AUSTERLITZ ET PRESBOURG

Le 17 mai 1804, Luchesini, ambassadeur de Prusse à Paris, écrivait à son

gouvernement: «La guerre du continent, je ne saurais assez le répéter,

est dans le vœu secret du Premier Consul.» Mais l’occasion manquait

encore au dessein que Napoléon avait formé de substituer à l’expédition

d’Angleterre condamnée une vaste entreprise en Allemagne.

De toutes les puissances continentales, seule, la Russie était résolue à

la guerre. L’ambassadeur Markow avait quitté Paris au mois d’août 1803

sur le refus du Premier Consul d’accepter l’ultimatum d’Alexandre,

d’évacuer le Hanovre, la Suisse et l’Italie. Pas plus qu’autrefois, le

tsar ne songeait à faire une guerre de principes, quoiqu’il se posât

plus tard, en la déclarant, comme le vengeur du duc d’Enghien. Ce qu’il

exigeait surtout, c’était l’abandon des projets de Bonaparte sur

l’Orient, des positions qu’il avait prises dans le royaume de Naples.

Tel fut le premier article des réclamations qu’il fit parvenir à

Talleyrand par son chargé d’affaires d’Oubril (21 juillet 1804). Il

souhaitait d’ailleurs, comme son adversaire, un bouleversement de

l’Europe continentale qui lui permît de s’assurer la Pologne,

Constantinople et les Balkans. Il massait ses troupes sur la Vistule,

laissait espérer de son amitié et de sa justice à son confident

Czartoriski la renaissance de sa patrie, tandis qu’en réalité il

escomptait sa crédulité et les troubles de l’Europe pour réunir toute la

Pologne entre ses mains. Précurseur du panslavisme, il rêvait

d’affranchir les chrétiens des Balkans et de constituer, avec

Constantinople pour capitale, un grand empire slave qu’il gouvernerait

de la Baltique au Bosphore. Le concours des puissances allemandes était

indispensable à ses plans: à l’Autriche, le tsar offrait la Bosnie, la

Valachie, Belgrade et Raguse et de larges compensations en Italie, à la

Prusse des agrandissements en Allemagne.

L’Autriche, au contraire, depuis la paix de Lunéville, tenait

obstinément à la paix. Et pourtant Napoléon, qui voulait la provoquer,

ne lui ménageait pas les insultes. Après le recez de la Diète qui avait

consacré la confiscation des propriétés ecclésiastiques, à la fin de

1803, les princes d’Allemagne mis en goût s’étaient disposés à faire

main basse sur les domaines des petits féodaux, barons, chevaliers

laïques, la «Ritterschaft». L’électeur Maximilien-Joseph, dont le

ministre, Français d’origine, Mongelas par sa haine de la féodalité

était bien fait pour servir les ambitions, donna l’exemple, bientôt

suivi en Wurtemberg, en Hesse. L’Autriche, pour maintenir l’équilibre,

voulut enlever à la Bavière les districts de l’Inn qu’elle convoitait.

«Que chacun reste à sa place», lui cria Bonaparte (2 mars 1804). Et elle

y resta humblement. Même docilité à accepter que le Premier Consul

enlevât, sur le territoire de l’empire, le duc d’Enghien (15 mars).

Devant l’Empereur, l’Autriche baisse le ton à mesure qu’il élève le

sien. C’est sans délai qu’il exige la reconnaissance de son titre

impérial; et c’est immédiatement que l’archiduc Charles conseille à

l’Empereur d’y consentir. Cette complaisance obstinée désarmait

Napoléon: il eût secrètement souhaité plus de résistance. Jusque dans

ces concessions, il prétendait découvrir un motif de guerre, déclarant

qu’elles ne pouvaient pas être sincères. Elles l’étaient si bien qu’à

cette époque dans le Conseil de l’Empereur on agita à Vienne le projet

d’une alliance intime avec la France. La peur de la Russie empêcha

Cobenzl de suivre ce dessein appuyé par l’archiduc Charles. La crainte

de la France également empêchait l’Autriche de se rapprocher d’Alexandre

qu’un autre archiduc Joseph se chargeait de rendre bienveillant.

«Nous sommes proprement entre l’enclume et le marteau, disait le pauvre

ministre. Notre but devrait être de nous rapprocher de la Russie sans

nous brouiller avec la France. Il nous conviendrait même, si cela était

possible, de servir d’intermédiaire à leur conciliation.» Cet

acharnement à souhaiter la paix mécontentait Napoléon autant

qu’Alexandre. Le tsar tournait le dos à l’ambassadeur qu’au début de

1804 lui envoyait l’Autriche, Sutterheim. A Paris, les envoyés de

François II n’étaient pas mieux traités. Car, si l’Autriche ne se

déclarait point, la guerre était impossible entre les deux empereurs.

La Prusse également les séparait et les embarrassait. Elle pratiquait la

même politique que l’Autriche, moins par peur peut-être que par calcul.

Le roi Frédéric-Guillaume III aurait pu, s’il l’avait voulu, trouver

dans l’occupation du Hanovre par les Français une occasion de leur

déclarer la guerre. C’était une violation manifeste de la neutralité de

l’Allemagne du Nord que la France avait accordée aux Prussiens, à Bâle,

en échange de la rive gauche du Rhin. Hanovrien, et de plus négociateur

de la paix de Bâle, Hardenberg eût voulu que le roi protestât. Mais

Haugwitz affirmait que la Prusse devait s’agrandir par l’amitié de la

France: loin de combattre les empiétements de Napoléon, il eût voulu l’y

associer. A la fin de 1803, il préparait avec un agent de Talleyrand, La

Forest, une alliance par laquelle la Prusse aurait obtenu peut-être le

Hanovre en échange de son concours actif contre la Russie. Ce concours,

pourtant, le roi hésitait à le donner. Il attendait, pour se déclarer,

que la fortune lui eût désigné des deux rivaux le plus fort et le plus

capable d’indemniser son royaume. En vain Bonaparte s’irritait de ces

hésitations, de ces calculs: Frédéric-Guillaume acceptait l’exécution du

duc d’Enghien, l’Empire français, et même l’obligation de fermer aux

Russes et aux Anglais unis contre la France les chemins de l’Allemagne

du Nord (1er juin 1804). Mais il refusait d’aller plus loin et

d’associer la Prusse aux risques d’une guerre, même au prix d’une

couronne impériale que Napoléon lui offrit au mois d’octobre.

Avec le tsar Alexandre qui le sollicite de prendre parti, qui emploie

l’influence de la reine pour écarter Haugwitz, le roi de Prusse garde la

même réserve. Tout ce qu’il lui offre, c’est son concours pour la paix,

dont il veut et désire être le médiateur. Et l’on vit, à la fin de 1804,

Napoléon et Alexandre accepter tous les deux cette médiation, avec le

même espoir d’en retirer une alliance favorable à leurs projets.

Les puissances allemandes avaient donc entre leurs mains en 1804 la paix

du continent. Quoique Napoléon tînt à persuader aux Français qu’ils

étaient les maîtres de l’Allemagne, qu’il voulût le leur prouver par de

nouvelles victoires, l’Autriche et la Prusse unies auraient pu lui

enlever cette satisfaction. Quant à lui, si réellement il n’eût désiré,

comme il le prétendait, qu’atteindre dans l’Angleterre l’ennemie de la

nation, il ne lui aurait fallu, de l’avis de Talleyrand, que la prudence

la plus vulgaire et le plus petit effort pour séparer de l’Angleterre

les puissances du continent.

A cette heure décisive, le sort de la France se joua comme au début des

guerres de la Révolution, pour des traditions inutiles, exploitées par

un gouvernement qui avait son secret, pour une intrigue en somme. Cette

fois, ce n’était plus seulement l’héritage acquis par l’ancienne

monarchie, mais les conquêtes de la Révolution même que le secret de

l’Empereur allait exposer au hasard des coalitions et des batailles.

Napoléon était assuré de faire excuser et de masquer ses desseins

particuliers par la gloire et l’éclat d’un Empire fondé sur les ruines

des Habsbourg, par la soumission de l’Europe surtout aux décrets de la

Révolution.

