LA QUESTION D’ORIENT A LA FIN DU XVIIIe SIÈCLE

Au moment où le Directoire provoque l’Europe à former contre la France

une coalition plus redoutable que les précédentes, lorsqu’il prétend

disputer à la fois la mer aux Anglais, à l’Empereur, la Suisse,

l’Allemagne et l’Italie, et jusqu’à la Pologne au tsar, une flotte

française, une des dernières qui lui restât, emporte 40 000 Français

parmi les meilleurs, vers l’Égypte: à leur tête, du théâtre de la guerre

où leur présence semblait indispensable, s’éloignent le vainqueur de

l’Autriche et ses auxiliaires, Kléber, Desaix, Lannes, Murat.

Une telle entreprise, à la veille d’une guerre européenne décisive,

semblait le dernier mot d’une diplomatie qui accumulait les difficultés,

comme par gageure. Les contemporains, frappés de l’inutilité et du

danger de cet effort lointain, embarrassés de l’expliquer, ont été

amenés à croire que les Directeurs cherchaient en cette affaire la

satisfaction de leurs intérêts particuliers, de leurs rancunes. Ils les

ont accusés d’avoir voulu éloigner le plus possible Bonaparte et ses

soldats: «Les avocats ont voulu se débarrasser du héros, écrit Lucien

dans ses _Mémoires_: on leur reprocha cette perfidie.»

Ces accusations ont souvent été reprises par l’histoire, depuis que les

Français, à l’approche des Russes victorieux en Italie, les eurent

formulées contre le Directoire en juillet 1799. Il a paru, comme on le

dit alors, qu’en déportant 40 000 Français dans les déserts de l’Arabie,

les Directeurs étaient responsables des malheurs de la patrie. Un émigré

d’allures louches, agent secret de la République et des royalistes,

Montgaillard, en 1825, a répandu par ses récits d’histoire contemporaine

cette explication que le caractère personnel de la diplomatie

directoriale rendait d’ailleurs plausible. Le _Mémorial de

Sainte-Hélène_ a fait une légende de la jalousie des avocats contre le

général de l’armée d’Italie et des moyens qu’ils employèrent pour le

perdre au risque de perdre la France elle-même.

Au moins faut-il entendre la défense des accusés. La Réveillère-Lepeaux,

alors directeur, l’a présentée dans ses _Mémoires_: «Tout ce que cette

entreprise, dit-il, a de véritable grandeur, comme tout ce qu’elle peut

avoir de téméraire et d’extravagant soit dans la conception, soit dans

l’exécution appartient en propre à Bonaparte. L’idée n’en était jamais

venue au Directoire ni à aucun de ses membres. Son ambition et son

orgueil ne pouvaient plus supporter l’idée de n’être plus en évidence,

ou d’accepter un emploi qui l’eût placé sous les ordres des directeurs.»

Comme nous savons d’ailleurs, et par le témoignage même du frère de

Bonaparte, Lucien, qu’au Directoire La Réveillère fut toujours et

nettement hostile à cette expédition d’Égypte, «bonne à nous attirer une

guerre avec la Turquie, à éloigner de France le meilleur de nos généraux

et trente mille hommes d’élite», sa défense paraît justifiée: le procès

qu’on lui a fait, à lui et à ses collègues, paraît mériter une revision.

Voici d’ailleurs un aveu précieux de Bonaparte dans ses _Mémoires_

rédigés par Bertrand. «Pour qu’il fût maître de la France, il fallait

que le Directoire éprouvât des revers en son absence et que son retour

rappelât la victoire sous les drapeaux.» Et l’aveu se reproduit dans le

_Mémorial_ dont le rédacteur n’est pas gêné par les contradictions: «La

position de Napoléon était délicate. Il n’était pas temps de prendre une

marche audacieuse. C’est dans cette délicatesse de position que je crois

trouver les principales raisons de la conclusion de la paix de

Campo-Formio, et aussi de l’entreprise d’Égypte.» Les complices des

desseins de Bonaparte à cette époque, d’ailleurs, font les mêmes

déclarations que les confidents de sa pensée. Talleyrand s’est fort

employé à l’expédition d’Égypte; or il dit: «Le jeune général ne voulait

pas aller se perdre dans la foule des simples généraux. Il voulait tenir

en haleine la renommée. Après la paix de Campo-Formio, il vint proposer

à Paris au Directoire la conquête de l’Égypte.»--«Et les directeurs ne

firent que lui céder», conclut Lucien.

Répliques des uns, aveux des autres, ne laissent aucun doute à qui veut

impartialement établir les responsabilités de cette entreprise d’Égypte

si différente de celles que méditait le Directoire. Elle appartient,

comme le traité de Campo-Formio qui l’a rendue possible, à la politique

de Bonaparte. Elle est le second acte important de son œuvre

personnelle, cette œuvre qui vint s’ajouter à l’action du gouvernement

français, sans s’y confondre pourtant, puisqu’elle la contrarie. Déjà

l’histoire de France ne se fait plus seulement dans les armées et les

conseils de la République; elle se fait parallèlement dans l’armée et

selon les desseins de Bonaparte.

Le plus malaisé, c’est d’expliquer les motifs qui ont déterminé le

général de l’armée d’Italie à s’éloigner, pour courir cette aventure, du

théâtre de ses intrigues et de ses succès. L’explication fournie par ses

amis ou ses Mémoires paraît avoir été réglée ultérieurement: Bonaparte

eut besoin, à son retour, de faire excuser un départ qui, en 1798, avait

pu paraître une trahison, «une résolution criminelle», disait Lucien.

Comme alors il se présenta en sauveur aux Français, il était naturel

qu’il rattachât à ce rôle, dont l’utilité parut démontrée, ses actes

antérieurs. Si, en brumaire, il avait pu arracher la France aux

Directeurs qui compromettaient la Révolution, c’est qu’auparavant, en

s’exilant, il s’était arraché lui-même à leurs perfidies. Plus tôt, il

se fût perdu; ses ennemis l’auraient ruiné. Par la fuite il se sauvait,

et se réservait pour l’heure où il sauverait la Révolution et la France.

