En 1799, au prix de sa liberté, la France obtint ce qu’elle estimait et
désirait le plus, l’égalité, notre «_passion dominante_», disait
Beugnot. Peu lui importait que la Révolution se terminât par une
dictature, si le dictateur lui assurait, de toutes les conquêtes de
1789, la plus précieuse à ses yeux. Élevé au premier rang par l’intrigue
de Sieyès, par les ambitions de sa famille, son retour opportun et sa
propre habileté, Bonaparte devait s’y maintenir par le réalisme de son
génie, uniquement attentif aux passions des hommes qu’il voulait
asservir: «Si je gouvernais un peuple de juifs, je rétablirais le temple
de Salomon.--Vous, Français, vous ne savez rien vouloir sérieusement si
ce n’est peut-être l’égalité.--La liberté n’était qu’un prétexte.»
Outre cette soif d’égalité, la nation française avait, en 1799, un autre
besoin: elle sentait vivement, après sept ans d’efforts, la nécessité de
la paix. Elle applaudissait aux discours de Bertrand du Calvados, de
Boulay de la Meurthe; elle les approuvait de reprocher aux Directeurs la
durée de la guerre, les violences de la politique française, les hasards
de l’expédition d’Égypte: «Vos commissaires ont pillé et tyrannisé les
peuples. Vous avez troublé la paix de l’Europe.» Le peuple accepta le
coup d’État, pour les promesses pacifiques qu’il lui apportait, après
l’avoir préparé par ses colères contre le Directoire, responsable à ses
yeux de la guerre.
A la fin de 1799, la paix était donc prochaine, possible même. Les
Français la souhaitaient. Le tsar, principal soutien de la coalition,
était vaincu et s’apprêtait à désarmer. Le 7 janvier 1800, il en
annonçait l’intention formelle: «Il s’est opéré en France un grand
changement dont je dois attendre les suites.» Elles ne furent pas ce que
la France attendait, ni ce que croyait le tsar.
Bonaparte, continuant au lendemain de brumaire la politique personnelle
qui lui avait donné la réputation et le pouvoir, se préparait uniquement
à la revanche de ses défaites en Égypte. C’était un duel offert au tsar,
dont la puissance s’était dressée contre son ambition au seuil de
l’empire ottoman. Si de la guerre de 1798, la France sortait
victorieuse, le général de l’armée d’Égypte revenait vaincu par la
diversion que les armées russes avaient créée sur les Alpes. Il ne
respirait que vengeance: le jour où on promulgua à Paris la constitution
nouvelle, qui le faisait maître et presque roi sans le titre, il
adressait officiellement (25 décembre 1799) un défi à la Russie, en
publiant un appel aux Polonais, au général Dombrowski.
Sans doute, en même temps, il adressait deux lettres au roi d’Angleterre
et à l’empereur d’Allemagne, deux appels pacifiques en des termes très
solennels qui semblaient annoncer un vif désir de «_contribuer à la
pacification générale_». En réalité, le Premier Consul ne proposait
alors la paix à Londres et à Vienne que pour disputer plus sûrement
l’Orient à Paul Ier. Soit qu’il craignît d’imposer aux Français une
tâche trop lourde et de les mécontenter, soit qu’il se rendît compte de
la difficulté d’une lutte pour la possession de l’Europe entière, il
voulait limiter le nombre de ses ennemis pour atteindre plus sûrement le
principal.
L’Angleterre le comprit si bien qu’elle mit pour condition essentielle à
la paix l’évacuation de l’Égypte, le désarmement des troupes françaises
qui s’y trouvaient encore. Elle n’entendait pas livrer aux français les
routes de l’Asie. La négociation n’alla pas plus loin. Pour rentrer en
Orient, Bonaparte devait compter avec elle aussi bien qu’avec Paul Ier.
Il s’efforça de séduire l’Autriche, en lui offrant ce qu’il lui avait
autrefois si durement refusé, des provinces italiennes, le 27 février,
et encore le 7 avril 1800! Sans vouloir l’entendre, au printemps,
l’empereur d’Allemagne remettait ses armées en campagne, sous la
conduite de Mélas. Menacé par les Français depuis deux ans d’un
bouleversement d’autant plus grave que l’avidité des princes allemands
leur abandonnait l’Allemagne, assuré des subsides anglais, François II
voulait fermer définitivement le Rhin aux armées françaises.