Au mois de septembre 1804, Napoléon s’en allait sur les rives du Rhin, à

Aix-la-Chapelle, célébrer en grande pompe la reconstitution de l’empire

de Charlemagne au profit des Français. Le pape, effrayé, attiré par

l’espérance aussi de recouvrer les Légations, consentait à venir, à la

fin de l’année, le couronner à Paris. Enfin, depuis le mois de mai, les

républicains italiens savaient et faisaient savoir à Vienne que Napoléon

voulait fonder en Italie une monarchie héréditaire. Ces démarches

étaient calculées sur le plan qu’il avait formé: aux Français, dont il

avait besoin comme instruments, il offrait l’Allemagne par un empire que

le pape aurait consacré. Pour lui-même, il achevait l’unité italienne,

afin de se trouver mieux en mesure de chasser les Anglais de Malte et

les Russes de Corfou, pour prendre dans la péninsule le point d’appui

nécessaire à ses entreprises sur l’Orient. C’était si bien son désir

secret, qu’au début de l’année 1805, il écrivait à l’Empereur

d’Autriche: «On ne peut plus se battre aujourd’hui raisonnablement que

pour l’Empire de Constantinople.»

Ces intentions finirent par convaincre l’Autriche des dangers qu’elle

courait. Perdre l’Allemagne définitivement et ne pas même conserver

l’Italie, voir peut-être à bref délai l’Empereur de Russie, par dépit

d’être dédaigné, se rapprochant de Napoléon, obtenir de lui des

satisfactions, en Pologne, en Turquie, c’était compromettre sur toutes

ses frontières la monarchie des Habsbourg. Cette menace ébranla les

hésitations de l’Empereur d’Autriche. Le 6 novembre 1804, François II

signait avec Alexandre Ier une déclaration, traité secret d’alliance

strictement défensive. La Russie promettait aux Habsbourg de les

défendre en Italie. L’Autriche s’engageait à maintenir contre Napoléon

l’intégrité de l’Empire ottoman. Cet acte qui fut considéré comme une

victoire de la diplomatie russe éclaire une fois de plus la portée de la

guerre que cette diplomatie préparait contre l’Empereur des Français. Ce

n’était point l’Allemagne, où cependant il va porter la guerre, qui

faisait l’objet du litige. Le germe de ce conflit continental, comme la

cause du duel avec l’Angleterre, déjà engagé depuis 1803, ce sont les

ambitions rivales de Napoléon, d’Alexandre, des Anglais sur

Constantinople. L’Autriche, malgré la perte de son autorité en

Allemagne, ne se fût pas mêlée à ce conflit, si, pour s’assurer

l’Adriatique, le nouvel Empereur n’avait formé le projet d’en exclure

les Autrichiens. Lorsque le 2 janvier 1805, Napoléon fit connaître à

l’Empereur François son intention d’ériger en Italie pour son frère

Joseph une monarchie héréditaire, séparée de la sienne, celui-ci sembla

se résigner encore. Mais le refus de Joseph, peut-être secrètement

exigé, le 25 mai 1805, amenait Napoléon à prendre lui-même la couronne

de fer: François n’hésita plus. La coalition de l’Angleterre et de la

Russie s’était scellée le 14 avril 1805. L’Autriche y entra le 9 août.

Encore à ce moment, c’était si peu l’Allemagne qu’il s’agissait de

protéger que tous les Allemands restèrent indifférents à cette querelle

ou se joignirent à Napoléon. Pour décider la Prusse à prendre parti,

pendant toute l’année 1805, l’envoyé de l’Autriche, Metternich, qui

préludait alors de Berlin à sa guerre diplomatique contre l’Empereur,

invoqua plus d’une fois auprès du ministre prussien Hardenberg les

intérêts germaniques. Mais Frédéric-Guillaume III d’une part savait que

l’Autriche, dans cette guerre, se préoccupait surtout de l’Italie, que

la Russie, en l’y poussant, cherchait à mettre la main sur l’Orient. Il

ne se méprenait pas sur l’impossibilité de défendre seul l’Allemagne

contre les Français.

Fidèle aux principes de son prédécesseur que la crainte des Russes avait

déterminé au partage de la Pologne, il eut un instant l’idée de partager

avec la France pour constituer une digue à l’État prussien à l’ouest

comme à l’est. Hardenberg, à la fin converti au programme d’Haugwitz,

lui conseillait d’accepter le Hanovre que la France et Talleyrand lui

offraient, rassurait sa conscience inquiète «de manquer aux règles de la

morale». Le 23 août, cette convention était presque faite lorsque

Napoléon envoya Duroc à Berlin pour la conclure. Mais l’Empereur

exigeait que la Prusse fît ouvertement la guerre aux Russes: elle s’y

refusa au mois de septembre, préférant renoncer au gain que de courir ce

risque, politique très prussienne aussi, où le souci de ménager et de

défendre l’Allemagne n’entrait pour rien.

L’Électeur de Bavière aurait peut-être souhaité de rester neutre, comme

le roi de Prusse: par peur de l’Autriche qui le menaçait d’une invasion,

il quitta sa capitale, joignit ses troupes à l’armée française et signa

le 12 octobre 1805 un traité qui lui promettait une part nouvelle de

l’Empire. Les souverains de Bade, de Wurtemberg, de Hesse-Darmstadt

hésitèrent moins encore à fournir à Napoléon tous les secours qu’il

demandait, séduits du premier coup par la même espérance. «Voilà les

quatre piliers, disait Napoléon aux Français, de ma future confédération

allemande.»

A la veille d’Austerlitz, la guerre continentale que préparait

l’Empereur pour donner le change aux Français avait donc pris la

tournure qu’il souhaitait. Elle parut une grande entreprise concertée

avec les princes allemands contre la maison d’Autriche, l’effort

définitif de la nation pour transformer l’Allemagne, selon ses

traditions et ses doctrines. Dès qu’il avait vu l’Autriche se rapprocher

de la Russie, Napoléon s’était réjoui de pouvoir détourner sur elle la

haine des Français contre l’Angleterre. «L’Allemagne va voir plus de

soldats que jamais», s’écria-t-il. Il affecta même au mois de janvier

1805, devant le Conseil d’État, de n’avoir réuni depuis deux ans tant de

troupes à Boulogne que pour être en mesure de combattre l’Autriche, au

moment opportun. «Le prétexte m’a été fourni, dit-il, par le projet de

descente en Angleterre.» Si le bruit se répandait d’un traité conclu le

11 avril entre l’Angleterre et le tsar, Bonaparte donnait l’ordre à

Fouché le 26 mai 1805 d’imprimer dans les journaux des lettres de

Pétersbourg affirmant la bienveillance et la neutralité des Russes.

Avant tout il lui importait que l’on ne pût soupçonner à Paris la

véritable étendue de cette guerre continentale, que le patriotisme

français aurait peut-être redoutée au lieu de la désirer.

Les Autrichiens lui rendirent un dernier service, en commençant la

guerre le 7 septembre 1805, en la commençant surtout en Allemagne, par

l’occupation de la Bavière. Le général Mack, à qui François II allait

confier son armée, avait persuadé la conférence de Vienne, contrairement

aux idées de l’archiduc Charles plus avisé, qu’en se portant rapidement

en Souabe on entraînerait les troupes bavaroises, qu’on pourrait

devancer Napoléon, et, par les routes de Suisse, envahir l’Italie. Il

eût mieux valu attendre les Russes que d’exécuter avec une armée

insuffisante cette pointe hardie et dangereuse.

L’Empereur des Français, depuis le mois de juillet, avait fait tous ses

préparatifs. Bernadotte lui amenait ses troupes de Hanovre, Marmont de

Hollande au mois d’août déjà; Murat travaillait l’électeur de Bavière,

Masséna était chargé de l’Italie. Napoléon, demeuré longtemps à Boulogne

pour masquer le départ de l’armée principale qui de la Manche gagnait au

mois d’août le Rhin à marches forcées, arriva à Paris au milieu du mois

de septembre, décréta une levée anticipée de 150 000 hommes pour former

une armée de réserve confiée à Kellermann. Il arrivait enfin à

Strasbourg le 23 septembre, cinq jours après l’entrée des Autrichiens à

Ulm. Il était tout prêt, à la tête de 200 000 hommes, «la _Grande

Armée_», entouré de ses meilleurs lieutenants. En face de l’Autriche qui

avait chassé, le 7 septembre, l’Électeur de ses États, n’avait-il pas le

droit d’affirmer qu’il venait assurer l’_indépendance du corps

germanique_ et _confondre l’agresseur_? «Soldats, disait-il à ses

troupes enfin, pour les entraîner par l’ambition et par la gloire, vous

êtes l’avant-garde du grand peuple», de la nation héritière du grand roi

qui allait achever son œuvre au delà du Rhin.

