En désignant ses plénipotentiaires au Congrès de Rastadt, le Directoire
leur disait dans ses instructions: «Le traité de Campo-Formio n’est
qu’un préliminaire. Il sera dépassé. L’Empire sera bien forcé d’accepter
de nouvelles modifications» (2 novembre 1797). Et, comme on lisait
d’autre part, dans le même mémoire, l’aveu qu’«il y avait loin déjà du
traité de Campo-Formio aux préliminaires de Leoben», le gouvernement
français marquait son dessein de poursuivre, dans la paix comme par la
guerre, un programme d’agrandissements illimités.
Comme tous les gouvernements qui l’avaient précédé depuis la Révolution,
le Directoire invoquait la tradition nationale: «Il faut consommer le
salutaire ouvrage qui fut commencé à la paix de Munster et qui demeure
imparfait.» Quel mérite aux yeux des Français, si la République
achevait, par la conquête de la rive gauche du Rhin promise par la
Prusse à Bâle et par l’Autriche à Campo-Formio, les acquisitions
commencées par Richelieu, Mazarin et Louis XIV en Alsace! Encore
n’était-ce pas tout son programme, ni toutes ses espérances. En 1648 et
depuis, la monarchie française, en fortifiant contre l’Autriche les
princes souverains d’Allemagne, avait paru dicter des lois au delà du
Rhin, enchaîner les Habsbourg, disposer de l’Empire comme d’une
clientèle. En 1798, le Directoire, obligé par un des articles secrets de
Campo-Formio, à chercher des indemnités à ces mêmes princes que la
France dépouillait, se préparait à leur offrir des biens ecclésiastiques
sécularisés, à les agrandir encore, à se faire de leurs ambitions
éveillées, autant d’occasions de les gouverner encore. C’est ce qu’il
appelait «constituer une Allemagne concentrée et forte», à sa
discrétion. Acquérir les frontières naturelles du Rhin, et, du même
coup, comme le protectorat de la Germanie, c’était, pour les hommes de
la Révolution, couronner par un succès décisif six années d’efforts
héroïques et deux siècles de longues et patientes entreprises.
Sûrs de plaire aux Français, les Directeurs ne manquaient pas
d’arguments pour convaincre l’Europe de la justice de leurs
revendications. N’était-il pas nécessaire, équitable, que la France
s’agrandît, après avoir vu grandir en ce siècle, la Prusse, la Russie et
l’Autriche? Ces puissances «avaient pris dans le système de l’Europe un
équivalent anticipé de ce que la France obtiendrait.» Se justifier par
les partages de la Pologne, même après avoir consommé celui de Venise,
pouvait paraître étrange de la part de politiques qui tant de fois
avaient proclamé le droit des nations. Aussi le Directoire
s’empressait-il de corriger son argumentation par cette réserve: «Il y a
bien de la différence entre une véritable usurpation, et des réunions
légitimées par l’agression et des victoires.» Tant pis, si on avait
forcé les Français à conquérir pour se défendre.
Quelque prétexte, du reste, que le Directoire invoquât, à la veille du
Congrès, ses intentions étaient formelles. La diplomatie devait servir
son programme de conquête, et Rastadt se présentait à lui comme un champ
de bataille, où il comptait trouver du butin, pour en vivre, et de la
gloire pour l’offrir aux Français. Comme premier plénipotentiaire, il
avait choisi le général de l’armée d’Italie. Bonaparte n’y alla qu’à
contre-cœur, et repartit aussitôt le 2 décembre 1797 après avoir réglé
l’évacuation de Venise et de Mayence, maltraité, injurié, épouvanté les
plénipotentiaires allemands, «ces ganaches». Treilhard, son collègue,
était un diplomate pénétré des droits de la France sur le Rhin, «un
digne ambassadeur» pour les faire valoir; Bonnier, un jurisconsulte, ami
de Rewbell, retors, subtil, instruit, armé de toutes les manières pour
les combats de chicanes qu’il devait livrer.
En bons stratégistes, les envoyés de la France avaient d’abord à séparer
ses ennemis. C’était un principe admis qu’en divisant l’Allemagne,
Richelieu et Mazarin l’avaient réduite à merci. On croyait qu’ils
avaient réussi surtout en exploitant les rivalités des catholiques et
des protestants. Sans tenir compte toujours de la différence des temps
et des passions, le Directoire voulait charger la Prusse des intérêts
protestants, et l’Autriche des intérêts catholiques, puis les opposer,
pour les vaincre. L’Autriche déjoua ce projet. Le roi de Prusse
Frédéric-Guillaume II mourut au moment où notre agent à Berlin,
Caillard, lui offrait la direction de l’Allemagne du Nord. L’empereur en
profita pour garder encore celle de l’Allemagne tout entière: ce fut la
Diète seule, dont il disposait, qui s’unit pour choisir les
plénipotentiaires allemands à Rastadt, Albini et Metternich.