Les refus successifs de l’Autriche et de l’Angleterre modifièrent
brusquement les plans du Premier Consul. Incapable de continuer ainsi
son entreprise orientale, également incapable d’y renoncer, il cherche
une autre méthode: au lieu de combattre la Russie et de lui disputer
l’empire turc, il essaye tout à coup de s’entendre avec elle et de
partager. Au mois de juin 1800, quelques jours avant Marengo, des
nouvelles décisives arrivent d’Égypte: Kléber, menacé d’une invasion
turque et se croyant abandonné, avait d’abord signé la convention
d’El-Arish (24 janvier 1800). Bonaparte, irrité de cet abandon qui, de
l’Orient entrevu, ne lui laisse plus rien, apprend avec joie que, le 20
mars, Kléber s’est révolté contre les exigences des Anglais, qu’il a
vaincu à Héliopolis, repris le Caire, sauvé l’Égypte un instant. Il
s’efforce aussitôt de consacrer ce succès par une entente avec le tsar.
«Il serait bien important d’avoir quelqu’un en Russie. L’empire ottoman
n’a plus longtemps à exister, et si Paul Ier tourne ses vues de ce côté,
nos intérêts deviennent communs» (lettre à Talleyrand, mai 1800). Le 4
juin il insiste: «Il faut donner au tsar des marques de considération.
Cela devient absolument nécessaire. Notre chargé d’affaires à Hambourg
pourrait lui faire des ouvertures générales et flatteuses. Voyez à
prendre un parti.» Un mois après, le Premier Consul songe à offrir Malte
aux Russes: le 19 juillet, en attendant, il prend l’initiative du
rapprochement en proposant de rendre sans conditions les prisonniers
russes. Le 19 août enfin, Talleyrand adresse à Panin la lettre qui doit
servir de préface et de base à l’entente.
L’un des plus graves reproches qu’on ait fait à Bonaparte, c’est
d’avoir, après le 18 brumaire, oublié en Égypte l’armée qu’il y avait
conduite, et brusquement abandonné, dans sa nouvelle fortune, l’œuvre
dont il était l’auteur. On l’a loué au contraire tout récemment d’avoir
dès lors préféré à tout la lutte contre l’Angleterre, une lutte
nationale. Le Premier Consul ne méritait ni ces reproches, ni cet éloge.
Le pouvoir qu’il a pris des mains de Sieyès n’a modifié ni ses projets,
ni sa manière. C’est un levier plus fort contre les obstacles que
rencontre son ambition. Sa politique devient celle de la France: et, en
cet état, le salut de l’Égypte, «cette superbe colonie», est, dans les
premiers temps de son gouvernement, sa principale préoccupation, la
seule règle de ses rapports avec l’Europe, de ses négociations ou de ses
luttes avec l’Angleterre, avec la Russie.
Sans doute, en 1800, il fait campagne contre l’Autriche. La victoire de
Marengo (14 juin 1800) lui assure l’Italie et le consacre en France.
Mais ce n’étaient ni cette guerre, ni cette gloire qu’il cherchait. Si
François II eût voulu la paix, Bonaparte l’aurait acceptée. De Genève,
le 16 mai 1800, avant de passer le Saint-Bernard, il écrivait à
Talleyrand encore: «Il faut mener de front la guerre et les négociations
et prévenir Thugut que quand il voudra revenir à d’autres sentiments, il
trouvera à Dresde Lavalette.» Pour conclure la paix, il eût renoncé, en
faveur de l’Autriche, à tout le pays au delà de l’Adda. Le 28 juillet,
un mois après la victoire la plus complète qui semblait lui rendre
l’Italie, Bonaparte autorisait Talleyrand à signer avec le comte de
Saint-Julien des préliminaires de paix. Malgré le désaveu irritant que
Thugut infligea à son plénipotentiaire, le Premier Consul consentit
encore au mois d’octobre à négocier avec un second envoyé, Cobenzl, à
Paris. Et déjà, le 9 août 1800, il avait accepté la réunion d’un congrès
à Lunéville.
Pourquoi cette modération, s’il n’eût voulu que vaincre? Qui l’empêchait
de poursuivre ses victoires? Quand il combat en Italie, c’est l’Égypte
qu’il a en vue. Un Congrès où l’Angleterre sera représentée aura pour
premier effet une suspension d’armes favorable au ravitaillement de
l’armée d’Afrique. C’est la première condition de Bonaparte, et son
espérance. Son agent à Londres, Otto, demanda tout d’abord la liberté de
ravitailler Malte et Alexandrie (4 septembre 1800). Les Anglais ne
consentirent à cet armistice que si la France promettait de ne porter en
Égypte des provisions que pour une quinzaine. Otto acceptait encore,
pourvu que six frégates pussent aller en ce temps sans être visitées de
Toulon à Alexandrie. L’intention était si claire que lord Granville
refusa et exigea l’évacuation de l’Égypte (10 septembre 1800). Il ne fut
plus question de Congrès. Et pourtant, Bonaparte offrait toujours à
l’Autriche, pour la désarmer, la moitié de la vallée du Pô jusqu’à
Mantoue.
