(1795-1796)
En 1795, la Révolution fit la paix avec trois des cinq puissances qui la
combattaient depuis 1793, la Prusse, l’Espagne et la Suède. Les traités
de Bâle rompirent la coalition que les intrigues des partis en France,
celles des souverains en Europe avaient formée. Ils pouvaient paraître
la préface d’un désarmement général des puissances, disposées à laisser
la France maîtresse de ses destinées depuis qu’elle avait prouvé sa
force dans le danger, depuis surtout que la Pologne était partagée entre
la Russie et la Prusse. En apparence aussi, cette pacification partielle
était le premier acte d’une diplomatie française qui n’abdiquait pas,
comme celle des Constituants, devant ses adversaires, mais ne refusait
pas de traiter avec eux systématiquement, comme les Décemvirs, également
éloignée des chimères d’une paix perpétuelle ou d’une guerre illimitée,
réglée à la fois sur la force et les intérêts de la nation, sur les
ressources et les dispositions des nations voisines.
Mais ce n’étaient là que des apparences: l’histoire, les origines,
l’esprit des traités de Bâle, les instructions et les dépêches des
gouvernements qui les ont conclus, l’étude de l’Europe et de la France,
à l’époque où ils furent signés, découvrent des réalités tout opposées.
L’initiative de cette paix d’abord n’appartint pas à la France. La
Prusse en avait besoin, l’offrit, et se préoccupa la première de
l’obtenir. Depuis le mois de janvier 1794, le roi Frédéric-Guillaume II
inclinait à négocier. Ses ministres le lui conseillaient. «Il avait fait
assembler sa Sorbonne politique, et tous étaient d’avis que la raison
d’État devait l’emporter sur toute autre considération.» Son général à
l’armée du Rhin, Moellendorf, devançait même ses ordres en adressant le
23 juillet 1794 un agent à Barthélemy, notre envoyé en Suisse.
Le fait que Robespierre disposait à cette date du pouvoir fit encore
hésiter le roi de Prusse. Mais pouvait-il longtemps résister à des
arguments que lui présentaient à la fois le vieil Hertzberg et
Hardenberg? «La paix, promptement et conjointement amenée, est le seul
parti qui puisse nous garantir ou pour le moins éloigner les malheurs
dont nous sommes menacés.» La nécessité qui allait faire fléchir
l’orgueil du chef de la ligue monarchique, c’était la situation des
affaires en Pologne. L’occupation russe qui avait suivi le deuxième
partage provoquait sur la Vistule, au moment où la France faisait son
grand effort sur le Rhin, une insurrection nationale (24 mars 1794).
Conduits par Kosciusko, les Polonais reprenaient Varsovie et Vilna, avec
l’espoir d’une diversion des Turcs et d’une défaite des Allemands.
Ce dernier réveil de la République orientale exposait la Prusse à un
double danger: heureux, il pouvait compromettre ses conquêtes
antérieures; malheureux, il procurerait sans doute de nouveaux avantages
aux souverains qui réduiraient la Pologne, à Catherine II seule, ou à
l’Empereur. Ce dernier, qui ne se consolait pas de n’avoir point eu part
au deuxième démembrement, dès le 10 avril, parlait avec ses ministres
«_du lot à prendre_». Si la Prusse n’y contribuait point, elle n’aurait
droit à aucune indemnité. Pour vaincre les Polonais, garder ou étendre
ce qu’elle leur avait pris, obliger la Russie ou l’Autriche à compter
avec elle, la Prusse avait besoin de la paix avec la France. Au mois de
juin 1794, Frédéric-Guillaume II rappelait des troupes du Rhin: le 15
juillet, il envoyait en Pologne vingt mille hommes qui enfermaient
Kosciusko dans Varsovie. Il formulait, se croyant sûr de vaincre, ses
prétentions sur les palatinats de Cracovie et de Sandomir, tandis que le
12 et le 15 juillet, Cobenzl négociait avec les Russes, sans lui, un
troisième partage de la Pologne.
C’est alors que Kosciusko, par un dernier et suprême élan, réussit à
dégager Varsovie. Les Prussiens furent obligés de reculer: à ce moment
même Souvoroff et les Russes entraient en Pologne pour recueillir le
profit de la guerre où les Polonais s’étaient épuisés contre la Prusse.
