L’institution du Consulat à vie, avec faculté pour le Premier Consul de
désigner son successeur, de faire les traités de paix et d’alliance, de
nommer les sénateurs, fut consentie en faveur de Bonaparte le 8 août
1802 par un vote presque unanime des citoyens, reconnaissants de la
paix. Elle marquait, en même temps que l’abdication définitive du
peuple, le terme de cette paix même: «Je suis, disait Napoléon, au
niveau des autres souverains. Ils ne sont aussi quelque chose qu’à vie.»
En créant de nouveau une monarchie née de l’intrigue, les Français
livraient leur politique extérieure aux intrigues qui, sous l’ancienne
royauté, l’avaient ruinée. Le maître qu’ils se donnaient, comme ceux
dont ils s’étaient délivrés, ne pouvait manquer de songer à son intérêt
propre. «Reste à savoir, écrit Taine, jusqu’à quel point et pendant
combien de temps cet intérêt, tel qu’il le comprend, sera d’accord avec
l’intérêt public. Tant mieux pour la France, si cet accord est complet
et permanent. Tant pis s’il est partiel et temporaire. Le risque était
terrible.»
Les besoins des Français ne s’accordèrent qu’un instant très court, six
mois à peine, avec les ambitions de Bonaparte. Assuré d’eux plus que
jamais il reprit son œuvre, où il l’avait laissée à son retour d’Égypte,
quand la France avait réclamé son aide contre l’étranger. Il ne pensa
qu’à sa conquête d’Italie pour l’achever, à ses conquêtes dans le Levant
pour les restaurer. Le hasard lui avait livré la France; son épée lui
avait donné la vallée du Pô: son rêve était toujours tourné vers
l’Orient. Il aimait surtout, et peut-être selon Talleyrand y avait-il
autant d’intérêt que de goût, ce qui attestait ou pouvait faire éclater
la domination de son génie.
Ainsi, entre la République Italienne et la France, il restait une
lacune. Les routes qui par-dessus les Alpes les unissent, et par où
Bonaparte a conduit ses armées à la victoire, ne sont pas demeurées au
conquérant, du moins légitimement. En droit, le roi Victor-Amédée III
restait toujours possesseur du Piémont que l’armée de Jourdan occupait
depuis le 19 avril 1801. Il abdiqua, le 11 juin 1802, en faveur de son
frère. Le Piémont fut annexé à la France (2 septembre 1802). La même
pensée, à la même époque, détermina la création de la République du
Valais (juin 1802), boulevard de la République d’Italie, lien naturel de
la vallée du Rhône avec celle du Pô. Il ne restait plus qu’à relier la
vallée du Rhône aux routes du Rhin pour couvrir l’Italie tout à fait. La
dernière campagne de Masséna en Suisse avait montré le prix de ces
positions rhénanes pour la possession de la péninsule. La victoire de
Zurich avait largement préparé celle de Marengo.
Or, Bonaparte ne disposait pas de la Suisse, dont le patriotisme
souffrait mal les ordres de notre agent Verninac, la présence de nos
troupes et les trahisons d’un parti en minorité, le parti unitaire
favorable aux Français. Un instant, et toujours en juin, le Premier
Consul eut l’idée de livrer la Suisse au margrave de Bade pour la
prendre sans violer la neutralité qui la couvrait. Puis il adopta une
autre méthode: il retira ses troupes (fin juillet) du territoire
helvétique, en ayant soin de les laisser sous le commandement de Ney,
très près du Jura. Certain que le parti français privé de cet appui
serait vaincu par les patriotes et réduit à le solliciter de nouveau,
Bonaparte s’assurait un moyen d’organiser la Suisse à sa guise, en
respectant les traités. La conquête, dirigée par Ney, se fit à la fin de
l’année 1802, sous forme de médiation. Le vainqueur rétablissait l’Union
Helvétique par l’acte du 11 février 1803. Mais il la rétablissait à son
profit. A Paris où il avait mandé les Suisses les plus influents, il
passa cet accord comme un véritable traité de partage encore.
L’aristocratie conservait le gouvernement local des cantons; Bonaparte
se réservait le pouvoir central confié à un magistrat du pays, choisi
par lui, à un pensionnaire, le président d’Affry. «Je ne souffrirai en
Suisse, avait-il dit, d’autre influence que la mienne.»
De toutes parts, il créait alors à l’Italie, sa conquête, son bien, son
refuge peut-être, une situation telle qu’on ne pouvait plus ni la lui
disputer, ni l’en éloigner. Il y agrandissait son influence par
l’acquisition du duché de Parme. Son empire italien allait désormais des
Alpes à l’Adriatique et au golfe de Gênes: et cet empire demeurait le
point d’appui solide, comme autrefois, de ses entreprises futures sur le
Levant. Livourne était occupée, l’île d’Elbe annexée (26 août 1802). «Je
tiens toujours mes yeux fixés sur l’Égypte», faisait-il écrire au
_Moniteur_, au mois de janvier 1803.
Dans le démembrement de l’Europe, réglé de 1800 à 1802 à sa volonté, il
semblait que Bonaparte n’eût pas fixé sa part, ainsi qu’à Léoben et à
Campo-Formio. En réalité, il se la réservait sur la seule puissance
faible que n’eussent pas atteinte encore les partages européens: la
Turquie, protégée par l’Angleterre et la Russie, est demeurée intacte.