Ce fut l’affaire d’un mois à peine: tandis que Mack attend les Français

au sortir de la Forêt Noire, Napoléon tourne cet obstacle, suit la rive

gauche du Danube et, détruisant l’armée autrichienne par de simples

marches, il fait le 17 et 19 octobre capituler son chef «pris dans Ulm

comme un vilain». L’Autriche était battue, impuissante. Son armée

d’Italie reculait en toute hâte à Marbourg; la guerre qui devait livrer

aux Français l’Allemagne était achevée, avant l’arrivée en Souabe du

premier corps d’armée russe que Kutusoff s’empressa de ramener au delà

de l’Inn. Le 4 novembre 1805, François II demandait à son vainqueur un

armistice et la paix.

Si Napoléon avait eu seulement le désir de satisfaire les Français,

d’offrir à leur amour-propre une compensation de leurs efforts

impuissants contre l’Angleterre, il aurait pu s’arrêter à cette victoire

si complète, si décisive. La capitulation d’Ulm valait le combat de

Trafalgar (20 octobre 1805). L’un donnait aux Anglais l’empire de la

mer. Celle-là procurait à la France l’Allemagne, la domination

incontestée sur l’Europe. On raconte que Pitt pâlit à la nouvelle de

cette capitulation qui, dans la lutte engagée, retirait à l’Angleterre

l’appui du continent. «Plus d’empereur en Allemagne, écrivait Talleyrand

à son confident d’Hauterive le 27 octobre. Plus de diète de Ratisbonne.»

Le ministre étudiait, le 31 octobre, sur l’ordre du maître un projet de

confédération allemande, destinée à remplacer l’Empire détruit, à fonder

la domination des Français dans l’Europe centrale. Il eût voulu de plus

qu’une paix immédiate vînt consacrer ces avantages obtenus si aisément,

et la renonciation des Habsbourg à l’Allemagne.

Talleyrand, à ce moment décisif, fut à la fois l’interprète des vœux de

la nation, l’avocat de ses intérêts auprès de Napoléon. C’était une

lourde charge qu’une guerre sur le continent contre deux Empires, et sur

mer à la fois, contre l’Angleterre. L’intérêt de la France n’était point

d’écraser l’Autriche, pour agrandir encore les trois puissances dont le

siècle précédent avait démesurément accru les domaines et les forces.

Aussitôt après la capitulation d’Ulm, de Strasbourg où Talleyrand venait

de quitter Napoléon «marchant à la victoire», il lui proposait de

ménager les Habsbourg, de conclure avec eux dès le premier succès une

paix avantageuse. Conscient des ambitions qu’inspiraient aux Français

leurs conquêtes, et du passé de leur Empereur, Talleyrand savait que

l’Autriche n’avait de chance alors d’être épargnée par eux qu’en leur

abandonnant l’Allemagne et la Suisse, et l’Italie tout entière, Venise

elle-même. Mais, à moins d’être «abattue et prosternée», l’Autriche ne

pouvait accepter de pareils sacrifices qu’avec l’espoir et sur l’offre

d’une compensation. Lui donner des indemnités en Orient, Moldavie,

Valachie, Bessarabie, Bulgarie, lui rendre, avec ces provinces, l’unité

plus solide d’un grand État Danubien, et du même coup l’opposer pour

jamais à la politique russe dans les Balkans comme une avant-garde de

l’Europe: tel était, aux yeux de Talleyrand, avant Austerlitz, le moyen

de limiter la guerre où la France était engagée. Les Habsbourg,

d’ennemis devenus alliés, chargés d’arrêter et de rejeter la Russie en

Orient, il ne restait plus à Napoléon, à ses sujets, que l’Angleterre à

combattre, une seule question à résoudre. L’expérience plaidait en

faveur du ministre, fidèle aux leçons de Louis XIV, de Fleury, de

Vergennes.

Mais comment faire accepter à Napoléon un programme qui laissait à

l’Autriche dans les Balkans la tâche que secrètement il se réservait? Il

avait hâte au contraire d’atteindre, en attaquant les Russes, cet Orient

mystérieux qu’il avait entrevu en Égypte, auquel il allait toucher.

C’est à peine s’il prit le temps de lire les propositions de son

ministre. Il regagnait, avec le gros de l’armée, Murat qu’il avait

chargé de suivre les Russes l’épée dans les reins. Il s’irrita à la

nouvelle que Kutusoff avait pu s’échapper sur Brünn, que Murat

s’attardait par gloriole à prendre Vienne (11 novembre 1805). Lorsque

François II lui envoya pour traiter le général Giulay, ce fut à peine

s’il l’écouta. Les Français traversèrent Vienne au pas de course à la

poursuite de Kutusoff qui, finalement, leur échappa sous le canon

d’Olmütz.

La poursuite aurait pu durer longtemps, si le tsar avait pratiqué, comme

le souhaitait Kutusoff, la tactique qui consistait à entraîner Napoléon

et son armée toujours plus loin vers l’Orient. Et le danger eût été

grand; on apprenait alors que la Prusse mobilisait son armée, occupait

le Hanovre, que les Anglais débarquaient aux embouchures du Weser.

«Bonaparte était intéressé à ne pas perdre de temps, écrivait

Czartoriski un peu plus tard à Alexandre Ier, en avril 1806; et nous

l’étions à en gagner. Il avait toutes les raisons pour risquer une

bataille décisive et nous pour l’éviter.» Mais il avait si peu lieu de

l’espérer qu’il négociait le 23 novembre avec l’Autriche, offrait en

même temps, à Alexandre la Valachie qu’il refusait aux Habsbourg. Sa

pensée était toujours de partager l’Orient avec les Russes.

Décidé à le lui fermer obstinément, Alexandre Ier préféra offrir aux

Français la bataille à Austerlitz, 7 décembre 1805. «Napoléon vit venir

l’armée russe avec une indicible joie.» Il rassembla son armée, prépara

la manœuvre qui devait anéantir l’ennemi, et remporta une victoire dont

le retentissement consacra en Europe sa dignité nouvelle et l’Empire des

Français.

Plus encore que l’affaire d’Ulm, la journée d’Austerlitz parut le

triomphe de la Révolution sur l’Allemagne. On y vit moins la défaite des

Russes que l’humiliation de l’Empereur d’Autriche arrivant, le 4

décembre, au camp du vainqueur pour implorer sa clémence. Le 5 décembre,

en vertu d’un armistice, Alexandre se retirait tranquillement avec les

débris de son armée en Pologne. Vaincus, les Russes ne cédaient point:

c’était l’Empire d’Autriche tout entier qui capitulait devant Napoléon.

La France dut être satisfaite; son Empereur pouvait lui rendre la paix,

une paix durable, conforme à ses désirs et à ses intérêts.

Talleyrand, entré à Vienne à la suite de son maître, et bientôt chargé

de négocier avec Stadion et Giulay à Nicolsbourg, insiste une fois

encore pour que Napoléon dédommage l’Autriche de ce qu’il est en droit

de lui demander. «Je supplie Votre Majesté de relire le projet que j’ai

eu l’honneur de lui adresser de Strasbourg. Les victoires de Votre

Majesté le rendent facile. L’Autriche, sous le coup des défaites, se

disloque: un politique prévoyant devrait en s’alliant à elle la

fortifier, lui rendre confiance et l’opposer comme un boulevard

nécessaire aux barbares, aux Russes» (5 décembre 1805).

Ce n’étaient point là les vues de l’Empereur: sa victoire définitive sur

l’Autriche n’était rien à côté de ce qu’il rêvait. Lorsqu’un an

auparavant il groupait autour de son trône récent tous les princes

allemands à Mayence en 1804, on l’entendit dire: «Il n’y a plus rien à

faire en Europe: ce n’est que dans l’Orient qu’on peut travailler en

grand.» La veille même d’Austerlitz, ces regrets lui reviennent encore;

ce rêve le hante: «Si je m’étais emparé de Saint-Jean d’Acre, au lieu

d’une bataille en Moravie, je gagnais une bataille d’Issus, je me

faisais empereur d’Orient et je revenais à Paris par Constantinople.» Le

5 décembre, dès qu’il rencontra François II, il lui offrit la

restitution, l’intégrité de tous ses États, s’il voulait lui ménager

l’alliance des Russes, si l’Autriche et le tsar, unis pour contenir

l’Angleterre, lui laissaient libre le chemin de l’Orient.

Austerlitz n’était à ses yeux qu’une étape, et le moyen d’obtenir la

neutralité, la complicité du continent à ses projets sur l’Orient,

traversés par l’Angleterre. Un instant même il eut l’idée d’arracher à

ses ennemis, «en suivant sa victoire», ce qu’il leur demandait par la

paix et ce qu’il n’obtint pas: Alexandre se retira, sans avoir désarmé,

dans ses États. L’Autriche, que le tsar devait remercier de lui avoir

procuré cette retraite, était incapable de garantir à Napoléon qu’il

n’en sortirait pas de nouveau. «Cet homme-là, disait Napoléon en

désignant François II à ses généraux, me fait faire une faute.»