«Il fallait chasser les avocats. On le pressait de se mettre à la tête

de la République, mais il ne pouvait encore marcher seul. Il craignit de

compromettre son caractère. Il partit, résolu de reparaître, dès que les

circonstances rendraient sa présence utile et nécessaire.»

Il est très certain qu’à son retour d’Italie, en 1797, Bonaparte fut

pour le Directoire un sujet d’inquiétude, par les désirs et les

flatteries de certains personnages un danger. L’envoyé de Prusse notait

alors «qu’il pouvait prétendre à l’_autorité_». Rien ne prouve qu’il en

eut le projet formé. Il ne voulait plus obéir et refusait de servir

contre l’Angleterre. Mais de là à commander lui-même en France il y

avait loin encore. Au mois d’avril 1798, après l’incident qui se

produisit à l’ambassade de Vienne, avant que les conférences de Selz

n’eussent retardé la guerre avec l’Autriche, Desaix affirmait à Mathieu

Dumas que Bonaparte eut l’idée du coup d’État et songea à ne plus partir

pour l’Égypte. Rewbell lui aurait intimé l’ordre d’aller prendre à

Toulon le commandement qu’il avait sollicité. A cette époque,

l’expédition d’Égypte était prête et depuis six mois décidée. Ce n’était

pas le désir de se réserver en France pour un rôle ultérieur qui la

recommandait à Bonaparte.

Depuis le mois d’août 1797, celui-ci songeait à satisfaire son ambition

en Orient. C’était le rêve de ses premières années dont ses succès en

Italie le rapprochaient insensiblement. En novembre 1796, au lendemain

d’Arcole, il étudiait déjà avec ses aides de camp la question des îles

Ioniennes, étape nécessaire de l’Italie à demi conquise vers la Grèce

qu’il rêvait d’émanciper. Au mois d’août 1797, à Passeriano, tandis

qu’il confiait à Bourrienne son mépris pour l’Europe et son goût pour

les grands empires de l’Orient, il s’assurait des îles Ioniennes, nouait

des intrigues avec Poussielgue pour occuper Malte, en chargea Brueys,

établit une correspondance avec le pacha Ibrahim et les Albanais par

l’intermédiaire du général Chabot. Le démembrement de l’empire turc lui

semblait indiqué et prochain: «Il faut le soutenir ou en prendre notre

part», écrit-il à cette époque.

Tous ses confidents et ses flatteurs, ceux qui ont pu pénétrer sa pensée

au retour d’Italie, nous le montrent occupé de ces projets. «Une immense

ambition de gloire, le plus noble des égoïsmes, atteste Lucien, est

entré pour beaucoup dans la détermination de Napoléon. Une course

victorieuse sur les traces d’Alexandre devait remuer son âme.»--«Il

n’était pas impossible, ajoute Talleyrand, qu’il pût se faire en Orient

une souveraineté, pourvu que la France lui en fournît les premiers

moyens. Apparaître aux chrétiens d’Orient, à tous les Grecs, comme un

libérateur prêt à briser leurs fers, voilà ce qu’il demandait à ses

troupes d’Italie, comptant pour le reste sur le nombre, l’énergie, la

reconnaissance de ces mêmes Grecs.» Enfin, Bonaparte ne désavouait pas

les flatteries de Fontanes: «Le théâtre d’Italie est déjà trop étroit

pour la grandeur de vos vues. Je rêve souvent à votre correspondance

avec les peuples de Grèce. Je ne serais point étonné que vous eussiez

conçu le projet hardi de planter à la fois l’étendard français sur les

murs du Vatican et sur les tours du Sérail. Ce serait une étrange

manière de renouveler l’empire d’Orient et celui d’Occident.»

Assuré de l’Italie par la paix dont il disposait, maître de son armée,

et menacé de déchoir s’il la quittait pour rentrer dans le rang, et pour

servir ailleurs, Bonaparte est attiré vers l’Orient, où son ambition ne

rencontrera pas les limites étroites des vieux États européens. Il

confie, avant le traité de Campo-Formio, ses projets à Talleyrand, alors

ministre, et déjà son complice. De leurs entretiens se forma au mois

d’août 1797 l’idée d’une entreprise sur l’Égypte.

Plus tard, en l’an VII, accusé par l’opposition et par Delacroix d’avoir

favorisé ce projet, Talleyrand s’en est défendu. Sa défense alors ne fut

que mensonge: il avouait en février 1798, à l’envoyé de Prusse, être

l’auteur de l’entreprise et s’en vantait: «Je vais vous confier des

projets qui m’appartiennent. J’ai proposé une affaire qui pourra étendre

la sphère de nos colonies.» Nul doute qu’au général impatient de se

tailler une souveraineté en Orient, le diplomate n’ait désigné

«particulièrement les provinces de l’empire turc baignées par la

Méditerranée, et l’Égypte qui pourrait devenir d’une grande utilité.» Ce

sont les termes mêmes qu’il employait dans une lettre à Bonaparte du 23

août 1797. S’il ne l’a pas poussé vers l’Orient, où de lui-même il

allait par la fatalité de son ambition, entraîné par ses victoires, il

lui a en tout cas désigné aussitôt l’Égypte.

C’était en effet la partie essentielle du programme de politique

étrangère que Talleyrand apporta en juillet 1797 aux hommes de la

Révolution, incapables de le comprendre et de l’appliquer, plus utile à

la France que le leur, s’ils l’eussent suivi. Fidèle à cette pensée des

derniers diplomates de l’ancien régime, avertis par l’expérience, que la

France n’avait plus rien à prétendre sur le continent ni à gagner par la

guerre, Talleyrand souhaitait qu’elle reprît son rang dans le monde des

colonies, hors d’Europe, à la faveur d’une paix européenne. En 1792, il

désignait l’Amérique du Sud; en 1797, il pensait à l’Égypte, «une

colonie qui vaudrait à elle seule toutes celles que la France avait

perdues.»--«Après une révolution, disait-il, il faut ouvrir de nouvelles

routes à l’industrie, donner des débouchés à toutes les passions.»

A son retour d’Amérique, à la veille d’entrer au ministère, il allait

lire à l’Institut deux Mémoires qui, sous une apparence scientifique,

étaient les vraies préfaces de sa politique prochaine; l’un sur _les

Relations commerciales de l’Angleterre et des États-Unis_ (24 mars

1797), l’autre du 13 juillet sur _les Avantages des colonies nouvelles_.