De ses négociations avec l’Angleterre, Napoléon avait espéré l’Égypte.
Il y compta jusqu’au 22 juillet 1801. Sa diplomatie pacifique, combinée
avec la dernière tentative de l’amiral Linois, n’avait pas d’autre
objet. Ni les marchandages tenus à un prix trop haut par les Anglais, ni
la guerre ne réalisèrent ses calculs. Il céda: les préliminaires de
Londres coïncidèrent avec la nouvelle qu’il reçut de la capitulation
définitive de Menou à Alexandrie (1er octobre 1801). L’Égypte était
perdue; la paix faite. Le Premier Consul n’accepta que pour la forme et
provisoirement la défaite de ses espérances: cette paix ne fut qu’une
trêve.
Elle ne pouvait durer: «A travers les discussions diplomatiques et par
delà les griefs allégués, dit Taine, son caractère, ses exigences, ses
projets avoués, tels sont les causes profondes et les motifs vrais de la
rupture.» Le génie du conquérant, pour la première fois, ne lui a pas
procuré sa part dans le démembrement de l’Europe. Il la réclame, décidé,
même quand il cède à l’Angleterre, à la lui disputer. Dès le 18 mars
1802, avant la conclusion de la paix d’Amiens, il demande à Poterat un
plan pour détacher de la Grande-Bretagne l’Irlande et l’Écosse, de
manière à lui rendre une guerre impossible. Au mois d’août 1802, il
chargeait d’une mission commerciale en Égypte et en Syrie le général
Sébastiani, singulier agent pour une étude pacifique dont les éléments
devaient être l’examen des fortifications turques et des flottes
anglaises, ainsi que des pratiques auprès du pacha et des beys (15
septembre 1802).
Si le Premier Consul insista, dans les négociations d’Amiens, sur un
seul point, l’évacuation de Malte par les Anglais, la remise de cette
place aux Napolitains, à l’Ordre ensuite, c’était pour garder les voies
libres de Toulon ou de Livourne jusqu’à Alexandrie. «Tôt ou tard
l’Égypte appartiendra à la France, soit par la dissolution de l’empire
ottoman, soit par quelque arrangement avec la Porte.» En disant ces
paroles à l’envoyé d’Angleterre, Witworth, en février 1803, Bonaparte
savait qu’il déchaînait de nouveau la guerre. Il n’avait jamais voulu la
paix au prix de l’Égypte.
A ce moment décisif où, pour le remercier de cette paix, la France
s’abandonnait à lui, son remerciement, en échange, fut de l’entraîner à
la guerre en la trompant. Nul n’a jamais mieux possédé l’art de faire
servir à ses desseins personnels les passions humaines. Il abuse des
meilleures, patriotisme ou amour de la gloire; il excite les mauvaises,
la haine, l’orgueil ou la vanité. Ce n’est pas lui qui s’attirerait le
reproche, comme les Directeurs, d’une guerre inutile, contraire aux
traditions, pour la possession de l’Égypte. Il désigne sans trêve aux
Français l’Angleterre comme l’ennemie perfide, déloyale, ennemie de
leurs institutions et de leur repos. Il saura se faire déclarer la
guerre par elle, pour se présenter à la France comme le champion de son
indépendance et de sa grandeur nationale. Il le lui a si bien persuadé
alors, que plus d’un historien demeure aujourd’hui convaincu par les
arguments qu’en 1802 il a su fournir à nos pères.
A dessein, Bonaparte exagère les intrigues des émigrés et des royalistes
au delà de la Manche, et laisse présumer que le gouvernement anglais est
leur complice. Dès le mois de mai 1802, son agent à Londres, Otto, dut
exiger de Georges III l’expulsion des émigrés, la déportation de Georges
Cadoudal, le départ des princes bourbons, la défense expresse de porter
sur le territoire anglais les décorations de l’ancien régime. Ces
exigences, faites pour être rejetées, devaient servir à justifier de
furieuses attaques insérées dans le _Moniteur_ au mois d’août, dictées
par le Premier Consul lui-même à Barrère, Montlosier, contre ces
Anglais, «_protecteurs d’assassins_», toujours suspects de vouloir, même
par le crime, rétablir en France l’ancien régime. Le calcul était si
clair que, dans les mêmes articles, Bonaparte affirmait la solidité de
son gouvernement.
Mais il lui fallait à la fois exciter la France contre les Anglais et la
rassurer sur sa vigilance, lui persuader enfin, par un réveil des
passions d’autrefois, qu’elle était au lendemain de Pillnitz. C’était
une guerre de défense nationale, puisqu’il n’y avait pas de nation pour
les émigrés. En désignant les Anglais comme leurs complices, Bonaparte
prescrivait aux Français un devoir patriotique. «Je suis l’homme de
l’État», dira-t-il à Joséphine, implorant la grâce du duc d’Enghien qui
n’avait pas conspiré. «Je suis la Révolution et je la soutiendrai.»
Depuis 1802, c’est une tactique de sa part qui va jusqu’au crime.