Talleyrand lui proposait le moyen de la réparer. Il l’écarta, résolu

toujours à ne rien céder de l’Orient à l’Autriche: pour contenir les

Russes, il s’adressait alors à Berlin.

La Prusse, à cette époque, n’était pas moins à sa discrétion que

l’Autriche. Pour les deux grandes puissances allemandes, la bataille

d’Austerlitz avait été livrée trop tôt. Irrité de l’occupation d’Anspach

par les Français, entraîné par la diplomatie russe, Frédéric-Guillaume

s’était enfin laissé entraîner à prendre parti pour la coalition (3

novembre 1805). Ses troupes ne pouvaient cependant entrer en campagne

que le 15 décembre. Si le tsar eût attendu jusque-là, l’intervention de

l’armée prussienne pouvait changer la face des choses. Sa défaite

réduisit la Prusse, comme l’Autriche, à subir la loi du vainqueur.

L’effet en fut considérable à Berlin. On y attendit avec anxiété le

retour de l’ambassadeur, le comte d’Haugwitz, que Frédéric-Guillaume

avait envoyé au camp de Napoléon, pour l’arrêter en le menaçant. La

situation de ce négociateur, lorsque l’Empereur le reçut à Brünn le 7

décembre, était, il faut l’avouer, pénible. Les éloges qu’il fit au

vainqueur d’Austerlitz furent accueillis par cette réponse: «Le

compliment que vous m’adressez était destiné à d’autres. C’est la

fortune qui a changé l’adresse.» De l’ironie, Napoléon passa le 13

décembre, dans sa seconde entrevue avec Haugwitz, à la menace: «Je veux

de la sécurité, ou je me sépare de vous. Je marche sur mes ennemis

partout où ils se trouvent.» Cette sortie impétueuse était calculée, les

derniers mots l’indiquaient: la guerre, ou une alliance, qui vaudrait à

la Prusse le Hanovre, un million de sujets nouveaux à la France, la

domination de l’Allemagne, fermée par la cour de Berlin aux Anglais et

aux Russes. Haugwitz ne crut pas avoir le choix. Il accepta l’alliance

six jours après. Le 15 décembre 1805, la Prusse livrait l’Allemagne aux

Français plutôt que de la leur disputer par une lutte inégale. Elle y

gagnait le Hanovre: «A la suite d’une guerre glorieuse, écrivait

Haugwitz, ce serait déjà un beau succès; mais l’avoir sans risque et

garder toutes nos forces intactes, c’est bien mieux.»

Napoléon avait ses desseins, en faisant à la Prusse «ce pont d’or». Ce

qu’il exigeait d’elle en retour, c’était son consentement aux progrès de

la Bavière, à qui il réservait Anspach, et les dépouilles de l’Autriche.

C’était aussi son concours contre les Habsbourg. «Assuré de la Prusse,

écrivait Napoléon à Talleyrand, la veille du traité, l’Autriche devra

aller où je voudrai.» La négociation de Schœnbrunn fut en effet la

préface et la condition de la paix de Presbourg, la plus humiliante que

l’Autriche eût jamais signée.

Ni les conseils de Talleyrand, ni les instances, ni les protestations de

François II ne prévalurent contre les intentions de l’Empereur. Il lui

plaisait de prouver aux Français qu’il avait réduit aux dernières

extrémités les Habsbourg, qu’il les chassait d’Allemagne. La paix de

Presbourg leur enlevait la plupart de leurs provinces allemandes, le

Tyrol, le Vorarlberg, le Brisgau, l’Ortenau, la ville de Constance. Elle

supprimait en outre la noblesse d’Empire, cette Ritterschaft qui, pour

échapper à la souveraineté des princes, n’avait d’autre refuge que

l’Empereur allemand, et lui formait une clientèle. L’œuvre

traditionnelle de la monarchie française au delà du Rhin parut consacrée

par ce traité qui, avec des couronnes royales, donnait à la Bavière le

Tyrol, le Vorarlberg et Anspach; au Wurtemberg une partie du Brisgau,

avec des comtés et des villes; au duché de Bade l’Ortenau, Constance et

l’autre partie du Brisgau; à la Prusse le Hanovre.

On chercherait vainement dans ces stipulations la part de la France.

Napoléon la payait de la gloire qu’elle souhaitait. La satisfaction

qu’elle eut de voir s’achever la grandeur des princes souverains, du roi

de Bavière surtout, lui cachait le danger prochain d’une Allemagne plus

centralisée et moins docile qu’elle ne se l’imaginait. «Les Français

entraînés, dit un témoin oculaire, par le récit d’une telle victoire à

laquelle rien ne manquait puisqu’elle terminait la guerre à leur gré,

sentirent renaître leur enthousiasme, et pour cette fois encore on n’eut

besoin de rien commander à l’allégresse publique. Je regarde cette

époque comme l’apogée du bonheur de Bonaparte. Ses hauts faits furent

alors adoptés par la majorité du peuple; on pourrait dire par

l’unanimité. Les émigrés, qui jusque-là avaient résisté aux séductions

du maître, se rallièrent au politique qui venait d’achever l’œuvre de la

royauté en Allemagne. A Sainte-Hélène, Las Cases faisait à Napoléon

cette confidence: «Mon cœur s’étonna de se retrouver français. Je fus

vaincu par la gloire.» Combien la joie et l’orgueil de la nation

n’eussent-ils pas grandi si elle eût connu de plus cet aveu de

Metternich alors! «La France exerce sur l’Europe occidentale une

influence impossible à détruire pour le moment. On ne peut s’opposer à

un système fédératif de l’Occident dont elle serait la tête» (janvier

1806).

Ce triomphe donnait le droit et le moyen à Napoléon de poursuivre ses

desseins particuliers. Ce qu’il exigea et obtint pour lui-même à

Presbourg, ce fut, avec la Vénétie, l’ancien empire de Venise dans les

Balkans, l’Istrie, la Dalmatie, l’Albanie. Au lieu d’agrandir et de

rejeter l’Autriche vers l’Orient, comme l’eût voulu Talleyrand,

l’Empereur avait tenu surtout à lui en fermer le chemin. Il lui refusait

de ce côté toute espérance: s’il n’avait tenu qu’à compléter par

l’acquisition de Venise l’unité du royaume italien, pourquoi cette

exigence?

Le prince de Liechtenstein, M. de Giulay à Presbourg, dès la première

heure, consentirent à l’abandon de Venise, à la perte de l’Allemagne,

pour conserver au moins à leur maître les routes de l’Adriatique et des

Balkans. Sans doute, ils n’osèrent pas demander, pour se réserver cet

avenir, un partage de l’Empire ottoman. Ils redoutaient les reproches de

la Russie, et, vaincus par Napoléon, craignaient de se créer avec

Alexandre une affaire redoutable. Mais timidement, ils souhaitaient que

le vainqueur ajoutât Raguse aux provinces maritimes de Venise, situées

dans leur domaine naturel. «C’était si peu de chose», observait

doucement Talleyrand. Pour Napoléon, c’était tout, le prix essentiel de

la guerre, la condition de la paix.

Le traité de Presbourg marque une nouvelle étape dans le développement

de la conquête bonapartiste. L’Italie, à Campo-Formio et à Lunéville,

l’Adriatique et ses deux rives, italienne, balkanique, en 1805. Le jour

où il signait cette paix, l’Empereur annonçait dans un bulletin de la

Grande Armée que Gouvion Saint-Cyr marchait à grandes journées sur

Naples. La conquête commença réellement sous les ordres de Masséna, le 9

janvier 1806. «La dynastie de Naples avait cessé de régner.» Elle avait

commis la faute, après une neutralité suspecte, quoique garantie à la

France par le traité du 21 septembre 1805, de se déclarer quinze jours

avant Austerlitz pour les Alliés, d’accepter dans ses États une armée

anglo-russe, d’y joindre la sienne. Puis la coalition l’avait

abandonnée. L’Autriche, aux conférences de Nicolsbourg, seule et par un

intérêt trop évident, prit sa défense. Talleyrand empêcha «qu’on ne

parlât alors de Naples». Naples fut écartée. Un mois après elle était

occupée. Les Bourbons se sauvaient à Palerme (13 janvier 1806). Le 20

mars, leurs troupes commandées par un émigré, le comte de Damas, avaient

évacué la Péninsule. Depuis Venise jusqu’à Otrante, toute la côte

italienne de l’Adriatique appartenait aux Français; le 3 novembre, ils

s’étaient installés à Ancône, malgré les protestations du Pape. Deux

mois après, l’Empereur apprenait au Pape qu’à Rome il commandait avec

lui et qu’il fermait les ports de ses États aux Anglais et aux Russes

(13 février 1806). Quand à Presbourg il signa la paix avec l’Autriche,

en 1805, Napoléon se réservait de lui donner cette extension, qui en

déterminait d’ailleurs le caractère et la portée.