La victoire de Hohenlinden (3 décembre 1800), l’arrivée de Moreau à
Steyer, au delà de l’Enns, l’approche de Brune et de Macdonald, qui se
réunissaient dans les Alpes du Trentin, contraignirent François II à
l’armistice de Steyer (25 décembre 1800). La paix qu’il acceptait enfin
ne pouvait plus être pour l’Autriche, après ces événements, aussi
favorable. Le 19 janvier 1801, le Premier Consul envoyait à son frère
Joseph et à Talleyrand, réunis à Lunéville avec Cobenzl, ses
instructions définitives. Elles ne ressemblaient plus à ses offres du
mois d’octobre. Bonaparte, cette fois, exigeait la cession de Mantoue,
et toute l’Italie, sauf les territoires au delà de l’Adige, la Toscane
même et le duché de Modène enlevés à la famille des Habsbourg. De sa
conquête désormais incertaine en Afrique Bonaparte se consolait en
reconstituant son domaine italien. En Allemagne il demandait la rive
gauche du Rhin, une dernière fois, et le droit pour la France de
dédommager les princes allemands par la sécularisation des domaines
ecclésiastiques. Après bien des résistances, l’Autriche avait cédé: la
paix était conclue à Lunéville (9 février 1801). Le siècle nouveau
s’ouvrait pour elle par la défaite la plus complète qu’elle eût subi
dans tout le courant du siècle précédent. Jamais elle n’avait été
obligée de souscrire à un pareil traité.
Pour la France, il était moins avantageux qu’il ne paraissait,
quoiqu’elle fût victorieuse et l’imposât. Le droit qu’elle acceptait, et
revendiquait même, de procéder au delà du Rhin à un remaniement général
des territoires et des conditions était la concession la plus dangereuse
qu’on pût lui faire. Heureuse d’avoir terminé cette guerre, elle s’en
préparait de nouvelles inutilement. Et pourtant, dans l’état où
l’avaient placé les dernières victoires de ses armées, elle n’eût pas
accepté de traiter autrement. Les Français, à la fin de la Révolution,
se faisaient de la paix extérieure une même idée que de la paix
intérieure. Ils ne croyaient ni l’une ni l’autre possibles sans
l’affirmation de certaines conquêtes, indispensables à leur sûreté ou à
leur gloire, l’égalité au dedans; au dehors, les frontières naturelles
du Rhin, et une organisation de l’Allemagne dirigée contre les
Habsbourg. Ces garanties leur semblaient, contre le retour de l’ancien
régime ou des dangers passés, nécessaires à l’existence nationale qu’ils
s’étaient donnée. Pour leur plaire et pour assurer son pouvoir,
Bonaparte les leur procura à Lunéville.
Les plans qu’il méditait l’obligeaient à ces complaisances. Le concours
matériel de la France ne pouvait suffire à ses ambitions; il fallait
qu’elle lui appartînt moralement tout entière et pour longtemps.
Au lendemain de la paix de Lunéville, son œuvre se dessine comme une
vaste entreprise contre l’Angleterre. Contre elle, les flottes
françaises sont appelées à occuper les positions que l’Italie possède
sur la Méditerranée, les ports de Toscane, ceux de l’État Romain, avec
qui le Premier Consul se réconciliait et négociait le Concordat (25 mai
1800 au 15 juillet 1801), Gênes. Au mois de février, Murat se dirigeait
sur Naples, et les Bourbons n’étaient sauvés que par l’intervention du
tsar, après une promesse formelle de fermer leurs ports à l’Angleterre,
de les ouvrir à la France (traité de Florence, 28 mars 1801). Maître de
l’Italie, Bonaparte, par le traité de Madrid (21 mars 1801), y fit une
place à l’Espagne: il donnait à ses infants la Toscane constituée en
royaume d’Étrurie, échangée avec la Louisiane, pourvu que le roi Charles
IV s’engageât à chasser les Anglais du Portugal. Enfin, jusqu’en
Amérique, où il faisait rentrer la France, le Premier Consul avait
cherché des adversaires à l’Angleterre: par le traité du 30 septembre
1800, il s’était rapproché des États-Unis pour proclamer le droit des
neutres et favoriser aussi leur commerce.
De toute cette ligue constituée dans la Méditerranée et dans
l’Atlantique le fondement principal et la force, c’était l’alliance
ébauchée avant Marengo entre le tsar Paul Ier et Bonaparte. Dans les six
derniers mois du siècle elle prit forme et s’acheva le 8 octobre 1801.