Kosciusko est vaincu et pris: aussitôt, le 10 octobre, entre Catherine
II et l’Autriche, s’élabore un traité de partage que les Hohenzollern ne
seront pas admis à discuter. De plus longues hésitations eussent, aux
yeux des héritiers de Frédéric II, perdu la monarchie prussienne,
puisqu’elles ne lui auraient pas permis, comme à ses voisines, de
profiter d’une bonne affaire. Le frère du grand roi, le prince Henri,
revient à Berlin pour joindre ses instances à celles des ministres, et
rappeler à Frédéric-Guillaume II la tradition qu’il a créée. La chute de
Robespierre sert leur plaidoirie en levant les derniers scrupules du
roi; le 25 octobre 1794, il dénonce son traité d’alliance avec
l’Angleterre, permet à son envoyé de Bâle (25 novembre) de traiter d’un
armistice avec la France. Puis il appelle l’ancien ministre de Prusse à
Paris, le comte de Goltz, et le 8 décembre il le charge d’instructions
pour le Comité de Salut public. Quelques jours après, il envoie même un
agent, Ramier, porter à Paris ses propositions de paix.
Pour masquer la défaite de son amour-propre et se faire pardonner cette
négociation avec des jacobins, lui qui le premier avait paru leur vouer
une haine inexpiable, Frédéric-Guillaume II se donnait le beau rôle de
«_pacificateur d’une grande partie de l’Europe_». Il laissait croire
qu’il faisait la paix pour les autres, autant que pour la Prusse.
En réalité, à cette époque, l’Europe ne désirait pas la paix, et la
Prusse n’avait aucun moyen de l’y contraindre. Un moment, au début de
1794, l’Autriche avait paru aussi désireuse qu’elle de négocier avec la
France. Notre agent à Bâle avait reçu, en janvier, des ouvertures de
personnes en relation avec la maison d’Autriche qui le sondaient pour
savoir à qui adresser des propositions de paix. En mai, encore
l’Autriche semblait assez disposée à se séparer de l’Angleterre.
Généraux, diplomates et souverain, avant Fleurus, au lieu de soutenir la
guerre, écoutaient un prétendu émissaire de Robespierre, et, moins
scrupuleux que Frédéric-Guillaume II, avouaient que «ce monsieur de
Robespierre était un homme bien étonnant: pourquoi ne pas le
reconnaître, disait l’un d’eux le 24 mai 1794, tout serait terminé.»
Cette hâte de conclure avec la France s’expliquait pour l’Empereur aussi
par les événements de Pologne.
Mais en six mois ses intentions se modifièrent par la tournure que
prirent ces événements. Catherine II, cette fois, au lieu d’exclure
l’Autriche comme en 1793 des affaires polonaises, l’invitait, avant les
Prussiens, à les régler avec elle (juillet 1794). Bien vite, l’empereur
François avait quitté la frontière française; ses agents, Thugut et
Cobenzl mirent sur le tapis le projet d’un dernier démembrement. Alors
au mois de septembre 1794, la czarine, qui par les victoires de
Souvoroff était en posture de dicter ses volontés à l’Autriche, lui fit
savoir que la condition d’un nouveau partage de la Pologne serait la
poursuite de la guerre en Flandre et sur le Rhin. Sans haine au fond
contre les Français, Catherine II poussait contre eux les Allemands à
outrance, pour être libre d’attaquer l’empire ottoman. Au printemps de
1794 elle avait cru déjà le moment venu: la Pologne était abattue; la
Révolution faisait à ses adversaires une guerre plus rude que jamais.
Les Russes s’étaient massés en Crimée et en Bessarabie pour envahir la
Turquie. L’ordre qu’attendait Souvoroff le 29 mars 1794 brusquement se
trouva changé par l’insurrection polonaise qu’il fut chargé de vaincre.