C’était bien son domaine à lui qu’il constituait autour de l’Adriatique.

Il en disposait souverainement. La couronne de Naples fut attribuée le

1er avril 1806 à son frère Joseph. A mesure que ses domaines

s’accroissaient, l’Empereur sentit le besoin d’intéresser à leur

conservation sa famille et les hommes qui l’avaient aidé à se les

procurer. L’argent qu’il leur distribue ou leur laisse prendre ne

pouvait suffire: il fallait que leur fortune suivît la sienne et

s’élevât avec elle pour la consolider. «Je sentais mon isolement,

j’avais surgi tout à coup de la foule, je jetais des ancres de salut au

fond de la mer.» Dans la Vénétie, Napoléon créait douze duchés, Dalmatie

pour Soult, Istrie pour Bessières, Frioul pour Duroc, Cadore pour

Champagny, Bellune pour Victor, Conegliano pour Moncey, Trévise pour

Mortier, Bassano pour Maret, Feltre pour Clarke, Vicence pour

Caulaincourt, Padoue pour Arrighi, Rovigo pour Savary.--La conquête de

Naples servit à procurer le titre ducal de Gaëte à Gaudin, d’Otrante à

Fouché, de Tarente à Macdonald, de Reggio à Oudinot. Talleyrand devint

prince de Bénévent, Bernadotte de Ponte-Corvo, Lebrun, duc de Plaisance,

Cambacérès, duc de Parme, Régnier, duc de Massa. Ces donations, la

plupart prélevées sur la part de Napoléon qui se taillait d’ailleurs en

Italie une grosse fortune, près de 50 millions, firent accepter aux

Français que leurs seules conquêtes de 1805, Neuchâtel et le grand-duché

de Berg, cédés par la Prusse, servissent de principautés à Murat et à

Berthier. Et cela devait les habituer à l’idée d’une noblesse

héréditaire que l’Empereur allait bientôt créer pour étendre cette

association formée entre ses serviteurs et lui. L’œuvre qu’il médite en

1806 est immense: par l’institution héréditaire de l’Empire, il a voulu

l’assurer dans sa propre personne et celle de son successeur. Après

Austerlitz, il y associe sa famille et ses fonctionnaires. Il compte sur

leur zèle garanti par leur intérêt. «Voilà des gens que j’ai faits

indépendants, dit-il, mais je saurai bien les empêcher d’être ingrats.»

Ceux qu’il a faits grands dignitaires et rois doivent cesser d’être

libres dans leurs pensées et dans leurs expressions qui ne peuvent être

que le reflet des siennes. Cet aveu du comte Mollien explique et

justifie les créations de 1806. Avec de tels moyens et la France éblouie

jusqu’à les accepter sans reproches, Napoléon pouvait se croire en

mesure de réaliser son rêve.

Ce rêve, ce n’était point, comme on l’a dit, une revanche totale,

définitive sur l’Angleterre. Ce n’était pas davantage la domination du

monde, ambition vague que son esprit précis et réaliste aurait

désavouée. Au camp de Boulogne, aux premiers mouvements de la Grande

Armée, à Austerlitz et dans les négociations de Presbourg et de

Schœnbrunn, quand il excite les Français contre l’Angleterre, les

Habsbourg, la Russie, l’Empereur a son secret: développer ses conquêtes

italiennes, acquises au service de la France, jusqu’à l’Adriatique

occupée de la même manière, et toujours pour lui seul, se rapprocher de

l’Orient que depuis son échec en Égypte et la prise de Malte, il ne peut

plus atteindre par mer. Le voilà à Tarente, en Albanie: «En acquérant

ces provinces, a-t-il dit un peu plus tard, l’Empereur a eu

principalement pour but d’être à portée de protéger contre la Russie qui

l’opprime la Turquie, le plus ancien de nos alliés.»

Les politiques de l’Europe ne s’y sont pas trompés. «Nous ferons tout

pour éloigner les prétextes ou les raisons que Napoléon pourrait prendre

d’attaquer directement ou indirectement l’Empire ottoman», disait

l’envoyé autrichien à Pétersbourg, Merveldt (1806). L’envoyé de la

Prusse à Vienne répétait le 18 février: «le traité de Presbourg est le

germe d’une nouvelle guerre.» Alexandre Ier signalait le voyage de

l’Empereur en Italie comme la préface d’une action militaire en

Dalmatie; il craignait qu’écoutant Talleyrand Napoléon ne gagnât

l’Autriche, pour la dédommager, à ses projets de conquête. Les Habsbourg

de leur côté redoutaient de voir les deux Empereurs se partager

l’Orient, et que la Porte ne rouvrît aux Français les routes de

l’Égypte. L’occupation de Raguse, le 27 mars 1806, les discours tenus

par Bonaparte sur l’Albanie, l’envoi du général Sébastiani à

Constantinople motivèrent ces inquiétudes et ces défiances réciproques

des cours orientales.

Avant ces événements même, Metternich proposait à sa cour, trois

semaines après avoir signé le traité de Presbourg, un plan politique

uniquement destiné à limiter les entreprises françaises dans les

Balkans. «Tirons une ligne, disait-il, du Weser au Tagliamento,

fortifions en deçà par une triple ligne de forteresses, l’Elbe, la

Bohême, l’Enns et la Carniole, puis l’Oder, la Silésie et la Save;

laissons à la France totalement tout l’Occident; que l’Autriche, la

Russie et la Prusse, unies étroitement en un seul tout, forment, pour

protéger l’Empire ottoman, une confédération de l’Orient.» Si Napoléon

acceptait ce partage de l’Europe, c’était la paix durable. La guerre à

outrance, s’il franchissait cette limite concédée, mais assignée à sa

puissance. Le projet ressemblait à celui de Talleyrand, avec cette

différence que l’Autriche préférait aux agrandissements proposés par la

France et à la guerre en Orient la paix par une entente avec la Russie

et la Prusse.

A la même époque, le ministère anglais effrayé inclinait à une solution

semblable. W. Pitt disparaissait le 23 janvier 1806. Son dernier regard

avait été pour la carte de l’Europe si profondément remaniée, et son

dernier mot: «Dans dix ans, elle ne servira plus.» Peut-être songeait-il

à désarmer. Ce fut, en tout cas, la première pensée de ses successeurs

Grenville, Fox, Addington devenu lord Sidmouth, torys et whigs réunis

dans une même œuvre décisive de pacification. «On avait fait à la France

une loi de la conquête indéfinie. La guerre n’avait pas été inutile pour

l’Angleterre: elle ne lui avait rien coûté et lui avait beaucoup

rapporté. Le moment était venu de fixer ces profits avant que, poussé à

de nouvelles conquêtes, Napoléon ne s’attaquât à l’Orient.» Ce fut dans

cet esprit que, le 20 février 1806, Fox aborda la négociation et la fit

suivre, le 26 mars, par un de ses amis retenu à Paris après la paix

d’Amiens, lord Seymour. L’Angleterre demandait la restitution du

Hanovre, le maintien de ses conquêtes coloniales, Malte et la Sicile,

mais surtout dans l’intérêt de la paix future, le respect de l’Empire

ottoman. «Il faut se presser, lui répondit Talleyrand, heureux de ces

ouvertures. Beaucoup se prépare, mais rien n’est fait» (mai 1806).

La Russie avait d’abord été d’avis aussi de se presser: elle avait mis

la main, par la trahison d’un général autrichien, sur Cattaro (mars

1806). Au mois de mai Alexandre Ier recevait, à Pétersbourg, une

députation des Serbes révoltés contre les Turcs, depuis 1804, à l’appel

de Kara Georges et leur promettait de l’argent et des armes; et c’était

pour avoir un moyen de rester en contact avec les Monténégrins qu’elle

s’installait et restait à Cattaro, malgré les instances de l’Autriche

menacée des colères de Napoléon, et de Fox préoccupé d’une agression qui

portait la guerre sur le territoire turc. Puis, brusquement le tsar se

ravisait: il envoyait à Paris un diplomate, d’Oubril, pour faire la paix

avec Napoléon (mai 1806). C’était à qui parmi les puissances européennes

désarmerait tour à tour devant l’Empereur. Chacune pressentait son

intention secrète de tenter l’effort décisif qui lui donnerait l’Orient.