Lorsqu’au 26 septembre 1800 Paul Ier engagea formellement cette
négociation, irrité contre les Anglais qui s’installaient à Malte, il
déclara sa colère «contre l’Angleterre qui viole tous les droits des
nations», son intention de s’unir à la France pour mettre un terme à ses
injustices. Comme au temps de la guerre d’Amérique, la Russie groupait,
le 16 décembre 1800, les puissances maritimes du Nord au nom du droit
des neutres. Le Danemark s’emparait des marchandises anglaises dans les
ports de la Baltique. La Prusse, en avril 1801, occupait militairement
le Hanovre. Ainsi se reconstituait dans l’Europe septentrionale la
grande Alliance que Pierre le Grand, dans sa toute-puissance, avait
opposée à l’Angleterre, lorsqu’après les traités d’Utrecht, elle
développait ses ambitions. Et la France y adhérait, avec l’espoir de
reprendre aux Anglais ce que depuis un siècle elle leur abandonnait.
En réalité, pourtant, ce n’était pas sa revanche qui se préparait; mais
celle de l’homme qu’elle s’était donné pour maître. Au prix des
satisfactions fournies au sentiment national par le traité de Lunéville,
Bonaparte se disposait en 1801 à la conquête de l’Orient, dont
l’Angleterre lui barrait la route. Dans la correspondance échangée alors
avec le tsar, ces projets apparaissent: les deux alliés mettent à
l’ordre du jour un partage du monde oriental. Paul Ier le propose.
Bonaparte l’examine et l’accepte, à la condition que la France
s’installe définitivement dans la Méditerranée et le Levant. Les troupes
russes, aidées d’un corps d’armée français, sous la conduite de Masséna,
d’Orenbourg à Boukhara, devaient conquérir les steppes, puis d’Asterabad
envahir la Perse et l’Afghanistan, inquiéter l’Angleterre sur l’Indus et
le Gange, et constituer au tsar un immense empire asiatique. A la cour
de Vienne, en même temps, le Premier Consul offrait un démembrement de
l’Empire turc: Cobenzl, le 15 mars 1801, avertissait son maître de se
tenir prêt à entrer dans ces projets, et l’Empereur, revenant aux plans
de Joseph II, dessinait déjà la part de l’Autriche: Serbie, Bosnie,
Bulgarie, principautés roumaines (31 mars 1801). Si, vers le même temps,
Bonaparte épargna les Bourbons de Naples, ce fut avec l’intention, que
le traité enregistra secrètement, de réunir à Otrante sous le
commandement de Soult douze mille Français, destinés à une seconde
expédition d’Égypte. Le 21 janvier 1801, l’amiral Ganteaume partait sans
délai de Brest pour Alexandrie, avec sept vaisseaux de ligne, des
munitions de guerre et cinq mille hommes de troupes. Une autre flotte,
garnie de troupes également, cinglait de Rochefort vers la Méditerranée.
Le 10 février 1802, ces vaisseaux français, que l’amirauté anglaise
croyait en route pour l’Atlantique, croisaient dans les eaux d’Afrique.
L’Égypte était donc bien l’enjeu de la partie décisive que le Premier
Consul engageait contre les Anglais.
Ils le savaient si bien que, dans la Méditerranée, ils avaient réuni une
flotte et des troupes considérables pour livrer la dernière bataille. Un
armement formidable fut décrété dans les ports de la Grande-Bretagne à
la fin de 1800: l’amiral Keith reçut soixante navires de haut bord. Une
armée y fut embarquée sous les ordres du général Abercrombie. A
Marmorica, en Caramanie, elles durent concerter leur débarquement avec
les troupes et la flotte du Sultan, tandis que de l’Inde, le général
Baird aborderait à Cosseir avec six mille cipayes. L’Égypte devait être
attaquée par terre et par deux mers à la fois. A côté de cette vaste
entreprise, la mission confiée en février 1801 à sir Hyde Parker et à
Nelson d’intimider dans la Baltique les puissances neutres et de
détruire la flotte russe à Revel n’était qu’une diversion.
La diversion fut aussi heureuse pour l’Angleterre que l’effort
principal. Malgré l’énergie des Danois (mars 1801), Nelson leur imposait
à force d’audace la paix ainsi qu’à la Suède par une victoire chèrement
disputée. Et définitivement, les généraux Abercrombie et Hutchinson nous
enlevaient l’Égypte. Depuis l’assassinat de Kléber (juin 1800), Menou
n’était pas de taille à la défendre. Il laissa d’abord débarquer les
Anglais à Aboukir, 8 mars, et ne les attaqua le 21 mars avec la moitié
de son armée que pour être battu à Canope. Il avait laissé le reste de
ses troupes au Caire, sous les ordres du général Belliard, pour faire
face à l’invasion turque. Le grand-vizir se garda bien de livrer
bataille avant d’avoir rallié les Anglais et le reste de son armée
débarquée le 27 mars. L’armée anglaise venue de l’Inde envahissait la
Haute-Égypte. Cerné de toutes parts, Belliard capitula le 27 juin pour
obtenir le droit de ramener ses troupes. Seul, Menou demeura bloqué dans
Alexandrie jusqu’à la paix.