C’en fut une autre de réveiller alors chez les Français leurs ardeurs
coloniales et les souvenirs des spoliations anglaises. Au lendemain de
la paix, en Amérique, en Inde, Bonaparte applique un vaste programme de
politique coloniale, assez peu sincère, puisqu’en 1803 il cédait déjà la
Louisiane aux États-Unis. Il ferme en même temps aux Anglais, devenus
les rouliers des mers, les ports de France, de Hollande, d’Italie: ce
premier essai du blocus continental en pleine paix (avril 1802) eut pour
effet dans toutes les villes de France un grand mouvement d’entreprises
et d’affaires. Aux Français, jaloux de la concurrence anglaise, le
Premier Consul désigne comme leur domaine la Méditerranée destinée dans
l’avenir à devenir un lac français: «contre cette communauté de
marchands qui garde Malte en dépit des traités», et pratique la foi
punique pour ajouter à ses conquêtes du dix-huitième siècle le
patrimoine de la vieille Rome réservé à la France, il excite les colères
de la nation. Et s’il tient ce langage à son agent à Londres dès le mois
d’octobre 1802; s’il publie en janvier 1803 le rapport de Sébastiani sur
les empiétements de l’Angleterre dans le Levant, c’est avec le dessein
d’armer les deux peuples l’un contre l’autre: «Parbleu, nous verrons
bien si cela ne décidera pas John Bull à guerroyer», disait-il à
Sébastiani.
Contre John Bull il a préparé un grand courant de colères françaises qui
aboutira, en 1803, à une fièvre patriotique semblable à l’enthousiasme
généreux de 1761. Successeur de Choiseul et de Vergennes, non pas, mais
appliqué à s’en donner les apparences pour réaliser son dessein. «Je ne
suis pas de ceux, écrit Lucien en 1802, qui ont cru et persistent à
croire que mon frère Napoléon fit la guerre malgré lui à aucune époque
de sa vie. J’ai trop connu à cette époque le fond de sa pensée, surtout
du temps dont je parle. Et disons franchement que cette pensée, beaucoup
plus ambitieuse que patriotique, qui lui faisait alors une nécessité
personnelle de la guerre, m’avait été révélée presque sans mystère.»
L’ambition de Bonaparte excelle enfin à déchaîner, alors, le patriotisme
français. Si le ministère Addington lui fait observer que, depuis le
traité d’Amiens, le partage convenu de l’Europe a été modifié par
l’acquisition du Piémont, de l’île d’Elbe, l’occupation déguisée de la
Suisse, il répond fièrement, le 23 octobre 1802, «qu’on fera bien de ne
pas nous forcer à conquérir l’Europe». Les Français y pensaient
toujours, quoique heureux de la paix: l’amour de la gloire, soutenu par
un vif sentiment de supériorité sur les autres peuples qui n’avaient pas
fait la Révolution, leur était devenu comme une seconde nature capable
d’accepter tous les efforts. «Quelle différence, lit-on dans le
_Moniteur_ du 1er septembre 1802, entre un peuple qui fait des conquêtes
pour la gloire et un peuple de marchands qui devient conquérant!»
Il était agréable à la nation française d’entendre dire au Premier
Consul, comme il le fit aux délégués suisses le 19 février 1803: «_que
l’Italie, la Hollande et la Suisse étaient à sa disposition_.» En
voyant, selon les plans de Sieyès et par la diplomatie de Talleyrand,
disparaître dans les marchés conclus avec les princes allemands
(sécularisations du 25 février 1803) la clientèle ecclésiastique de
l’Autriche, grandir la Prusse et changer la face de l’Allemagne, elle se
réjouissait de lui dicter des lois. Elle se consolait d’avoir rétabli la
royauté pourvu que l’empire d’Occident échappât aux Habsbourg et lui
revînt. Ce rôle d’arbitre entre les peuples libres, analogue à celui de
l’Empereur autrefois parmi les souverains, cette autorité que les
Français allaient de nouveau déléguer à un empereur, flattaient leur
vanité. Et leur orgueil s’exaspérait jusqu’à désirer la guerre où
Bonaparte les entraînait, en présence des contradictions que le peuple
anglais leur opposa. «Les Français, disait le Premier Consul au Conseil
d’État en créant la Légion d’honneur, ne sont pas changés par dix ans de
révolution. Ils sont ce qu’étaient les Gaulois. Ils n’ont qu’un
sentiment: l’honneur.»--«Il faut, ajoutait-il à Miot de Melito, que le
gouvernement français d’aujourd’hui soit le premier de tous.» Ainsi,
exploitant les haines, les besoins ou les passions conquérantes de la
France, il l’acheminait à une guerre dont le seul objet, le seul motif
réel étaient son désir secret et invariable de s’établir en Orient.
Un dernier trait, à la veille de la rupture, après l’ultimatum remis le
26 avril 1803 à l’ambassadeur anglais Witworth, découvrit ses
intentions. Il offrit aux Anglais un moyen terme pour le maintien de la
paix, calculé, prétendait-il, sur les intérêts des deux pays. Son envoyé
à Londres, le général Andréossy, reçut l’ordre de proposer l’occupation
simultanée et pour dix ans de Malte par l’Angleterre, de Tarente par la
France. On chercherait en vain l’intérêt que la France, pour se défendre
contre les émigrés, étendre son domaine colonial et commander même à
l’Europe, pouvait trouver dans le golfe d’Otrante. On voit bien au
contraire l’importance de cette situation pour la conquête du Levant.