Pendant toute l’année 1806 Napoléon s’y prépara. L’entreprise était

colossale, le rêve de Sieyès avec les éléments de succès que les

victoires des Français depuis dix ans y avaient ajoutés. Il lui fallait

les moyens de tenir en respect l’Angleterre et la Russie pendant que ses

desseins s’accompliraient. Il voulait en charger l’Europe, à condition

qu’elle lui fût docile. Au lendemain de la paix de Presbourg, la

politique impériale entreprit cette tâche fiévreusement.

Pour resserrer la coalition maritime contre les Anglais, le 5 juin 1806,

Napoléon installait son frère Louis sur le trône de Hollande. Le

gouvernement républicain réduit depuis un an à la seule autorité d’un

grand pensionnaire que la France avait désigné, Schimmelpenninck n’avait

pas encore paru un allié assez docile ni assez sûr. «Le principe de

l’élection laissait toujours possible l’éventualité d’une administration

qui, aux mains d’un autre magistrat, se rangerait au parti de

l’Angleterre. L’hérédité monarchique en faveur d’un prince de la famille

impériale présentait de bien autres garanties.»

L’attribution à Murat du grand-duché de Berg, cédé par la Prusse à la

paix de Schœnbrunn, avait le même objet: il s’agissait de fermer, d’une

manière durable, la Basse Allemagne aux Anglais. Napoléon avait d’abord

songé à charger le roi de Prusse de cette mission. Au traité du 15

décembre 1805 il substitua un autre traité, le 15 février 1806, pour

obliger le cabinet de Berlin à interdire jusqu’à la paix au commerce et

au pavillon britanniques les embouchures de l’Elbe, du Weser et tous les

ports de la Baltique. En dépit de cette nouvelle concession, arrachée

par la menace, la politique de la Prusse avait encore paru à l’empereur

trop suspecte. Si l’on en croit les mémoires de Gentz, à qui Haugwitz

fit alors ses confidences, Napoléon ne se trompait guère, en pensant que

cet adversaire vaincu l’attendait à sa première défaite. Et, dès lors

(21 avril 1806), le projet se forma dans son esprit de substituer à la

Prusse un État allemand plus maniable, dont le noyau fût Berg, Clèves et

la Hesse Darmstadt. En y joignant le Hanovre, plus tard Hambourg, Brême

et Lübeck, on ruinait la maison de Hohenzollern, et l’on constituait à

sa place, aux portes de la Hollande, une seconde forteresse contre

l’Angleterre. La fidélité de la Prusse à ses engagements, qui, au mois

d’avril 1806, l’entraînèrent à une guerre redoutable avec les Anglais,

retarda cependant ce nouveau bouleversement. L’Empereur se croyait

encore mieux assuré de l’Espagne: elle avait fait énergiquement la

guerre aux Anglais. Toutes les positions maritimes de l’Italie enfin,

depuis que Joseph était devenu roi de Naples, se trouvaient, sauf la

Sicile, entre nos mains.

Contre la Russie, d’autre part, l’Empereur comptait sur les Allemands.

La paix de Presbourg engageait les princes à son service, par les

avantages qu’elle leur procurait. En faisant d’eux ses parents le

lendemain, Napoléon voulut, en outre, s’assurer qu’ils ne seraient pas

ingrats. Une négociation entamée depuis 1804 avec le roi de Bavière fit,

le 14 janvier 1806, d’Eugène de Beauharnais le gendre de

Maximilien-Joseph. Le prince héritier de Bade épousa Stéphanie de

Beauharnais. Et, dès la fin de 1805, le mariage de Jérôme avec la fille

du roi de Wurtemberg était une affaire décidée.

Cette politique de mariages fut la préface et le moyen de la dernière

transformation que l’Empereur réservait à l’Allemagne, pour s’en faire

un instrument maniable et solide. Désunis, les princes étaient inutiles

et même dangereux. Il importait qu’ils formassent un tout résistant et

facile à gouverner. S’ils n’y consentaient pas, la France les menaçait

de les sacrifier à la Bavière que Napoléon avait désignée pour

constituer cette unité indispensable, depuis la frontière d’Autriche

jusqu’à celle de la France. L’un d’entre eux prit les devants, Dahlberg,

l’ancien archevêque de Mayence, que son dévouement à la France avait

épargné dans les sécularisations et fait transférer à Ratisbonne. Au nom

du patriotisme allemand, il détermina les princes à former une

_Confédération du Rhin_ sous la présidence de Napoléon qui fit de lui

son chancelier. Il les convainquit par d’autres arguments, le maintien

et l’extension de leurs souverainetés accrues de ce qu’il y avait encore

de domaines immédiats disponibles: terres des Furstenberg, des

Schwarzenberg, des Hohenlohe. Le 1er août 1806, les rois de Bavière, de

Wurtemberg, les grands-ducs de Bade, de Berg, les princes de Nassau, de

Hohenzollern, le landgrave de Hesse-Darmstadt déclarèrent se séparer de

l’Empire, pour détruire ce qui en restait encore et se partager

définitivement l’Allemagne (art. 8). Ils convenaient, en outre, de

former entre eux et avec l’Empire français une alliance qui obligeait

les contractants à se soutenir d’une armée de 150 000 hommes dans toute

guerre continentale (art. 12 et 35). C’était là surtout ce que Napoléon

exigeait d’eux, comme prix de leur puissance consacrée, agrandie: leur

concours ferme, immédiat pour couvrir l’Europe centrale le jour où les

armées d’Alexandre y reparaîtraient.

La Prusse n’était pas moins engagée que la Confédération du Rhin avec la

France contre la Russie. Le traité qu’elle avait accepté ou subi le 15

février 1806, comme celui de Schœnbrunn, contenait la promesse formelle

donnée à Napoléon de l’aider à maintenir l’_intégrité de l’Empire

ottoman_. Cette promesse n’était-elle pas une preuve encore plus

éclatante des desseins que formait l’Empereur des Français à la fin de

1805. Quel intérêt la Prusse pouvait-elle avoir à défendre les Turcs, au

risque de se brouiller avec la Russie! Il s’agissait moins d’ailleurs de

protéger les domaines du Sultan que d’en régler le sort. Dans le cas où

le règlement devrait aboutir à une guerre, Napoléon avait voulu

s’assurer le concours des Prussiens contre l’Angleterre à la fois et

contre le tsar. Il l’avait payé de la cession du Hanovre: il escomptait

le bénéfice de cette avance dans la liquidation prochaine de l’empire

turc.

Talleyrand, initié aux secrets de l’Empereur, avait donc bien raison de

dire qu’au mois de mai 1806 la question d’Orient n’était pas encore

ouverte, mais ne tarderait pas à l’être. Depuis la rupture de la paix

d’Amiens, au milieu de la guerre déclarée à l’Angleterre, des défaites

de l’Allemagne et des Russes, par la ruine de l’empire germanique,

l’occupation de l’Adriatique, les négociations avec l’Europe, c’était

invinciblement le but où tendaient les ambitions de Napoléon. Dans le

secret des chancelleries européennes, entre ministres des cours hostiles

ou alliées à la France, à Londres, à Berlin, à Vienne, à Pétersbourg, on

devinait aisément l’affaire décisive à laquelle l’Empereur préparait les

Français, sans les avertir. On en calculait l’étendue et les chances.

Pour la première fois, au début de 1806, date capitale dans l’histoire

du dix-neuvième siècle, l’Europe tout entière s’est vue placée, par les

ambitions de Napoléon, en face du problème redoutable qui pèse sur toute

son histoire depuis. Les peuples ne l’ont pas vu aussi nettement. Mais

les ministres et les souverains, après avoir pratiqué pendant trente ans

la politique des partages et encouragé la France à la pratiquer avec

eux, se sont trouvés, en 1806, à la veille d’un partage qu’ils ne

pouvaient considérer sans terreur, celui du monde ottoman: tant il

excitait de convoitises rivales et supposait de difficultés et de

risques! C’est à qui d’entre eux parlera déjà de l’_intégrité de

l’Empire ottoman_, dont ils sont prêts à se disputer la moindre

parcelle. Langage et sentiments qui sont demeurés ceux des puissances

européennes en tout ce siècle.