Et cette même révolte, occupant les Allemands, les avait détournés de
leur lutte contre la France. Ce contretemps passé, les Polonais écrasés,
Catherine exigea de l’Autriche, pour prix de la part qu’elle réclamait
dans les plaines de la Vistule, une action énergique dans la vallée du
Rhin. Elle lui refusait d’ailleurs sa coopération contre les Français,
«_ayant les Turcs qu’il ne fallait pas perdre de vue_» (24 décembre
1794).
Le 3 janvier 1795, l’Autriche acceptait les conditions de la czarine et
signait le troisième partage de la Pologne, qui anéantissait la nation
polonaise à son profit. Elle s’engageait à poursuivre seule la guerre
contre la Révolution, avec l’espoir ou la promesse de se dédommager en
France, en Bavière ou à Venise. Elle abandonnait les Turcs aux coups de
la Russie, à la condition de se tailler une part de leur empire ruiné en
Serbie, Bosnie, Herzégovine et Monténégro. Ainsi, des trois grandes
puissances continentales, deux encore, la Russie et l’Autriche,
s’acharnaient contre la France au mois d’avril 1795, moins pour la
combattre elle-même que pour consommer la ruine de la Pologne et
préparer celle de l’Empire ottoman.
D’autre part, plus que jamais l’Angleterre s’obstinait dans le duel
qu’elle avait engagé contre la nation française pour lui interdire les
Pays-Bas, pour lui arracher ses dernières colonies. Pitt déclarait, aux
applaudissements des Chambres anglaises, le 30 décembre 1794, qu’ayant
par ses richesses l’avantage sur son adversaire, la Grande-Bretagne
conserverait ce qu’elle lui avait pris. L’alliance du 16 mai 1795 entre
les Républiques française et batave, suite des victoires de Pichegru,
conquête déguisée des embouchures du Rhin qui déployait la puissance
française sur toute l’étendue de la mer du Nord, fut pour les Anglais un
motif de plus à la lui disputer sans merci. Et leurs ambitions
s’excitèrent par l’appât des colonies hollandaises. La Hollande opposait
à l’Angleterre un nouvel ennemi, mais lui offrait une proie plus belle
aussi.
Il semblait qu’entre les puissances maritimes se préparât une lutte
analogue à la guerre d’Amérique, tandis que la question d’Orient se
réglait par des crises semblables à celles de 1772 et 1774. Le roi
d’Espagne, dès la fin de 1793, regrettait d’avoir voulu venger Louis XVI
en voyant les Anglais dans la Méditerranée. D’Aranda, ennemi de Godoy,
rappelait à son maître que le Pacte de famille était un pacte national
nécessaire à l’Espagne aussi bien qu’à la France contre les prétentions
de l’Angleterre. Et dès 1794, sans lui conseiller de renouveler cette
alliance avec des jacobins, il l’engageait du moins à ne pas servir, par
une guerre plus longue contre eux, les intérêts de l’Angleterre. Menacé,
Godoy inclinait alors à devenir «le Prince de la paix». Des pourparlers
s’échangèrent, en décembre 1794 aux avant-postes des armées, et se
poursuivirent sur les Pyrénées, entre Bourgoing et d’Ocaritz, à Bâle
entre Barthélemy et Yriarte: ils aboutirent, du 5 mai au 22 juillet
1795, au deuxième traité de Bâle, convention de paix entre la France et
l’Espagne qui devait être le prélude d’un traité plus important encore,
d’une alliance désirée par toutes deux contre les Anglais.
Pour les deux États qui signèrent le traité de Bâle avec la France, ces
contrats étaient donc des instruments de guerre plutôt qu’une œuvre de
paix. La Prusse et l’Espagne cessaient de lutter contre la Révolution
afin de disputer l’Orient aux Russes, la mer aux Anglais. Et toutes les
puissances avec eux se préparaient au mois d’avril 1795 à un conflit
général d’intrigues, d’ambitions, à une lutte armée, sur terre et sur
mer, de Constantinople à la Vistule, de la Vistule au Rhin, en Amérique,
dans l’Afrique australe et dans les Indes, aussi terrible, aussi étendue
que la guerre de Sept ans. «L’Europe s’en va», disait tristement Mallet
du Pan. A force d’abuser des principes nouveaux qui avaient réglé le
partage de la Pologne, en les exagérant en face de la Révolution
victorieuse, l’Europe s’exposait en effet, dès cette époque, aux grands
bouleversements qui ont marqué pour elle le début du dix-neuvième
siècle.
