La convention de Leoben, par rapport à l’ensemble de la diplomatie
française, fut ce que les campagnes de Bonaparte, consacrées par cette
négociation, étaient à l’effort général des armées françaises en 1796,
une œuvre particulière, faite en vue de l’Italie seulement, réglée par
les intérêts et les desseins de Bonaparte, une œuvre de guerre et
d’intrigue que ne justifiaient même plus le souci et la préoccupation de
la grandeur nationale. Tout le prouve, son histoire et ses stipulations.
Le Directoire, selon les conseils de Carnot, avait résolu d’arracher aux
Allemands, dans une campagne décisive, les frontières naturelles que la
paix de Bâle lui laissait espérer. Les armées du Rhin avaient été
reconstituées au printemps de 1797, sous le commandement de Hoche et de
Moreau. Leur départ avait été retardé, pour permettre à Bernadotte de
conduire des renforts à l’armée d’Italie. Mais Hoche à Neuwied, Moreau à
Altenkirchen avaient rattrapé le temps perdu: en avril ils envahissaient
la Souabe. S’unissant à eux, Bonaparte aurait réduit l’Autriche à merci.
Il les arrêtait par les préliminaires de Leoben, et leur enlevait le
bénéfice de leurs efforts.
Dans les premières entrevues qu’il eut avec les lieutenants de
l’archiduc, Merveldt et Bellegarde, le 7 avril, Bonaparte avait réclamé
la rive gauche du Rhin. Le 13 avril, ceux-ci ne lui laissaient espérer
que la Belgique et exigeaient la restitution de la Lombardie. En
s’approchant de Vienne, Bonaparte mit l’Autriche (le 14 avril) en
présence d’une alternative qui l’obligeait à choisir: la rive gauche du
Rhin et la Belgique cédées à la France à condition qu’elle renonçât à
toutes ses conquêtes italiennes; ou la Lombardie et la Belgique laissées
au Directoire, s’il restituait l’Allemagne rhénane et permettait
l’établissement des Autrichiens en Vénétie. Pour l’Autriche, le choix
s’imposait. Les deux solutions ne se valaient pas. La seconde lui
faisait perdre des provinces éloignées de Vienne, toujours mal
rattachées au corps de la monarchie, mais lui livrait l’Adriatique en
laissant à l’Empire le Rhin. Bonaparte prévoyait presque à coup sûr que
l’Empereur consentirait à échanger la Vénétie contre la Lombardie: alors
l’Italie lui resterait.
Le 15 avril, c’était chose faite. Thugut avait accepté au nom de son
maître, en principe. Dans le détail, la négociation fut suspendue par la
difficulté de régler le sort du Modenais. L’Empereur défendait son
parent: son ministre voulait garder dans l’Apennin un état vassal qui de
Venise fût une porte toujours ouverte sur la péninsule. Le 18 avril, ils
acceptèrent pourtant la réunion de Modène à Reggio, au nouvel État
Cispadan constitué auprès de la République Cisalpine dans la vallée du
Pô: les préliminaires étaient signés. Souverain italien, véritable
médiateur entre l’Autriche et la France, plus que diplomate au service
du Directoire, Bonaparte avait effrayé l’Empereur des victoires de
Hoche, des prétentions de la France sur le Rhin, et, servi par la peur
qu’il inspirait, avait dicté ses conditions. Entre la République
victorieuse, et l’Europe épouvantée, il s’interposait, sans mandat, au
moment le mieux choisi pour le succès de ses desseins personnels. Tel
fut, incontestablement, le caractère de la négociation de Leoben.
Bonaparte l’a plus tard dénaturée par les explications qu’il s’est
efforcé d’en donner. Il prétendit que le retard des armées d’Allemagne,
l’ignorance de leurs mouvements l’obligèrent à ne pas demeurer seul, et
sans garantie, au cœur de la monarchie autrichienne. Mais sa situation à
Leoben était bonne: il connut dès le 13 avril les succès de Hoche autour
de Mayence et la retraite des Autrichiens derrière la Forêt Noire. Il
pouvait au moins attendre. Il affirma d’autre part que la révolte des
patriotes vénitiens l’avait alors inquiété pour la sûreté de sa
retraite. Mauvaise raison encore, puisqu’il fit tout pour provoquer et
précipiter cette révolte. Dès le mois de mars, des officiers à sa
dévotion, Landrieux et Lefaure, à Bergame tramaient un complot que la
France désavoua. Le 19 mars, avec l’argent des Milanais, Landrieux
attaquait à Brescia le podestat Battaglia qui se défendit: le Sénat
vénitien eut à la fois la prudence de ne pas encourager ses défenseurs,
et le tort de refuser l’alliance française, de vouloir maintenir sa
neutralité. Du 31 mars au 12 avril, Bonaparte avait déjà résolu de céder
Venise à l’Autriche pour conserver Milan et la Lombardie. Il était
reconnaissant au Sénat «de l’occasion qu’il lui fournissait de mettre
ses intérêts d’accord avec ceux de l’Autriche». Une révolte des
montagnards de Salo (9 avril) n’était pas pour l’inquiéter, mais elle le
justifiait. Elle lui permit de faire, le 15 avril 1797, au Sénat
vénitien des conditions inacceptables, de le pousser au désespoir. Les
massacres de Vérone n’éclatèrent que le 17 avril: la paix de Leoben, la
perte et le partage de Venise étaient déjà décidés.