Alors, comme aujourd’hui, avant de s’engager dans cette redoutable

aventure, les adversaires se surveillent, marchandent et négocient. Le

risque est si gros, comme l’enjeu, qu’au besoin ils abandonneraient la

partie, s’ils étaient assurés de la retraite des autres. C’est là le

secret des pourparlers engagés au mois de mai 1806 par les successeurs

de Pitt avec Napoléon. Par là s’explique aussi le désir de Talleyrand de

les voir aboutir. Napoléon eût garanti à l’Angleterre l’intégrité de

l’Empire ottoman, et rendu le Hanovre, quoiqu’il l’eût formellement

livré à la Prusse, renoncé enfin à la Sicile et à Malte. Mais il

demandait en échange aux ministres anglais l’abandon de l’alliance

russe, afin de n’avoir plus en face de lui qu’un adversaire. C’était le

prix du marché. L’Angleterre s’y refusa d’abord. Peut-être l’eût-elle

accordé si, dans l’intervalle d’un voyage que fit au début de juin à

Londres le négociateur anglais Yarmouth, Napoléon n’avait pris tout d’un

coup un autre parti.

Inquiet de la négociation qui s’ébauchait entre Londres et Paris, le

tsar résolument offrit, à la fin de mai, à Napoléon ce qu’il souhaitait,

une paix séparée bonne à diviser et à réduire ses ennemis. Lorsque son

agent d’Oubril arriva à Paris (15 mai 1806), ce fut aux politiques de

Vienne, de Londres à trembler à leur tour. Ils virent l’entente

prochaine entre les deux empereurs et ses conséquences, Constantinople

au tsar, la Méditerranée aux Français. Ils redoutèrent d’autant plus

cette éventualité que l’envoyé russe affecta de se cacher des Anglais

pour traiter.

Cependant cette paix que, le 20 juillet 1806, d’Oubril signa avec

Napoléon, proclamait l’indépendance de l’empire ottoman: comme preuves

de leurs intentions pacifiques, la France abandonnait Raguse, les Russes

Cattaro. Il semblait que la Turquie fût un domaine auquel ils se

défendaient de toucher, peut-être avec le désir secret de n’y toucher

qu’ensemble. En tout cas, Napoléon devait trouver meilleur un traité qui

ne l’obligeait plus à restituer le Hanovre et lui procurait la Sicile.

Le seul sacrifice exigé par les Russes se ferait aux dépens de l’Espagne

forcée d’indemniser par la cession des Baléares les Bourbons de Naples

de la perte totale de leur royaume. Et quel profit pour Napoléon d’avoir

brisé l’alliance des Russes et des Anglais, formée par ses entreprises

orientales, au temps de l’expédition d’Égypte et toujours depuis

reformée pour les entraver! «Napoléon et sa race vont-ils partager

l’Europe avec la Russie?» écrivait alors, le 9 août, dans son journal un

Allemand frappé des avantages qu’à cette époque l’Empereur des Français

venait de réaliser par la diplomatie et par la guerre. «L’empire

d’Allemagne est partagé comme la Pologne», disait l’un. «Il va falloir

s’occuper de la ruine prochaine de la Turquie, disait l’autre, le 26

août, et des sûretés que l’Autriche doit prendre, en cas de partage,

dans les Balkans.»

Cette double négociation de Napoléon, à la veille de l’épreuve décisive

que toute l’Europe attendait de son ambition, met en pleine lumière la

portée de ses desseins, et les calculs de sa politique. Elle le montre,

non pas, comme on le représente d’ordinaire, épris d’un rêve démesuré de

puissance et de domination, vague et sans objet, mais comme un joueur

préoccupé sans relâche de gagner, avec tous les atouts dans les mains,

une partie dont l’enjeu déterminé le tente, et l’a toujours tenté. Elle

nous révèle en outre, à l’apogée de son pouvoir, la première cause de

ses déceptions et de sa ruine. Le parti qu’il a pris, en juillet 1806,

de traiter avec la Russie plutôt qu’avec l’Angleterre a été funeste à

ses propres desseins, aux intérêts de la France entraînée dans une

guerre qui ne la servait point. Son génie, pour la première fois aux

prises avec la diplomatie d’Alexandre Ier, n’en a pas deviné les détours

et les mensonges, ce qu’un historien appelle avec indulgence «la subtile

finesse», et ce que Caulaincourt, plus sévère et plus juste, qualifiait

de «_dissimulation souveraine_».

Si Alexandre Ier parut au mois de mai 1806 se rapprocher de Napoléon au

point d’inquiéter toute l’Europe, ce fut faute de mieux et à regret.

Depuis deux ans son conseiller Czartoriski l’y engageait sans être

écouté. Il lui montrait les avantages d’une conquête de la Moldavie et

de la Valachie, de la réunion sous le sceptre russe des Grecs et des

Slaves des Balkans. «Ces projets, ajoutait-il, ont été constamment

repoussés par votre Majesté, et de manière à ne pas laisser le moindre

espoir qu’ils vous plairaient jamais.» Ils ne pouvaient, en effet, se

réaliser que par un partage de l’Europe avec Napoléon. Alexandre eût

préféré dépouiller les Turcs sans compter avec lui. Mais la diplomatie

de l’Empereur en l’isolant de plus en plus, de la Prusse d’abord, de

l’Angleterre même, lui rendait la résistance difficile et même

dangereuse.

Dès le mois de mars 1806, quand il connut les engagements pris par le

roi de Prusse de soutenir la politique orientale de Napoléon, le tsar

avait mis tout en œuvre à Berlin pour les faire rompre. Il employa les

bons offices du duc de Brunswick, qui de Pétersbourg essaya de

convaincre Frédéric-Guillaume III par l’intermédiaire d’Hardenberg,

disgracié le 8 avril sur l’ordre de Napoléon. Le tsar insistait pour que

le roi de Prusse effaçât du traité du 15 février la clause relative à

l’intégrité de l’Empire ottoman. Ses exhortations, ses menaces se

heurtèrent pendant deux mois aux hésitations de la Prusse, à la crainte

qu’elle avait de perdre, en violant le contrat passé avec Napoléon, le

prix du marché, le Hanovre.

C’est alors qu’Alexandre, lassé de cette résistance, effrayé des

pourparlers que l’Angleterre avait engagés à Paris, se décida à négocier

à son tour avec l’Empereur des Français pour prendre ses sûretés. La

mission de d’Oubril n’avait pas pour objet un traité immédiat, une paix

qui brouillerait à jamais la Russie et ses alliés. C’était une mission

d’observation et d’attente. A peine d’Oubril était-il arrivé à Paris que

Napoléon, trompé par ces avances, s’éloignait de l’Angleterre: au même

moment, le 1er juillet la Prusse l’abandonnait pour se rapprocher de la

Russie. Le 20 juillet, d’Oubril signait, il est vrai, avec Napoléon un

traité de paix, mais il avouait avoir dépassé ses instructions. Et son

maître restait libre de le démentir.

Le traité secret du 1er juillet 1806 entre les deux cours de Berlin et

de Saint-Pétersbourg était un grand succès pour la diplomatie russe. Le

roi de Prusse s’engageait «à ne faire jamais la guerre au tsar, au cas

où celui-ci armerait pour protéger la Turquie contre la France, ou pour

la forcer à exécuter ses conventions avec la Russie, et même à ne pas

l’attaquer.» Quelle que fût en un mot la politique orientale d’Alexandre

Ier, les Prussiens lui donnaient carte blanche. Et qu’obtenaient-ils en

échange, et comme prix de cette trahison, ni le Hanovre, qu’ils

demandaient, ni la Poméranie suédoise qu’ils convoitaient. Le tsar, pour

rien, obtenait leur neutralité. On conçoit qu’au lendemain d’un pareil

marché Alexandre ne fût plus disposé à en conclure un autre,

certainement plus onéreux avec Napoléon. Assuré de la paix sur la

Vistule, et de la rupture désormais inévitable des Anglais avec la

France, il n’éprouvait plus le besoin de lui abandonner dans les Balkans

une part qui pouvait lui revenir. Il désavoua d’Oubril, qu’il avait

choisi à dessein parmi les hommes nouveaux et obscurs de sa cour pour se

réserver avec lui plus de liberté. Cette négociation d’un mois à

laquelle Napoléon s’était laissé prendre lui fit tort: elle fut pour son

rival un coup de partie.

Sur la route de l’Orient, l’Empereur des Français retrouvait unies la

Russie et l’Angleterre qu’il avait cru diviser. Et les pourparlers qu’il

avait engagés avec chacune séparément, exploités par ses adversaires, le

privaient au mois d’août des alliés qu’il se croyait assurés.

