Tout a été dit sur les défauts de la Constitution de l’an III,
compliquée et mal équilibrée, où les Assemblées des Anciens et des
Cinq-Cents s’opposent sans moyen légal de régler leurs conflits, où,
législateurs cloîtrés, les représentants ne peuvent s’accorder pour
juger le pouvoir exécutif, où le Directoire ne peut rien d’ailleurs
contre eux, et se divise lui-même en partis hostiles. Ce qu’on n’a point
assez dit, c’est que cette situation constitutionnelle a été l’effet de
plusieurs intrigues qui, dès le début, ont faussé et dénaturé la loi.
Sieyès est le principal auteur de cette loi, et naturellement on juge
l’œuvre par l’idée qu’on se fait de l’auteur. Métaphysicien égaré dans
la Révolution pour les uns, «Newton d’une nouvelle ère politique» pour
ses admirateurs, philosophe aux yeux de tous, Sieyès a paru intervenir
aux époques décisives pour n’apporter que des principes et des
combinaisons de cabinet. Nous pensons qu’on s’est également trompé sur
l’homme et sur ses œuvres. Nul n’a mieux que lui, dans toutes les
grandes crises de la Révolution, marqué la réalité des situations en des
formules qui ont survécu. En 1789: «Qu’est-ce que le tiers état.» En
1799: «Il me faut une épée.»--«Nous avions fait la nation.» Talleyrand
et Mirabeau, qui étaient des politiques, l’ont pris comme maître et loué
de sa pénétration et de son sens pratique. «Ceux qui n’ont considéré
Sieyès que sous le rapport d’un métaphysicien, a dit Mallet du Pan, un
bon juge, ne le connaissaient que de profil. Fertile en découvertes
d’exécution, sachant se taire et attendre, ne concevant pas de plans
chimériques, il alliait la dextérité à la constance.»
Ambitieux au fond, et amoureux du pouvoir, mais se défiant des hommes,
calculateur qui ne voulait jouer qu’à coup sûr et sans se démasquer, il
intrigue dans la Révolution en homme d’église, se heurte aux hommes
d’action, leur est indispensable aux heures où il faut penser, combiner,
et inutile quand il faut agir. «Sieyès, disait Bonaparte, calcule
volontiers ses intérêts.» Ses constitutions ont été ses principaux
calculs; jamais elles ne furent ni des chimères, ni les conceptions d’un
esprit désintéressé du présent et du réel.
En l’an III, il parut s’imposer à la Convention par l’autorité de son
parti. Les Girondins revenus d’exil dans l’assemblée tenaient une grande
place et le mettaient parmi eux au premier rang. Les présidences de la
Convention, la majorité à la Commission des onze, la presse, et
jusqu’aux imprimeurs, la Jeunesse active qui avait mis fin à la Terreur,
tout appartenait, et l’opinion publique elle-même, aux Brissotins, comme
on les appelait encore en 1795. Une république girondine paraissait
certaine, pourvu qu’elle sût à la fois contenir les montagnards et les
royalistes. Si les idées du temps s’étaient accommodées d’une
présidence, Sieyès eût été désigné. Il voulut du moins être la pensée
unique de ce gouvernement et chercha les moyens de s’installer avec ses
amis au pouvoir. Et il forma le plan de la Constitution de l’an III.
Tout en laissant sa place à l’assemblée populaire, au Corps législatif,
et en gardant sous un nom différent l’ancien Comité de Salut public, le
législateur girondin constituait dans la République un pouvoir nouveau,
un Sénat, les _Anciens_, auxquels discrètement il attribuait l’autorité
principale, le droit de veto suspensif, le pouvoir de changer le siège
du gouvernement, celui de reviser la Constitution, des fonctions de
justice, et dans une certaine mesure le droit de nommer les membres de
l’Exécutif. Ce Sénat, il le réservait de toutes les manières à son
parti: il stipulait que les électeurs procéderaient d’abord à sa
nomination. Il constituait le corps électoral à deux degrés, et de
propriétaires en majorité brissotins. Et, pour prévenir toute
défaillance, il décidait par les décrets du 13 fructidor que la
Convention, où la majorité était aux Girondins, aurait le droit
d’imposer les deux tiers des éligibles aux électeurs.