Le vrai motif de cette négociation subite, qui suspendit brusquement
l’effort du gouvernement français contre l’Autriche, Rewbell l’a donné:
«Les grands succès de nos armées ont fait désirer à Bonaparte des
conquêtes.» Victorieux contre toute espérance, il jugeait le moment
venu, après avoir triomphé cinq fois de l’Autriche, une dernière fois de
l’archiduc, d’arracher aux Habsbourg, par la paix, aux dépens
d’eux-mêmes et de la France, l’aveu de sa puissance en Italie, de ce que
M. Sorel a désigné d’un nom très heureux, «son proconsulat». Au delà des
Alpes, avec l’aide des armées françaises qui lui sont acquises, en
invoquant la propagande républicaine, le chef de l’armée d’Italie a créé
un État qui lui appartient. Par la diplomatie, à Leoben, il le met au
rang des États européens. Sous prétexte de constituer la nation
italienne, il sacrifie aux intérêts de sa province proconsulaire les
conquêtes et les ambitions de la nation française. L’acte de paix
auquel, sans pouvoir et sans instructions, il a mis sa signature est
dans sa vie, dans l’histoire de la Révolution, dans celle de l’Europe un
événement considérable. Par cette négociation sa souveraineté est mieux
consacrée dans la péninsule encore que par ses victoires. Et dans les
relations de la République et de l’Europe c’est le moment où leur lutte
d’ambitions les met l’une et l’autre à la discrétion d’un soldat de
fortune, encouragé par leurs appétits à satisfaire les siens, justifié
par leurs intrigues, complice de leurs violences.
Désormais, la politique personnelle de Bonaparte est un des principaux
facteurs de la diplomatie européenne. Elle absorbe, contrarie, ou annule
celle du Directoire. Le premier mouvement des Directeurs, de ceux même
qui désiraient la paix, fut, aux nouvelles qu’ils reçurent de Leoben, la
colère, l’indignation. «Les triumvirs rugissent. La Réveillère est un
tigre, Rewbell pousse de gros soupirs», écrit, le 29 avril, Carnot, qui
se consola vite en songeant aux bienfaits d’une pacification.
Bonaparte avait prévu le blâme du gouvernement. Il chargea Clarke de lui
dire (22 avril) que: «les propositions faites de Paris n’auraient pas
été acceptées. Les idées du Directoire différaient trop des siennes et
de celles de l’Autriche. Nouvel Alexandre, il avait tranché le nœud
gordien.» Pour prévenir l’effet de son audace, il employa la menace,
offrit sa démission et laissa entendre qu’il reviendrait en France
«faire une carrière civile aussi simple que sa carrière militaire». Le
Directoire feignit un instant de le prendre au mot, et se ravisa
aussitôt. Ne valait-il pas mieux lui laisser en Lombardie le fruit de
ses victoires que de le réduire à s’indemniser en France? Bonaparte,
d’ailleurs, ne se montrait pas intraitable: il imposait les
préliminaires, mais il n’imposait pas à la France et à ses chefs
l’abandon de leurs espérances: «Ces préliminaires, disait-il, sont
susceptibles à la paix de toutes les modifications que vous pourrez
désirer. Les États de Venise sont à votre disposition. Tous les jours
j’ai de nouvelles raisons de plainte. Moyennant quelques précautions, je
pense que nous obtiendrons la rive gauche du Rhin ou à peu près.»
Dans sa pensée, Venise devait faire encore les frais de sa
réconciliation avec la France, et sceller l’accord définitif entre la
France et l’Autriche: ainsi s’achèverait le rapprochement provisoire
obtenu par les mêmes moyens entre l’Empereur et lui à Léoben.
Lorsqu’après la guerre de Sept ans, Frédéric II, Marie-Thérèse et la
Russie s’observaient, inquiets de leurs progrès et de leurs appétits
réciproques, le roi de Prusse avait trouvé dans le partage de la Pologne
l’instrument de leur mutuelle réconciliation. A la fin du siècle, comme
au milieu, à un moment encore où, par de nouveaux partages en Orient,
par l’effet des ambitions déchaînées en Europe depuis 1792, la France,
l’Allemagne, et le nouveau proconsul d’Italie se heurtaient et
s’inquiétaient, Bonaparte, d’instinct, chercha sa grandeur et la
garantie de ses conquêtes où Frédéric II les avait trouvées, dans un
partage de l’Allemagne, de l’Italie, et de Venise particulièrement.