Dès que Bonaparte avait appris le débarquement des Anglais, il avait
jugé la partie perdue. Peut-être ne l’eût-elle pas été, si l’amiral
Ganteaume, qui pouvait être le 1er mars devant la côte d’Égypte et y
gêner les opérations de lord Keith, n’avait reculé devant une bataille
navale et cinglé plutôt vers Toulon, où il rentra le 19 février 1801. Le
Premier Consul lui donna, le 20 mars, l’ordre formel d’un second départ.
Ganteaume obéit, mais rentra quinze jours après. A cette date, Bonaparte
recevait la triple nouvelle de l’entrée des Anglais en Égypte, de
l’assassinat de son principal allié, Paul Ier (24 mars 1801), du
triomphe de Nelson dans la Baltique. Au mois d’avril, il offrait la paix
à l’Angleterre. Il n’était plus en mesure de la combattre, ni de lui
disputer l’Égypte. Sa colère au premier moment s’était traduite dans la
note qu’il dicta au _Moniteur_: «Paul Ier est mort dans la nuit du 24 au
25: l’escadre anglaise a passé le Sund le 31. L’histoire nous apprendra
les rapports qui peuvent exister entre ces deux événements.» La
réflexion l’obligea à s’avouer vaincu. Son programme n’était plus
réalisable.
Le ministère Addington, qui avait remplacé celui de Pitt au mois de
février 1801, inclina dès le premier jour à la paix. Depuis le moment où
le premier ministre de Georges III avait engagé la guerre contre la
Révolution, il avait vu grandir à la fois l’empire maritime et colonial
de la nation anglaise dans le monde, et le péril irlandais au cœur même
de cet empire, œuvre glorieuse de son père et de ses propres efforts.
Les Irlandais, soulevés à l’exemple des Américains une première fois et
unis par les soins de Grattan en 1779, avaient continué en 1796 à
conspirer avec la Révolution française sous la direction de Fitz Gerald
et d’O’Connor. La tempête avait dispersé la flotte qui portait en
Irlande Hoche et vingt mille Français: un miracle avait préservé
l’Angleterre alors. La prudence de Pitt, en mars 1798, découvrit et
découragea un nouveau complot: l’expédition du général Humbert (22 août
1798), plus heureuse d’abord que celle de Hoche, n’avait pas mieux
réussi, faute de pouvoir être soutenue par les Irlandais. Le danger
passé une seconde fois, Pitt n’en avait pas moins envisagé ce qu’il
laissait pour l’avenir encore de menaces.
Si les intérêts de l’Angleterre exigeaient la poursuite des hostilités
contre la France, une réconciliation avec l’Irlande s’imposait. Pitt
l’avait tentée, offerte après un siècle et demi de haine et de
vengeances réciproques, au peuple de l’île conquise par les soldats de
Cromwell. «L’_Union_» réelle, cent sièges de députés au Parlement
anglais, la participation à la vie légale et politique du royaume, voilà
ce qu’il avait proposé et fait accepter aux Irlandais (1er juin 1801).
C’eût été la préface d’une pacification réelle et durable, si la loi qui
excluait dans le Royaume-Uni les catholiques des fonctions publiques
n’eût encore réservé aux protestants d’Irlande, descendants des anciens
conquérants, à l’exclusion des vrais Irlandais en majorité catholiques,
les bénéfices de l’Union.--Pitt avait promis cette concession décisive:
il n’entendait pas retirer d’une main ce qu’il accordait de l’autre.
Mais il s’était trouvé tout d’un coup impuissant à vaincre les préjugés
de ses concitoyens contre les catholiques. Le roi, à qui en 1784 il
s’était imposé par son crédit sur la nation, semblait représenter à son
tour contre lui le vrai patriotisme anglais. Fidèle à la parole qu’il
avait donnée à l’Irlande, Pitt avait quitté le ministère (février 1801).
Addington ne pouvait pas accorder aux Irlandais ce que Pitt, pour
débarrasser son pays de leur haine, leur avait promis, l’émancipation
des catholiques. Cependant convaincu comme son prédécesseur des périls
d’une guerre européenne combinée avec cette situation intérieure, il
avait offert la paix à la France dès le 20 mars 1801: il n’avait fait
ensuite un grand effort contre elle que parce que Bonaparte prétendait
alors garder l’Égypte. Lorsque la cité de Londres et la Grande-Bretagne
eurent manifesté leur joie des victoires anglaises sur le Nil, le
ministère entra le 6 juin en négociations définitives. Il manifesta
l’intention de garder à la fois les conquêtes faites sur les Hollandais,
Ceylan et la Guyane, sur nous et sur les Espagnols, la Martinique et la
Trinité, peut-être une partie de l’Égypte, et en tout cas Malte pour en
fermer la route aux Français et se l’ouvrir (6 juin 1800). Le dessein
était clair: en même temps qu’elle étendait dans le monde son empire
colonial, aux dépens de nos alliés, la Grande-Bretagne voulait nous
interdire à jamais l’établissement que Bonaparte avait souhaité dans le
Levant.