Ce plan adroitement combiné parut d’abord réussir: pendant les élections
la nation manifesta avec éclat sur les noms des principaux Girondins,
Lanjuinais, Boissy d’Anglas, Pelet, Doulcet, Daunou. Les Cinq-Cents
appartenaient aux partis extrêmes, mais les Anciens, l’essentiel, était
à eux. Et le Directoire leur semblait assuré. C’est alors que, menacés
de disparaître, les Terroristes à la ruse opposèrent l’intrigue à leur
tour. Ils avaient vu depuis six mois les événements tourner contre eux.
Leurs violences en germinal et en prairial n’avaient contribué qu’à les
rendre plus impopulaires encore. Le boucher Legendre, Fréron, Tallien,
Barras, La Réveillère-Lepeaux se firent brusquement modérés, caressants
avec Sieyès et leurs anciennes victimes. Ils obtinrent de vivre jusqu’au
13 vendémiaire, où leur alliance même parut précieuse. Puis le 8
brumaire, par une manœuvre, ils se saisirent du Directoire. Sieyès en
avait réservé la nomination aux Anciens: stipulant qu’ils choisiraient
les cinq Directeurs sur une liste de cinquante membres dressée par les
Cinq-Cents, il espérait qu’on y trouverait bien cinq girondins. La liste
des Cinq-Cents fut par les Terroristes composée de quarante-cinq noms
obscurs, de Sieyès et des quatre thermidoriens que leur activité au
Comité de l’an III avait le plus désignés, Rewbell, Barras, La
Réveillère et Letourneur.
Alors, ce pouvoir exécutif, qui, dans la pensée de Sieyès devait être un
instrument docile aux volontés des Anciens, se trouva dès le premier
jour leur adversaire, sans avoir de moyens légaux pour les combattre,
sans qu’ils eussent prise sur lui. L’esprit de la Constitution de l’an
III se trouva faussé le premier jour où on l’appliqua. Et ce fut bien
pis encore, lorsqu’aux élections suivantes (germinal an V, 20 mai 1797)
la majorité aux Cinq-Cents devint royaliste, choisit Pichegru comme
président. Chacun des éléments constitutionnels eut sa vie propre, et
prit le caractère d’un parti, servit à des intrigues différentes, tandis
qu’ils auraient dû s’incliner devant l’autorité des Anciens, et
favoriser la domination des Girondins.
Œuvre de circonstances et de parti, la Constitution de l’an III ne fut
plus d’aucun usage, dès que le parti qui l’avait faite pour son service
se trouva par une circonstance imprévue hors d’état d’en profiter. Et
cela se marqua dès le premier jour, par la retraite de Sieyès, mécontent
d’être pris aux pièges qu’il avait tendus, par les embarras des
Directeurs dans une place qui n’était point faite pour eux et où ils se
sentaient mal à l’aise. Faute de mieux, ils s’y maintinrent comme ils
l’avaient occupée, par intrigue et par ruse. Contre les Conseils, ils
ont recours à la nation. Ils la flattent, ils l’excitent dans ses
enthousiasmes, ses colères et ses ambitions. Ils sont, ou du moins
s’efforcent d’être à ses yeux, le bataillon sacré, qui ne transige ni
avec la monarchie et l’ancien régime, ni avec l’Europe.
La première proclamation du Directoire annonce aux Français son
intention de consolider la République, et de réveiller le «patriotisme».