«Il faut attacher, disait-il, à ces entreprises les hommes agités qui

ont besoin de projets, les hommes malheureux qui ont besoin

d’espérances.» Et il semblait désigner Bonaparte et les émigrés. Il

précisait enfin en rappelant les desseins de Choiseul-Gouffier qui

négociait avant 1789 la cession de l’Égypte à la France.

La paix continentale était nécessaire comme toujours au succès de ces

entreprises coloniales. Elle parut être entre les mains de Talleyrand au

mois de juillet. Il approuvait et encourageait comme ministre la

négociation de Campo-Formio; il négociait avec Pitt; il chargeait

Caillard de ménager une réconciliation avec Paul Ier: «Je veux la paix,

confiait-il à Sandoz Rollin, par le moyen le plus sûr, des pourparlers

avec l’Angleterre.» Et comme s’il en était le maître, il en escomptait

les effets. Alors, pour occuper Bonaparte au service de la politique

coloniale qu’il méditait, il le dirigeait, impatient d’agir en Orient,

sur l’Égypte.

C’est grand dommage que chez Talleyrand, le caractère ait été aussi bas,

aussi aveuglément soumis aux circonstances que l’esprit était haut et

clairvoyant. Il savait la paix nécessaire à la France: elle l’était

d’une façon générale, et pour ses projets. Pourtant on le voit après le

18 fructidor servir la politique agressive du Directoire, rompre pour

lui plaire les conférences de Lille, et donner, sur son ordre, aux

plénipotentiaires de Rastadt les instructions les plus violentes. «En

quel moment suis-je entré en place! Le moyen de travailler à la

tranquillité générale», avait-il l’air de dire à l’envoyé de Prusse. Ses

regrets ne sont point une excuse. Et ce n’en est point une davantage que

sa façon de concilier alors sa docilité et les indications contraires de

sa propre expérience. Talleyrand apparaît en cette heure décisive ce

qu’il sera plus tard à Erfurt, servant son maître avec complaisance, et

le desservant en secret, comme pour mettre sa conscience à couvert des

fautes auxquelles il n’a pas le courage de se refuser.

Obligé par les événements de fructidor de renoncer à son programme

pacifique, il étendait le champ des complications continentales où le

Directoire entraînait la France en poursuivant avec Bonaparte le plan de

la campagne d’Égypte. «Vos idées par rapport à l’Égypte sont grandes,

lui écrivait-il le 23 septembre, et l’utilité doit en être sentie. Je me

borne à vous dire aujourd’hui que si l’on en faisait la conquête, ce

devrait être pour la Porte, pour déjouer les intrigues anglaises et

russes qui se renouvellent en ce malheureux pays. Un si grand service

rendu aux Turcs les engagerait aisément à nous y laisser toute la

prépondérance et les avantages commerciaux. L’Égypte comme colonie

remplacerait bientôt les Antilles.» Engager la France dans cette

entreprise coloniale au moment où, complice du Directoire, Talleyrand la

poussait à une véritable conquête de l’Europe, cela devenait une

trahison, alors que c’eût été un bienfait de lui créer cette diversion à

la faveur d’une paix générale. Talleyrand ne s’arrêta pas à ce scrupule.

On eût dit que cette expédition, utile en principe, était à ses yeux la

rançon de toutes les entreprises funestes auxquelles il s’associait. Le

27 septembre, il accordait à Bonaparte la permission d’envoyer à Malte

comme à une première étape Brueys et la flotte du Levant.

Dès lors et jusqu’à la fin de l’année, sous l’œil bienveillant de

Talleyrand, l’expédition d’Égypte se prépara comme un complot. Bonaparte

revint de Rastadt, en toute hâte, après avoir réglé les conventions

militaires. Il acceptait le commandement des flottes destinées contre

l’Angleterre, en refusant celui des armées, pour disposer de la marine à

son gré. Tandis que le Directoire concentrait les flottes à Brest pour

une opération décisive dans la Manche, il feignait d’inspecter les côtes

françaises, avec le dessein bien arrêté d’y recueillir des arguments

contre les ordres qu’il recevait. «Opérer une descente sans être maître

de la mer, est l’opération la plus hardie, la plus difficile que l’on

puisse faire.» Et, pendant ce temps, au lieu d’appeler Brueys de la

Méditerranée dans l’Océan pour réunir toutes les forces françaises, il

lui commandait de s’arrêter à Malte (14 novembre). Il l’encourageait à

désobéir au Directoire qui lui ordonnait de revenir à Toulon, puis à

Brest. Brueys, pour lui faire sa cour, était encore, au mois de février

1798, arrêté devant Malte.

Peu à peu, avec toutes sortes de précautions, Bonaparte démasqua ses

plans. Il se gardait bien de parler de ses vues sur l’Orient. Il

s’offrait à combattre les Anglais, mais autrement, et selon lui, plus

sûrement. C’était dans leurs colonies qu’il fallait les atteindre et

s’en aller ruiner, par le plus long chemin, par l’Égypte, les ressources

qu’ils tiraient de l’Inde. Éloquent, renseigné, actif, il se fit de plus

en plus, vers le mois de janvier, écouter.

A cette époque le ministère de la marine ordonna d’armer une division à

Toulon pour renforcer la flotte de Brueys. Talleyrand joignit ses

arguments à ceux de Bonaparte. Ils se rencontraient à l’Institut, où,

dans des entretiens avec Berthollet et Monge, l’expédition prenait un

autre caractère encore, «destinée à éclairer le monde, à procurer un

trésor aux sciences». Puis en l’hôtel où Talleyrand donnait des fêtes en

l’honneur du général, Bougainville, Fontanes encourageaient l’entreprise

de leur autorité, de leurs flatteries. Tout cela servit à masquer les

véritables desseins du général, que le ministre dans ses bureaux servait

en secret. Il étudiait les projets de conquête anciens que lui retraçait

un consul général en Égypte, alors en congé, Magallon. Il envoyait

l’auteur de nombreux mémoires sur le Levant, Comeyras, préparer, à titre

de «commissaire de la mer Égée», l’expédition (7 janvier 1798).