Le 17 janvier 1798, les envoyés français leur firent connaître les
conditions de la République, et la première de toutes: la _cession de la
rive gauche du Rhin_. La Prusse l’avait laissé espérer. L’Autriche
venait de l’accorder. L’Empire n’avait plus qu’à ratifier cette double
promesse. Il résista, alléguant les préliminaires de Léoben, et
l’insuffisance du Rhin, «ce fleuve semé d’îles», comme frontière (2
février 1798). L’Autriche encourageait secrètement cette résistance de
la députation allemande, pour se faire payer plus cher une complaisance
qu’elle se réservait d’offrir au bon moment. Elle faisait mine de
combattre pour l’Empire, afin de s’enrichir à la paix. «Il faut
protester, disait Metternich, pour tenir ouverte la voie de
l’indemnisation.» Et, dès la fin de janvier 1798, Thugut et Cobenzl
faisaient connaître à Treilhard le prix de leur trahison: «une
augmentation de notre lot en Italie».
Treilhard comprit alors qu’à la fin du dix-huitième siècle le vrai moyen
de diviser les Allemands, ce n’était plus de faire appel aux passions
religieuses, comme au dix-septième siècle, mais à l’ambition, à la
cupidité des princes, excitées par l’exemple de Frédéric II et de Joseph
II. En dehors des députés de la Diète, des envoyés étaient venus à
Rastadt de toutes les cours d’Allemagne, grandes et petites, de
Darmstadt, de Bade, de Wurtemberg, de Hesse-Cassel, de Deux-Ponts,
chargés par leurs maîtres de «cultiver et de chérir la France en vue des
sécularisations». L’ambassadeur de Prusse lui-même reçut l’ordre
d’offrir Clèves avec la rive gauche du Rhin contre une bonne indemnité.
Laisser la Diète et ses délégués à leurs protestations stériles, acheter
séparément les princes qu’elle ne représentait plus réellement, c’était
obtenir l’aveu de l’Empire à moindres frais que par une négociation
unique et directe avec l’Empereur.
L’Autriche vit la manœuvre et s’indigna: «Le Congrès ressemble à une
grande foire où l’on fait commerce de biens d’Empire, disait Thugut.»
Les Allemands trouvaient la critique étrange, sachant que la cour de
Vienne avait la première à Campo-Formio donné le branle. De plus, les
partages de la Pologne étaient-ils autre chose que de semblables
marchés? La Prusse plus conséquente, ou plus avide, donna l’exemple des
concessions décisives. Du moment que le partage de l’Empire s’imposait,
autant prendre les devants et en profiter selon la méthode pratiquée par
Frédéric II en 1741, en 1772. Le nouveau roi, Frédéric-Guillaume III,
écrivit à son envoyé à Paris, Sandoz-Rollin (14 février 1798), qu’il ne
visait à aucun agrandissement, mais en voulait d’équivalents à ceux
qu’obtiendraient la France et la cour de Vienne: Munster, Würtzburg,
Bamberg, en Franconie, 130 000 kilomètres carrés, si l’Autriche recevait
Salzburg et Passau; l’évêché d’Osnabrück et le duché de Westphalie en
plus, si elle prenait la Bavière jusqu’à l’Inn. Le prétexte invoqué
était le même qu’aux partages de la Pologne, la _nécessité de maintenir
l’équilibre_. Pur prétexte, puisqu’alors la cour de Vienne réclamait de
la France des équivalents en Italie que celle-ci lui refusait, et que le
26 février encore l’Empire s’obstinait à refuser au Directoire le pays
situé au delà de la Moselle. Le 13 mars 1798 Talleyrand envoyait aux
plénipotentiaires français «l’ordre de quitter le Congrès, si la rive
gauche du Rhin n’était pas assurée».
Le partage n’était donc nullement un fait accompli, dont les
conséquences fissent à la politique prussienne une obligation de s’y
associer, lorsque Frédéric-Guillaume III détermina les Allemands, pour
s’agrandir, à y souscrire. Joignant ses sollicitations à celles des
Français, auprès des princes de Saxe et de Mayence notamment, il fut
assez fort, assez persuasif pour engager les envoyés allemands à céder,
moyennant indemnité, la rive gauche du Rhin (11 mars 1798). Le _Moniteur
français_, enregistrant cette victoire diplomatique, ne disait que la
stricte vérité, quand il proclamait le 18 mars le service «rendu par la
Prusse à la France maîtresse de ses frontières naturelles, désormais».