A Leoben, il en avait fait accepter le principe à l’Autriche, gagnée à
cette méthode depuis vingt ans déjà. Il eut quelque peine à le faire
approuver par la France, pour qui ce système était la négation même des
principes proclamés par la Révolution française sur le droit des nations
et des individus. Il la mettait dans l’alternative d’une banqueroute
morale ou d’un profit matériel considérable. Les Directeurs se
refusèrent à faire connaître aux Conseils le sort réservé à Venise.
Marie-Thérèse avait encore, en 1771, de ces pudeurs et de ces
hésitations. Ils l’imitèrent dans sa résignation. «Allez à Venise,
écrivaient-ils à Bonaparte le 4 mai 1797, et rendez-nous compte de vos
dispositions afin d’instruire le Corps législatif de la nécessité où
vous avez été d’agir hostilement contre cette puissance perfide.» Entre
eux ils se disaient que le lot de l’empereur en Vénétie serait
proportionnel au lot de la France sur la rive gauche du Rhin. Et le
partage leur plaisait, quoiqu’ils voulussent en éviter les apparences:
«Il convient, disait Carnot, d’éviter soit une déclaration de guerre,
soit une stipulation qui prononce une cession positive de ce territoire
à l’Empereur. Ce territoire n’est pas notre propriété, nous ne pouvons
le donner, surtout dans nos principes républicains sur l’indépendance
des peuples. Mais l’Empereur, étant assez fort pour prendre possession
du pays, doit se contenter de la déclaration positive et formelle que
nous ne nous y opposerons pas.» Arrivés au terme de cette guerre de
conquête, commencée comme une croisade, les hommes de la Révolution ne
pouvaient pas ne pas sentir la triste contradiction de leurs paroles et
de leurs actes. Leur conscience se trahit dans les efforts qu’ils firent
pour rejeter sur leurs complices la responsabilité du partage, et par
leurs aveux mêmes: «Nous aurions voulu, disait Carnot, à l’envoyé de
Prusse, _éviter ce pénible incident_. Mais les services éminents et
signalés de Bonaparte nous ont subjugués.»
Celui-ci, qui touchait au but, n’avait pas de ces scrupules. Il
n’attendit pas les ratifications du Corps législatif, dès qu’il eut le
consentement des Directeurs. Le 14 mai 1797, il chargeait le général
Baraguey d’Illiers de rétablir l’ordre à Venise, et l’armée française
procédait à cette œuvre en dépouillant les musées. Pour sauver l’unité
de l’État, la malheureuse République se donnait, le 16 mai 1797, à la
France. Elle vidait ses coffres dans les caisses du Directoire. Par un
dernier raffinement, Bonaparte accepta cette soumission «pour tirer de
Venise tout ce qui convenait à la France», avant le partage désormais
décidé, et pour «éviter ce que ce partage d’une puissance neutre avait
d’odieux».
A Campo-Formio le complot s’acheva, le 17 octobre 1797, après cinq mois
de négociations, où le génie de Bonaparte éclata, s’imposa, comme il
s’était imposé dans la guerre depuis un an. Patience, adresse,
sang-froid, subtilité et décision, le général de l’armée d’Italie
déploya toutes les qualités qui, avec la connaissance des situations
acquises et des nécessités présentes, font le diplomate, stratégiste à
sa manière sur un terrain différent. Il se mit à l’œuvre dès le 24 mars
1797, pour remanier les préliminaires de façon à adjoindre au partage de
l’Italie, qui avait été conclu, un partage de l’Allemagne où les pays de
la rive gauche du Rhin seraient compris, au profit de la France. Il
jugeait d’abord assez facile d’accorder l’avidité de l’Autriche avec
l’ambition des Français, et pensait régler l’affaire en un mois,
annonçant pour le premier juillet le Congrès de Rastadt où se feraient
les parts définitivement.
A la première rencontre, Bonaparte put se rendre compte que sa tâche
serait plus malaisée. En touchant aux préliminaires, il remettait en
question le partage de l’Italie. Et pourtant il les fallait modifier,
puisque dans les articles secrets de Leoben il avait été convenu de ne
pas fournir aux princes allemands, à la Prusse surtout, l’occasion de
remanier et de bouleverser l’Allemagne en touchant à son intégrité.
Bonaparte avait même justifié cette promesse faite à l’Autriche
d’arguments conformes sinon à l’ambition, du moins à l’intérêt de la
France. «Détruire le corps allemand, disait-il, ce serait perdre
l’avantage de l’acquisition de la Belgique et des provinces rhénanes. Ce
serait remettre dix à douze millions d’hommes aux mains des deux grandes
puissances dont nous devons nous défier. Si la constitution de
l’Allemagne n’existait pas, il faudrait la créer dans notre propre
intérêt.» Mais comment dépouiller les princes allemands de la rive
gauche du Rhin, sans les dédommager en Allemagne? Le traité de Bâle
avait promis à la Prusse cette compensation, que les préliminaires de
Leoben lui refusaient. Pour faire accepter au Directoire son œuvre
diplomatique, Bonaparte se vit contraint de la modifier selon les vues
et les engagements du gouvernement français.