Quand l’affaire vint en délibération devant le Directoire,

l’intervention de Talleyrand fut surtout décisive. Bonaparte avait beau

dire qu’il ne cherchait en Orient que la ruine de l’Angleterre. Son

intention n’apparaissait pas moins de démembrer la Turquie: le danger

était réel pour la France de se mettre un nouvel ennemi sur les bras,

lorsque tant de fois et à l’heure présente les Turcs lui avaient servi

et pouvaient lui servir d’auxiliaires contre l’Europe. Fallait-il

détruire l’empire ottoman, alors que l’on songeait à reconstituer la

Pologne? Les craintes du Directoire étaient fondées: Talleyrand se

chargea de les endormir. Il représenta que Bonaparte ne ferait pas la

guerre aux Turcs, mais aux mameluks indociles au sultan, dociles aux

menées des Anglais, qu’il conquerrait l’Égypte pour le compte de son

maître légitime. Il s’offrit même d’aller porter ces assurances à

Constantinople. Pressés par Bonaparte, rassurés par Talleyrand, les

Directeurs cédèrent. Au mois de mars et d’avril 1798, l’aile gauche de

l’_armée d’Angleterre_ fut formée à Toulon. La flotte partit le 19 mai.

Talleyrand n’alla pas à Constantinople: «sa nomination aurait été

dangereuse. Elle eût révélé le secret de l’entreprise.» Il ne se

souciait pas d’être mis aux Sept-Tours, comme ce fut le sort de notre

envoyé Ruffin, à la nouvelle de la bataille d’Aboukir (2 juillet 1798).

Il se contenta de recommander à notre agent des îles Ioniennes de la

prudence dans ses rapports avec les Grecs, pour ne pas provoquer la

colère des Turcs. L’expédition d’Égypte y suffit. La Turquie nous

déclara la guerre.

Tel fut l’effet immédiat de cette entreprise, uniquement utile aux

ambitions de Bonaparte, de rouvrir la question d’Orient, et cette fois

d’y engager la France. Talleyrand, après l’avoir recommandée pour

d’autres raisons, approuvait le Directoire de se lancer dans cette

aventure: «Si Bonaparte s’établit en Égypte, disait-il, qui empêchera la

flotte française s’unissant à celle de la Turquie, pour consoler cette

puissance, de l’aider à reconquérir la Crimée? Nous pouvons marcher à

Constantinople. La destruction de Kherson et de Sébastopol serait la

juste vengeance de l’acharnement insensé des Russes.»

Provoquer sans raison la Russie, lui livrer les Turcs, qui allaient

devenir nos ennemis, et non pas nos alliés, unir le tsar et les Anglais

contre nous, voilà les seuls résultats qu’il fallait attendre de ce

nouvel effort de la France dans la Méditerranée. Dans les guerres

précédentes, les divisions des puissances orientales, la diversion que

leur âpreté à se partager la Pologne avait créée, avaient été pour la

République des chances inespérées. Dans cette guerre qui se préparait,

elle perdait d’avance le bénéfice de la position par laquelle elle

s’était deux fois sauvée. Talleyrand lui traçait un vaste programme:

attaquer l’Angleterre en Irlande, et conquérir l’Allemagne jusqu’à

Hambourg pour lui fermer le continent, tandis que l’on conquérait le

reste de l’Europe (juillet 1798). Ce n’était point assez: il lui fallut

suivre et soutenir Bonaparte en Orient, bouleverser l’Europe de la

Manche à la mer Noire, par ses seules forces, contre toute l’Europe

coalisée par tant d’ambition.

L’expédition d’Égypte fut en effet pour la Russie et pour l’Angleterre,

Talleyrand l’avoue, le point sensible. A la seule nouvelle des

préparatifs de Toulon, Paul Ier donna l’ordre d’armer ses flottes à

Odessa et à Sébastopol, offrit son alliance aux Turcs et ses vaisseaux à

l’Angleterre. Le gouvernement anglais pendant deux mois hésita entre une

intervention en Égypte et la nécessité de se protéger contre les

Irlandais Unis, dont la révolte, concertée avec la France, était fixée

au 23 mai 1798. Ce fut au mois de mai seulement que de Londres Nelson

reçut l’ordre d’arrêter la flotte française dans le golfe de Lion. Une

tempête l’empêcha de surprendre Brueys et de sauver Malte. Au mois de

juillet il reçut des renforts, et se mit à la poursuite des Français. La

prise de Malte détermina Paul Ier: l’amiral Ucsakoff reçut l’ordre de

gagner la mer Égée. Les flottes de l’Angleterre, de la Russie et bientôt

celle de la Turquie se rapprochaient pour nous enfermer en Égypte.

Sans doute, jusqu’en décembre 1798, il n’y eut pas entre les cours de

Londres et de Pétersbourg d’alliance formée. Leurs intérêts les

rapprochaient insensiblement. Mais, comme toujours, l’égoïsme et la

cupidité divisaient les puissances européennes. La Russie hésitait à se

déterminer si elle n’était assurée du concours de la Prusse. En mai

1798, Paul Ier avait envoyé Repnin à Berlin pour solliciter le roi

d’épargner à l’Allemagne une ruine totale. Frédéric-Guillaume III

recevait alors la visite de Sieyès qui l’invitait au contraire à

précipiter avec la France cette ruine et à y chercher son profit. Le roi

de Prusse, comme plusieurs de ses ancêtres, avait «_des dispositions

thésaurisantes_». Deux parties s’offraient, il ne voulait jouer qu’à

coup sûr: en attendant il restait neutre. Son inaction enchaîna

longtemps la Russie.

Les hésitations de l’Autriche d’autre part retenaient l’Angleterre.

L’empereur François II et son ministre Thugut faisaient le même calcul

que le roi de Prusse. L’amitié de la France leur avait procuré Venise et

leur laissait espérer mieux encore dans le partage de l’Allemagne qui se

préparait au congrès de Rastadt. «Une bonne paix valait mieux que la

guerre», disait encore Thugut au ministre anglais à Vienne, Eden, en

décembre 1798. Pourtant, il supputait les avantages d’une coalition qui

pourrait écraser la France, négociait avec la Russie au mois d’août pour

obtenir une armée qui lui rendît l’Italie tout entière, et demandait de

l’argent à Pitt pour reconstituer celles de l’Autriche. S’il faisait la

guerre, il la voulait très lucrative et peu coûteuse. L’Angleterre

hésitait à servir ses intrigues et sa cupidité.