Par ce concours fort efficace, qui entraîna celui des autres princes,
l’Autriche était isolée de l’Allemagne. Sa résistance, qui n’avait rien
d’ailleurs de désintéressé, était brisée. Elle aurait préféré revenir
sur les partages de l’Italie. Cobenzl et Thugut avaient lutté jusqu’à la
dernière heure; ils devaient s’avouer vaincus. Par dépit, la
chancellerie autrichienne transmit à la Diète, sans observation, la
décision de ses députés à Rastadt. La Diète prit le silence de
l’Empereur pour une acceptation: elle ratifia le 20 mars 1798 la cession
de la rive gauche du Rhin.
Cette conquête, en pleine paix, était peut-être de tous les succès que
le Directoire avait remportés, le plus considérable. Il l’annonça
triomphalement aux Français. Et l’on put juger de la joie qu’elle
provoqua par le langage de leurs hommes d’État. «Les Autrichiens seront
moins exigeants, maintenant que nous pouvons nous passer d’eux»,
s’écriait Talleyrand, le 25 mars 1798, et Treilhard leur parlait sur le
ton d’un vainqueur: «Nous ferons, disait-il à Cobenzl, un mémoire de
toutes vos acquisitions que d’autres nomment usurpations. Nous
n’oublierons pas la Pologne et nous compterons ensuite.»
Il eût été d’ailleurs bien embarrassé, si on l’eût pris au mot. Ce
n’était pas sur le Rhin seulement que le Directoire cherchait ces
prétendues compensations aux partages de la Pologne. Tout ce qu’il
n’avait pas encore pris en Europe, après avoir occupé la Belgique, la
Hollande et l’Italie du Nord, il le prenait dans les premiers mois de
1798. Un conflit qui se produisit à Rome, en décembre 1797, entre la
bourgeoisie et les troupes de Pie VI, le meurtre du général Duphot,
assassiné à l’ambassade française, provoqua l’intervention du général
Berthier. D’abord, le Directoire déclara, le 12 janvier 1798, qu’il
n’avait en vue aucune conquête. Mais bientôt les patriotes romains
exigèrent qu’on supprimât la papauté. Le pape, chassé de Rome, vint
mourir à Valence. La république romaine fut proclamée le 15 février
1798, et placée sous le protectorat de la France, en même temps que des
coups d’État lui livraient le gouvernement des Républiques cisalpine et
batave.
Le 28 janvier 1798, la république de Mulhouse fut simplement incorporée.
Bientôt ce fut le tour de la Suisse. D’accord avec Rewbell et Bonaparte,
l’envoyé de France en Suisse, singulier diplomate, Mengaud organisait
des révoltes démocratiques contre les bourgeois des cantons et de Berne,
plantait l’arbre de la liberté à Aarau. Ses excitations déterminèrent
les Vaudois à se soulever en janvier 1798 contre le gouvernement
bernois. Les troupes françaises parurent, conduites par le général
Brune, battirent les Bernois et s’installèrent dans leur capitale pour
la piller. Le trésor de Berne enrichit le général victorieux, le
Directoire, ses commissaires et ses agents de près de trente millions.
Sous prétexte d’émancipation, c’était la conquête d’un pays qui n’avait
pas attendu la Révolution française pour être libre et imposer à
l’Europe le respect de sa liberté. Vis-à-vis de la nation suisse, les
directeurs ne pouvaient invoquer les traditions de la diplomatie
française, fidèle tutrice, depuis deux siècles, de ses privilèges et de
sa neutralité. Jamais encore, la France ne l’avait considérée que comme
une alliée volontaire et libre. Sans doute, par ses prétentions au
gouvernement exclusif de la Confédération, son refus d’y admettre
certains peuples de Suisse, l’aristocratie bernoise avait amassé bien
des rancunes. Elle s’était plus d’une fois montrée secrètement favorable
aux ennemis de la France. Mais proclamer, le 12 avril 1798, une
_République helvétique_, calquée sur la nôtre, pour l’exploiter et lui
retirer ses droits, c’était faire payer à la Suisse tout entière les
fautes de ses chefs. Cette révolution préparée par nos soins avait
toutes les apparences d’une conquête.