Les intentions du Premier Consul ne parurent pas moins nettement dans
ses réponses. C’était si peu la puissance coloniale des Anglais qu’il
voulait atteindre que, dès le début, le 23 mars, notre agent Otto et
Talleyrand leur offraient Ceylan et les États de Tippo-Sahib, l’Inde
définitivement. Au mois de juin, la France dépouillait encore ses
alliés, les obligeait à s’incliner devant la grandeur de l’Angleterre,
pourvu que celle-ci, laissant libre au moins la Méditerranée, évacuât
Malte, si la France était obligée d’évacuer l’Égypte. Bonaparte n’aurait
pas signé la paix à d’autres conditions. Il la voyait nécessaire; les
Français la réclamaient. Il n’entendait pas qu’elle lui fermât l’avenir.
Toute la négociation, du mois de juin au mois d’août 1801, fut suspendue
à la question de Malte. Bonaparte ne renonçait pas à la Méditerranée. Le
13 juin l’amiral Linois partait de Toulon à destination de l’Égypte, où
Belliard n’avait pas encore capitulé. Il devait auparavant rallier sur
les côtes d’Espagne la flotte de Charles IV, les escadres venues de
Rochefort avec Bruix et Dumanoir. Le 5 juillet Linois rencontrait à
Algésiras l’escadre anglaise, lui imposait une défaite qui se
renouvelait le 13. Les Anglais étaient humiliés de leur premier
désastre: pour les effrayer, autour de Boulogne, dans tous les ports du
Pas-de-Calais, le Premier Consul fit construire une flottille de bateaux
plats, protégée par des batteries le long de la côte et par une escadre.
Des bataillons d’infanterie, des détachements d’artillerie s’exerçaient
sur cette flottille sous la direction active et vigilante de l’amiral
Latouche-Tréville (juillet 1801). Il semblait que l’apostrophe de
Bonaparte au diplomate anglais Hawkesbury allait se réaliser. «Contre
Carthage, il s’apprêtait à renouveler la grandeur de Rome.»
L’effet à Londres fut immédiat. On décréta la levée en masse. On arma
tous les ports de la côte. Les vaisseaux de la Compagnie des Indes
furent disposés au combat. Nelson, enfin, le plus populaire et le plus
audacieux des marins anglais, était chargé, le 24 juillet, d’aller à la
tête d’une escadre bombarder Boulogne et la flottille qui s’y formait.
Il parut devant la côte française le 4 août: l’amiral Latouche-Tréville
l’avait prévenu; il avait pris la précaution de faire sortir son escadre
du port où elle aurait été immobilisée. Et ce fut la flotte anglaise qui
fut bombardée. Deux fois Nelson reprit cette tentative jusqu’au 15 août,
toujours inutilement. Son échec détermina les Anglais à céder. Le
lendemain de sa première tentative, le 5 août, le ministère Addington
offrait de rendre l’île de Malte à l’ordre de Saint-Jean.
C’était la paix: les succès de Latouche-Tréville permirent à Bonaparte
de conserver à la France les Antilles. La diplomatie française se montra
accommodante du moment qu’elle n’avait plus à sacrifier que ses alliés.
Après avoir livré Ceylan, elle obligea l’Espagne à laisser aux Anglais
la Trinité, et garda la Martinique. Les préliminaires de Londres (1er
octobre 1801), à quatre ans d’intervalle, étaient la répétition de ceux
de Léoben. Ils n’étaient inspirés que des ambitions et des intérêts de
Bonaparte.
Comme ces ambitions se heurtaient à celles de l’Angleterre, le Premier
Consul lui offrait, ainsi qu’à l’Autriche en 1797, une part prélevée sur
les domaines de l’Espagne et de la Hollande, afin de l’apaiser pour se
réserver la sienne. Il sacrifiait les puissances maritimes et la France
même, en consacrant sa ruine dans les Indes, à l’avidité des Anglais,
pourvu qu’en évacuant Malte et la Méditerranée, ils laissassent ouverte
la route de l’Égypte.