Et aussitôt l’Autriche se vit déliée de ceux que ses défaites lui
avaient imposés. Thugut se reprit à espérer que les pourparlers lui
donneraient le temps de refaire l’armée et les finances de l’Empereur,
d’exiger plus, devenu plus fort, et de céder moins. Il employa, pour y
parvenir, un vieux moyen toujours bon, réclama la tenue d’un Congrès
européen à Berne, quoiqu’il se fût engagé à une paix séparée. Il
comptait opposer aux prétentions de Bonaparte et de la France, pour les
réduire, une coalition d’adversaires. Bonaparte vit le manège, et
comprit que la paix s’éloignait. «Ces gens-ci sont longs», écrivait-il
le 11 juin. Le 20 juin, il menaça l’Autriche de la guerre, si dans un
délai de trois mois, à partir du 18 avril, la paix n’était pas signée.
Des conférences s’ouvrirent à Udine, le 30 juin, pendant lesquelles
Thugut négocia secrètement avec l’Angleterre et les Russes pour les
amener à discuter avec lui contre la France. Il essaya aussi, dans une
lettre à Talleyrand du 31 juillet, de diviser Bonaparte et le
Directoire.
Le 9 août seulement le ministre de François II consentit à reprendre
directement la négociation avec le vainqueur de l’Autriche. Très
habilement, il donnait à cette discussion les apparences d’une affaire
nouvelle, offrit à la France, outre la Belgique, Liège, Stablo et
Malmédy, pourvu qu’elle lui promît de ne pas toucher à l’Empire, et de
lui donner en Italie, outre Venise, les Légations. On eût dit qu’à
Leoben, rien n’avait été fait, aucun engagement pris. Bonaparte, une
seconde fois, découvrit le jeu. «S. M. l’empereur, disait-il à Clarke,
avec la seule promesse de conclure la paix, a obtenu des restitutions et
des agrandissements, l’éloignement de l’armée ennemie de sa capitale. Il
voudrait avoir aujourd’hui cinq ou six forteresses de plus et une partie
de l’Italie par d’autres promesses.» Le général eut recours encore à la
menace: «Je vous assure que quinze jours après l’ouverture de la
campagne je serai à Vienne, et, à mon approche, le peuple, qui a déjà
cassé les glaces de M. Thugut, cette fois-ci le pendra.»
Mais il fallait, pour que ces menaces fissent impression sur l’Empereur,
qu’il les sût appuyées à Paris par le Directoire, qu’il se sentît
réellement à la veille de la guerre. Or justement, aux mois de juillet
et d’août 1797, les événements de Paris semblaient tourner d’une autre
manière. Les hommes qui avaient envoyé Bonaparte en Italie et le
poussaient à réclamer, au besoin par la guerre, la frontière du Rhin, se
heurtaient, dans les Conseils et au Directoire même, à une opposition
que les succès et la dictature menaçante de Bonaparte avaient formée.
Cette opposition reçut alors de ses adversaires le nom «de _faction des
anciennes limites_». Et cela seul suffit à indiquer comment elle se
constitua, avec des hommes d’opinions très différentes, unis contre les
terroristes au pouvoir, justifiés par l’excès même de leur politique
étrangère. Ces excès avaient paru en mai dans le traitement appliqué à
la République de Venise et dans la puissance de Bonaparte. Il était
évident pour Carnot que la Révolution, en abdiquant ses principes au
dehors, les sacrifiait aussi à l’intérieur et se livrait aux généraux.
Cette conviction le rapprochait de Barthélemy, l’auteur de la paix de
Bâle et l’élève de Vergennes: ce diplomate, devenu l’un des meilleurs
serviteurs de la Révolution, demandait simplement à la République, comme
son maître autrefois à la monarchie, d’employer sa puissance au maintien
de la paix, de chercher la grandeur de la France moins dans les
conquêtes que dans l’expansion pacifique du génie national. Par malheur,
Carnot se rapprochait aussi, peut-être sans qu’il s’en doutât, de
certains monarchistes qui, en retirant aux Terroristes les ressources de
la guerre, voulaient les contraindre à une restauration royaliste.
La Constitution de l’an III n’offrait aucun moyen au gouvernement de se
défendre, ni à l’opposition de vaincre légalement. «Faut-il donc, disait
Barras, que la patrie ne puisse être sauvée par les voies légales! Si la
Constitution n’avait pas négligé l’une des plus sages prévoyances, si
elle eût suffisamment armé le Directoire exécutif du droit de dissoudre
la Chambre, nous n’eussions pas été réduits à défendre les lois par la
force des armes.» L’Assemblée des Cinq-Cents, où dominait avec les
royalistes la faction des anciennes limites, n’avait aucun moyen
d’atteindre les Directeurs. Elle ne pouvait que les remplacer, à la fin
de leur mandat. Elle n’y manqua pas: elle nomma en juillet Barthélemy
directeur; mais cela n’eut d’autre effet que de porter au sein du
Directoire, où Carnot et Barthélemy s’opposaient au triumvirat de
Barras, Rewbell et La Réveillère, le conflit qui divisait déjà les
pouvoirs publics. La crise éclata à propos de la nomination des
ministres, le 16 juillet, lorsque Carnot proposa d’en choisir de plus
pacifiques, conformément au vœu du Corps législatif. Ses adversaires, au
Directoire, lui répondirent en nommant Hoche à la guerre.