Pour que de la mer du Nord jusqu’à l’Adriatique l’Europe devînt jusqu’à
l’Allemagne la propriété de la France, il ne restait plus qu’une
enclave, le Piémont. Le roi de Sardaigne, effrayé, avait ouvert par le
traité de Paris (15 mai 1796) ses États, ses places fortes aux Français
pour leur ôter l’envie de les lui prendre tout à fait. Cette situation
nuisait pourtant à l’unité de la conquête. A Rastadt, notre
plénipotentiaire Treilhard exprimait au représentant de la République
cisalpine, Melzi, ses regrets et ses vœux: «Faites-moi le plan du
bouleversement du Piémont, et ce sera chose faite dans six mois.» Il ne
fallut pas si longtemps. Les premiers troubles se produisirent au mois
de mars 1798. Des patriotes recrutés à Milan se groupèrent à Domo
d’Ossola, en Ligurie, à Pignerol «pour réclamer la déchéance du roi que
son alliance impliquait». Ils étaient en commerce régulier avec le
général Brune et notre envoyé à Turin, Ginguené. Victor-Amédée III s’en
plaignit: «Pouvait-on empêcher un peuple esclave de s’affranchir?»
répondit Ginguené. Le prétexte était bien mauvais, rapproché du langage
de notre plénipotentiaire à Rastadt. Le roi le jugea tel: au mois de mai
1798 il réprima énergiquement la révolte. La France l’en punit en
mettant garnison dans sa capitale, le 28 mai. La conquête du Piémont
commençait: elle était inévitable et s’acheva six mois après par les
soins de Joubert (9 décembre 1798).
Vraiment, au mois d’avril 1798, la République française et son
Directoire pouvaient se louer des complaisances de la fortune et de
l’Europe. Les profits qu’ils faisaient compensaient largement les
risques et les menaces des années précédentes; ils mettaient la France
fort au-dessus des puissances qui l’avaient dépassée au dix-huitième
siècle. Leurs ennemis désarmaient les uns après les autres, la Prusse,
l’Espagne, l’Autriche, l’Empire et l’Angleterre même. Il n’eût tenu
qu’au Directoire de conclure avec cette dernière la paix au mois
d’octobre 1797. L’Europe tout entière paraissait accepter les
prétentions de la France, ses usurpations, ses audaces.
L’état de force et de puissance que la République atteignait alors sans
difficulté répondait mal sans doute au programme de justice et de
désintéressement qu’elle avait paru appelée à réaliser. En vain, le
Directoire essayait-il d’excuser ce débordement de violence et de
conquête par les prétendues nécessités de la défense nationale, les
sollicitations des patriotes étrangers, les droits historiques de la
France et les précédentes usurpations des autres puissances. Toutes ces
raisons valaient celles que Frédéric II avait fait valoir pour
dépouiller Marie-Thérèse de la Silésie ou la Pologne de sa liberté.
Il était naturel qu’ayant besoin de la guerre et de la conquête, pour se
maintenir au pouvoir, les républicains de l’an VI en vinssent à
pratiquer la méthode, à parler le langage qui avaient servi les grandes
injustices du dix-huitième siècle. Formée à l’école de Frédéric,
l’Europe se reconnut en eux et ne s’étonna point de leur œuvre,
identique à toutes celles qu’elle avait pris l’habitude de sanctionner.
La Prusse négociait volontiers avec la France à Bâle et à Rastadt le
partage de l’Allemagne, l’Autriche celui de l’Italie; et l’Angleterre
lui eût abandonné définitivement les Pays-Bas en échange des colonies
hollandaises. L’espoir de s’agrandir à peu de frais disposait les
puissances fortes à laisser les Français s’agrandir. Victimes ou
témoins, les faibles, sans défense et sans recours, se résignaient. En
somme, les annexions du Directoire, en pleine paix, s’expliquaient par
une sorte d’entente tacite avec les grands États, fondée, comme les
alliances de l’Allemagne et de la Russie au dix-huitième siècle, sur la
communauté des convoitises.
Les Allemands faillirent alors à leurs dépens apprendre ce que valait
cette entente avec les conquérants, cette méthode de s’associer à leurs
conquêtes, au lieu de la limiter. Complices et complaisants, ils
risquèrent fort d’être dupes.
Dès le mois de janvier 1798, le plénipotentiaire de la France à Rastadt,
Treilhard, avait eu une idée ingénieuse et sage qu’il proposa de nouveau
au Directoire à la fin de mars. Il voulait que la France, nantie de la
part d’Empire qu’elle avait souhaitée, laissât la Prusse, l’Autriche et
les princes régler entre eux le démembrement et la sécularisation de
l’Allemagne. Par une simple médiation, le Directoire, maître de la rive
gauche du Rhin, se fût acquitté sans risque envers la Prusse et les
princes qui venaient de la lui procurer. Et le Congrès se fût terminé,
ainsi, au profit de la République seule, ne laissant aux Allemands que
des espérances et un compte difficile à régler entre eux.