Partager avec les puissants le domaine des faibles, pour ménager ses
forces en vue de conquêtes futures, telle est la diplomatie de Bonaparte
en 1801 comme au début de ses négociations. Son entreprise sur l’Orient
se réglait comme ses entreprises en Italie. Un jour que dans les
discussions du Congrès d’Amiens, le Hollandais Schimmelpenninck faisait
mine de vouloir défendre les intérêts de son pays, Bonaparte lui fit
tenir ce langage par son frère: «Ce ministre doit savoir que la réserve
lui est imposée par la connaissance de la position de la Hollande. La
Hollande est une puissance de second ordre. Or, si la France et
l’Angleterre font la paix, que peut faire autre chose une puissance
secondaire comme la Hollande que d’y adhérer?» (6 janvier 1802). C’est
bien là le principe qui règle depuis 1772 et justifie aux yeux des
politiques les partages: le traité d’Amiens (27 mars 1802) n’en est,
après celui de Campo-Formio et de Lunéville, qu’une nouvelle
affirmation. L’Italie en 1797, l’Allemagne en 1798, la Hollande et ses
domaines, ceux de l’Espagne en 1802, ont successivement subi la loi des
plus forts. Vainqueur ou pacifique, Bonaparte la leur impose également.
De ses guerres ou de ses négociations le résultat pour l’Europe est le
même; elle se concentre et passe aux mains des grandes puissances: la
France est au premier rang.
Depuis le jour où l’Angleterre a déclaré la guerre à la Révolution,
depuis la mort de Louis XVI jusqu’au jour où la dernière elle traite
avec le général que la Révolution à son tour s’est donné pour maître, la
carte de l’Europe a été profondément remaniée. Ces remaniements, qui
inaugurent le siècle où nous sommes, expliquent en grande partie son
histoire.
On a vu d’abord disparaître la Pologne, absorbée définitivement par
l’Autriche, la Prusse et la Russie. Les Habsbourg ont acquis un million
de sujets, les Hohenzollern deux millions et demi, les Romanoff près de
quatre millions. Le double partage de 1793 et de 1795 est la leçon et
l’exemple qu’ils donnent aux Français en les combattant au nom de la
justice et du droit.
Ce n’est pas le seul: à Campo-Formio, les Habsbourg ont occupé en outre
la Vénétie jusqu’à Mantoue, l’Istrie, la Dalmatie, complices et
bénéficiaires du partage qui a ruiné la république de Venise, rayée
comme la Pologne de la carte. Ils ont réclamé et obtenu l’archevêché de
Salzbourg et la Bavière jusqu’à l’Inn, inaugurant en Allemagne les
violences contre les princes ecclésiastiques dont le traité de Lunéville
va devenir le signal. Sans doute, ils perdaient à ce traité le Brisgau,
cédé au duc de Modène en échange de son duché confisqué, une partie de
la Vénétie au delà de l’Adige, l’archevêché de Salzbourg qui servit
d’indemnité au grand duc de Toscane, dépouillé de ses États. Mais ils se
préparaient à remanier l’Allemagne à leur profit. L’Empire les y
autorisait: Bonaparte les y invitait.
Par un traité secret du 23 mai 1802, la Prusse se préparait à prendre sa
part des indemnités que la paix de Lunéville promettait aux princes
souverains. L’empereur de Russie, par un acte du 11 octobre 1802 passé à
Paris avec le Premier Consul, approuvait ces violences contre les
princes ecclésiastiques, avec l’espoir d’en assurer le profit à ses
clients d’Allemagne: Wurtemberg, Bade et Bavière. Lui-même avait eu sa
part du démembrement de Venise, les îles Ioniennes qui, constituées en
République libre, devenaient un protectorat russe (21 mars 1800).
A tous ces partages l’Angleterre était demeurée étrangère. Elle n’en
avait pas profité. Elle s’indemnisait ailleurs par la paix d’Amiens.
Déjà, dans une large mesure, ce traité lui fut une revanche de celui de
Versailles qui, en 1783, l’avait privée de ses colonies d’Amérique. Elle
accrut sa colonie des Indes, après la ruine de Tippo-Sahib, de la plus
grande partie de la péninsule, préludant aux conquêtes de lord Wellesley
sur les Mahrattes et les souverainetés locales. Elle complétait cette
œuvre par l’acquisition décisive de Ceylan. D’autres compensations
s’offrirent alors dans l’Amérique du Sud à ce qu’elle avait perdu au
nord. Obligés de rendre aux Hollandais la Guyane, les Anglais trouvaient
à la paix d’Amiens le moyen d’en reprendre la route, par ce qu’ils
acquirent aux Antilles. Aux îles Lucaye, Saint-Christophe, Antigoa, à la
Barbade, la Dominique, Saint-Vincent, Grenade et Tabago, ils ajoutèrent
la Trinité enlevée à l’Espagne. Ce chapelet d’îles par cette conquête
était maintenant soudé au continent américain, l’ouvrait à l’Angleterre,
le fermait à l’Europe. Comme l’Autriche, la Russie ou la Prusse, le
gouvernement anglais, obligé à la paix, la faisait aux dépens des
faibles. Il pactisait avec la France qui lui livrait ses alliés, traités
en vaincus.