Bonaparte profita de ces délais pour s’installer en Égypte. Il

entraînait ses soldats dans le désert par les mêmes discours qu’il leur

avait tenus dans les plaines du Pô. Aux Égyptiens, comme aux Italiens,

il promettait la liberté, et détruisait aux Pyramides l’armée des

mameluks (21 juillet 1798). Nelson, il est vrai, ruinait sa flotte à

Aboukir, le 1er août. Mais, séparé de la France, Bonaparte ne vit dans

ce désastre qu’un motif de plus d’organiser sa conquête, tout seul et

pour lui seul. «Les Anglais nous obligeront, disait-il à Kléber le 24

août, à faire de plus grandes choses encore que nous ne voulions.» Il

procéda à la constitution de l’État qu’il rêvait de fonder en Orient,

mit en valeur le sol de l’Égypte pour créer les ressources dont il avait

besoin, établit des usines, des imprimeries, appela à la vie ce pays

endormi depuis des siècles dans le fanatisme musulman, écrasé par la

domination des mameluks. Une révolte qui éclata au Caire, le 24 octobre,

offrit à Bonaparte l’occasion de vaincre, par un massacre qui servît

d’exemple, les résistances opposées à son œuvre par les fanatiques de

l’Islam. Les _Droits de l’homme_ furent adjoints au Coran. Entre les

mains du conquérant, l’Égypte devenait l’État à demi musulman, à demi

occidental qu’elle est restée en ce siècle. En quelques mois, elle avait

reçu son empreinte durable.

Plus qu’aucune autre puissance, l’Angleterre s’effrayait de ces

résultats. Par ses flottes du moins maîtresse de la Méditerranée, elle

s’y installait pour empêcher Bonaparte de rattacher à la France cette

colonie d’Égypte si rapidement créée. Nelson occupait Port-Mahon, la

Sardaigne. Il reçut l’ordre surtout de se rendre à Naples, où le

ministre de la reine Caroline, Acton, appelait à son aide les Anglais.

La cour de Naples, qui avait poussé celle de Vienne à signer la paix de

Campo-Formio, délivrée par cette paix de la crainte de Bonaparte,

jugeait le moment venu de disputer aux Français l’Italie. Elle négocia

un traité avec l’Angleterre (1er décembre), avant d’attaquer Championnet

et son armée dans les États romains. En soi, l’alliance du roi de Naples

était pour les Anglais un faible avantage: en un mois Championnet eut

raison de ses troupes et fonda, le 23 janvier 1799, la République

Parthénopéenne. Mais cette alliance était, par ses conséquences, plus

importante: elle allait devenir le germe d’une coalition européenne

contre la France.

Pendant la fin de l’année 1798, l’Angleterre s’acharna à constituer

cette ligue: il s’agissait de disputer sur le continent, comme elle y

avait toujours réussi, la mer, les colonies à sa rivale. Un instant, son

envoyé à Berlin, Thomas Grenville, avait cru décider la Prusse, en lui

offrant les Pays-Bas (décembre 1798). Puis, Frédéric-Guillaume III avait

reculé devant la guerre, et traîné la négociation: «On peut toujours

passer, disait-il, de la négociation à la guerre. Mais on ne peut pas

revenir de la guerre à la neutralité à volonté (17 janvier 1799).» Les

hésitations de la Prusse d’autre part servaient d’exemple aux puissances

secondaires de l’Allemagne, effrayées de menaces du Directoire et

tentées par ses offres de sécularisation et de partage. Cependant,

l’intention un instant manifestée par Frédéric-Guillaume III de se

déclarer contre la France servit les desseins de l’Angleterre: la

perspective d’un concours efficace des Prussiens détermina le tsar à

conclure avec elle un premier acte de coalition (29 décembre 1798),

auquel la Turquie accéda le 3 janvier.

Il ne restait plus qu’à déterminer l’Autriche, à défaut de la Prusse.

Toute la diplomatie de l’Angleterre était à ce prix. Si, devenus ses

auxiliaires, les Russes se voyaient fermer l’Europe centrale par la

neutralité des puissances allemandes, à quoi servirait leur intervention

contre la France, protégée par cette barrière? En se liant aux

souverains de Naples, dont l’influence sur la cour de Vienne était bien

connue, les seuls alliés que l’Autriche eût gardés en Italie, les

Anglais voulaient entraîner François II: «Ils se servent de Naples pour

nous engager dans la guerre», disait Thugut. Ils y réussirent: le

Directoire sommait, le 2 janvier 1799, l’Autriche de refuser son

territoire aux troupes russes. Ce fut le moment décisif. Thugut hésita,

mais il réfléchit que Naples maintenant et la Sardaigne, après le reste

de l’Italie, appartenaient aux Français, et, comme disait Nelson, que

dans trois mois on ne pourrait plus les en chasser. Le 24 janvier 1799,

il décida son maître à la guerre. Cobenzl partait le 31 pour

Saint-Pétersbourg, afin de fixer avec soin le prix que mettait

l’Autriche à son consentement. La coalition était formée.

C’était une alliance bien étrange que celle qui unissait là pour la

première fois la Russie et l’Angleterre, déjà rivales et destinées à

l’être de plus en plus. L’union de la Russie et de la Turquie, qui

semblait démentir deux siècles de lutte acharnée, celle des Deux-Siciles

avec l’Angleterre, renversement du pacte de famille, ne l’étaient pas

moins. Il semblait presque, en rapprochant le sultan et la cour de

Naples, qu’on eût marié Venise au grand Turc. Pour expliquer cette ligue

singulière, les puissances invoquaient sans doute des principes.