L’Autriche et la Prusse ne pouvaient pas s’entendre sur un partage de
l’Empire. Du 21 au 26 mars 1798, leurs envoyés, Gœrtz et Cobenzl,
convinrent que leurs maîtres, par leurs divisions, avaient fait le jeu
de la France et parlèrent de s’unir contre elle. Mais ils ne voulurent
se céder mutuellement ni la Bavière et Salzbourg, ni Hildesheim, Trèves
et Munster, qu’ils s’adjugeaient d’avance. La cour de Vienne sentit
alors, plus encore que celle de Berlin, l’inconvénient de ces
marchandages.
Si elle laissait le Directoire depuis trois mois conquérir sans
résistance la Suisse et l’Italie, c’est qu’elle espérait toujours
accroître son lot à Rastadt. Elle avait donné ce mot d’ordre à ses
envoyés au Congrès. Pendant le mois de janvier et de février, Thugut les
pressa de réclamer les Légations, les îles Ioniennes en échange de
l’occupation de Rome, de la Suisse. Il comptait alors en feignant de
refuser à la France la rive gauche du Rhin obtenir d’elle ces
équivalents. Tandis que l’Autriche marchandait, l’Empire livra les
provinces rhénanes. Ses réclamations n’avaient plus de base et sa colère
fut grande. Thugut voulut, dans ce désarroi, appeler l’Europe à son
aide. «Il est indispensable de s’occuper sans délai des mesures les plus
propres à empêcher, s’il en est temps encore, la ruine de tous les
gouvernements légitimes.»
Il était bien tard en effet; après avoir dépouillé Venise, le ministre
autrichien avait mauvaise grâce à reprocher aux Français leurs
violences. Il le comprit et recommença avec le Directoire ses
négociations. Les conférences eurent lieu le 25 mai 1798 à Selz, en
Alsace, pour qu’un Directeur, François de Neuchâteau, pût y assister.
Cobenzl se plaignit de l’extension de la France; le Directeur n’y
contredit pas. Il était vainqueur et patient. Il offrit en échange «des
prêtres allemands, des provinces turques». Cobenzl réclama un nouveau
partage de l’Italie: «c’est le grand point, le point dont tout dépend.»
Les Directeurs, d’autant moins favorables à cette exigence qu’ils se
sentaient en possession du Rhin, refusèrent. Après six mois d’attente,
la cour de Vienne était aussi avancée qu’au traité de Campo-Formio. Elle
avait perdu un temps précieux que la République avait bien employé.
Thugut ne s’en consola point: «Ce n’est pas Selz, ce n’est pas Rastadt
qui me rendent malheureux, disait-il, c’est l’Adige. Le bonheur pour moi
était sur l’Oglio et dans les Légations.» Il ne lui restait plus de
remède que dans une nouvelle guerre. Encore ne pouvait-il engager
l’Autriche seule, en dehors de l’Allemagne et sans prétexte.
Si le Directoire avait au mois de mars 1798 accueilli, comme il méritait
de l’être, le programme de Treilhard, son représentant à Rastadt, cette
dernière consolation eût été retirée à l’Autriche. La paix eût été
assurée à la République avec ses conquêtes, malgré Thugut. Les Allemands
n’auraient pas sacrifié aux rancunes de la cour de Vienne l’espoir des
indemnités qu’ils attendaient de l’intervention de la France. Prolonger
ces espérances, les entretenir sans les satisfaire trop tôt, c’était
condamner l’Allemagne, par la rapacité de ses princes, à l’impuissance.
Procéder hâtivement aux sécularisations, c’était la fortifier, et, par
bien des injustices, l’exaspérer.
A cette heure décisive, où la paix, avec des avantages inespérés,
s’offrit une dernière fois à la Révolution, ses chefs, comme en 1795, ne
consultèrent que leur intérêt et leurs passions. Le profit, et quel
profit! était en 1798 au prix de leur modération. Par malheur, la
modération n’entrait ni dans leur programme, ni dans leurs goûts. Il
leur sembla toujours que, sans conquérir, ils ne pouvaient plus
gouverner. Après avoir écrasé leurs adversaires au 18 fructidor, ils se
sentirent débordés par leurs complices, et redoutaient les Terroristes
qu’ils se préparaient à détruire par un nouveau coup d’État, le 22
floréal (11 mai 1798). Ces violences étaient autant de preuves de
faiblesse. Les Directeurs s’efforçaient de les faire excuser et de
s’affermir, en ouvrant sans cesse de nouveaux domaines à l’ardeur
belliqueuse, à l’ambition des Français. L’Allemagne semblait s’offrir à
Rastadt: «Il ne faut pas, écrivit de leur part Talleyrand à Treilhard,
le 27 mars 1798, l’abandonner à la Prusse, à l’Autriche. Nous devons
rester en état d’attaquer et rendre notre arbitrage efficace.»
