réussi à exciter les Turcs: par son

initiative, le Divan annulait le traité de Kaïnardji et déclarait aboli

le protectorat des tsars sur les principautés danubiennes. Un instant,

l’entrée d’un corps d’armée russe dans ces provinces fit hésiter Sélim

III. Mais de Berlin, le 11 novembre, Napoléon lui écrivit une lettre qui

vint au bon moment seconder les conseils de Sébastiani, et décider les

Turcs. «Le destin m’a choisi pour sauver l’Empire turc.» Sélim le crut,

et la guerre commença sur le Danube immédiatement.

Plus loin encore, jusque dans le Caucase, la France cherchait des

ennemis à Alexandre Ier. Elle s’alliait au prince des Abazes, Kizil Beg,

toujours sous prétexte de couvrir sur la mer Noire les frontières de

l’Empire ottoman. Bientôt Talleyrand devait envoyer une ambassade au

shah de Perse, et en recevoir une qui allait préparer une alliance plus

importante encore. «L’Empire de Russie est attaqué de tous côtés» (31

décembre 1806). Toute cette diplomatie qui se déploie en quelques jours

avec une activité fiévreuse de la Baltique à la Caspienne, à Varsovie, à

Vienne, sur le Danube, à Constantinople, et jusqu’en Perse, n’est pas,

comme on l’a dit, dans la pensée de l’Empereur, une arme politique

forgée contre la Russie qu’il attaque, et pour ce combat seulement.

C’est depuis la paix de Presbourg, la suite des efforts dépensés par son

génie, au milieu desquels la guerre avec la Prusse ne fut qu’un épisode,

pour obliger l’Europe et la Russie à lui ouvrir l’Orient. Devant leur

résistance, Napoléon fait appel aux puissances orientales elles-mêmes, à

la fin de 1806. Chaque année, chaque victoire nouvelles l’engagent

davantage à la poursuite des desseins secrets dont la portée échappa aux

Français et depuis aux historiens.

Cependant, à cette époque, au début de 1807, l’Empereur éprouva le

besoin de préparer l’opinion publique et la France à l’effort décisif

qu’il comptait leur demander. La guerre avait commencé contre les

Russes, au delà de la Vistule. Un premier engagement, le 26 décembre

1806, entre Lannes et Bennigsen, était demeuré indécis. Le plus grave

surtout fut que d’un coup préparé comme à Ulm et Iéna Napoléon n’avait

pas réussi à envelopper l’armée russe. Il se trouvait en présence de

généraux avisés et prudents, d’une armée habituée à un climat qui

décourageait ses troupes. En vain, pour entraîner ses soldats,

faisait-il valoir que cette rude campagne encore c’était la revanche sur

l’Anglais, l’ennemi national: «Nous avons conquis sur l’Oder Pondichéry,

nos établissements de l’Inde, le cap de Bonne-Espérance: qui donne aux

Russes le droit de renverser de si justes desseins?» Dans les marais de

Pultusk, qu’importaient à la Garde elle-même, dont il entendit les

murmures et blâma les faiblesses, Pondichéry et le cap de

Bonne-Espérance? Et l’écho des plaintes de l’armée venait si bien à

Paris que Napoléon, le 18 janvier, chargeait Fouché de les démentir.

Le 17 février 1807, le Sénat était convoqué pour recevoir communication

d’un message de l’Empereur daté de Varsovie et d’un rapport de

Talleyrand. Pour la première fois, le maître s’expliquait sur ses

projets et parlait aux Français de l’urgence de la question d’Orient:

«Qui pourrait, dit-il, calculer la durée des guerres, le nombre des

campagnes qu’il faudrait faire un jour pour réparer les malheurs qui

résulteraient de la perte de l’Empire de Constantinople?»--«C’est pour

sauver cet empire, pour le rétablir dans son intégrité et son

indépendance, ajoutait Talleyrand, que la France verse aujourd’hui son

sang, combat à trois cents lieues de ses frontières.» Après avoir

entraîné la nation par la haine de l’Angleterre, par la gloire d’avoir

conquis ses frontières naturelles et l’Empire des Habsbourg, Napoléon,

sur la Vistule, propose à son patriotisme un nouvel objet, le maintien

de l’Empire ottoman. Il le lui présente «comme le premier des intérêts»

pour la conservation de son commerce du Midi, l’unique source de sa

prospérité «et même pour la sécurité de ses frontières». Les Russes à

Constantinople, ce seraient bientôt «_ces fanatiques, ces barbares dans

nos provinces_».

Ce qui est plus curieux encore, c’est de voir Napoléon répandre dans la

presse, toute à ses gages, ces idées nouvelles. Sur ses indications, le

ministère des affaires étrangères dut faire passer dans les petits

journaux des articles écrits par Talleyrand: «Il ne faut pas différer

l’insertion d’un seul jour, afin de ne pas laisser prendre à l’opinion

une autre direction.» Serait-ce que l’heure des aveux a sonné et

qu’enfin l’Empereur va fournir aux Français le moyen de suivre et

d’approuver sa politique orientale?

En réalité, s’il souhaite leur concours, il craint leurs critiques. Et

son véritable objet est toujours de les dépister. Il les invite à le

suivre en Orient, il leur parle des intérêts de leur commerce

méditerranéen, de leur frontière menacée, de défense en somme, alors

qu’il leur prépare les charges d’une redoutable conquête. L’intégrité de

l’Empire ottoman n’est pas ce qu’il se propose en réalité. C’est une

bonne formule pour couvrir à Paris et à Constantinople un programme

ambitieux de partage de cet Empire. Voici l’aveu précieux de Talleyrand,

confident du conquérant. «Suivez, écrivait-il à M. d’Hauterive, les

directions que vous a données M. l’archichancelier. Je ne crois pas du

reste que quelque chose puisse relever la puissance ottomane. Elle est à

mon sens perdue. La question est de savoir quelle portion en aura la

France dans le partage qui doit nécessairement être fait de nos jours.»

Ce qu’il disait à Paris, Talleyrand et son maître le répétaient à

Varsovie à M. de Vincent, envoyé par l’Autriche pour surveiller leurs

desseins: «Les affaires de l’Empire ottoman sont le véritable nœud de la

situation actuelle. Il faudrait un traité éventuel dont l’objet serait,

s’il y a moyen de conserver l’Empire des Turcs, d’en garantir

l’intégrité, ou de se concerter sur ce qu’il y aurait à faire de ces

débris, s’il était prouvé qu’il n’est pas plus possible de le conserver

dans son entier que de réparer une glace brisée en un grand nombre de

morceaux.» Et, tandis que le ministre tenait ce langage si contraire à

ce qu’officiellement il annonçait aux Français, l’Empereur offrait à

l’Autriche la Serbie, la Bosnie. Depuis un an, sa pensée tendait

invinciblement au même but, la conquête de l’Orient, avec ou sans

alliés, malgré l’Angleterre, malgré la Russie. Les résistances, les

obstacles ne le gênaient que par leur effet sur l’opinion et sur la

France. En se justifiant, il avait soin de les égarer à sa suite. Il

s’efforçait de présenter encore comme une œuvre nationale ce qui n’était

que passion et calcul personnel.