Paul Ier, qui en paraissait le chef mystique et convaincu, prétendait

faire la guerre aux jacobins de Paris et rallier leurs adversaires. Il

avait recueilli en Russie les Bourbons, le prince de Condé, les émigrés,

et rendu à Louis XVIII, à Mittau en Courlande, les apparences d’une

cour. Les royalistes, encouragés, avaient repris leurs espérances et

leurs intrigues. L’Empereur, ses ministres Panin et Kotschoubey le 15

mai 1799, paraissaient servir les desseins de Pichegru, de Dumouriez,

qu’un certain la Maisonfort leur avait apportés de Hambourg.

L’Angleterre semblait en Suisse protéger leurs agents, Wickam et Willot,

et à Londres, écouter le comte d’Artois. Mais tout cela n’était, comme à

l’ordinaire, que mensonges et prétextes. Les puissances unies contre le

jacobinisme se refusaient à reconnaître et à servir Louis XVIII comme

roi de France. Leur désintéressement n’allait pas jusqu’à lui vouloir

remettre son royaume intact. Elles se réservaient de prélever sur les

Français le prix du service qu’elles prétendaient rendre, malgré eux, à

leur roi.

Paul Ier était peut-être plus sincère que ses alliés. Mais il ne réglait

pas leurs desseins, n’étant qu’en apparence le chef de la coalition. La

ligue européenne de 1799 fut l’œuvre de l’Angleterre, la première de

toutes celles qu’elle a formées depuis pour nous interdire l’accès de la

Méditerranée orientale, la préface de la coalition de 1840. Elle avait

recruté tous les auxiliaires que notre politique en Égypte inquiétait,

Russes et Turcs. Et, pour nous détourner de l’Orient avec le concours

des Italiens et de l’Autriche, elle avait créé en Italie une diversion

formidable, que les conquêtes du Directoire, en pleine paix,

justifiaient. C’était sa réponse aux entreprises de Bonaparte, aux

projets de Talleyrand sur l’Égypte. Elle exploitait les fautes du

Directoire pour arrêter, sur le théâtre de ses succès, la fortune du

conquérant de l’Italie.

La France se trouva ainsi ramenée par la force des traditions, les

intrigues de Sieyès, de Talleyrand et de Bonaparte à la situation qui

lui avait été déjà si funeste au milieu du siècle. Elle eut à supporter

à la fois le poids d’une guerre coloniale et maritime et de la défense

de ses frontières continentales. Trop tard, lorsque tout était engagé,

le Directoire parut vouloir réagir contre les fatalités de cette crise.

En refusant à Bonaparte, le 29 août 1798, une escadre de secours, il fit

pressentir que la France renoncerait à la lutte maritime. Il lui

conseilla de se tirer seul d’affaire en revenant par la Syrie et par

Constantinople. Les lettres des Directeurs d’ailleurs ne parvinrent pas

en Égypte. Alors, pour défendre la frontière, ils imposèrent aux

Français, le 5 septembre 1798, la conscription, le service obligatoire

d’une nation armée pour la lutte à outrance.

Cependant était-il possible d’abandonner Bonaparte et les Français

d’Égypte? Dès le début de 1799, l’amiral Bruix, ministre de la marine,

déterminait le gouvernement à concentrer sur Toulon, pour défendre

Corfou et ravitailler l’armée d’Égypte, ce qui restait de forces navales

à la France: il s’offrit lui-même à les commander. On escomptait le

concours de l’Espagne qui, le 27 mars, avait promis de tenir les Anglais

en respect dans l’Océan. La flotte française parut en mai 1799 dans la

Méditerranée, trop tard pour secourir Corfou qui devait être son point

d’appui et son refuge sur la route d’Égypte. Un moment l’espoir d’être

appuyée par la flotte espagnole, qui sortit de Cadix (26 mai 1799),

permit à la marine française de continuer son entreprise. Les Espagnols

l’immobilisèrent au siège de Port-Mahon. Bruix, découragé, rentra à

Brest (août 1799).

Sans le secours de cette flotte, Bonaparte ne pouvait rien. Inaccessible

pourtant au découragement, il avait poursuivi d’Égypte en Syrie, sans

avoir reçu les ordres de Paris, par obstination, sa conquête qui

l’épuisait. Parti du Caire avec 12 000 hommes, vainqueur à El-Arish, le

4 mars à Jaffa, il était obligé de massacrer ses prisonniers, faute de

pouvoir les garder. Arrêté devant Saint-Jean-d’Acre, il put encore

vaincre les Turcs au Mont-Thabor, le 16 avril 1799. Mais la peste et la

victoire décimaient son armée déjà trop faible. Il apprenait que les

Turcs se concentraient à Rhodes pour lui disputer l’Égypte. Le 17 mai,

il quitta la Syrie, détruisant tout sur sa route pour s’enfermer dans un

boulevard de déserts, et se sauver une fois encore par la victoire

d’Aboukir (25 juillet 1799). On prétend qu’un mois avant cette victoire,

il aurait écrit, le 28 juin, à Paris une lettre désespérée, véritable

cri de détresse qui ne pouvait être entendu. La lettre, publiée en

Angleterre, a paru suspecte: ce qui est certain, c’est que, depuis le

mois de mai, l’entreprise d’Égypte était définitivement condamnée par le

Directoire, préoccupé seulement de recouvrer les troupes et les généraux

si maladroitement engagés. L’ordre formel en avait été donné à la flotte

de Bruix: Talleyrand proposa aux Turcs, en septembre, d’évacuer l’Égypte

s’ils voulaient permettre le retour de Bonaparte et de ses soldats.

Cette guerre coloniale ne devait être que stérile: elle pouvait, en

outre, par les haines qu’elle avait amassées, par les forces qu’elle

immobilisait, devenir fatale.

Jamais, depuis les grands désastres de 1793, la France n’eut plus de

dangers à courir qu’au printemps de 1799. Tandis que Bonaparte

s’enfonçait en Asie Mineure, de tous les points de l’Europe, Russes,

Autrichiens, Anglais s’avançaient, en une foule à n’être pas arrêtée,

plus de 350 000, par la Hollande, l’Allemagne, l’Italie, la Suisse, sur

nos frontières. Jourdan était battu à Stokach par l’archiduc Charles (22

mars 1799); Moreau à Cassano (27 avril); Macdonald sur la Trebbia, par

les Russes; Joubert tué à Novi (15 août 1799). La République était

réduite au Rhin, aux Alpes: au delà, il ne lui restait que le camp

retranché de Suisse, d’où Masséna épiait habilement ce qui se passait au

nord et au sud. L’armée de Masséna et de Lecourbe sauva le Directoire

des catastrophes qu’il avait préparées: celle de Brune à Bergen lui

conserva la Belgique (septembre 1799).