L’opposition atteignait les généraux en visant les Terroristes. Il était
naturel que tous se rapprochassent, ayant à la guerre un même intérêt. A
la fin de juin, Barras, l’homme d’action et d’intrigue des Jacobins, se
liait secrètement à Hoche «par un tripotage personnel». Le mot est de La
Réveillère-Lepeaux. Sous prétexte d’embarquer dix mille hommes, à Brest,
pour une expédition d’Irlande, Hoche reçut l’ordre d’amener auprès de
Paris une troupe d’élite, et arriva à Châlons le 19 juillet 1797. Entre
temps, on le nommait ministre de la guerre. Deux jours après, devant
l’opposition des Conseils, les Directeurs le désavouèrent. Le 29
juillet, ils l’abandonnaient, mais pour signer un pacte analogue avec un
général plus adroit et surtout plus riche. Le 2 août, Augereau arrivait
d’Italie, pour servir en aveugle les plans que Bonaparte et Barras
avaient concertés, par correspondance et par l’intermédiaire de
Lavalette, l’aide de camp du général d’Italie. «Il n’y a que Bonaparte
en Italie, moi à Paris qui puissions sauver la patrie.»
Il n’est pas nécessaire, il est même faux d’expliquer l’intervention de
Bonaparte dans les conflits du Directoire à cette époque par le dessein
machiavélique de s’essayer, sans se compromettre, au coup d’État
décisif. Il ne pouvait rester indifférent à la question qui se débattait
entre le gouvernement et la faction des anciennes limites. De la
solution que ce conflit recevrait, toute son œuvre dépendait, puisque
les partisans de la paix, arrivés au pouvoir, lui feraient perdre
l’Italie, et le réduiraient à rien. Ce n’était pas seulement les
Directeurs, c’était lui-même que, le 19 juin, aux applaudissements des
Cinq-Cents, Dumolard attaquait, en blâmant les conquêtes de la
République à Venise, en Toscane, à Gênes. L’indignation de sa réponse,
dans la lettre du 30 juin, marque assez le danger dont il se croyait
menacé.
Ce n’était pas la première fois que Carnot essayait de l’arrêter en
plein succès. Que, contre Carnot et son parti, Bonaparte ait offert à
leurs adversaires de l’argent, des soldats, et un général déterminé
comme Augereau, dès le mois de juillet; que pour les perdre dans
l’opinion, il ait affecté de les confondre avec les royalistes et les
Clichyens; qu’il ait cherché enfin et trouvé à Venise par la découverte
des papiers de d’Antraigues les preuves des menées des émigrés en
France, rien de plus naturel: en attaquant, il prévenait les attaques
prochaines. En s’associant à Barras, en lui offrant son concours contre
les ennemis de la liberté, de loin il continuait le rôle qu’il avait
joué à ses côtés le 13 vendémiaire pour conserver les avantages que ce
rôle lui avait déjà procurés. Lorsque l’opposition se déchaîna contre
Hoche, Bonaparte comprit que le moment d’agir était venu. Si l’Autriche,
en août 1797, incrédule à ses menaces de guerre, prolongeait, pour la
faire échouer, la négociation d’Udine, c’était la preuve qu’elle
comptait sur la faction des anciennes limites pour disputer à l’armée
d’Italie ses conquêtes et discuter ses conditions. «Si la paix
s’éloigne, disait alors Bonaparte, ce malheur sera dû aux agitations du
Corps législatif, à la protection donnée aux émigrés et aux fanatiques.»
Le 10 août 1797, au Directoire une querelle s’engagea dans laquelle
Bonaparte fut directement visé. Carnot reprochait à ses collègues
d’éterniser la guerre, en remaniant les préliminaires de Leoben. Il
accusa du même coup Bonaparte d’être «un criminel en insurrection contre
la loi». Rewbell riposta en accusant Carnot de royalisme, Barras en le
couvrant d’injures. Tous deux défendirent énergiquement le général de
l’armée d’Italie. Il était «le _bouclier de la Constitution_».
Pendant ces quelques semaines, où la politique étrangère du Directoire
fut mise en question, discutée par l’opposition à l’intérieur, au dehors
contestée par l’Autriche, ce fut le sort tout entier du gouvernement qui
se joua du 10 août au 3 septembre 1797. Devenu, aux dépens des Anciens,
le principal pouvoir de la République, le Directoire avait faussé la
Constitution, et dénaturé l’œuvre de Sieyès, sans pouvoir la refaire à
son profit. Depuis le premier jour, il ne vivait pas de la loi, mais de
la guerre et des ambitions qu’elle avait éveillées chez les Français.