La bataille d’Eylau l’y obligea plus encore. L’armée prenait ses

quartiers d’hiver lorsqu’on apprit la marche subite de Bennigsen sur

Thorn. Un instant, Napoléon espéra le prendre de flanc au milieu de ce

mouvement. Bien renseigné, le général russe suspendit sa marche et

offrit la bataille. Sous un ciel obscurci par la neige, les deux armées

se heurtèrent presque sans se voir et sans lâcher pied durant douze

heures de carnage (8 février 1807). «L’éloignement, écrivait Napoléon à

Duroc le lendemain, rend mes pertes plus sensibles.» Il ressentait

l’effet de ces rudes combats sur des troupes séparées de la patrie par

une pareille distance, que le sentiment national ne soutenait plus.

C’était comme une préface de la guerre de Russie et de la catastrophe

finale.

Napoléon l’a-t-il deviné? En tout cas, de février à mars 1807, il envoie

note sur note à Fouché, pour qu’il commande aux journaux de dire: «Il

n’y a plus de troupes en Russie.» Il fait expulser de France Mme de

Staël: «Cette femme est un vrai corbeau. Elle croyait la tempête déjà

arrivée» (18 avril). Il s’obstine, mais il s’inquiète. L’Autriche n’a

pas répondu à ses avances. Brusquement, le lendemain même d’Eylau, il se

tourne encore vers la Prusse. Le 13 février, le général Bertrand fut

envoyé à Frédéric-Guillaume, pour lui offrir une fois de plus la grâce

du vainqueur, et même ses bienfaits: la permission de rentrer dans sa

capitale, «et la Pologne» à laquelle il n’attachait plus aucun prix, un

royaume réorganisé et plus fort, s’il abandonnait et même combattait

Alexandre. Effort perdu, Bertrand fut éconduit le 20 février 1807.

Dans le langage, dans les démarches de Napoléon, à cette date, on devine

le trouble, une impatience inquiète. «Il avait, dit un témoin

contemporain, la contenance d’un homme dont l’esprit était inquiété

furieusement.» Au moins la Prusse lui répondait non catégoriquement.

L’Autriche, qui eût pu le servir à défaut des Hohenzollern, par peur

autant que par calcul, se réservait toujours et ne répondait pas. «Que

veut-elle, je ne le sais. Veut-elle l’intégrité de l’Empire ottoman? J’y

consens, ou bien un équivalent. Que veut-elle?» A Pozzo di Borgo venu à

Vienne de la part d’Alexandre pour l’enchaîner, comme à Andréossy qui le

pressait de se déclarer, le ministre autrichien Stadion refusait tout

engagement et toute promesse. Décidément les puissances allemandes

s’opposaient à Napoléon, par leur alliance avec les Russes, ou

simplement par leur neutralité. Il n’avait plus à compter sur leur

complicité pour s’ouvrir les chemins de l’Orient.

Dès lors son dessein fut bien arrêté de les châtier. Puisqu’elles ne

voulaient pas l’aider à refouler les Russes, «ces nouveaux Européens»

dans leur Asie, il s’entendrait avec le tsar pour disposer avec lui de

l’Europe à leurs dépens. «Je suis d’opinion qu’une alliance avec la

Russie serait très avantageuse», écrivait Napoléon le 14 mars 1807. Mais

en la souhaitant il s’en défiait, au souvenir du traité négocié l’année

précédente par d’Oubril, et déchiré aussitôt que conclu: «Y a-t-il

quelque fond à faire sur cette cour?» Le 26 avril, Alexandre Ier vint à

Memel resserrer son alliance avec la Prusse par la convention de

Bartenstein. Il semblait plus que jamais décidé à la guerre. Napoléon

cependant imagina qu’il se lasserait de faire seul les frais de la

coalition. S’il avait pu entendre le langage que tendit à Vienne

l’envoyé russe Pozzo di Borgo, son hypothèse serait devenue une

certitude. «Si l’Autriche s’obstinait à ne pas réunir ses armes à celles

de Sa Majesté, et si Bonaparte offrait pour la paix des avantages

proportionnés à ceux que Sa Majesté pouvait espérer d’obtenir par la

guerre isolée du moment, la continuation de cette même guerre aurait

cessé d’avoir un objet utile.» Cette déclaration était du 30 mars. Le

1er avril Napoléon s’occupait activement à relever le moral et le

matériel de son armée. Le 4 avril, il appelait à l’armée les conscrits

de 1808. Il annonçait aux Français un nouvel effort «pour avoir la

paix». Il l’attendait de la nouvelle campagne qu’il préparait avec une

furieuse activité.

Au loin ses alliés lui restaient fidèles. L’ambassadeur anglais

Arbuthnot, pour effrayer Sélim III, avait appelé devant Constantinople

la flotte de l’amiral Duckworth (21 février 1807). Le général Sébastiani

eut le mérite de rassurer le Sultan. Il lui apprit, sur-le-champ, à

mettre sa capitale en état de défense, faisant instruire ses officiers,

hérissant les côtes de batteries improvisées. Les Anglais sortirent en

toute hâte des Dardanelles (3 mars). Cette résistance énergique était

d’un bon augure pour la diversion que l’Empereur attendait des Turcs en

Roumanie. Il félicita Sélim, lui offrit des armes, des munitions et des

soldats, et l’engagea à entraîner le shah de Perse à la guerre. Il

écrivait en même temps à ce souverain (3 avril), et bientôt, en mai,

allait lui envoyer le général Gardane.--A l’autre extrémité de l’Europe,

la diplomatie française avait préparé et obtenu une autre victoire: la

Suède, entrée l’une des premières en 1805 dans la coalition, consentait

à un armistice. Enfin, au centre même de ses opérations, Napoléon

s’assurait de la Pologne. Il exaltait son patriotisme, flattait sa

noblesse, lui donnait par des fêtes l’illusion d’être de nouveau une

nation et une cour, affectait le mépris des Russes et l’éloge de

Sobieski: il trouvait en échange sur la Vistule des ressources, des

magasins et des soldats, à la veille d’une campagne décisive.

Cette campagne s’ouvrit par la prise de Dantzig qui fit de Lefebvre un

duc (24 mai 1807) et de la Prusse isola définitivement les Alliés. On

prête à Bennigsen l’intention d’avoir voulu alors, évitant toute

bataille, entraîner par un système de temporisation, qui réussit en

1812, les Français au fond de la Russie. «Il faudrait lasser Bonaparte.»

Il ne le fit pas, soit qu’il fût pressé par Frédéric-Guillaume de

débloquer Kœnigsberg, sa capitale, très menacée, soit qu’Alexandre Ier

eût formé le projet de rallier autour de lui par une victoire les

puissances hésitantes. Il s’imagina surprendre Ney le 5 juin, à

Guttstadt, n’y réussit pas, et se vit poursuivi à son tour jusqu’aux

portes de Kœnigsberg, du 10 au 14 juin, par l’armée française tout

entière. La bataille de Friedland, qui dura une longue journée, et deux

fois reprit aux dépens des Russes (14 juin 1807), décida par la perte de

trente mille ennemis, blessés ou pris, de la campagne en faveur de

Napoléon. Kœnigsberg, Tilsitt, toute la Prusse jusqu’au Niémen, la

frontière russe lui appartenaient. Alexandre Ier était vaincu, sans

allié désormais; son empire se trouvait ouvert au conquérant, exposé au

sud en même temps aux attaques des Turcs et des Persans. Ainsi se

terminait, par l’effondrement total de la monarchie prussienne, la

guerre que depuis le mois de juillet 1806 le tsar avait contraint

Napoléon de soutenir, et qu’il avait engagée avec l’espoir de lui

opposer l’Allemagne. La Prusse étant, par ses défaites, réduite à

l’impuissance, et l’Autriche immobilisée par la crainte du même sort, la

partie sanglante qu’Alexandre avait jouée était perdue. Il ne lui

restait plus qu’à désarmer le vainqueur.