La France se chargeait et se proposait, au milieu de 1795, de donner le
branle. Les traités qu’elle signait à Bâle n’étaient même pas des
trêves. C’étaient autant de défis et de menaces à ses adversaires.
La chute de Robespierre avait, il est vrai, retardé la reprise des
négociations qui aboutirent à la paix de Bâle. La réaction
thermidorienne pouvait faire croire que, plus modérée au dedans, la
Révolution le serait aussi au dehors.
Il n’en fut rien: le Comité de Salut public, qui réorganisa au mois
d’août 1794 les affaires étrangères, en y rappelant des serviteurs de
l’ancien régime, Otto, Perreau, Reinhard, prétendit dès le premier jour
restaurer à l’aide des armées républicaines, achever l’œuvre glorieuse
de la monarchie. «Depuis Henri IV jusqu’en 1756, disait-il sans hésiter
devant cet éloge des souverains français, les Bourbons n’ont pas commis
une seule faute majeure. Nos tyrans, forts de l’industrie nationale,
parvinrent à donner à la France le degré d’étendue qui en a fait la
puissance la plus terrible au dehors.»
Le Comité de Salut public se composait alors de Terroristes que
l’opinion, les circonstances avaient obligés à sacrifier la Terreur.
Mais leur pouvoir incertain, illégal et toujours discuté, les réduisait
à demeurer terribles avec l’étranger. Dès le premier jour, pour vivre,
ils durent vaincre et conquérir. Leur diplomatie ne pouvait donc être
que l’auxiliaire de leurs entreprises ambitieuses. Tallien, le 17
octobre 1794, la définissait ainsi: «On a dit, je le sais, une
république puissante ne traite avec l’ennemi qu’à coups de canon. Mais
une république peut avoir une autre diplomatie que celle-là, et dans des
mains pures, cette dernière peut tirer de grands secours de l’autre.» Et
Merlin de Thionville, en deux mots, formulait le programme de cette
politique: «Il faut que la République dicte des lois à l’Europe.» (24
novembre 1794.)
Ce n’était pas un programme pacifique. Le principe essentiel du Comité
de l’an III en matière d’affaires étrangères fut la poursuite de la
guerre. A la tribune de la Convention, Merlin de Douai la déclarait
nécessaire, inévitable contre l’Angleterre, cette «odieuse puissance»,
contre «l’astucieuse Autriche». Duhem lui répondait sur un ton aussi
agressif: «Poussons la guerre à fond. L’Anglais est le seul ennemi.» Et
deux mois après (janvier 1795), au Comité de Salut public, Dubois-Crancé
proposait «des combinaisons diplomatiques qui lui permissent de
poursuivre son objet immuable: guerre à mort à l’Angleterre et à
l’Autriche.» Mais, aux yeux de ces politiques, tout imprégnés des
traditions de l’ancien régime, la paix, des traités, des alliances
pouvaient trouver leur place dans ce plan offensif et même aider à le
réaliser plus vite, plus complètement. «Tandis que nous concentrerons la
guerre continentale contre l’Autriche, écrivait le 19 janvier 1795 le
Comité à un de ses agents, nous tâcherons d’isoler d’un autre côté notre
ennemie maritime, l’Angleterre.»