Malte aux Anglais, c’était la route d’Alexandrie fermée; Tarente aux
Français, c’était l’Égypte entrevue, presque promise au maître de
l’Italie. A ce prix, Bonaparte eût consenti à retenir encore les
passions qu’il avait déchaînées. Pour un traité avantageux à ses
ambitions, il eût abandonné cette guerre nationale, dont il parlait
depuis un an dans le _Moniteur_. Ce n’était plus le cri de «Malte ou la
guerre» poussé le 10 mars 1803. Les Français pouvaient céder Malte sans
danger, sans déshonneur, si Bonaparte avait Tarente. Mais, par un
dernier mensonge, le Premier Consul leur cachait combien il les avait
trompés en toute cette affaire. «Il est important, écrivait-il à
Talleyrand, que si cette proposition ne peut réussir, Andréossy n’en
fasse aucune communication qui laisse des traces, afin qu’on puisse
toujours nier ici que le gouvernement ait pu adhérer à cette
proposition.» (13 mai 1803.)
Heureusement pour l’histoire, la trace de ce mensonge est demeurée dans
les Archives, et le trahit. L’intrigue apparaît, le secret se découvre.
La guerre déclarée en 1803 par le Premier Consul aux Anglais ne fut ni
une nécessité, ni un avantage pour le peuple qui lui remettait ses
destinées. Celui-ci ne l’eût pas faite, à la veille même des hostilités,
si la paix eût laissé le champ libre à ses ambitions.
La politique étrangère qui, désormais, de campagne en campagne, allait
entraîner les Français à combattre toute l’Europe jusqu’à leur perte, ce
n’est pas en définitive une politique nationale, c’est celle du maître.
Bonaparte ne sert pas la France, il l’emploie: flattant sa passion de
gloire et ses haines, épuisant ses ressources, il poursuit son rêve
personnel, l’idée fixe à laquelle, comme les hommes de génie, il pense
toujours, dont il a donné la formule en 1804. «Il n’y a plus rien à
faire en Europe: ce n’est que dans l’Orient qu’on peut travailler en
grand.» Et tandis qu’à sa suite les Français s’imaginent d’abattre
l’Angleterre, de soumettre l’Allemagne, d’étouffer les puissances
secondaires, Bonaparte engage la lutte décisive pour la possession des
territoires orientaux dont le sort demeurera, après lui, le grand
problème du dix-neuvième siècle. Ils s’agitent, et il les mène, victimes
d’une dernière intrigue, de leurs traditions, de leurs illusions, à une
conquête dont seul il possède le secret, et qu’ils devront disputer à
l’Europe tout entière.
De leur côté, au lendemain de la paix d’Amiens, les Anglais ne s’étaient
pas mépris sur les intentions du Premier Consul à l’égard de l’Égypte.
Le secrétaire d’État des affaires étrangères, Hawkesbury, exprimait à
notre agent Otto, dès le 18 avril 1802, les craintes de son
gouvernement: «Il fallait laisser la Turquie en repos et ne pas
l’exposer à l’ambition de deux ou trois puissances.»--Et le général
Andréossy, qui remplaça Otto à Londres, répétait à son tour, le 25
janvier 1803, qu’il trouvait le peuple anglais toujours persuadé des
desseins de la France sur l’Égypte. La France, à la vérité, s’en
souciait peu. Mais elle ne disposait plus de ses desseins.
Ces craintes, en partie justifiées, devinrent le thème de l’opposition
qui se forma dans le Parlement anglais et bientôt dans tout le pays
contre le ministère Addington. Elle fut menée très vivement, dès le mois
d’avril 1802 par lord Grenville. Dans les pays où l’opinion publique
règle la politique, il faut aux intérêts une formule simple. L’amiral
qui commandait à Malte, quand le traité du 27 mars vint obliger
l’Angleterre à évacuer l’île, lord Keith avait déclaré hautement qu’il
n’évacuerait pas «pour l’honneur et le bien de son pays». Malte,
répétèrent après lui les adversaires de la paix, n’était qu’un rocher
stérile, mais de sa possession dépendaient les routes du Bosphore et de
l’Égypte. Ce fut un axiome pour le public anglais que la perte de Malte
entraînerait l’établissement des Français en Orient et la ruine de
l’empire des Indes. A six mois d’intervalle, le même peuple qui avait
salué la paix d’Amiens comme un bienfait, imposait à ses ministres
l’obligation de la violer. Il se fût volontiers écrié comme Pitt en
1791: «Avec ceux qui posent ce principe que la question d’Orient n’a pas
d’intérêt pour nous, je refuse de discuter.» Aussi Addington ne discuta
pas: il se soumit.
Pour ne pas évacuer Malte et gagner du temps, il sollicita les grandes
puissances de refuser leur garantie, à laquelle cette évacuation était
subordonnée. L’ambassadeur Saint-Helens à Pétersbourg fit tous ses
efforts pour détourner le tsar d’y consentir et y réussit (mai 1802).