Il s’y résolut avec la même décision qu’il avait apportée depuis un an à

la défense de la coalition. Successivement, mais en très peu de jours,

il autorisa Bennigsen à conclure un armistice le 22 juin 1807 avec

l’armée victorieuse, revint en arrière au-devant de Napoléon, traînant à

sa suite la cour de Prusse éperdue. Son ministre Lobanoff, son frère le

grand-duc Constantin l’avaient précédé au quartier général de Tilsitt.

Assaillis de prévenances par l’Empereur et ses lieutenants, ils

préviennent le tsar que le vainqueur est animé des meilleurs sentiments

pour la Russie, sinon pour ses alliés. L’occasion s’offre de réparer par

une diplomatie avisée et opportune les dommages de la guerre. Alexandre

la saisit, et dès le 24 juin, ce n’est pas seulement la paix qu’il

demande à Napoléon, c’est une alliance qu’il lui propose, et dont il

sait le prix inestimable encore, même après sa défaite. «Je suis

convaincu que l’alliance de la France et de la Russie peut seule

garantir le repos de l’univers», écrivait le tsar à son ministre. Et il

ajoutait: «un système entièrement nouveau doit remplacer celui qui a

existé jusqu’ici.» Le plan en était arrêté dans son esprit, analogue aux

transactions que Catherine II avait négociées avec le grand Frédéric.

Lorsque les Prussiens avaient refusé en 1769 à la Russie la Pologne,

elle l’avait avec eux partagée. De même Alexandre, impuissant à arrêter

Napoléon, consentait à lui faire une part pour se réserver la sienne.

Séduisant, passionné en apparence, au fond calculateur et fourbe, il

comptait sur l’influence, sur le charme de ses flatteries et de ses

manières pour amener l’Empereur à ses calculs: «Nous nous entendrons

facilement, pourvu que nous traitions sans intermédiaires.» L’entrevue

de Tilsitt fut la première de ces rencontres entre souverains, à l’écart

des ministres, qu’Alexandre toute sa vie rechercha, persuadé d’y réussir

par la seule force de ses talents et de sa grâce.

Le premier rendez-vous eut lieu sur un radeau du Niémen, où les soldats

français avaient élevé une maisonnette très joliment meublée pour les

deux Empereurs en présence des deux armées qui saluaient leurs chefs et

la paix enfin retrouvée. Dès le premier mot, Alexandre offrit à Napoléon

son concours contre l’Angleterre, la seule puissance capable encore de

barrer la route à ses ambitions. «Je serai votre second, dans tout ce

que vous ferez contre eux.» Et en échange, il obtint des adoucissements

au sort que l’Empereur des Français réservait à la Prusse; il lui

procura un armistice immédiat. La conversation, après cette entrée en

matière, se poursuivit dans la ville de Tilsitt neutralisée en vue des

négociations du 26 juin au 8 juillet. Les interlocuteurs paraissaient

ravis l’un de l’autre, affectant l’amitié la plus étroite, et s’en

donnant toutes les marques, devant leurs armées, leurs ministres, «tous

les honneurs et attentions imaginables». Et pourtant, comme deux

duellistes, ils se tâtaient, évitant dans leurs parades et leurs feintes

le coup décisif qui engage, dissimulant leurs désirs les plus chers et

l’objet principal de leur ambition.

Ce fut Napoléon qui vint au fait le premier, quoique par un détour

encore savamment calculé. L’allié qu’il s’était donné contre les Russes,

le restaurateur de l’Empire turc Sélim III venait d’être renversé et tué

par une révolte de janissaires, le 27 mai. Talleyrand en avait averti

l’Empereur dès le 22 juin. Le nouveau sultan Mustapha n’était pas plus

que Sélim l’ami des Russes et pouvait l’aider encore. Avant l’entrevue

de Tilsitt, Napoléon avait mandé à Sébastiani de se concilier le nouveau

gouvernement ottoman, de le tenir prêt à la guerre. «Si d’ici à un mois

je m’aperçois qu’on ne veut pas négocier de bonne foi, je passerai le

Niémen et ma jonction sera bientôt faite avec le grand vizir.»

Tout d’un coup, au milieu d’une de ces revues où se plaisait le tsar,

l’Empereur feignit d’apprendre par un courrier de Constantinople la

chute de Sélim, et d’un air inspiré s’écria: «C’est un décret de la

Providence qui me dit que l’empire turc ne peut plus exister.» La parole

décisive était prononcée: Napoléon démasquait son plan, le rêve de toute

sa vie. A grands traits colorés, passionnés, il invitait l’héritier de

Pierre le Grand, de Catherine II à remplir sa destinée, à réaliser le

grand projet, le projet grec, l’affranchissement des Grecs et des

chrétiens, le refoulement des Turcs, _ces barbares_, en Asie.

L’éloquence qu’il déploya ce jour-là, bien qu’elle fût l’expression

sincère de ses aspirations les plus fortes, ne l’entraîna pas au delà

des limites qu’il s’était fixées. En appelant les Russes à le suivre

vers l’Orient, il n’entendait pas le leur livrer. Pas une fois il ne

parla de Constantinople. Il n’offrit à Alexandre que les principautés

roumaines, ou à la rigueur la Bulgarie. Il ne réclama pour lui que la

liberté de développer ce qu’il avait fondé à Presbourg, la conquête de

l’Albanie, de l’Épire, de la Grèce peut-être ajoutée à ses possessions

de l’Adriatique, en somme un premier partage de l’Empire ottoman, assez

limité pour que les Russes y eussent leur profit, sans prétendre au lot

décisif que lui se réservait.

C’était la seconde fois que dans sa politique orientale Napoléon se

mesurait avec la diplomatie d’Alexandre. En 1806, l’essai ne lui avait

pas réussi. En 1807, il crut trouver plus de franchise et d’abandon, et

se prodigua pour entretenir ces dispositions chez «le beau, bon et jeune

Empereur» qui ne se livrait cependant qu’avec arrière-pensée. Alexandre

parut séduit, conquis aux projets que l’Empereur lui développait. Il

flatta sa haine contre les Anglais, admira la grande armée, et de son

côté ne négligea rien pour encourager ses confidences. Mais pas un

instant, il ne lui abandonna l’Orient: plus réservé encore que Napoléon,

il se préparait à exploiter son amitié aux dépens des Turcs, pour se

faire céder ce qu’il leur avait pris, les provinces moldo-valaques, sans

accorder à son allié d’autres avantages dans les Balkans que des

espérances, rien de plus.