Ce fut dans cet esprit que les Thermidoriens commencèrent de négocier
avec le roi de Prusse à partir du 5 décembre 1794. Ils espéraient le
détacher de l’Autriche et du même coup se l’attacher. Le 15 janvier 1795
ces espérances figuraient comme un ordre dans les instructions envoyées
à notre ambassadeur chargé à Bâle de la négociation. «Il est temps que
l’Allemagne soit délivrée de l’oppression de l’Autriche, et que cette
maison, dont l’ambition depuis trois siècles a été le fléau de l’Europe,
cesse d’en troubler le repos.--En méditant bien l’état de l’Europe, tu
auras sûrement reconnu que la Prusse et la France doivent se réunir
contre l’ennemi commun. _C’est le but principal de la négociation, celui
auquel tu dois tendre._»
Et de même, si le Comité écoutait les propositions de l’Espagne, c’était
avec l’espoir de l’engager à une alliance contre l’Angleterre. «Il n’est
pas loin, s’écriait Merlin de Douai le 4 décembre 1794, le temps où
plusieurs de ces gouvernements, ameutés contre nous par l’Angleterre, ne
pourront fixer sans effroi l’abîme dans lequel cette odieuse puissance a
pensé les précipiter, où l’Espagne ouvrira les yeux sur les projets
ourdis par le cabinet de Saint-James, où, calculant enfin ses vrais
intérêts, elle reconnaîtra que l’Angleterre est sa seule et véritable
ennemie.» Quand l’Espagne en parut convaincue, le 7 mars 1795, le Comité
chargea Bourgoing de lui offrir avec la paix une alliance offensive et
défensive, la conquête même du Portugal, cette sorte de colonie
anglaise, et Gibraltar: «_notre grand objet étant d’affaiblir
l’Angleterre_.»
Jamais négociation de paix ne fut entamée dans des intentions moins
pacifiques. Désarmer certains ennemis, les détourner et les armer contre
d’autres, en vue d’une guerre à outrance, c’était préparer des
alliances, sous la forme de traités de paix, retourner et reformer une
nouvelle coalition à la place de celle qu’on espérait dissoudre.
La France, enfin, prétendit escompter immédiatement les bénéfices de ces
alliances et se les faire payer, quoiqu’elles lui fussent utiles. De la
sorte, le profit serait double; pris sur les alliés avant le combat, et
sur l’ennemi après la lutte. «Notre principe, disait Merlin de
Thionville, doit être que les loups se dévorent entre eux. Je crois que
la paix doit se faire aux dépens de tous nos ennemis et surtout aux
dépens des plus faibles. C’est par eux qu’il faut arriver aux plus
forts.» Aux Allemands, à l’Empire et à la Prusse, le Comité offrait de
les délivrer de l’Autriche, à condition qu’ils lui cédassent la rive
gauche du Rhin. C’était le vœu de la nation, la tradition consacrée de
sa politique, le prix de ses victoires: «_les colonnes de l’Hercule
français_.» A l’Espagne, les Français firent les mêmes conditions, la
cession du Cuipuzcoa, frontière naturelle comme le Rhin, de la Louisiane
ou de la partie espagnole de Saint-Domingue.
La prétention était si forte de servir ses alliés en commençant par les
traiter en vaincus, que les négociations en furent retardées, celle avec
la Prusse de trois mois, celle avec l’Espagne de six. Frédéric-Guillaume
II avait sans doute besoin de la paix. Mais un acte de neutralité lui
eût suffi. Il ne lui convenait pas, dans un temps où le patriotisme
germanique s’était éveillé, où la puissance morale de la Prusse avait
paru se constituer à son service, de trahir l’Allemagne en la
démembrant, de s’associer ainsi à la guerre des Français contre une
puissance allemande. Ce que la France attendait surtout de lui était
justement ce qu’il avait le plus formellement défendu au comte de Goltz
de lui céder.--Charles IV à Madrid était aussi fort opposé à des
cessions de territoire qui risquaient de blesser l’orgueil espagnol.
On s’étonne que, dans ces conditions, la France ait réussi à dissoudre
la coalition. Posé ainsi, le problème de la paix, même d’une paix
partielle, paraissait insoluble, au grand regret de quelques hommes
alors qui l’eussent voulu résoudre vite, pour le bien de la France et
l’affermissement de la République. Dès le 16 juillet 1794, Carnot qui
avait organisé la victoire avertissait les Français de n’en point
abuser. «Nous pourrions planter, écrivait-il, l’arbre de la liberté sur
les bords du Rhin, réunir à la France tout l’ancien territoire des
Gaules. Mais il est peut-être sage de renoncer à ce système qui
préparerait à la France une guerre interminable.» Et le négociateur de
la paix de Bâle, Barthélemy, fidèle à la politique de Vergennes,
s’efforçait de prouver que cette paix serait bonne, même sans conquête,
et surtout sans alliance en vue d’une guerre nouvelle.