Quelques mois après, Addington inventa d’autres expédients: il empêcha
l’élection dans l’ordre de Malte d’un grand maître qui pût reprendre
l’île en vertu des traités; il s’arrangea pour que la cour de Naples,
chargée provisoirement avec l’ordre de Saint-Jean de garder Malte, n’y
expédiât pas de troupes.
Bientôt une occasion s’offrit au gouvernement anglais d’expliquer et de
faire excuser ces actes contraires à la paix d’Amiens. Il prétendit que
Bonaparte, par ses annexions du Piémont et de l’île d’Elbe, son
intervention en Suisse (août–septembre) avait lui-même changé les
conditions du traité. Ces conquêtes en pleine paix justifiaient
l’Angleterre d’en souhaiter aussi: elle exigeait Malte comme
compensation. Ce fut le sujet d’une note de lord Hawkesbury, remise le
10 octobre 1802 au Premier Consul par l’envoyé à Paris, Merry, le thème
du discours que le roi fit au Parlement le 16 novembre 1802. En droit,
l’argument était faible. Bonaparte n’eut pas de peine à répondre que
dans les négociations d’Amiens l’Angleterre avait refusé de s’occuper du
continent. Et puis, quelle autorité avait-elle pour invoquer la lettre
des traités qu’elle n’exécutait pas, pour défendre les peuples libres,
lorsqu’elle exigeait des conquêtes? L’objet qu’elle se proposait c’était
«le _principe des acquisitions égales_», fondement du système
copartageant, le contraire même du droit. «Vous conviendrez avec moi,
écrivait alors Fox à son ami Grey, que c’est un prétexte bas et
hypocrite et que notre victoire aurait pour résultat l’acquisition de
Malte et du Cap, tout autre chose en un mot que l’indépendance de la
Suisse.» Mais, en fait, le ministère Addington trouvait dans ce prétexte
le moyen de violer la paix qu’il avait signée, de calmer les colères de
l’opposition, de satisfaire l’opinion publique, et il s’y tint. Un an
après, le 18 octobre 1803, il demeurait décidé à n’évacuer Malte que si
l’indépendance des Suisses était proclamée.
Entre Bonaparte et l’ambassadeur anglais, lord Witworth, qui arriva à
Paris en décembre 1802, entre notre envoyé à Londres le général
Andréossy et le cabinet anglais, il n’y eut pas en trois mois d’autre
conversation. Le 14 mars 1803, le Premier Consul fit une scène violente
aux Tuileries, et reprocha à l’Angleterre de ne pas respecter les
traités. Le 26 avril, le ministère anglais répliquait en exigeant
l’évacuation de la Hollande, de la Suisse et du Piémont. Le 13 mai 1803,
lord Witworth demandait ses passeports, et avant la déclaration de
guerre, les navires anglais saisissaient les bateaux de commerce
français qui naviguaient sur la foi des traités.
«C’est bien la question de Malte qui amène la guerre, dit le 16 mai lord
Pelham, en réponse à l’appel du roi à la nation. Le ministère a regardé
la conservation de cette île comme absolument nécessaire à la
Grande-Bretagne pour la garantir contre les desseins de la France à
l’égard de l’Égypte.»
«Livrer Malte à un grand maître nommé par le pape, vassal de la France,
serait livrer l’Égypte aux Français», ajouta lord Mulgrave. Plus violent
encore, lord Melville déchira tous les voiles. Il s’agissait bien de
l’Europe et de la liberté des peuples: «C’est pour l’Angleterre qu’il
faut garder Malte et non pour les autres. Je suis heureux de pouvoir
dire que c’est pour Malte seule que la guerre a été déclarée.» Cette
franchise de l’homme qui fut chargé par Pitt, le 15 mai 1804, de diriger
cette guerre comme ministre de la marine, contraste avec le langage que
Bonaparte tenait le 11 mai. La guerre qui s’engageait pour l’Égypte à
Londres était une guerre nationale, à Paris une guerre personnelle au
Premier Consul. Pour la faire accepter aux Français, Bonaparte leur
présentait le combat prochain comme un moyen «d’asseoir plus solidement
en Europe leur système fédératif», de conquérir et de dominer, «de
s’_affranchir_ pour jamais des jalousies de l’Angleterre». Il leur
cachait le vrai motif: les hommes d’État anglais le proclamaient avec
fierté.
Ce fut entre eux, au moment où ils engageaient ce duel redoutable, une
différence fondamentale qui fit leurs chances dès le début inégales. Les
conséquences de cette intrigue pesèrent sans relâche sur Bonaparte et
sur la France. Le Premier Consul fut obligé à persévérer dans son
mensonge, à servir d’abord les ambitions des Français pour avoir le
droit de réaliser les siennes. La France ne put se reposer de ses
victoires successives qu’il ne fût satisfait; maître et sujets se firent
tort réciproquement. En Angleterre, peuple, ministres et souverain,
associés à une œuvre unique par une même volonté, mirent en commun
toutes les ressources de leur génie ou de leur énergie nationale: leurs
sacrifices mutuels, si grands qu’ils fussent, après neuf années,
profitèrent au moins à leur grandeur.