Le 2 août, l’ambassadeur de Prusse à Paris, Lucchesini, informait son

roi que dans un dîner le plénipotentiaire anglais Yarmouth lui avait

fait une confidence décisive: l’offre de Napoléon de rendre à

l’Angleterre, pour prix de son désarmement, le Hanovre cédé à la Prusse.

Comme au même moment l’Empereur travaillait à faire entrer la Saxe et la

Hesse dans la Confédération du Rhin, Frédéric-Guillaume III se vit

cerné, dépouillé, réduit à rien. Cette confidence calculée des Anglais,

les démarches des Français en Allemagne réveillèrent à Berlin le

patriotisme chez les ministres les plus dociles jusque-là à la France,

comme Haugwitz, parmi la noblesse surtout, et dans l’armée. Le 9 août,

le roi de Prusse mobilisait ses troupes sur les frontières.

A la même époque sincèrement Napoléon se préparait à rappeler les

siennes d’Allemagne (13 août). Les deux ordres s’étaient croisés.

C’était la preuve même des intentions pacifiques de l’Empereur à l’égard

de la Prusse. Il en renouvela l’assurance, le 26 août, à Berthier: «Mon

intention est de faire rentrer effectivement mes troupes en France.» Il

ne lança de contre-ordre qu’à la fin du mois, en apprenant qu’Alexandre

Ier désavouait le traité du 20 juillet 1806. Il démêla cette fois le jeu

de la Russie: elle avait débauché la Prusse en secret et détruit

l’ouvrage de toute une année. La Grande Armée fut aussitôt reformée;

Frédéric-Guillaume III dès le 7 septembre sommé de désarmer. Le 25

septembre 1806 Napoléon partait pour Mayence. Le même jour, le roi de

Prusse emmenait la reine à l’avant-garde de ses troupes que Blücher

conduisait à Cassel et en Thuringe.

Simultanément, à l’autre extrémité de l’Europe, le roi d’Espagne,

Charles IV, depuis dix ans l’allié fidèle de la France, docile jusqu’au

sacrifice, annonce à son peuple une prise d’armes prochaine, une levée

d’hommes extraordinaire. Il ne dit pas contre qui sont destinés ces

armements subits, contre le Portugal, l’Angleterre, maîtresse de

Gibraltar, ou Napoléon lui-même. Mais nos agents ont remarqué l’arrivée

à Lisbonne d’un envoyé russe, M. de Strogonoff, venu pour se concerter

mystérieusement avec l’envoyé de Prusse et le premier ministre, le

Prince de la Paix. Nul doute que la Russie n’ait fait connaître au roi

d’Espagne et à Godoy le prix dont Napoléon voulait payer son

désarmement: les Baléares destinées à servir d’indemnité aux Bourbons de

Naples. Cette clause a été inscrite dans les articles secrets du traité

du 20 juillet. Ainsi ce que la France a réservé à l’Espagne, après lui

avoir pris la Louisiane en 1801, cent millions de subsides, ses flottes,

et le moyen de défendre Buenos-Ayres occupé à cette époque par les

Anglais, c’est en 1806, sans aucun prétexte, le démembrement même de la

monarchie, alors que la France, son alliée, s’est elle-même par la

guerre démesurément agrandie et enrichie. Si bas que soient tombés les

Bourbons d’Espagne, humiliés, dépouillés, livrés à leur favori qui les

perd, l’excès de la trahison les porte à la révolte. Les Russes et les

Anglais la leur conseillent. Une guerre contre Napoléon, moins

périlleuse avec de tels appuis, au moment où la Prusse se lève contre

lui, offre à l’Espagne de meilleures chances qu’une fidélité payée de

sacrifices successifs et de perpétuelles trahisons. Le 5 octobre le

Prince de la Paix a fait le pas décisif. Il appelle les Espagnols aux

armes, pour la défense de leurs privilèges et de ceux de la couronne,

sans leur dire encore, par une dernière précaution, qui les menace, et

quel est l’ennemi désigné à leur patriotisme. Mais Napoléon ne s’y est

pas trompé. Le lendemain de la bataille d’Iéna, il trouvait dans la

correspondance de l’envoyé de Prusse à Madrid, tombée entre ses mains,

la preuve de la complicité de l’Espagne avec ses ennemis. Il était

averti de sa révolte, déterminé à la châtier.

Ainsi, en négociant avec l’Angleterre au mois de mai, l’Empereur lui

avait fourni l’arme essentielle du complot où elle entraîna la Prusse

contre lui. En traitant avec les Russes, il leur avait procuré les

moyens de détourner de lui la cour de Madrid. Tout son avenir était en

germe dans cette double faute, le jour où, séduit par la diplomatie

russe, il abandonna les pourparlers avec l’Angleterre, susceptibles

d’une paix avantageuse, pour essayer une entente avec Alexandre Ier.

Quand il vit la coalition formée, par un dernier effort et le sacrifice

de nos comptoirs de l’Inde, il essaya, le 18 septembre, de désarmer

encore les Anglais. Mais alors ils exigèrent de l’Empereur la Dalmatie

et la Sicile, tout le fruit de la paix de Presbourg, l’abandon de ses

projets sur les Balkans. Napoléon ne négocia plus, espérant que la

guerre réparerait les erreurs de sa diplomatie, et forcerait les Russes

ainsi que les Anglais à laisser les voies libres à son ambition. Il ne

lui restait plus qu’à essayer de séduire l’Autriche et de lui faire sa

part: il lui offrit, pour prix de sa neutralité, une entente _sur la

base de la conservation et de la garantie de l’Empire ottoman_ (20

septembre 1806). L’Autriche n’était pas en état de courir seule le

risque d’un partage de l’Orient avec Napoléon: elle refusa de prendre

parti.

Le 5 mars 1806, l’Empereur chargeait son ministre Champagny de tenir au

Corps législatif le discours suivant: «Ce ne sont plus des conquêtes

qu’il médite. Il a épuisé la gloire militaire. Il n’ambitionne plus ces

lauriers sanglants qu’on l’a forcé de cueillir. Perfectionner

l’administration, en faire pour son peuple la source d’un bonheur

durable, mériter les bénédictions de la génération présente et celle de

la génération future, telle est la gloire qu’il ambitionne.» Il y avait

dans cette déclaration autant de franchise que de calcul. Il n’y a pas

de doute que Napoléon ne souhaitait pas, en 1806, une nouvelle guerre:

il fut réellement surpris par les armements de la Prusse et de

l’Espagne. «Je n’ai aucun intérêt, disait-il encore le 12 septembre à

Talleyrand, à troubler la paix du continent. L’Autriche est impuissante.

Beaucoup de haines et de rivalités séparent la Prusse et la Russie. Les

blessures d’Austerlitz saignent toujours. La Russie fera peut-être des

sacrifices pour attaquer la Turquie. L’idée que la Prusse peut s’engager

seule contre moi est si ridicule qu’elle ne mérite pas d’être discutée.»

Que l’Empereur des Français ne voulût pas la guerre n’était pas une

preuve qu’il eût renoncé aux conquêtes. Sur ce second point, ses

déclarations n’étaient pas sincères. Elles étaient contredites, à

l’instant même, par l’établissement de Joseph à Naples, de Louis en

Hollande, par l’occupation de Raguse et la proclamation de la

Confédération du Rhin. Napoléon méditait en 1806 des projets de conquête

qu’il n’avouait pas à la France, redoutant qu’elle ne les désavouât. Son

langage pacifique, démenti par ses actes, trahissait sa crainte de ne

pouvoir associer les Français à ses entreprises, s’il les leur révélait.

En cet état, il eût préféré les réaliser par la paix que par la guerre.

Une convention heureuse avec la Russie, à qui il proposa la Pologne en

échange de l’Orient, lui semblait meilleure qu’une entente avec

l’Angleterre toujours résolue à le lui interdire, qu’une guerre ouverte

pour l’arracher à l’Europe coalisée. Si son génie vint se prendre aux

pièges de la diplomatie russe, s’il se vit contraint par elle à une

guerre qu’il voulait éviter, amené à se battre non pour l’Orient, mais

contre la Prusse et l’Espagne, ce fut, on n’en peut douter, pour avoir

voulu, au lieu de suivre son chemin, en cacher l’objet aux Français. Si

maître qu’il fût, l’opinion publique, contraire à ses desseins secrets,

l’obligeait à des détours où il commençait de s’égarer. La lutte contre

la Prusse, les hostilités prochaines contre l’Espagne étaient autant de

retards pour son ambition, de peine perdue pour les Français dont

quelques-uns pour la première fois se prirent à douter et à médire de

l’Empereur.

Manuel historique de politique étrangère, tome II [de 4] · 第 62 / 179 题