Ce ne furent pas leurs conseils d’ailleurs qui décidèrent la Prusse et
le Comité de Salut public à se faire les concessions indispensables,
mais la nécessité. Le roi de Prusse, pressé d’être libre pour intervenir
en Pologne où les événements se précipitaient, prit les devants. Il
écouta son ministre, Haugwitz, qui lui conseillait d’être plus _prussien
qu’allemand_: il chargea Hardenberg d’offrir secrètement à la République
pour terminer, sinon la rive gauche du Rhin, du moins les territoires
prussiens de cette région et la promesse d’examiner favorablement la
situation du reste, à la paix générale. En échange, il exigea une
convention de neutralité pour la Prusse et le Nord de l’Allemagne, qui
ne laissât point à la France l’espoir de les entraîner à sa suite contre
l’Autriche. Le Comité de l’an III refusa d’abord énergiquement: la paix
de Bâle en cette forme perdait le caractère qu’il avait surtout souhaité
lui donner. C’était un traité simplement, et non plus le germe d’une
coalition.
Mais, le 31 mars 1795, dans la crainte d’une émeute qui éclatait le 1er
avril, très violente, contre la Convention, le Comité, pour ne pas tout
perdre, se décidait à signer cette paix, quoique incomplète. Elle
manquait, à ses yeux, de l’avantage essentiel, fondamental. Mais elle
lui permettait encore de se montrer victorieux et patriote aux Français
à demi assurés de la rive gauche du Rhin. Pour la même raison elle
plaisait aux Prussiens, qui pourraient se présenter aux Allemands comme
les protecteurs et les garants de leur repos: l’Autriche avait perdu la
partie; la Prusse accourait et prenait sa défense.
Pendant que le Comité et la Prusse se faisaient ces concessions
décisives et signaient le traité de Bâle (5 avril 1795), la paix entre
l’Espagne et la France avait paru s’éloigner. Le 10 mai 1795, puis le 18
juin, le Comité adressait à l’Espagne des menaces de guerre. Mais un
mois après, la nécessité l’obligeait à changer de ton. L’insurrection,
au début de juillet, devenait redoutable en Vendée, par l’appui des
Anglais. Pour combattre Pitt, il parut bon d’avoir l’Espagne, et de ne
la plus traiter en vaincue, si l’on voulait son alliance. «Comme l’état
de guerre de la République avec l’Espagne est en quelque manière contre
nature, et attendu que la paix avec cette puissance fournira des moyens
de presser plus vivement les ennemis sur d’autres points», le citoyen
Servan est chargé de se relâcher de toutes demandes de cession de
territoire (11 juillet 1795). Il obtint pourtant Saint-Domingue, que
Godoy, effrayé des victoires de Moncey aux Pyrénées, offrit de son côté
pour avoir la paix. En se montrant clément, le Comité escomptait
l’alliance espagnole. «Nous avons un ennemi de moins et un allié de
plus.» C’est ainsi que Treilhard annonçait le traité du 22 juillet à la
Convention.
Dans l’esprit des négociateurs français, les traités de Bâle n’étaient
donc que des arrangements tout provisoires, préfaces de traités
offensifs que la nécessité seule les obligeait à reculer de quelques
mois. En signant la paix, aux mois d’avril et de juillet 1795, ils
entendaient se procurer un moyen décisif de pousser la guerre, et de
réaliser des conquêtes glorieuses. En cela, ils ressemblaient à la
plupart des gouvernements européens, à Pitt qui se préparait à l’attaque
des colonies hollandaises, à la Russie et à l’Autriche qui, par le
partage définitif de la Pologne (août–octobre 1795), s’apprêtaient à
celui de Venise et la Turquie. De toutes parts, les nations encouragent
ces entreprises et ces violences, les Anglais, réjouis par les
perspectives d’un empire colonial plus étendu, les Prussiens, fidèles à
la tradition de Frédéric II, les Russes, en qui se réveillent les
traditions et les principes de la croisade dans les Balkans. Les
Français, à l’idée d’acquérir les frontières du Rhin et d’abattre
peut-être l’Angleterre et l’Autriche à la fois, acceptent ces traités de
Bâle pour les espérances de conquête qu’ils leur offrent.