Aussi La Réveillère-Lepeaux disait-il justement à Bernadotte, le 10
août: «Le Directoire bravera tout pour assurer aux Français leur
Constitution, leur gloire, fruits trop mérités de sept ans de travaux et
de malheurs et d’une suite inouïe des plus étonnantes victoires.» Le 3
septembre, il était d’accord avec Rewbell et Barras pour préparer, au
moyen d’Augereau et des armées, le coup d’État. Suppression de la poste,
visites domiciliaires, proclamations contre les royalistes, précédèrent
l’investissement des Tuileries, l’arrestation de Carnot, de Barthélemy,
et de leurs prétendus complices qui se firent par les soins d’Augereau,
très aisément le 18 fructidor, de une heure à huit heures.
Si l’on examine la liste des parlementaires arrêtés, on s’étonne d’y
trouver plus de membres républicains des Anciens que des Cinq-Cents, des
Montagnards et des Girondins, au moins autant que de monarchistes. Les
ennemis de la Constitution, alors c’étaient moins les partisans de la
royauté que les adversaires de la guerre à outrance. Les triumvirs
désormais assimilaient l’une à l’autre.
Pour rentrer dans la loi, après le coup d’État, suivant les expressions
de Talleyrand, ils provoquèrent l’Europe par des exigences nouvelles.
«Les événements de fructidor, écrivait le 8 septembre Barras à
Bonaparte, doivent nécessairement réagir au dehors. Le ton des
négociations doit devenir plus élevé. Que la république d’Italie soit
affermie, que Mantoue soit à elle, c’est le cri de tous les
républicains. Si, avec cela, nous avons la limite du Rhin et que Venise
ne soit pas à l’Empereur, c’est là une paix digne de Bonaparte.»
C’était, à l’avenir, une loi pour la République, et comme sa
constitution même, de conquérir à outrance, sans laisser de conquête à
ses adversaires.
Ce n’était plus le programme de Bonaparte: la pacification qu’il
préparait à Udine avait pour condition un partage à trois, dans lequel
sa part serait l’Italie du Nord. Refusant Venise à l’Empereur, acharné à
réclamer en outre les Légations, le Directoire rendait l’entente
impossible. Il paraissait même ne la plus souhaiter. Bonaparte dut la
lui imposer: il fit valoir que de pareilles exigences allaient à la
guerre de nouveau, que l’Autriche s’était reconstitué une armée, qu’un
échec pouvait compromettre toutes nos conquêtes et l’Italie. «Si d’un
coup de sifflet, écrivait-il le 19 septembre, nous retirions notre
influence morale et militaire, tous les prétendus patriotes italiens
seraient égorgés par le peuple. Ce n’est pas lorsqu’on laisse dix
millions d’hommes derrière soi d’un peuple foncièrement hostile aux
Français par l’habitude des siècles, qu’il faut rien négliger.»
Bonaparte savait sa conquête fragile. Par la diplomatie, et avec l’aide
du temps, il se disposait à la consacrer, à la consolider. La paix lui
était nécessaire: il fallut que le Directoire en acceptât les
conditions. Les triumvirs résistèrent jusqu’au mois de septembre,
encouragés par leurs victoires sur l’opposition. Le 29 septembre ils
déclaraient encore qu’ils préféraient les chances de la guerre: le
citoyen Bottot portait à Bonaparte leur ultimatum.
Pendant que Bottot faisait route vers l’Italie, où le général lui
réservait un fort mauvais accueil, une nouvelle lettre de démission
menaçante, du 25 septembre, arrivait au Directoire. «J’ai besoin, disait
Bonaparte, de retremper mon âme dans la masse des citoyens.» Il
annonçait le dessein de traiter maintenant le parti des limites
excessives comme il avait en fructidor traité celui des anciennes
limites. Il parlait en citoyen, et commandait déjà en souverain. Les
directeurs obéirent. Bonaparte retira, le 30 septembre, sa démission. Il
ne lui restait plus qu’à se faire écouter de l’Autriche par le même
moyen. «Prenez garde, disait-il le 26 septembre à Cobenzl, le
plénipotentiaire de l’empereur, qu’on ne voie la république de Vienne.»
En vain celui-ci essaya, par des chicanes et des subtilités, de
marchander. «On me fait perdre mon temps, disait Bonaparte, je suis
l’égal de tous les rois.» A d’autres moments, il rappelait avec éloge
les souvenirs de Joseph II qui s’entendait si bien aux échanges
avantageux. Serviteur auprès de Catherine II de la politique de Joseph,
Cobenzl ne répugnait pas au partage que Bonaparte lui proposait. Mais,
si la cour de Vienne était décidée à démembrer l’Italie, elle hésitait à
livrer l’Allemagne à la France. Elle craignait l’indignation des
Allemands et les agrandissements de la Prusse autorisée par son exemple.