N’était-il pas, d’ailleurs, très glorieux pour la France, très conforme
à ses traditions, très flatteur pour son amour-propre de disposer de
l’Empire, plus complètement encore qu’aux traités de Westphalie, d’en
répartir à son gré les territoires et les souverainetés, de s’y
constituer une clientèle, de le réduire enfin, après en avoir chassé les
Habsbourg, à une sorte de vasselage déguisé, comme la Suisse, la
Hollande et l’Italie. Quelle revanche séduisante du mal que l’Allemagne
avait pu nous faire! Et qu’à côté de cette œuvre, celle de la monarchie
française, demeurée pourtant depuis deux siècles un modèle, était encore
imparfaite et provisoire! Quand Louis XIV prétendait dicter des lois à
l’Europe, avait-il fait autre chose qu’esquisser une politique où il
était venu se briser, par l’opposition de l’Empire et de la Hollande.
Maîtresse des deux à la fois, la République pouvait dire, comme les
Directeurs en 1798: «Dans la position glorieuse où les événements l’ont
placée, elle peut à peu près tout ce qu’elle veut et doit diriger tous
ses efforts vers une organisation nouvelle de l’Europe centrale.»
Treilhard reçut l’ordre d’y procéder sans délai. Le 2 et le 4 avril
1798, il obtint de la Diète l’abandon des biens ecclésiastiques aux
appétits des princes allemands. Le principe des sécularisations fut
admis officiellement par l’Empire. Et le partage commença. Les légistes
français lui donnèrent une apparence juridique, comme les ministres et
les députés des cours allemandes. Au fond, ils ne se faisaient pas
d’illusion sur la nature de leur œuvre: «Il faudrait, s’écria un jour
Treilhard, avoir une seconde Allemagne à leur distribuer.» C’était une
curée. Aidé de Bonnier il s’employa de son mieux à en dissimuler la
brutalité. Il prit au sérieux, compulsa, classa les mémoires qu’il
recevait de Bade, de Dresde, de Deux-Ponts, de Munich. Le Directoire
devait l’en récompenser, en l’appelant au mois de juin 1798 à la place
de François de Neuchâteau.
La France aurait eu tout profit à ce qu’il s’épargnât cette peine.
L’œuvre d’arbitrage, dont Treilhard avait prévu et voulu éviter les
difficultés, était aussi périlleuse que malaisée. Elle devait mieux
servir les rancunes de l’Autriche que les intérêts de la République. Dès
le mois d’avril 1798 si l’Allemagne avait été plus docile et moins
divisée, la cour de Vienne aurait recommencé les hostilités pour
disputer aux Français des avantages que la paix leur assurait, que la
guerre pouvait leur faire perdre. Elle avait eu alors un prétexte: comme
pour un défi, Bernadotte avait arboré à Vienne, à la porte de son
ambassade, un drapeau républicain qui fut insulté par la populace (13
avril 1798). Là-dessus l’ambassadeur français avait rompu toutes
relations. Ce fut à contre-cœur, et faute de mieux, que l’Autriche les
reprit à Selz au mois de mai. Elle intriguait déjà dans toute l’Europe,
et ne fut satisfaite qu’en voyant se former, à la fin de l’année, une
coalition nouvelle.
Le Directoire la provoqua lui-même. Le partage de l’Allemagne était à
peine commencé qu’il lui parut bien lent, et déjà presque insuffisant.
On résolut à Paris de le précipiter et de l’étendre par une négociation
décisive, dont Sieyès fut chargé au mois de mai 1798. L’abbé, écarté du
pouvoir au début du Directoire, par sa mission à Berlin, reparaît alors
sur la scène politique, comme si de nouveau un instinct secret l’eût
averti de la faiblesse de ses rivaux, du terme prochain de leur
autorité, de l’occasion possible de jouer un premier rôle.
Mais cette fois, ce fut par ses plans diplomatiques qu’il se recommanda
aux Français. Il séduisit leur ambition par un hardi programme de
conquête: il leur offrait un remaniement général de l’Europe auprès
duquel les audaces du Directoire n’étaient que des ébauches timides.