Les entretiens de Tilsitt, ces épanchements intimes de souverains

tout-puissants qui semblaient prêts à se partager le monde, n’aboutirent

pas même à un partage de l’Orient. Napoléon proposa lui-même de renvoyer

la conversation décisive à une entrevue ultérieure. Alexandre, satisfait

d’avoir délivré sans aucun sacrifice la Russie de son ennemi le plus

dangereux, se flattait avec le temps et par la politique d’exploiter

l’amitié de l’Empereur. Une dernière fois, comme en 1806, Talleyrand

essayait d’arracher son maître aux séductions du tsar, aux entraînements

de sa politique orientale; il lui suggérait l’opportunité d’une paix

avec l’Angleterre dont le nouveau ministère Portland souhaitait la fin

de la guerre. Un mois après Tilsitt, il quittait le ministère des

affaires étrangères (1807, août), las de conseiller et de n’être pas

écouté.

Les traités du 7 et du 9 juillet 1807, en effet, n’étaient qu’en

apparence cette paix réclamée une fois de plus par Talleyrand à la

nouvelle de Friedland, destinée à prévenir d’autres combats, d’autres

dangers, d’autres occasions ruineuses de vaincre. Ils confirmaient d’une

manière irrévocable Napoléon et les Français dans leurs conquêtes. Roi

d’Italie, protecteur de la confédération du Rhin, l’Empereur disposait

de l’Europe. Le tsar reconnaissait ses frères comme rois de Hollande et

de Naples (art. 14, 17); et il laissait même espérer à Joseph la Sicile.

Mais surtout il laissait la France mettre la main définitivement sur

l’Allemagne. Il achevait à son profit la grande transformation de

l’Europe centrale, préparée par la victoire d’Austerlitz, consacrée par

les dernières campagnes de Prusse et de Russie. C’est le caractère

essentiel, frappant des traités de Tilsitt, qui justifie la création de

l’Empire français, Empire européen et allemand comme celui des Habsbourg

qui s’écroule. L’Autriche est définitivement rejetée vers l’est: son

chef a renoncé depuis un an à l’Empire d’Allemagne détruit. La Prusse

est démembrée et refoulée vers la Baltique. Elle perd toutes ses

provinces de la rive gauche de l’Elbe, ses provinces polonaises et

Dantzig. De tout ce que les Hohenzollern ont lentement acquis depuis le

dix-septième siècle, elle ne conserve que la Silésie. Un instant,

Napoléon avait eu la pensée de la lui prendre aussi, pour achever sa

ruine et son humiliation. Alexandre épargna à Frédéric-Guillaume ce

dernier coup. La belle reine de Prusse, moins heureuse, s’humilia

vainement devant le vainqueur pour sauver Magdebourg. Napoléon fut

inflexible: il ne consentit même à rendre la Silésie qu’à la condition

qu’elle resterait ouverte aux troupes de son allié le roi de Saxe et aux

siennes. C’était ne la rendre qu’à demi, avec des arrière-pensées.

Tout autour de la Prusse démantelée et réduite à l’impuissance par de

lourdes contributions de guerre, le traité de Tilsitt constituait un

boulevard d’États, membres de la confédération germanique, étroitement

unis à la France, à demi gouvernés par elles. Réalisant un rêve

séculaire, que la politique prussienne avait interrompu, la maison de

Saxe rentrait à Varsovie, dans de meilleures conditions qu’autrefois.

Elle reprenait les provinces polonaises de la Prusse. Grand-duc en

Pologne, l’électeur devenait roi de Saxe, et, sous la protection de

Napoléon, réunissait, par une route militaire assurée à travers la

Silésie, Varsovie et Dresde. Toute l’œuvre de Frédéric II, son grand

effort de la guerre de Sept ans, sa diplomatie qui avait décidé le

partage de 1772 étaient réduits à rien. Par ce succès inespéré de la

Saxe, on comprend l’étendue du malheur qui frappait la Prusse, et

cette réponse de la reine de Prusse à Murat: «Que lit Votre

Majesté?--L’histoire du passé. C’est déjà trop pour moi que de vivre

dans le présent.»

Murat, justement, recevait à l’ouest quelques-unes des provinces

enlevées aux Hohenzollern, Munster et le comté de la Marck, pour les

surveiller comme le roi de Saxe. Il avait compté que ce rôle lui

rapporterait davantage. Lorsque Napoléon l’avait créé grand-duc de Berg,

Murat, installé dans les domaines rhénans de la Prusse, avait pu espérer

la constitution à son profit d’un grand État français de l’Allemagne du

Nord. Souvent, depuis 1805, l’Empereur avait agité et proclamé ce

dessein, dernier effort de sa volonté toute-puissante. Tilsitt le

réalisa et le confirma. Les articles 18 et 19 du traité, dans ce pays de

Westphalie qui n’avait jamais eu que des souverainetés morcelées,

constituèrent avec le duché de Brunswick, de Hesse-Cassel, avec la

vieille marche prussienne et Magdebourg un royaume dont la capitale fut

Cassel: mais ce royaume ne fut pas pour Murat. Il demeura à Dusseldorf

avec quelques pays prussiens de plus. Marié le 23 août 1807 à une

princesse allemande, Catherine de Wurtemberg, le frère de Napoléon,

Jérôme, recueillit à sa place le principal bénéfice de la guerre de

1807. On lui laissait encore espérer le Hanovre que Napoléon tenait sous

séquestre, jusqu’à nouvel ordre. La France restaurait aux dépens des

Hohenzollern la puissance des électeurs de Hanovre, diminuée en

Allemagne depuis que cette maison était allée chercher fortune à

Londres.

On a souvent répété que l’œuvre napoléonienne au delà du Rhin avait été

une œuvre factice, une façade incomplète et fragile. On a trop jugé de

sa valeur par sa durée. En réalité, appuyé sur le passé, soutenu par la

raison d’État, conforme à la politique et aux ambitions des princes

souverains, le traité de Tilsitt achevait l’œuvre déjà lointaine des

traités de Westphalie, consacrait l’organisation plus récente de la

Confédération du Rhin. Les Habsbourg étaient définitivement chassés de

l’Allemagne. Les Hohenzollern, à leur tour, perdaient l’espoir de les y

remplacer. De grands États comme la Bavière, la Saxe, le Wurtemberg, la

Westphalie ou le Hanovre se partageaient l’Empire et ses dépouilles,

clients de la France, ayant abandonné après l’Alsace la rive gauche du

Rhin, dociles à ses ordres qui depuis plus de deux siècles servaient

leur grandeur et leurs intérêts. Ces résultats de la conquête

napoléonienne en Allemagne sont si peu factices, qu’ils demeureront

après qu’elle aura passé. Ils restent les éléments avec lesquels s’est

constituée l’Allemagne contemporaine, par une évolution constante,

accélérée seulement au temps de Napoléon.