Ce fut la France, en définitive, qui profita le plus largement alors de
ces remaniements. A l’école des rois du dix-huitième siècle, les
politiques républicains, qui avaient dirigé ses conquêtes, avaient pris
des leçons utiles et fait de rapides progrès. Leur entente avec les
Habsbourg et les Hohenzollern, avec les princes, leurs émules
d’Allemagne, avait rapporté gros: l’occupation de la rive gauche du Rhin
et la moitié de l’Italie. Sur le Rhin c’était une vraie conquête, sur le
Pô une conquête indirecte.
Les événements qui s’accomplirent à Lyon le 25 janvier 1802 donnèrent à
cette dernière œuvre son véritable caractère. La République Cisalpine
reçut de la _Consulte de Lyon_ le titre de République italienne et une
constitution presque monarchique qui la remettait aux mains de
Bonaparte, devenu son président. Sous cette forme de l’union personnelle
réalisée par le Premier Consul, elle était rattachée à la France. Il en
fut à peu près de même de la Toscane, constituée en royaume d’Étrurie au
profit d’un Bourbon d’Espagne, duc de Parme, enfant mineur dont
Bonaparte s’était fait le tuteur et le protecteur. Le Premier Consul
commandait à Florence, comme à Milan, et son pouvoir livrait à la France
l’Italie. Depuis longtemps déjà, la Belgique était purement et
simplement annexée, comme la Savoie et Nice: elle recevait en 1801 une
organisation définitive en départements. Les Habsbourg, dépossédés,
avaient reçu Venise en échange. Aux Anglais, qui se plaignaient encore
de nous voir maîtres de «cette côte importante», pour eux très gênante,
la France, en 1802, répondait en leur offrant «une paix avec des
conquêtes».
Enfin ces acquisitions de près de 6 000 000 d’habitants se complétaient
par un système d’alliances, presque identiques à des protectorats; la
Hollande était occupée par l’armée d’Augereau, qui y installait le 6
octobre 1801 une régence ou _Staatsbewind_. La Suisse l’était aussi et
allait subir le même sort; la République ligurienne, à Gênes, le 29 mai
1802, à son tour. Le roi d’Espagne était lié au Premier Consul par la
crainte et l’ambition, quelque onéreuse que fût cette amitié pour son
peuple.
Aux dépens de l’Espagne, en effet, les Français achevaient de
désintéresser leurs ennemis, en s’agrandissant eux-mêmes. La paix
d’Amiens, si importante pour l’Angleterre en Amérique, ne l’était pas
moins pour l’avenir colonial de notre pays. Elle lui rouvrait le chemin
d’établissements nouveaux et riches autour du golfe du Mexique, la
Louisiane particulièrement, restituée par Charles IV en échange de la
Toscane (traité de Saint-Ildefonse, 1er octobre 1800). Un an après
(novembre 1801), le Premier Consul décidait de transformer en
souveraineté effective la souveraineté nominale de la France sur
Saint-Domingue et chargeait Leclerc de détruire la République de
Toussaint-Louverture. On prétendit alors que les Français visaient à
l’occupation du Mexique. C’était du moins le chemin d’un nouvel empire
colonial dont l’Espagne déjà fournissait les deux principaux éléments.
Ainsi, par les guerres qui venaient de remplir l’Europe, par les
négociations qui en furent la préface ou la conclusion, le monde au
dix-neuvième siècle était en passe de devenir le domaine exclusif d’une
pentarchie de grandes puissances, dont la plus grande était la France,
assurément. Rien n’était plus contraire que cette transformation
profonde et durable aux principes de droit et de justice, posés par la
Révolution française, seules garanties des faibles contre les forts.
Rien de plus conforme, en revanche, aux maximes et aux tendances de la
politique qui, depuis 1713, avait constitué les domaines coloniaux de
l’Angleterre, l’empire de Russie, le royaume de Prusse, et la monarchie
de Marie-Thérèse. En neuf années, se précipitait vers son achèvement
l’œuvre d’un siècle. Treize années de bouleversements nouveaux ne
l’ébranleront pas. La carte du monde en 1815 ne différera de celle de
1802 que par la réduction des limites de la France, sauvée du moins par
cette force nationale qui, un moment, l’a mise au premier rang. Si, dans
l’espoir de fixer ces conquêtes de la Révolution, au dedans comme au
dehors, la nation française n’avait pas remis, par une dernière
intrigue, ses destinées aux mains de Bonaparte, elle fût demeurée, en
restant une nation, l’une des plus grandes. «Au traité d’Amiens, a écrit
Talleyrand, on peut le dire sans la moindre exagération, la France
jouissait au dehors d’une puissance, d’une gloire, d’une influence
telles que l’esprit le plus ambitieux ne pouvait rien désirer au delà
pour sa patrie. Jusque-là Bonaparte n’avait pas manifesté de desseins à
l’exécution desquels un Français ami de son pays pût faire difficulté de
concourir. La paix était à peine conclue que la modération commença de
l’abandonner.»