C’est le langage du Comité de l’an III. Le Directoire, qui n’a guère
changé que de nom, réclame, pour se maintenir au pouvoir, un nouvel
effort contre l’étranger. Réveiller le patriotisme ne signifie point
autre chose qu’exciter le peuple à la guerre à outrance. Le sens des
mots s’est déformé: il ne peut plus s’agir, dans l’état de sûreté et
presque de grandeur où s’élève la France en 1795, de cet amour de la
patrie qui veille sur la frontière menacée. Mais n’est-ce pas être
patriote aussi que de vouloir la France assez grande, assez forte, par
la conquête de frontières plus étendues et naturelles, pour reprendre
ses destinées glorieuses d’autrefois? Mauvais citoyens, _partisans des
anciennes limites_, ceux qui se contenteraient d’une République
respectée et pacifique. Le Directoire ne les ménagera pas; ils le
priveraient du profit qu’il trouvera durant trois années à flatter
l’amour-propre national que les Français confondront désormais et pour
près d’un siècle avec l’amour de la patrie.
Avec eux, par leur intrigue, leur langage, la politique étrangère de la
Révolution, hésitante en 1789, déterminée en 1792 par le conflit des
partis, et de nouveau incertaine dans les crises de 1792 et de 1793, se
fixe et prend la forme agressive et conquérante à laquelle la nation
s’attachera pour longtemps. La tradition, que le parti jacobin installé
au pouvoir invoque sans cesse, soutient cette politique des souvenirs
glorieux, mal interprétés de la vieille France. La République ne veut
pas faire moins que la royauté, et croit l’imiter, en ne souhaitant que
conquêtes nouvelles, sur les peuples du Rhin que la nature semble avoir
désigné pour limite à l’expansion nationale, sur l’Angleterre qu’elle
paraît lui avoir désignée toujours pour ennemie. Et dès lors la France
se donnera ou pardonnera à tous les gouvernements disposés à servir
cette passion d’entreprises héroïques qu’elle prend pour une mission
imposée par l’histoire, la nature et la raison moderne. Elle règle son
avenir par ses rapports avec l’Europe, et ces rapports par ses ambitions
et ses hardiesses, incapable de bonheur et de grandeur durables.
En cet état, les Directeurs l’exploitent à leur aise. La guerre à
laquelle ils l’entraînent est pour leur gouvernement sans ressource, et
leur administration réduite aux expédients, le trésor auquel ils
puisent. Ils se disputent, dès le premier jour, à qui ne prendra pas la
charge des finances. Les caisses sont vides. Les Cinq-Cents accordent,
pour les remplir, trois milliards d’assignats que les Anciens refusent,
décrètent l’emprunt forcé (mai 1795), un an après les mandats
territoriaux, dépréciés aussitôt qu’émis. C’est toujours la même
détresse, avouée dans la banqueroute du tiers consolidé et sans autre
remède que des impôts impopulaires (mai 1797). La rareté du numéraire,
la nullité du crédit, le cours incertain du papier réduisent l’État et
le peuple à ne vivre que de spéculations, dans une fièvre perpétuelle.
La société française, avec ses fortunes rapides et ses misères, dans
cette incertitude du travail et des conditions favorable au
développement de toutes les passions, est désemparée comme au temps de
la Régence. Incertains de leur lendemain, corrompus et corrupteurs, les
Directeurs donnent eux-mêmes l’exemple des concussions et de la licence.
A ce jeu, à leurs passions, à leur politique, ils ne trouvent de
ressources que les profits de la guerre, et offrent à la nation de les
partager pour se faire excuser. C’est le seul moyen pour elle, comme
pour eux de vivre. «Comment se flatter d’arracher au peuple appauvri,
écrit Mallet du Pan, sans industrie, sans navigation, sans confiance,
près d’un milliard de subsides. Comment renouveler ce fonds immense de
confiscations qui fait vivre la République?»
Les Directeurs y veillent: c’est leur intérêt le plus pressant, en même
temps que la source de leur puissance morale sur les Français. Et dans
cette œuvre, ils sont aidés par l’adversaire même qu’ils ont supplanté,
par Sieyès dont les amis à l’intérieur les combattent et les servent au
dehors partout contre l’Europe, Ginguené à Turin, Garat à Naples. Au
mois de juin 1795, dans la retraite où de dépit il est rentré, le
créateur de la Constitution de l’an III fait maintenant des plans de
politique étrangère, qui résument tous les appétits, toutes les
ambitions de la France entraînée à la conquête de l’Europe. Il désigne
aux Français deux adversaires à vaincre, l’Angleterre, la Russie,
_ennemies du droit des nations_, et, comme moyens d’y réussir, la
reconstitution d’une Allemagne docile à la République, fermée à
l’Angleterre où les deux principales puissances, Autriche et Prusse,
retournées vers l’est, la Vistule et le Danube, serviront d’avant-gardes
contre les Russes.