Si rapide qu’ait été l’influence du conquérant, les peuples même l’ont

ressentie. Les habitants des pays incorporés de la région rhénane,

surtout dans la campagne, se réjouissaient de la suppression de la dîme

et des corvées, de la sécurité rendue au commerce, de l’entretien des

routes et de la protection légale que leur accordait le Code civil

(1804). L’œuvre des préfets dans les villes, de Jean Bon Saint-André à

Mayence, par exemple, régulière, bienfaisante, peu à peu effaçait les

souvenirs de la conquête, ranimait l’industrie, hâtait la fusion entre

les Français et les peuples du Rhin: les Allemands ne furent pas les

derniers à célébrer, quand naquit le roi de Rome, les bienfaits et la

durée de la dynastie nouvelle. Dans le grand-duché de Berg, des

administrateurs comme le comte Beugnot trouvaient le moyen de combattre

par leur sagesse et leur activité l’attachement invétéré des populations

au régime prussien. Jérôme se présentait à ses nouveaux sujets comme le

roi providentiel, élu pour le bonheur des peuples délivrés par lui du

régime féodal. Avec son cortège de conseillers français comme Reinhard

et de ministres allemands, l’historien Jean de Muller, les juristes

Leist, Dohm et Martens, le roi de Westphalie se mettait à l’œuvre, de

très bonne volonté. Il abolissait le servage, les droits féodaux, les

corporations, introduisait le Code Napoléon, l’assistance publique

(1808). «Le royaume de Westphalie, dit Gœthe, fut le premier essai de

reconstruction de l’Allemagne échappée à l’Empire germanique.» Reinhard,

son correspondant, se flattait que ce serait bientôt une Allemagne

française, attachée au conquérant par ses bienfaits.

Au delà des domaines français ces bienfaits se faisaient sentir

indirectement encore: les chefs des dynasties allemandes, demeurées

indépendantes, rivalisaient d’ardeur avec les administrateurs français

et prenaient leurs conseils. Quelques-uns imitaient puérilement,

légèrement comme ce prince d’Anhalt qui, dans son petit État, créa à la

hâte préfectures, cour de cassation, conseil d’État. Mais la plupart

procédaient avec méthode et par un intérêt bien entendu, pour s’attacher

leurs sujets, comme avaient fait leurs ancêtres après la paix de

Westphalie: Charles-Frédéric de Bade, par exemple, souverain libéral et

pieux et qui entendait rester un libre prince allemand. Aidé par son

ministre Mongelas, Maximilien-Joseph à Munich établissait la liberté des

cultes, la laïcité des écoles, supprimait les dîmes, diminuait les

corvées. Et en Bavière comme dans tout le Sud, le sort du paysan

s’améliorait, tandis que l’administration devenait plus active, moins

tracassière et plus utile.

Si du Rhin jusqu’à la Vistule le traité de Tilsitt étendait la

domination française comme un coin entre les domaines des Habsbourg et

des Hohenzollern, c’était du moins une œuvre préparée par l’histoire,

reconnue par l’Europe, servie par la plupart des souverains allemands,

agréable encore et bienfaisante aux peuples. Ce débordement de la

conquête française, à la condition d’être fixé, comme les traités de

Tilsitt en donnaient l’espoir et le moyen, créait un vaste courant

d’idées et de réformes dont la fécondité se serait affirmée dans la

paix.

La France le sentait. Lorsque Napoléon revint à Paris, le peuple qui

l’acclama saluait moins en lui le vainqueur de Friedland que l’auteur de

la paix. Il était à la fois fier d’avoir réalisé le rêve de la

Révolution, et las de n’en jamais jouir en repos. Les ministres de

l’Empereur, attentifs à ces symptômes, s’appliquaient à vanter la

sollicitude du maître qui, du fond de la Lithuanie, veillait sur la

chaumière du paysan et l’atelier du fabricant. Ils annoncèrent son

retour comme l’ère décisive de prospérité qui ferait excuser de si

longues guerres. Et Napoléon parut justifier les promesses de ses

ministres: par de grands travaux d’utilité ou d’art, il procurait du

travail aux indigents. Il prenait des mesures pour délivrer les paysans

de l’usure, obligeait, en faveur des négociants, la Banque à baisser le

taux de son escompte, publiait un Code de commerce, suscitait par le

blocus continental l’industrie nationale.

Lorsque les Français virent la rente monter à 93, en 1807, leurs

inquiétudes se calmèrent. Et sans murmurer ils abdiquèrent les dernières

garanties qu’ils eussent gardées: le 19 août, le Tribunat, «conservant

encore quelque chose de cet esprit inquiet et démocratique qui avait

longtemps agité la France», fut supprimé. Par le même décret, le Corps

Législatif appelé à le remplacer fut limité dans son recrutement à des

membres au-dessus de quarante ans: l’Empereur se défiait des générations

nouvelles, qu’il n’aurait pas eu le temps de s’attacher. Et, dans sa

prévoyance, il s’apprêtait à les gagner: ce fut pour elles qu’il

multiplia, à partir d’août 1807, les titres nobiliaires: «marques de

considération à laisser aux enfants», comtés, baronnies héréditaires

constitués par des majorats. Bientôt, à la fin de 1807, il allait, pour

s’emparer des jeunes esprits et les plier à la discipline de son

service, créer définitivement l’Université (18 mars 1808), cette

institution caractéristique du régime impérial, à la fois laïque et par

certains côtés religieuse, dont le rôle devait être surtout d’apprendre

aux Français qu’obéir au Prince, c’était servir Dieu et la nation.

Ainsi, à ce point de grandeur où la fortune l’avait élevé, et la France

avec lui, Napoléon ne songeait toujours qu’à prolonger l’erreur qui la

faisait docile à son ambition mal satisfaite. Il l’éblouissait de sa

propre gloire, la flattait de la paix retrouvée, de son influence

incontestée, de la richesse prochaine qu’il lui préparait, apaisait ses

inquiétudes, brisait sans bruit sa volonté, et la disposait, sans

qu’elle s’en aperçût, à de nouveaux sacrifices.

Les traités de Tilsitt, analogues à toutes les œuvres diplomatiques

forgées par l’ambition de l’Empereur, n’étaient qu’une trêve destinée à

réunir autour de la France toutes les ressources de l’Europe contre

l’Angleterre plus que jamais décidée à lui disputer l’Orient. Pour juger

ce programme immense, c’est dans les stipulations secrètes, et

l’alliance plus secrète encore qui les explique, ajoutées au traité

public qu’il faut l’examiner. Au premier rang des articles secrets et

séparés, signés le 7 juillet, figurait la promesse de l’Empereur de

Russie de remettre à Napoléon le pays de Cattaro et les îles Ioniennes,

au roi de Naples la Sicile. Aussitôt l’Empereur mettait en mouvement son

armée de Naples, ordonnait à Joseph d’envoyer des troupes à Corfou, de

prendre et de fortifier Scylla et Reggio, de tout préparer pour une

descente en Sicile. Il chargeait Marmont de châtier les Ragusains qui

faisaient mine de lui résister (août 1807, février 1808). Maître

désormais de toute l’Adriatique, il s’appuyait sur l’Italie du sud, et

la Dalmatie pour intriguer en Bosnie: installé à Corfou, aidé par la

flotte russe de l’amiral Siniavine, l’amiral Ganteaume commandait cette

mer française et n’était pas loin de la mer Égée.

Les Anglais seuls, dont les croisières se ravitaillaient à Malte, à

Palerme et à Messine, faisaient obstacle à ces projets. L’alliance

franco-russe obligeait Alexandre (art. 4) à leur déclarer la guerre le

1er décembre, s’ils n’avaient pas à cette date accepté de ses mains une

paix onéreuse, fondée sur la restitution de leurs conquêtes depuis 1805.