Le 1er octobre 1797, Cobenzl avait trouvé le moyen de sauver les
apparences. La paix était faite en principe, quoiqu’elle ne fût signée
que le 17 octobre à Campo-Formio. Rien dans le traité public ne devait
apprendre aux Allemands que l’Autriche consentait à la cession de la
rive gauche du Rhin: c’était une querelle spéciale à l’Empire et à la
France qui devait se régler dans un congrès dont le lieu seul, Rastadt,
était désigné. Mais dans les articles secrets, l’Empereur offrirait ses
bons offices à la République pour lui faire obtenir le pays rhénan
limité au nord par le cours de la Nèthe. Il évacuerait Mayence pour
donner le signal de cette cession, et, si l’Empire résistait, retirerait
ses troupes. En échange, et toujours secrètement, il obtenait le pays de
Salzbourg et la Bavière jusqu’à l’Inn.
L’Autriche avait donc enfin consenti à un partage de l’Allemagne avec la
France, formel, quoique secret: dans le traité définitif on ajouta en
effet, comme au partage de la Pologne, que si la France recevait de
nouveaux territoires en Allemagne, l’Autriche recevrait des équivalents.
Ce n’était pas un fait particulier, mais un principe, une règle
applicable à tous les cas. Pour mettre fin à la guerre de la République
et de l’Autriche, et par là se faire en sûreté sa part en Italie,
Bonaparte offrait à toutes deux ce moyen de pacification dans le présent
et pour l’avenir. Il réussit ainsi à constituer définitivement dans
l’Italie du Nord, depuis les Alpes jusqu’à Mantoue, comme un État à sa
discrétion. «J’y suis plus maître et souverain, disait-il à Miot le 16
novembre, que général d’armée.» Et déjà il rêvait de l’agrandir du côté
de l’Adriatique: lorsqu’au cours des négociations l’Autriche voulut
réclamer les îles Ioniennes, Bonaparte résista jusqu’à menacer de
rompre. Le succès encourageait ses audaces.
Pour apprécier l’étendue de ce succès, les clauses du traité de
Campo-Formio ne suffisent pas. Il faut voir la situation acquise par
Bonaparte du mois de mai au mois d’octobre 1797. Au Montebello, il a
organisé sa cour que Joséphine préside entourée des dames de
l’aristocratie milanaise. Généraux, diplomates, députations y viennent
de toutes les parties de l’Italie et de l’Europe. Comme un souverain, le
vainqueur traite avec les ministres de l’Autriche, de Rome, de
Sardaigne, de Venise, des cantons suisses et des princes allemands.
Chaque jour, il dicte ses ordres aux Italiens dont il est «le
_libérateur et le maître_». Ils lui obéissent, ils lui font cortège. A
Passeriano, quelques mois après, par de nouvelles victoires, son
prestige et son autorité se sont encore accrus: il se prépare à
augmenter la République italienne qu’il a fondée des cantons italiens de
la Suisse. A Gênes, ses agents Faypoult et Morando, puis Lavalette
intriguent contre le Sénat et le Doge, et constituent le 6 juin la
république ligurienne. Des Alpes à la mer ou à l’Apennin, toute l’Italie
du Nord est à sa discrétion. Par droit de conquête, il est l’égal des
rois. Par ses ambitions, il les dépasse.
C’est à Passeriano, en effet, que se développe, en vue de l’Adriatique,
le rêve qu’il a formé de fonder un État à sa mesure. «Ce n’est qu’en
Orient qu’il y a de grands empires», dit-il à son confident Bourienne.
Quand au mois de février 1797 il a pris Ancône au pape, il a vu au delà
de la mer intérieure que ce port commande Constantinople à sa portée, la
Macédoine à vingt-quatre heures de distance. La conquête de Venise
entraînait la possession de ses établissements dans le Levant. Bonaparte
recommandait à ses agents de captiver les peuples que la République
vénitienne avait gouvernés jusque-là, de flatter leur goût pour
l’indépendance, et de parler aux Grecs de Sparte et d’Athènes de
liberté, comme il avait fait aux Italiens. «Les îles de Corfou, de
Zante, de Céphalonie sont pour nous plus importantes que l’Italie tout
entière. Si nous étions obligés d’opter, il faudrait mieux restituer
l’Italie à l’empereur et garder les quatre îles», écrivait-il le 16 août
1797.
Il est difficile, à cette époque déjà, de fixer avec précision,
l’étendue du champ qu’embrassent les ambitions de Bonaparte. Il pense,
après avoir constitué trois républiques en deçà des Alpes, à les réunir
pour constituer l’Italie libre aux dépens du pape, des rois de Sardaigne
et de Naples. La liberté qu’il apporte aux Italiens, il le dit à l’un de
ses confidents, M. de Melzi, «c’est sa dictature». Il est possible qu’il
rêve déjà de substituer son pouvoir en France à celui des avocats du
Directoire, et que les essais de législation imposés au nouvel État
italien soient, suivant les expressions de Lucien, des moyens de se
préparer à les imposer à la France. Mais il sait surtout, que par la
gloire il dispose des soldats, et bientôt de la nation, «qu’il est tout
pour son armée», et qu’avec elle, maître de la guerre et de la paix, il
peut tout entreprendre et tout oser.