Ce programme, aussi considérable au moins que les plans de Napoléon, et
première ébauche de ces plans mêmes, prépare à la France des combats
sans trêve, des ennemis nouveaux, mais de nouvelles gloires et plus de
butin. Après avoir triomphé de l’Angleterre, des puissances maritimes et
des Allemands, qui l’empêcherait de provoquer, jusque dans l’Orient, la
Russie elle-même? La paix de Bâle, au lieu d’être le terme de ses
efforts contre l’Allemagne, lui semble une préface de luttes plus
glorieuses et plus lucratives. Elle n’y cherche point le plaisir d’avoir
assuré sa frontière et son unité, mais l’espérance de dominer et de
remanier l’Allemagne à son tour pour de plus grands desseins. Sieyès est
son guide, comme au début de la Révolution, dans cette voie qui la mène
fatalement à une nouvelle période de son histoire. Tandis qu’il crie en
effet aux Directeurs dociles à ses conseils: «Vous êtes perdus si vous
faites la paix», ils préparent ensemble la domination des généraux et
des soldats qui font la vie et la gloire de l’État. Ils ne gouvernent
plus que par eux: ils gouvernent pour eux déjà.
«Les généraux, écrit Sandoz Rollin, l’envoyé de Prusse, sont pour leur
patrie autant de financiers doués des plus grandes ressources. Pichegru
a valu 100 millions, Bonaparte 25 millions, Jourdain et Moreau 72
millions dans leurs derniers avantages en Allemagne (août 1796).»
Chargés par Carnot de prendre l’offensive au nord, au sud, au centre de
l’Europe sur toutes les frontières à la fois, d’un même élan ils ont
contenu les Anglais en Hollande, et rejeté en quelques mois les
Autrichiens au delà du Danube, au delà du Mincio (avril–août 1796), avec
des troupes mal armées, mal équipées, à peine soldées. La victoire est
donc à eux plus qu’au gouvernement qui les emploie. Comment peuvent-ils
l’ignorer, voyant ce qu’ils font avec ce qu’on leur donne? Les uns, ce
sont les plus médiocres et les moins nombreux en 1796, prélèvent leur
part immédiate de ces profits inespérés. Les autres calculent pour
l’avenir les chances de grandeur et de fortune que ces services leur
ménagent. Pichegru se souvient de Dumouriez, Hoche intrigue avec Barras,
Joubert avec Sieyès, Moreau avec les royalistes, Augereau avec les
Jacobins. Tous concourent à l’établissement de la dictature militaire
qui remplacera le Directoire, instruments eux-mêmes plutôt qu’ouvriers
d’une évolution que le gouvernement subit, après l’avoir préparée. La
guerre à outrance, programme des uns, emploi des autres, seule
entreprise sur laquelle tous les partis et toutes les classes dans la
nation s’accordent depuis 1795, fait à la France et à la République
leurs destinées. Toute l’Europe proclame cette fatalité. «Par la force
des choses, les Français auront un roi qui ne sera pas dans la maison de
Bourbon.»--«Et, déclarait Catherine II, si la France sort de ceci, elle
aura plus de vigueur que jamais; elle sera obéissante comme un agneau.
Mais il lui faut un homme supérieur, habile, courageux, au-dessus de ses
contemporains et peut-être de son siècle même. Est-il né? Tout dépend de
cela (1794).»
Bonaparte était né, et son rôle commençait. Catherine II, qui ne l’a
point connu, avait comme pressenti son génie, marqué son avènement, et
indiqué sa destinée alors que lui-même l’ignorait encore.