Si les alliés avaient été unis et forts, les victoires de Zurich et de

Bergen n’auraient peut-être encore été qu’une trêve. Mais au lendemain

de ce grand effort il se passa ce qu’on avait vu après Valmy. Les Russes

avaient fait comme les Prussiens les frais de cette campagne: Souvarow

avait été comme le Brunswick de la nouvelle coalition. Son maître, ainsi

que Frédéric-Guillaume III, s’était proposé d’autres desseins que la

croisade monarchique dont il s’était déclaré très haut le chef. En

combattant les Français, Paul Ier avait les yeux fixés sur l’empire

ottoman: avec ses conseillers, il «_s’entretenait des avantages que la

crise actuelle lui offrait pour être l’arbitre des destinées de

l’Europe_». Très satisfait déjà de la prise de Corfou, en mars 1799,

assuré de l’impuissance de Bonaparte en Égypte, jaloux d’avoir Malte, il

se souciait peu de poursuivre une guerre qui favoriserait trop

l’Autriche et l’Angleterre: il ne voulait pas les servir au point

qu’elles pussent lui refuser une part de l’empire turc. Ses armées

n’avaient pas encore été détruites à Zurich, qu’au mois d’août 1799 il

s’inquiétait déjà de leurs succès: «Pour avoir eu, disait-il à

Razoumovski, la résolution d’anéantir le gouvernement français, je n’ai

pas voulu qu’une autre prenne sa place. Que chacun soit dédommagé, rien

de plus juste. La Révolution de France ayant bouleversé l’ordre de

l’Europe, il est essentiel de le rétablir, mais d’un commun accord, par

un Congrès où chaque puissance intéressée soit représentée.» Le souci de

la question d’Orient désarmait donc déjà, à la veille de la bataille

décisive que ses armées allaient livrer en Suisse, le tsar comme

autrefois le roi de Prusse. Et le lendemain de la défaite à plus forte

raison, dès le 4 octobre, Paul Ier déclarait que, ne pouvant vaincre la

France, il ne jugeait pas bon d’agrandir l’Autriche. Il traitait de

«gueux» ses alliés allemands. Il abandonnait la coalition qu’il avait

formée.

Le retour de Bonaparte en France acheva de le décider. L’expédition

d’Égypte paraissait abandonnée. Quoique vaincus, les Russes avaient

obtenu ce qu’ils souhaitaient: ils avaient détourné de l’Orient un

conquérant redoutable, bientôt retenu à Paris par une conquête plus

facile.

Ce n’était pas cependant pour venir enlever la France aux Directeurs que

Bonaparte avait quitté brusquement l’Afrique. La légende, créée par ses

amis, acceptée par ses ennemis, a toujours expliqué par une entente

formée de loin entre Bonaparte et ses partisans son retour précipité.

Talleyrand, Joseph, l’amiral Bruix l’auraient invité, depuis le mois de

mai, à sauver des avocats et des armées étrangères à la fois la nation

toute prête à accepter un sauveur. La vérité fut que, depuis le mois de

mars 1799 jusqu’à son départ, le chef de l’armée d’Égypte demeura sans

aucune nouvelle, ni du gouvernement, ni de ses amis. Tous les courriers

étaient interceptés, et ceux qui lui parvinrent par hasard, la dernière

fois, le 25 mars à Saint-Jean-d’Acre, ne lui apportaient aucune nouvelle

sur la lutte du Directoire et de l’Europe. Peut-être n’en eût-il pas

cherché, si la fortune en Syrie lui avait souri: «Si je m’étais emparé

de Saint-Jean-d’Acre, je prenais le turban, je faisais mettre des

culottes à mon armée, je ne l’exposais plus qu’à la dernière extrémité.

J’en faisais mon bataillon sacré. C’était par des Arabes, des Grecs, des

Arméniens que j’eusse achevé la guerre contre les Turcs. Au lieu d’une

bataille en Moravie, je gagnais une bataille d’Issus.» Son rêve oriental

ne l’avait pas abandonné: mais, dès qu’il se reconnut impuissant à le

réaliser pour le moment, il voulut savoir ce qui se passait de l’autre

côté de la Méditerranée, échapper surtout à une capitulation qui

l’exposait à la réputation d’un aventurier.

Après la bataille d’Aboukir, l’amiral Sidney Smith, en traitant avec lui

de l’échange des prisonniers, se laissa arracher un paquet de journaux

d’un mois antérieurs qui contenaient le récit des premières défaites de

Scherer à Magnano, des Français devant Mantoue. Bonaparte ne pouvait

croire qu’au moment où ces nouvelles lui parvenaient, toute l’Italie

déjà était perdue. Il voulut sauver sa conquête: «J’arriverai avec un

peu de fortune avant la prise de Mantoue.» Cette espérance et ce désir

expliquent la précipitation de son départ. Dès le 14 août il en avisait

Desaix, dans la haute Égypte, le 19 et le 20 il donnait rendez-vous près

de Rosette à Kléber, à Menou, attendant que la flotte anglaise

s’éloignât de la côte.

Elle s’éloigna plus tôt qu’il ne pensait. Le 22 août, brusquement il

s’embarquait, convaincu que, sauf en cas de peste, Kléber réussirait à

protéger l’Égypte, et qu’il aurait le temps de défendre en Italie ses

premières conquêtes. Il partait, pour une œuvre qu’il croyait facile,

rapide, nullement préparé aux événements qu’il allait apprendre en

débarquant le 9 octobre à Saint-Tropez. Sincère, lorsqu’il parlait en

quittant l’Égypte d’y revenir dans trois mois, Bonaparte ignorait que

l’empire se préparait pour lui en France par les défaites du Directoire

et les intrigues de Sieyès surtout.

Les victoires de Masséna et de Brune avaient presque miraculeusement

sauvé la France. Il aurait fallu un miracle plus grand encore pour

défendre les Directeurs contre l’indignation publique et les complots.