Les Anglais s’attendaient à ce que les premières rencontres eussent lieu
dans la Méditerranée. Ils y avaient envoyé Nelson pour tenir tête au
meilleur des amiraux français, Latouche-Tréville. Leur attente fut
trompée et un moment exploitée par Bonaparte. Il préférait, en préparant
une descente en Angleterre, exciter le patriotisme national. Il y
réussit par les préparatifs du camp de Boulogne, auxquels il fit une
telle réclame qu’on a pu douter de son intention d’y donner suite. Il ne
réussit guère qu’à obtenir l’effet moral de cet armement colossal de
bateaux plats inutilisables. On les construisait sur les bords de la
Seine, de la Somme, de l’Escaut, de la Loire, de la Gironde, de la
Meuse, à Paris même, pour intéresser la nation tout entière à
l’entreprise. Du mois de juin au mois d’août 1803, le Premier Consul
visita les provinces maritimes où devait se concentrer l’attaque contre
l’ennemi. Sa présence, l’action de ses administrateurs sur les
populations, le souvenir aussi des torts de l’Angleterre déterminèrent
une fièvre de guerre telle qu’il la pouvait souhaiter. Partout des arcs
de triomphe, avant la victoire, avec des inscriptions: _chemin de
l’Angleterre_. Et une émulation prodigieuse de contribuer à la
construction, à l’armement de la flottille, à la reconstitution de la
marine nationale: Paris, Lyon, Marseille, Bordeaux, offrirent des
vaisseaux, puis les départements à leur tour. Le Lot-et-Garonne s’imposa
pour fournir les voilures. Les plus petites villes, Coutances, Bernay,
Louviers, Valogne, Foix, Verdun et Moissac votèrent des bateaux plats
moins coûteux pour la flottille. La France applaudissait unanimement à
cette grande entreprise contre les Anglais.
Si de l’autre côté de la Manche l’amirauté donnait l’ordre à ses flottes
qui comptaient cent-vingt vaisseaux, cent soixante-dix mille hommes
d’équipage, de bloquer les côtes d’Italie, de Hollande, de France, le
Premier Consul, par toute l’Europe, cherchait à l’Angleterre des
ennemis, multipliait les agressions. Le 25 juin 1803 il exigeait le
concours de la Hollande, trente-quatre mille hommes, dix vaisseaux de
guerre, des canonnières, des bateaux plats, des transports, avec la
promesse fallacieuse de lui restituer ses colonies. Il invoqua auprès de
l’Espagne, pour la forme, le traité de Saint-Ildefonse, afin de lui
arracher ensuite par la peur un nouveau traité de subsides de 72
millions (13 octobre 1803). Pour qu’aucune nation maritime ne manquât,
selon la tradition, à cette ligue contre l’Angleterre, l’Espagne fut
chargée, outre ce qu’elle nous promettait, d’obtenir du Portugal, par
les mêmes menaces, 16 millions de subsides (19 décembre 1803). Toutes
devaient nous aider à vaincre les «tyrans des mers» et s’associer aux
mesures que la France se disposait à prendre pour fermer le continent à
leur commerce. Si Bonaparte alors vendait la Louisiane aux États-Unis,
ce n’était pas seulement pour les 60 millions que lui rapportait ce
marché, c’était «pour créer à l’Angleterre une nouvelle rivale capable
d’abaisser son orgueil» (30 avril 1803). Enfin, le 16 mai 1803, Mortier,
avec seize mille hommes, mettait la main sur le Hanovre, le patrimoine
de Georges IV, un pays placé surtout à souhait pour ouvrir ou fermer au
commerce de ses sujets les ports et les marchés de l’Allemagne du Nord.
L’occupation de Hambourg, de Rintzbuttel, de Cuxhaven (15 juin 1803), la
saisie de toutes les richesses des marchands anglais dans ces ports
compléta ce vaste système d’attaques qui prenait toutes les formes et se
développait sur toutes les côtes, de Lisbonne à Anvers.
Bonaparte semblait n’avoir qu’une pensée, la lutte unique, à outrance
contre l’Angleterre. Un décret du 2 décembre 1803, constitua les camps
retranchés du Nord, où cinquante mille soldats, l’_armée d’Angleterre_,
commençaient à se réunir sous le commandement de Soult et de Ney. Bruix
à Boulogne, Truguet à Brest, Villeneuve à Rochefort, le Hollandais Van
Huelff sur l’Escaut, dressaient des batteries et surveillaient la
concentration dans le Pas-de-Calais des bateaux qui s’acheminaient le
long des côtes, en face des croisières anglaises (septembre 1803,
février 1804). Bonaparte, de temps à autre, venait voir son ouvrage et
semblait écouter les flatteries de l’amiral Decrès qui lui prédisait,
avec le public enthousiaste, «la fortune de César».