Lorsqu’il partit le 10 mai 1798, pour Berlin, comme envoyé
extraordinaire de la République, il reçut du gouvernement des pouvoirs
tels qu’il était déjà le ministre des affaires étrangères et presque le
premier ministre de la République. Talleyrand, désolé de voir la guerre
s’étendre, impuissant à corriger des dispositions belliqueuses qu’il
blâmait, abdiquait entre ses mains et lui parlait sur un ton où jamais
ministre ne parla à ses agents: «Je vous serai reconnaissant de me
communiquer vos propres idées. Je n’ai pas besoin de vous dire de quel
poids sera votre opinion. Vous savez à quel point repose sur vous la
confiance du _Directoire_ et de la _nation entière_.--J’ai la certitude
que je remplirai ses intentions en proposant de vous confier ce qui sera
le plus difficile et du plus grand intérêt pour la République.--Vos
principes sont les miens.»
Ces principes de Sieyès, c’était de hâter et de poursuivre le
remaniement de l’Allemagne par un bouleversement total de l’Europe. Il
prenait pour levier l’ambition et la cupidité de la Prusse. Par son
concours «il _espérait activer_ et conclure la négociation de Rastadt.»
(Instructions de Sieyès, 20 juillet 1798.) Il voulait surtout que son
alliance, «une association complète de moyens et de forces» procurât à
la France la domination de l’Europe centrale. Unie à la première
monarchie militaire de l’Europe, la _République conquérante_
constituerait au cœur de l’Allemagne une fédération de princes assez
robustes pour devenir des auxiliaires utiles, assez faibles pour être
ses protégés nécessaires. C’était réaliser le rêve des Directeurs «et
des maximes d’État _invariables_», servir la gloire de la France et ses
traditions.
Mais l’invention propre de Sieyès ne consistait pas dans cette première
partie de son programme. Là, il ne faisait que reprendre les plans des
négociateurs de Bâle, de Campo-Formio et de Rastadt. L’alliance
prussienne, depuis Valmy, avait été recherchée par tous les diplomates
de la Révolution, et sans succès. Le mérite de Sieyès, sa supériorité
sur ses prédécesseurs, du moins aux yeux des hommes qui alors
recouraient à lui, furent les moyens qu’il offrait d’acquérir cette
alliance et de la fixer enfin. Il proposait un remaniement général de
l’Europe orientale, si favorable à la Prusse qu’il ne doutait pas, en
partant pour Berlin, de la conquérir à ses vues dès le premier jour. La
Pologne, «reconstituée en corps de nation» sous la protection des
Hohenzollern, devenait le centre de leur royaume, transféré au nord et à
l’est de l’Allemagne; en compensation des agrandissements de la France
au delà du Rhin, la Prusse s’étendait sur la Vistule, se transformait en
puissance orientale, limitait la Russie, en lui arrachant sa victime: un
beau rôle, semblait-il, et un grand profit. Il ne tenait qu’à l’Autriche
d’en trouver de semblables en Orient, si elle laissait l’Allemagne aux
Français, et se réservait la Turquie.
Alors, alliée de l’Espagne, de la Hollande, de la Suisse, de l’Italie,
des principaux membres du corps germanique, la France disposerait de
toute l’Europe, depuis l’Elbe jusqu’au fond de la Méditerranée, et
réduirait l’Angleterre à merci, tandis que la Russie serait rejetée dans
les plaines de l’Asie par la Prusse et l’Autriche chargées de la garde
du vieux monde. Toutes les questions qui depuis deux siècles occupaient
les hommes d’État, du même coup, seraient résolues: la lutte des
puissances maritimes, le règlement des affaires d’Allemagne, et les
affaires d’Orient, de la Baltique à la mer Rouge. Des trois puissances
qui s’étaient singulièrement agrandies aux dépens de la France, l’une,
l’Angleterre serait rejetée à la mer; les autres, la Prusse et la Russie
refoulées dans les plaines de l’Est. Et la France, replacée au premier
rang par les efforts de la diplomatie républicaine, à l’abri de toute
coalition possible, ferait une Europe nouvelle à son image et à son
profit: «Dictons la paix dans le cabinet, comme sur le champ de
bataille, écrivait Talleyrand le 23 mars. Faisons plus et mieux.» Sieyès
allait à Berlin, avec l’espoir de dicter des lois à l’Europe, après
avoir donné tant de constitutions aux Français.
Sa négociation, pas plus que celle qui se continuait à Rastadt par les
soins de Debry, Bonnier et Roberjot, ne devait aboutir. Sa raideur, en
partie voulue, déplut à la cour de Berlin. La Russie sollicitait le roi
de Prusse de se déclarer contre la République, tandis que Sieyès
employait tour à tour la menace, l’insolence et la ruse pour convaincre
le ministère prussien d’une alliance avec le Directoire. Toutes ses
armes diplomatiques s’émoussaient contre la froideur du roi et de ses
conseillers, contre leur parti pris de ne pas se compromettre. Négligé,
mécontent, Sieyès demeura six mois encore à Berlin, dans l’attente vaine
d’une réponse qui ne devait jamais venir.