Mais le concours de la Russie dans la Méditerranée ne pouvait être

efficace que si elle disposait de Constantinople. Et Napoléon ne voulait

à aucun prix lui livrer cette place. Il préférait employer les Russes à

une diversion puissante dans la Baltique, à laquelle seraient conviées

la Suède et le Danemark: dirigée contre la Suède d’abord, avec l’aide du

Danemark et des villes hanséatiques, si la Suède résistait, cette

diversion occuperait les Anglais au nord. Pour s’assurer de la

Méditerranée, l’Empereur avait d’autres projets: longtemps il s’était

confié à l’alliance espagnole, et pour prix des sacrifices qu’il

exigeait il avait abandonné à une princesse espagnole l’Étrurie avec le

grand port de Livourne. Mais l’alliance de Charles IV avait failli lui

manquer à la veille d’Iéna, à une heure décisive qu’il n’avait pas

oubliée. Sous pavillon américain, les marchandises et l’influence

anglaises pénétraient en Toscane et dans toute l’Italie. Avant de

quitter Tilsitt, Napoléon avait résolu de remplacer, en Italie et en

Espagne, les Bourbons devenus désormais suspects par un pouvoir plus

capable et plus maître de lui garder la Méditerranée, ses ports et ses

relations commerciales. Avant l’entreprise décisive, il lui fallait

toutes les ressources dans la main. Et ce nouveau coup de force lui

paraissait facile à condition d’être conduit avec rapidité et secret.

Aucun des actes de Tilsitt n’en fait mention, et pourtant il y fut

décidé: on sait que Joseph aussitôt envoya un confident à Alexandre Ier

pour se recommander à lui dans la nouvelle dignité que la politique de

son frère lui destinait à Madrid.

La seule indication sur l’entreprise très secrète que Napoléon venait de

régler fut l’engagement réciproque des deux empereurs de déclarer la

guerre au Portugal, s’il ne la déclarait pas aux Anglais (art. 5). Le

Portugal serait offert comme dédommagement au roi d’Espagne, en échange

de l’Étrurie que le général Miollis occupait dès le 30 août 1807. La

perte de la monarchie des Bragance pourtant ne devait être que le

prélude de la ruine des Bourbons d’Espagne, heureux d’abord d’en

accepter les dépouilles. Le traité de Fontainebleau du 27 octobre 1807

parut tout entier à leur avantage. Le régent de Portugal, à l’ultimatum

de Napoléon, avait répondu par l’offre de fournir sa flotte, si on

l’exigeait, mais par le refus aussi de confisquer les biens des Anglais

établis dans le royaume. Cette réponse pourtant conciliante avait

déterminé le départ de l’ambassadeur français Rayneval: puis l’ordre fut

donné à Junot le 18 octobre de franchir avec vingt-cinq mille hommes la

Bidassoa et de gagner par Salamanque la frontière portugaise. La

conquête, décidée depuis deux mois, avait pour objet un partage auquel

Charles IV et son ministre Godoy avaient volontiers souscrit: la région

d’Oporto appartiendrait au roi d’Étrurie; les Algarves et l’Alemtejo

formeraient une principauté pour le prince de la Paix; le reste avec la

capitale demeureraient à la France jusqu’au jour où l’Angleterre vaincue

rendrait à l’Espagne ses possessions coloniales, Gibraltar, et en outre

une partie de l’Empire portugais. Ce jour-là, Charles IV deviendrait

empereur à son tour, comme les deux alliés de Tilsitt qui, en se

partageant l’ancien monde, lui laisseraient l’Empire nouveau des

Amériques.

Il ne se doutait pas, lorsqu’il formait ce rêve, qu’abandonnant

l’Italie, il allait être bientôt forcé de renoncer à l’Espagne même:

enchaîné aux pièges de son puissant allié, il ne devait même pas garder

la ressource de chercher, ainsi que le régent du Portugal fuyant au

Brésil les Français (27 novembre 1807), un refuge au delà des mers. Les

calculs de Napoléon étaient formés: le traité de Fontainebleau

l’autorisait à constituer à Bayonne une armée auxiliaire de quarante

mille hommes destinée à conquérir cette fois l’Espagne. Le même traité

obligeait Charles IV à dégarnir simultanément sa frontière du nord, pour

réunir ses forces à celles de la France sur la frontière portugaise.

Enfin Junot, en traversant les provinces espagnoles, avait l’ordre de

relever avec soin les places fortes espagnoles sur sa route et de s’en

assurer à l’occasion.

Tout ainsi était préparé pour perdre Charles IV, en le trompant. Ses

illusions étaient la condition même du succès de l’entreprise. Pour que

personne ne pût les dissiper, avant l’heure prochaine où le coup de main

l’éclairerait trop tard, le traité de Fontainebleau ne fut pas plus

révélé aux ministres de l’Empereur, Champagny ou Talleyrand, que ce qui

avait été déjà concerté à Tilsitt. Le secret fut révélé seulement à

Joseph: Murat, chargé de cette affaire qui devait lui procurer le trône

de Naples, en échange de son duché de Berg désormais sans avenir, ne le

connut même pas. Les ministres espagnols à plus forte raison

l’ignorèrent. Peut-être, s’ils l’avaient connu, auraient-ils empêché la

discorde qui, au mois d’octobre, se mit à Madrid dans la famille royale

et fit éclater le complot si savamment ourdi par Napoléon. Quant aux

ministres français et à Talleyrand surtout, ils n’auraient eu qu’à

s’incliner devant la volonté du maître. En vain lui auraient-ils

représenté le poids de cette double affaire, de cette intrigue pour

ainsi dire à double détente: l’homme qui avait détruit en quelques mois

la monarchie de Frédéric II, simplement pour s’ouvrir la route de

l’Orient, et qui, pour la même raison, avait fermé toute l’Europe aux

Anglais, eût souri qu’on lui parlât de difficultés pour une si petite

entreprise. L’affaire d’Espagne n’était évidemment à ses yeux qu’une

exécution militaire de même ordre que l’expulsion des Bourbons de

Naples, ou que l’occupation des domaines du pape effectuée à la même

époque sans résistance du mois de décembre 1807 à février 1808. Tout

cela devait lui sembler des opérations très aisées et très secondaires,

simples précautions, détails insignifiants d’un programme autrement

vaste dont il venait à Tilsitt de jeter les bases avec l’espoir de

réaliser sur ces fondements le rêve de toute sa vie.

Ce qui apparaît dans le traité public, ce qui explique les articles

secrets et l’alliance de Tilsitt, c’est le désir de régler la situation

de l’Orient avec la Russie, et malgré l’Angleterre. Les diplomates

européens n’ont pas connu les négociations des deux empereurs, mais ils

en ont deviné la portée. Pour écarter l’orage qui menaçait la Prusse,

Hardenberg imaginait d’offrir à la France la péninsule hellénique, à la

Russie Constantinople et le Danube, à l’Autriche la Bosnie et la Serbie,

enfin toute la Pologne à l’électeur de Saxe, qui eût abandonné aux

Hohenzollern à ce prix son électorat de Dresde. Après les défaites de

1807, c’était de la part du ministre prussien beaucoup d’illusion de

croire à une extension possible de la monarchie. C’était d’ailleurs un

assez bon calcul que de vouloir partager l’Empire ottoman pour

satisfaire à la fois Napoléon et Alexandre. Au même moment, le ministre

autrichien Stadion supputait les chances que pouvait avoir son maître

dans un bouleversement de l’Orient: Bosnie, Serbie, Bulgarie, Salonique.