En réalité, sa pensée était ailleurs: pendant toutes ces opérations qui
absorbaient l’attention des Français, qui entretenaient, à son gré,
leurs ardeurs belliqueuses, le Premier Consul suivait la petite armée de
Gouvion Saint-Cyr: il veillait à ce qu’elle s’emparât en juin des
positions de Tarente, Otrante et Brindisi. Il instituait pour
Latouche-Tréville, l’amiral en qui il avait le plus de confiance, le
commandement des côtes de la Méditerranée. Et s’il n’avait visé alors
que l’Angleterre, pourquoi cet ordre du 21 février 1803 au ministre de
la marine d’équiper un navire chargé d’armes pour les Souliotes et les
Maniotes révoltés contre la Turquie. En juin 1803, l’Autriche découvrit
une intrigue du consul français à Raguse, Bruyère avec l’évêque du
Montenegro, pour occuper les bouches du Cattaro. Enfin les Français
auraient été bien surpris et fort mécontents, s’ils avaient pu connaître
les négociations engagées par Talleyrand, sur l’ordre du Premier Consul,
au mois de juin 1803, avec l’ambassadeur de Russie Markow; le lendemain
du jour où il excitait la France à la guerre, Bonaparte offrait à
Alexandre Ier d’évacuer la Suisse, la Hollande, de cesser même la guerre
contre les Anglais, à la condition secrète d’obtenir mieux par son
concours en Orient. Jusqu’au mois d’août il suivit cette négociation
avec l’espoir d’arracher Malte aux Anglais, sans être obligé à les
combattre. L’ardeur de ses préparatifs sur la Manche, les déclamations
qu’il insérait au _Moniteur_ contre le _génie infernal_ des Anglais
dissimulaient ses desseins particuliers.
C’est une exagération, sans doute, d’affirmer, comme l’ont fait
plusieurs historiens sur la foi de certains mémoires, que Bonaparte n’a
jamais cru à la possibilité, ni sérieusement songé à l’exécution de sa
descente en Angleterre. Il a pu le dire plus tard, lorsqu’elle eut
échoué, «pour dégager son honneur compromis dans ce projet proclamé avec
trop de solennité». Mais il est certain que les contemporains n’y ont
pas cru, sauf les Français. Le gouvernement de Londres fut très
longtemps avant de s’en émouvoir. Ce n’était pas la Manche qu’il
surveillait, mais la Méditerranée. La flotte de Toulon lui causait plus
d’inquiétudes d’abord que les préparatifs de Boulogne. Pour lui
interdire les routes du Levant, Nelson vint prendre position à la
Maddalena, dans cette belle rade de Sardaigne «qui _couvrait Naples, la
Sicile, Malte et tous les États du sultan_» (31 octobre 1803). C’était
sa préoccupation principale. Lorsqu’il apprit plus tard le départ de la
flotte française, ce fut du côté de la Sicile, de l’Égypte, qu’il la
chercha d’abord sans la trouver. Metternich, qui débutait alors dans la
carrière diplomatique, à Dresde, ne croyait pas davantage aux projets de
Bonaparte sur l’Angleterre.
Il est également certain que le Premier Consul les négligea de bonne
heure par la difficulté de les réaliser. On lui avait représenté, et il
s’aperçut vite quel danger il y aurait à risquer ses troupes sur des
bateaux plats, mal faits pour résister aux bourrasques au milieu des
flottes ennemies. Un instant il sembla revenir à son idée, lorsqu’il eut
imaginé, en 1804, d’unir la flotte de Latouche-Tréville aux flottes de
l’Espagne et de l’appeler de la Méditerranée dans la Manche: «Que nous
soyons maîtres du détroit six heures, et nous serons maîtres du monde.»
L’amiral mourut à la veille de cette entreprise hardie, le 12 août 1804.
Et le projet, entre les mains de son successeur Villeneuve, n’aboutit
qu’à la ruine définitive et totale de la marine française à Trafalgar
(21 octobre 1805). La victoire d’Austerlitz (2 décembre 1805), qui
livrait l’Allemagne tout entière aux Français, leur fit oublier
l’Angleterre et Trafalgar. Ils avaient enfin détruit l’empire
germanique, et sur ses ruines fondé leur domination dans l’Europe
centrale. Cette victoire éclatante de leurs traditions les rendit
indulgents à Napoléon. Il le savait: ce fut son plan depuis le début de
1804 de leur fournir cette compensation aux satisfactions que la lutte
contre l’Angleterre ne procurait pas au patriotisme national.
Au milieu de la paix générale, du mois de mai 1802 au mois de février
1803, la France avait réglé sans obstacle la question des indemnités
germaniques. Pour avoir, comme les traités de Bâle et de Lunéville l’y
autorisaient, le droit de s’agrandir, elle avait livré en Allemagne les
plus faibles, les princes ecclésiastiques, aux plus forts, aux
souverains des grands États allemands. Ce qu’on appelait séculariser
n’était, en somme, que partager toujours. La Prusse recevait les évêchés
de Paderborn, d’Hildesheim, de Munster, les abbayes d’Elten, d’Essen et
Verden, 400 000 sujets, beaucoup plus qu’elle n’avait perdu sur la rive
gauche du Rhin, et en espérance encore l’héritage des biens constitués
aux Nassau-Orange avec les évêchés de Fulda, les abbayes de Convay et de
Weingarten (23 mai 1802). La Bavière obtint les évêchés de Würzburg,
Bamberg, Passau, Augsbourg, Eichstedt, Freysing, des villes libres,
300 000 habitants de plus qu’elle n’en perdait; le Hanovre s’incorpora
l’évêché d’Osnabrück. Ce fut pour le duc de Bade, devenu électeur, une
vraie fortune que l’acquisition des très riches évêchés de Constance,
Bâle et Spire, avec les dépendances de celui de Strasbourg, en somme
toute la plaine du Rhin ajoutée à la Forêt-Noire. Le Wurtemberg protégé
par la Russie ne fut pas négligé. Le 31 août 1802, convaincue par
Talleyrand et Dahlberg, entraînée par les princes, la Diète acceptait
ces spoliations qualifiées de _médiatisation_. Seul, l’Empereur, traité
en vaincu, ainsi que sa famille, le duc de Modène, l’archiduc Ferdinand
de Toscane, réduit à quelques évêchés, protesta pour arrondir leur lot
et le sien. Protestation où le droit n’entrait pour rien, puisqu’elle
aboutit à la sécularisation, le 26 décembre, de Trente et de Brixen, de
Eichstedt rétrocédé par la Bavière aux Habsbourg. Le recez principal du
25 février 1803, ratifié à Vienne le 27 avril, avait consacré cette
transformation de l’Allemagne, si complète qu’il ne s’en était pas faite
de pareille depuis le traité de Westphalie.