La guerre redoutable où ils avaient engagé le pays sans être assurés de

la pouvoir soutenir avait surexcité, comme toujours, contre eux la

nation. Au mois de mai 1798, ils avaient été réduits (22 floréal) déjà à

casser les élections populaires défavorables à leur autorité. En mai

1799, les électeurs se livraient aux anciens septembriseurs qui

réclamaient le retour à la Terreur pour faire face à l’invasion

menaçante. Les premières défaites d’Italie et d’Allemagne leur servaient

d’arguments. Le Directoire payait la faute de son aveuglement.

Sieyès revint alors de Berlin: il jugea le moment opportun de prendre sa

revanche sur les hommes qui l’avaient écarté du pouvoir en l’an III. Sa

mission en Allemagne, quoiqu’elle eût échoué, l’avait mis de nouveau en

évidence. Au retour il succédait à Rewbell comme Directeur et, installé

dans la place enfin, fit un complot pour en déloger ses adversaires,

pour y faire entrer ses amis de la Gironde. Le complot éclata le 30

prairial (18 juin 1799): d’accord, dans les Conseils, avec les patriotes

exaltés, les _amis de la liberté_, les anciens Girondins, guidés par

Sieyès et, par son intrigue, maîtres de la majorité, se débarrassèrent

de Treilhard, La Réveillère-Lepeaux et Merlin, obtinrent une seconde

place pour l’un des leurs, Roger-Ducos, débauchèrent Barras et se

saisirent alors du pouvoir: l’alliance, d’ailleurs, qui leur donnait

cette victoire, était trop fragile pour leur procurer une autorité

durable. Ils ne pouvaient gouverner avec le parti des enragés qui les

avait aidés au coup d’État du 30 prairial. Ils ne pouvaient gouverner

avec le leur; contre l’ennemi du dehors chaque jour plus menaçant, et

contre l’ennemi du dedans, les factions terroristes reconstituées,

Sieyès et ses amis se sentaient impuissants. La République, entre leurs

mains, ne pouvait échapper à une de ces crises d’anarchie et de détresse

publique que la guerre étrangère ramenait périodiquement. Son seul

refuge, alors, comme pour la royauté en 1792, c’était le recours à une

force capable de réprimer l’émeute et de protéger la frontière. Depuis

sa naissance, les généraux, à qui Dumouriez avait donné l’exemple,

attendaient la Révolution à ce tournant. Sieyès n’hésita pas, pour

garder son pouvoir éphémère, à prendre l’épée qu’ils lui offraient: d’un

mot, il conclut la Révolution, comme d’une phrase il l’avait ouverte:

«Il me faut une tête et une épée.» Il comptait bien être la tête.

Son plan était déjà formé, lorsqu’il fit nommer Joubert à l’armée de

Paris, à la fin de juin 1799: profiter de son autorité passagère pour

détruire légalement la Constitution de l’an III, et s’attribuer, par une

loi mieux calculée, définitivement, une sorte de présidence de la

République, discrète et indiscutée. En l’an VIII, Sieyès donnera le

pouvoir législatif tout entier cette fois à ses amis des Anciens, avec

un nouveau titre, celui de Sénateurs, avec le droit de nommer les autres

chambres, corps législatif et tribunat, divisées pour qu’ils règnent,

réduites à _l’ombre d’une ombre_. Inamovibles, les Sénateurs

constitueront une oligarchie à laquelle la République appartiendra de

droit. Sieyès, _grand électeur_, chargé de la paix et de la guerre,

maître de nommer deux consuls, l’un civil, et l’autre militaire, maître

surtout de les révoquer, se réservait d’être le chef de cette

oligarchie, le président de cette République, «dans un temps où il

fallait encore déguiser cette magistrature».

Tout est déguisement d’ailleurs dans cette œuvre compliquée de

législateur rompu aux intrigues: ce qu’on cachait le plus

particulièrement, c’était cette association du Grand Électeur et du

Consul de la guerre, dernier complot par lequel Sieyès espérait faire

durer son pouvoir et la loi. La mort de Joubert, tué à Novi (août 1799),

le déconcerta un instant. La famille Bonaparte, Lucien, Joseph, aidés

par Talleyrand, proposèrent Napoléon, et lui adressèrent deux

émissaires, Vitalis et Bourbaki, vers le 6 et le 10 octobre 1799. Ils le

croyaient encore en Égypte, tandis qu’il débarquait en Provence; ce fut

en approchant de Paris que Bonaparte connut par Bourbaki le secret de

Sieyès, «l’offre qu’il lui faisait, _non pas du pouvoir suprême, mais

d’une situation de nature à y aspirer_.» Pour lui, aussi bien que pour

ses confidents et pour Sieyès même cette rencontre de leurs ambitions

fut donc une surprise: Bonaparte ne revenait pas pour cette œuvre.

Sieyès ne pensait pas être pris au mot si vite. «On ne sait pas, disait

plus tard à Sainte-Hélène l’Empereur à son confident Las Cases, la part

que le hasard a sur nos déterminations politiques.»

Après quelques jours de réflexion, ayant fait son choix entre les

partis, Bonaparte fournit à Sieyès son concours au 18 brumaire, mais il

se réserve la meilleure part du butin. Les Conseils sont dissous; les

Directeurs renvoyés; la Constitution de l’an III est détruite. Tandis

que Sieyès en prépare une nouvelle, celle qui doit lui donner le

pouvoir, Bonaparte déjoue ses stratagèmes, refuse au Sénat l’autorité

que le Grand Électeur eût employée à fortifier la sienne. D’auxiliaire

il devient un maître, en supprimant la place réservée à Sieyès pour

ramener le pouvoir exécutif à trois Consuls dont il sera le premier,

bientôt le seul. En un tour de main, la dictature militaire s’établit:

l’abbé était joué une fois de plus. Il avait poussé à la guerre générale

contre l’Europe, à la ruine du Directoire, à la répression des patriotes

par la force: le besoin de vaincre, d’être gouverné, l’amour de l’ordre

livraient la nation sans regret au général que Sieyès avait pris pour

complice, et qu’il lui donnait pour maître.

Manuel historique de politique étrangère, tome II [de 4] · 第 50 / 179 题