En janvier et en février 1808, les grandes puissances allemandes

rappelaient leurs ambassadeurs de Londres. Elles s’attendaient au

partage de la Turquie et s’y préparaient.

Pour la première fois, à Tilsitt, Napoléon inscrit cette entreprise dans

un acte formel de sa diplomatie. L’article 23 du traité public

l’autorise à offrir sa médiation aux Russes qui vont évacuer les

Principautés et aux Turcs. C’est la paix en apparence en Orient comme

pour le reste de l’Europe. Mais l’article 8 stipule que, si la Porte

n’accepte pas cette médiation, la France fera cause commune avec les

Russes contre elle. Et l’objet de ce concert, c’est la ruine décidée de

l’Empire turc «qu’on ne laissera subsister qu’à Constantinople et en

Roumélie», le partage par conséquent. Les conditions n’en sont pas

formulées: entre les deux alliés, c’est à qui prendra la plus grosse

part et restreindra le plus celle de son associé. Il n’y a qu’un point

sur lequel ils s’entendent, c’est de se refuser mutuellement le meilleur

lot, les détroits. Ils l’exceptent de leur partage éventuel.

Le programme ébauché à Tilsitt, avec ses apparences pacifiques, les

nombreuses médiations qu’il impliquait et ses promesses de procurer à

l’humanité les bienfaits de la paix, était en réalité le plus formidable

système de guerre que Napoléon eût encore imaginé. A la vérité, il ne

l’a pas de toutes pièces créé: sa diplomatie s’est formée et développée

peu à peu par la poussée des entreprises révolutionnaires qui ne sont

elles-mêmes que la poursuite des traditions anciennes de domination

française servies par l’enthousiasme républicain, l’élan de la conquête

et les conditions de la politique européenne. Ce que l’Empereur achève à

Tilsitt et fait accepter à presque toutes les puissances, c’est le

remaniement du vieux monde selon les idées de Merlin de Thionville et de

Sieyès, la France dictant, suivant leurs expressions mêmes, des lois à

l’Europe, assurée du continent contre l’Angleterre. La seule différence,

c’est que l’œuvre était accomplie, non pas avec le concours des

Hohenzollern et des Habsbourg, alliés de la République contre les tsars,

mais par leur ruine, et du consentement de la Russie que l’on croyait

dix ans plus tôt irréconciliable. Combien en 1795, au moment de la paix

de Bâle, au lendemain de crises intérieures et extérieures qui avaient

mis la France et la Révolution en si grand péril, le programme du

Directoire et de ses conseillers n’était-il pas plus chimérique et plus

dangereux! Et pourtant l’Empire et la paix de Tilsitt le réalisaient au

delà de toute espérance.

Ce succès éclatant de la politique révolutionnaire explique, sans le

justifier, le désir de l’homme qui par ses victoires l’avait consacré en

1807, et l’espoir qu’il conçut de réaliser alors de plus vastes

desseins. La France avait toute la gloire et la puissance qu’elle lui

avait demandées. Lui n’était encore ni satisfait, ni servi à son gré.

Depuis le jour où, conseillé par Talleyrand et conduit par son ambition,

il avait touché en Égypte à l’Orient, il avait senti l’importance que la

Méditerranée, depuis Constantinople jusqu’à Alexandrie, avait prise dans

les préoccupations de l’Angleterre, le rôle aussi que, dans cette fin de

siècle et pour l’avenir, la question d’Orient tenait dans la politique

européenne. Les ambitions qu’elle éveillait parmi les puissances avaient

plus d’une fois, depuis 1792, sauvé, servi la France. Et c’était en

exploitant la cupidité d’Alexandre Ier que Napoléon avait pu mettre

définitivement la main sur l’Allemagne et l’Europe à Tilsitt. Pourquoi

dans cette question orientale dont le génie de l’Empereur embrassait

l’étendue depuis les rivages de la Baltique jusqu’à la Pologne,

désormais sa cliente, jusqu’aux côtes de la Méditerranée orientale où il

avait paru et rêvait de retourner vainqueur, ne parviendrait-il pas à

renouveler les exploits des conquérants anciens? Ce serait son œuvre

personnelle, sa part de gloire et de grandeur s’ajoutant aux profits que

la conquête de l’Europe avait procurés à la France, un succès nouveau,

incomparable, décidé et garanti par l’étendue de sa domination qu’en un

tour de main il espérait compléter en Italie et en Espagne.

Seule l’Angleterre lui barrait la route: mais le temps n’était plus où

pour le rappeler d’Égypte elle formait avec les puissances du continent

une redoutable coalition. Il disposait contre elle de l’Europe, il

allait disposer de la Méditerranée. Il espérait, au mois de septembre

1807, faire chasser de toutes les capitales tous les diplomates anglais,

saisir les lettres, les marchandises et les biens des négociants de

Dantzig à Lisbonne, et de Gênes à Trieste. Enfin, en déchaînant contre

l’Angleterre une coalition des puissances du Nord, une crise dans la

Baltique, il l’obligeait à se détourner de la Turquie qu’il épiait avec

une armée de soixante mille hommes toute prête en Dalmatie et à Corfou.

A l’heure justement où Napoléon formait ce plan, l’Angleterre y donna la

main. Elle commença la guerre dans le Nord, par l’ordre, envoyé à

Yarmouth à l’amiral Gambier, de se joindre à la flotte de la Baltique et

de conduire trente-six vaisseaux de guerre et trente mille hommes devant

Copenhague, de s’y saisir de la flotte danoise et d’occuper les îles (3

août 1807). Le gouvernement de Canning et de Castelreagh avait intérêt à

connaître les stipulations de Tilsitt: il en pressentait l’objet et le

danger. Mais il ne les connut qu’en partie, probablement par les

confidences du major Wilson employé dans l’armée d’Alexandre. Réduit en

somme aux hypothèses, il jugea de l’inconnu par le connu et s’imagina

que l’alliance des deux empereurs, loin d’avoir l’étendue qu’ils lui

destinaient, se réduirait comme en 1801 à une ligue des puissances

maritimes du Nord, constituée par le Danemark et la Suède, appuyée sur

la Russie. Mettre immédiatement la main sur le Danemark, sur sa flotte,

et couper, par la possession des passages et des îles, toute relation

entre la Grande Armée de Napoléon et la Suède, parut aux ministres

anglais un moyen sûr d’intimider, de faire hésiter la Russie, et

d’éteindre dans la Baltique même la coalition maritime prête à se former

contre les côtes de la Grande-Bretagne. Ils ne s’arrêtèrent point à des

scrupules de droit: le Danemark était un État neutre qui ne les menaçait

point encore. Mais il pouvait les menacer, si Napoléon l’exigeait. Et

tandis que Talleyrand sommait, en effet, le 4 août le ministre

Bernstorff de se joindre sans délai aux alliés de Tilsitt, le 6 août

l’envoyé anglais Jackson signifiait au prince royal à Kiel les offres et

les menaces de son gouvernement. Si le Danemark se joignait avec sa

flotte à l’Angleterre, il serait épargné, défendu et même récompensé par

l’octroi de quelques colonies. S’il refusait, l’île de Seeland serait

dévastée et Copenhague bombardée. Offres et menaces furent rejetées: le

prince fit appel au pays, transféra l’administration à Kiel, mit à la

hâte sa capitale en état de défense. Le 2 septembre 1807, la flotte et

l’armée anglaises commençaient le bombardement qui dura trois jours,

incendia la moitié de la ville, tua cinq mille personnes. Le 7,

Copenhague et la flotte danoise se rendaient à l’amiral Gambier.