Les Français s’en glorifièrent parce qu’elle leur rappelait cette grande
œuvre de la monarchie française. Ils s’en réjouirent, la croyant utile à
leur sécurité. Agrandir ces princes que les traités de 1648 avaient
constitués souverains en face de l’Autriche, c’était achever de ruiner
l’Empereur, héritier de Charles-Quint, et se faire une clientèle qui,
sur ses ruines, établirait l’empire de la France, étendu jusqu’au Rhin,
respecté au delà.
L’empire français naissait en effet, en mai 1804, de ces sentiments
exploités par Bonaparte au profit de ses ambitions. La création
impériale de 1804 fut pour les Français l’application d’un principe,
pour le Premier Consul un moyen. Les décrets de 1803, si facilement
acceptés par l’Allemagne, la ruine de la féodalité ecclésiastique qui
présageait un sort pareil aux princes laïques ne justifiaient-ils pas la
domination de la France? Et n’était-ce pas justice que l’empire passât
ou revînt des Germains aux Gaulois?
Pendant toute l’année 1803, l’idée, le nom même d’un empire des Gaulois
circulent à Paris; les étrangers les signalent. Bonaparte les recueille.
Ils vont lui servir au début de 1804; sa police lui livre Cadoudal,
Pichegru et Moreau. Les deux premiers ont imaginé de le tuer pour
restaurer les Bourbons. «Une fois le Premier Consul abattu, la nation,
croyaient-ils, n’aurait plus qu’un désir, revenir à ses maîtres
légitimes.» Il importait à Bonaparte, pour sa sûreté, de retirer, en les
châtiant, ces espérances à qui serait tenté de les imiter. A son pouvoir
viager il voulut ajouter un élément nouveau, l’hérédité. Une royauté
pour les Français était inacceptable. Si, avant le couronnement,
Berthier vint le féliciter un jour d’y songer, le Premier Consul se
fâchait, le traitant d’imbécile. Mais l’hérédité par l’empire que la
nation vient de détruire au delà du Rhin et qu’on peut reconstituer
comme un monument de sa victoire, un gage de sa domination sur
l’Allemagne, est possible. Les Français l’accepteront par cette raison
qu’il les flatte. C’est dans le sang que Bonaparte scelle ce pacte avec
eux. Ils se jugent assurés de leur pouvoir au delà du Rhin lorsque
Bonaparte ose, le 15 mars 1804, chez un prince allemand dans le duché de
Bade, faire enlever le duc d’Enghien. L’exécution d’un Bourbon qu’ils
lui permettent (21 mars 1804) est, en retour, pour Bonaparte, l’essai
décisif de son autorité. «Cette audace, disait Luchesini, au lieu
d’ébranler son autorité, la consolide.» Fouché le lendemain communiquait
au Sénat les pièces du complot et ajoutait: «Pour enlever toute
espérance aux conspirateurs, il faut assurer l’existence du gouvernement
au delà de la vie de son chef.»
Le Tribunat, le Sénat demandèrent alors la nomination d’un Empereur, et
la perpétuité de cette charge dans la famille de Napoléon Bonaparte. Un
sénatus-consulte (18 mai 1804) fixa cette nouvelle constitution dite de
l’an XII. Par la façon dont le Premier Consul interrogea la France sur
ce changement, on put voir ce qu’il en espérait. Il ne l’invita à voter
que sur un point, l’hérédité de la couronne dans sa famille. C’était, à
ses yeux, le profit essentiel du nouvel ordre des choses. Il tenait
moins au titre, étant, dès la paix d’Amiens, comme il l’a répété dans
son mémorial, «_déjà souverain par la volonté du peuple_».
Le titre, au contraire, importait aux Français. Il était le symbole de
leur victoire sur les Habsbourg, qui furent obligés à la fois de devenir
Empereurs d’Autriche et de reconnaître, pour le devenir, l’Empire de
Napoléon (10 août 1804). C’était le présage de nouvelles victoires,
toujours populaires sur l’Allemagne. Pour suivre ses desseins
particuliers, à défaut de l’entreprise contre l’Angleterre qui se
présentait mal, le nouvel Empereur leur préparait comme don de joyeux
avènement, une guerre au delà du Rhin. C’est la dernière intrigue, où il
les entraîne par un effort que désormais ils soutiendront jusqu’à la fin
du régime impérial.