Le traité de Campo-Formio n’est donc pour lui qu’une étape. Or il se
trouve justement que les puissances auxquelles sa volonté l’a imposé ne
le considèrent aussi que comme une trêve. Le Directoire, après le 18
fructidor, espérait enlever à l’Autriche l’Italie et la rive gauche du
Rhin sans compensation. Rewbell blâmait ce qu’on lui avait accordé,
Barras prétendait même qu’on s’était mis à sa merci. Sieyès aux
Cinq-Cents déclarait qu’à Campo-Formio on avait laissé l’Empereur,
l’ennemi héréditaire, dicter ses conditions, quand il aurait dû recevoir
celles de la France. Ce n’est qu’à contre-cœur que les Français et leurs
chefs ont consenti à partager avec leurs adversaires.
On le vit nettement à la même époque dans leurs négociations avec
l’Angleterre. Au mois de juillet 1797, menacé par l’opposition anglaise
qui lui reprochait l’épuisement réel du Trésor, inquiet de la révolte
d’Irlande qui s’appuyait désormais, comme les États-Unis, sur la France,
la Hollande et l’Espagne (juin 1797), Pitt, pour la première fois offrit
sérieusement la paix à la République: «Nous ne pouvons nous dissimuler
notre situation, écrivait-il à l’agent anglais Ellis. S’il est possible
d’avoir la paix, il nous la faut, je le crois fermement.» C’était la fin
de la coalition et le désarmement de l’Europe assuré. Talleyrand sentit
le prix de ces avances et s’efforça de les faire aboutir. Sans doute,
comme Bonaparte, ce fut un partage qu’il proposa au Directoire. Tout en
affirmant la loyauté de la France, il offrit des compensations aux
Anglais aux dépens des colonies hollandaises, de Ceylan, du Cap, en
échange de la paix et de la restitution de leurs conquêtes. Maret,
Letourneur allaient à Lille traiter sur cette base avec Malmesbury,
lorsque le coup d’État se produisit au 18 fructidor. Le parti de la
guerre fut au mois de septembre assez fort pour faire rompre ces
pourparlers, comme il eût rompu la négociation de Campo-Formio, si la
volonté de Bonaparte n’eût été plus forte que ses ambitions.
Au mois d’octobre 1797, le Directoire résolut de poursuivre la guerre à
outrance, contre l’Angleterre. Talleyrand fut écarté; on le suspectait
de souhaiter la paix et par conséquent de mal servir la République.
Bonaparte fut rappelé d’Italie où on l’accusait «d’avoir trahi la cause
de la République conquérante». On le destinait au commandement de
l’armée d’Angleterre, pour l’obliger à mériter son pardon. Enfin, des
négociations qui allaient s’ouvrir à Rastadt, le gouvernement français
attendait ou de nouvelles conquêtes ou l’occasion d’une nouvelle guerre,
plus fructueuse encore que les précédentes. Bonaparte, lui-même, pour
faire excuser le traité qu’il avait signé, disait aux Directeurs: «Nous
ne faisons qu’une trêve. L’arrangement des affaires d’Allemagne nous
offrira vingt moyens de recommencer la guerre.»
Ainsi, en signant le traité de Campo-Formio, les républicains qui,
depuis 1792, avaient pris le pouvoir et prétendaient s’y maintenir au
moyen de la guerre, comme à Bâle et plus encore, ne négociaient avec
l’Allemagne qu’avec l’intention arrêtée de poursuivre leurs conquêtes.
En 1795, au moins ils avaient eu la direction des négociations et la
volonté d’apaiser une partie de leurs adversaires. En 1797, la paix
était un temps d’arrêt forcé, imposé par une volonté étrangère à leurs
desseins, et déjà supérieure à leur pouvoir. Si la politique du
Directoire n’avait désormais cessé de régler seule les destinées de la
France, aucun traité, aucune négociation n’auraient ralenti le
débordement de la conquête française dont il vivait.
Il est clair aussi que, sans Bonaparte, l’Autriche ne l’eût pas accepté.
«C’est un honteux traité dans les annales de l’Empire», disait, le 22
octobre, Thugut à Colloredo. «Ce n’est qu’une trêve, répétait-il à
Cobenzl, pleine de prétextes de rupture.» Et le ministre de l’Empereur
allait chercher cette rupture, comme le Directoire, avec autant
d’ardeur. Dans l’histoire des relations absolument hostiles du
Directoire et de l’Europe, le traité de Campo-Formio n’est donc qu’un
incident presque sans portée, puisqu’il les a modifiées à peine et pour
quelques mois seulement.
Il est au contraire d’une importance considérable pour l’histoire de
Bonaparte, assez fort, assez habile pour imposer en 1797, à la
République, à l’Autriche, le partage de l’Italie et de l’Allemagne.
Avant d’être le maître en France, Bonaparte avait paru déjà le maître de
l’Europe.