Ces violences, qui provoquèrent partout en Europe une vive indignation,

n’eurent pas le résultat qu’espérait Canning. Il s’était imaginé

épouvanter Alexandre et le retenir dans l’alliance anglaise; il lui fit

offrir aussitôt par ses envoyés Robert Wilson et lord Gower des

indemnités pour le Danemark, à la condition qu’avec tous les États du

Nord la Russie resterait fidèle à l’Angleterre. Le bombardement de

Copenhague n’avait été ordonné que pour préparer cette démarche

diplomatique. Elle échoua: si Canning avait connu les engagements

qu’Alexandre avait pris à Tilsitt, il ne l’aurait pas mis par un acte

brutal en demeure de les rompre. Napoléon était trop près, l’Angleterre

trop loin pour que le tsar hésitât. La conduite du ministère anglais

n’eut pour effet que de fournir aux alliés de Tilsitt un prétexte

excellent de recommencer la guerre, de la porter au nord où l’intérêt de

Napoléon était qu’elle se déchaînât. En septembre, Alexandre Ier

appelait au ministère Roumantsoff, l’homme d’État en qui revivait

fortement la tradition orientale de la Russie inaugurée par Pierre le

Grand, poursuivie contre la Turquie par Catherine II, le ministre le

plus capable, le plus désireux de réaliser la politique de conquête

réglée par les entretiens de Tilsitt. L’Angleterre, éclairée par ce

choix, comprit sa faute: elle essaya par un dernier effort, par l’offre

de concessions en Turquie, l’abandon des provinces danubiennes, des îles

Ioniennes, de satisfaire Alexandre. Wilson, son envoyé à Pétersbourg,

qui comptait dans la société russe, généralement hostile à la nouvelle

alliance, de nombreux amis, fit jouer tous les ressorts, multiplia

vainement les séductions pour reprendre la partie perdue.

Le 7 novembre, Alexandre lançait sa déclaration de guerre à

l’Angleterre; le 30 octobre, le Danemark à Fontainebleau s’unissait à la

France. A la fin de l’année les troupes russes se massaient sous les

ordres du général Buxhovden aux portes de la Finlande. Bernadotte

recevait l’ordre de passer en Scandinavie avec une division de la Grande

Armée, un corps danois et un corps hollandais. Napoléon n’avait pas cru

le roi de Suède assez inconséquent pour oser résister à la perspective

d’une rupture avec la Russie et avec lui. La crainte d’exposer Stockholm

au même sort que Copenhague avait pourtant donné au roi cette audace:

elle ne déplut pas à Napoléon. La conduite de la Suède, effet immédiat

des violences de l’Angleterre, déterminait à son gré le bouleversement

du Nord, attirait les Russes sur les côtes de la Baltique. «La Suède

perdra la Finlande», écrivait-il le 10 mars. C’était une bonne indemnité

à offrir au tsar pour le trouver plus accommodant et moins maître de

contredire en Orient ses ambitions. Enfin le coup de main des Anglais

justifiait aux yeux de l’Europe et des Français ceux que Napoléon avait

résolus lui-même sur Lisbonne et sur Madrid. «Aussitôt que j’ai reçu la

nouvelle de l’expédition anglaise contre Copenhague, j’ai fait signifier

au Portugal qu’il eût à fermer ses ports à l’Angleterre et j’ai réuni à

Bayonne une armée de quarante mille hommes.» Si deux mois après Tilsitt,

en octobre 1807, l’œuvre pacifique dont la France finissait à peine de

se réjouir était détruite, si l’Empereur reprenait la guerre en

Danemark, en Portugal et en Espagne, s’il la préparait plus largement

encore pour le mois de juin en Turquie, après le règlement de ces

affaires secondaires, l’agression des Anglais lui en fournit du moins le

prétexte.

Les 18 et 26 novembre 1807, le ministère et le Parlement à Londres

déclarèrent aux nations de l’Europe en outre que tous les ports où leur

pavillon n’entrerait point seraient bloqués, que leurs vaisseaux de

commerce seraient visités par leurs croiseurs et emmenés en Angleterre

pour y être soumis à l’impôt. Ils ne reconnaissaient plus de marine

neutre. A cette menace, Napoléon répondait par un nouveau décret de

blocus daté de Milan le 17 décembre 1807. Tout navire qui aurait subi

les conditions de l’Angleterre serait _dénationalisé_: on lui donnerait

la chasse. On a justement remarqué que la supériorité de la marine

anglaise et la complicité des Américains rendaient ce décret et ces

menaces tout à fait inutiles. Aussi n’était-ce pour Napoléon, comme le

décret de Berlin, qu’un moyen de donner à ses entreprises continentales

le caractère d’une lutte à outrance contre l’Angleterre, de les

justifier auprès de la France. Sa vraie pensée se trahissait dans le

langage de son ministre Champagny: «Les Anglais sont maîtres de la mer.

Le moment est venu où Napoléon veut l’être du continent. Allié de la

Russie, il ne craint plus personne. Le sort en est jeté.» Il lui était

avantageux de dire que les Anglais l’avaient obligé à cette lutte

immense, mais nationale.

En réalité, à la fin de 1807, dans ce voyage d’Italie où il lançait ce

défi commercial à l’Angleterre, sur cette terre d’où en 1797 il avait

pour la première fois aperçu l’Orient, Napoléon formait d’autres

projets, plus larges encore, tout à fait étrangers à l’intérêt de la

France, favorables à sa seule ambition. D’Udine il demandait à Marmont

qu’il préparait à cette tâche décisive des renseignements sur la valeur

des différentes provinces de la Turquie d’Europe. De retour à Paris il

dévoilait son intrigue impériale à Talleyrand qui la confiait à

Metternich (18 janvier 1808): «Deux projets, l’un fondé sur des bases

réelles, l’autre du roman. Le premier est le partage de la Turquie, le

second celui d’une expédition aux Indes orientales. Rien ne peut influer

sur les déterminations de l’Empereur dont vous connaissez le caractère.»

Son parti était pris irrévocablement. Encore quelques obstacles à

franchir, moindres que ceux qu’il avait renversés à Marengo, à

Austerlitz, à Iéna, à Friedland: le prix à donner, pour son concours, à

la Russie plus aisée, semblait-il, à séduire qu’à vaincre, l’affaire

d’Espagne à régler avec une dynastie dégénérée. Et son rêve prenait

corps. Les Français pourraient apprendre alors le secret de l’Empereur.

Manuel historique de politique étrangère, tome II [de 4] · 第 66 / 179 题