Les plénipotentiaires de Rastadt prolongèrent également leur séjour en
Allemagne jusqu’au mois d’avril 1799, bien qu’au début de cette année,
l’Autriche fût décidée à commencer la guerre, après même qu’elle l’eut
commencée. Le jeu était plus dangereux pour eux que pour Sieyès et se
termina par un drame. Ils le poursuivaient cependant, encouragés par les
résultats de leurs négociations. Au mois d’octobre 1798, de plus en plus
séduits par les offres du Directoire, les princes allemands avaient
abandonné à la France certaines places fortes de la rive droite du Rhin.
La Bavière se montrait particulièrement empressée et complaisante: à
défaut de l’alliance prussienne, les envoyés français croyaient pouvoir
escompter, dans la lutte qui allait reprendre contre les Habsbourg, le
concours des princes d’Empire, intéressés à défendre, à consacrer
l’œuvre avantageuse pour eux du Congrès. Leurs calculs étaient justifiés
par le fait que le roi de Bavière, le duc de Wurtemberg, la diète même
gardèrent jusqu’à la dernière extrémité les agents français Alquier à
Munich, Trouvé à Stuttgart, Bacher à Ratisbonne. L’Autriche dut employer
la force pour les expulser. Le refus que les diplomates allemands
opposèrent, le 25 avril encore, à l’archiduc Charles de dissoudre le
Congrès, même en présence de l’armée autrichienne, était plus
caractéristique encore. Il perdit les plénipotentiaires, en leur
inspirant une confiance excessive dans les bonnes dispositions de
l’Allemagne.
L’état d’esprit des officiers allemands ou hongrois au service de
l’Autriche ne ressemblait guère à la bienveillance générale des cours
germaniques et de leurs ministres. Les lieutenants de l’Archiduc, le
général Schmidt, le colonel Barbaczy étaient exaspérés qu’on tolérât sur
le sol de l’Empire les agents du Directoire; ils le laissaient voir à
leurs troupes. Trois jours après que l’Archiduc eut ordonné de la façon
la plus stricte aux plénipotentiaires français de repasser le Rhin,
ceux-ci étaient attaqués, dans la nuit du 28 avril, au sortir de
Rastadt; Bonnier et Roberjot étaient tués par des hussards szecklers,
Debry n’échappait que par miracle.
Poussé jusqu’à ses plus extrêmes conséquences, le Congrès de Rastadt qui
se terminait par un crime, on dit alors un _guet-apens_, ne devait pas
être fatal aux hommes seulement que le Directoire avait chargés
d’appliquer à l’Allemagne sa politique conquérante. Il devait être fatal
à la République elle-même. A un moment donné les négociations de Rastadt
auraient pu lui procurer une paix solide.
Comme la mission de Sieyès à Berlin, ces négociations étendues à un
partage véritable de l’Europe allaient au contraire obliger la
République à un effort, cette fois supérieur à ses forces, tel que pour
le soutenir pendant quinze années la France acceptât la dictature de
Bonaparte.
Lorsqu’en 1793 les Républicains unirent contre eux, en occupant les
Pays-Bas, les puissances maritimes aux puissances allemandes qui leur
disputaient le Rhin, ils avaient imposé à la France le poids d’une
double guerre sur le continent et sur la mer, toujours fatale à la
nation. Elle l’avait supportée comme par miracle. En fait, son énergie
avait rencontré dans les circonstances un concours inespéré. Les
complications de l’Orient, les partages de la Pologne, l’état chancelant
de l’empire ottoman lui avaient créé une diversion précieuse. Elle eut
le bonheur de n’être pas mêlée à ces affaires lointaines, tandis que ses
adversaires, les Allemands surtout, ne pouvaient s’en désintéresser.
Elle vit la guerre continentale ralentir et cesser à Bâle, à Leoben, à
Campo-Formio.
Le jour où les hommes de la Révolution vinrent à Rastadt avec le dessein
d’installer en Allemagne la domination de la France, après l’avoir
établie en Italie, ils franchirent la distance qui, de toute l’étendue
de l’Europe centrale, séparait nos frontières des plaines de la Vistule
et de la péninsule des Balkans. Ils inquiétèrent, outre les puissances
allemandes et maritimes, les puissances orientales dont les querelles
avaient été pour eux jusque-là une sauvegarde. Partout désormais ils se
trouvèrent en contact et en conflit avec l’Europe.
Bientôt même, en acceptant l’expédition d’Égypte, ils donnaient à la
question d’Orient que leur témérité rallumait, avant d’avoir réglé les
autres, une telle extension que tout le vieux monde en fut bouleversé.