Certes, la paix aurait pu être tout le contraire, un instrument de
pacification générale, si la France l’avait conclue avec l’intention de
s’y tenir. Nul doute qu’elle y eût trouvé son avantage. Ce n’était pas
un mince profit que d’avoir imposé à ses adversaires, c’est-à-dire à
toute l’Europe coalisée, le respect de ses frontières par ses armées
d’abord, maintenant par sa diplomatie. La Prusse et l’Espagne donnaient
l’exemple de reconnaître son intégrité. Et l’Autriche, quoique engagée
par le traité de Pétersbourg à la combattre, laissait voir, dès le mois
de mai, qu’elle chercherait des indemnités en Allemagne, en Italie,
plutôt qu’en France. Dans la situation où se trouvaient, au début de
1795, les armées, les finances de la République, le profit se serait
doublé de l’avantage qu’elle avait à éviter de nouveaux risques. Les
représentants en mission déclaraient, en février 1795, que les armées
manquaient de tout et ne trouvaient plus à vivre sur des pays épuisés
par la guerre. A l’intérieur, famine et banqueroute. «Grande et triste
nouvelle: si la paix n’est pas conclue avec quelques puissances
marquantes, écrivait Merlin de Douai, le 7 mars 1795, la République est
perdue.» Il le répétait deux mois après, le 8 mai: «Nous sommes dans un
état terrible.» «Tout est disposé pour la victoire, lui répondait en
juillet 1795 Merlin de Thionville, mais nous sommes sans chevaux, sans
numéraire. Le moment de terminer cette guerre est arrivé. L’Europe est à
nos genoux. Le monde nous demande la paix quand un seul échec pourrait
nous faire perdre tout notre éclat antérieur.» Dans ces conditions, la
paix de Bâle aurait dû paraître d’un prix inestimable.
Elle pouvait en outre contribuer au rétablissement de la paix
intérieure, nécessaire pour affermir la République. On ne doit pas
oublier qu’une émeute de deux jours, formée et dirigée par les
montagnards, força le Comité, le 1er avril 1795, à signer le traité avec
la Prusse, et que le réveil de l’insurrection vendéenne à Quiberon
l’obligea, en juillet, à se montrer indulgent avec l’Espagne. Le Comité
de l’an III n’était qu’un pouvoir de fait, le gouvernement de la
Terreur, sans les moyens que ce gouvernement avait eus à sa disposition.
Il se trouvait ainsi exposé aux attaques des anciens terroristes, qui se
sentaient menacés, en le voyant désarmé, aux entreprises des royalistes
que les mêmes raisons encourageaient. Il avait à garder la République
contre les excès qui l’eussent perdue ou le retour offensif du
royalisme, sans aucun moyen légal de la défendre. «On regrette à la fois
Robespierre et Louis XVI», écrivait Marie Chénier, le 1er mai 1795. Et
Cambacérès concluait: «Quant au gouvernement provisoire, on n’en veut
plus. Songez à donner à la nation un gouvernement définitif (30 avril).»
Le retour à la légalité, à une constitution républicaine sans excès, à
un gouvernement modéré sans réaction était le vœu de tous les bons
Français d’alors, la pensée des esprits clairvoyants et sages comme Mme
de Staël et Rœderer. La Convention à cette date le comprit: impuissante
à rétablir la loi qu’elle avait tant de fois laissé violer, impopulaire
et dégradée, elle pouvait du moins faire une constitution, et la fit de
mai à septembre 1795, «pour cicatriser et fermer les plaies de la
Révolution». La paix sur les frontières était la condition de cette
pacification intérieure: les intrigues, les complots, les émeutes
auraient disparu devant la loi, si les intrigants et les factieux
avaient perdu la ressource de l’appel adressé tant de fois aux passions
populaires surexcitées par la guerre.
C’est donc un moment décisif dans l’histoire de la Révolution et de
l’Europe que celui où la Convention dissout la coalition et se dissout
elle-même. Les traités de Bâle et une constitution nouvelle offraient
alors à la France les moyens assurés de remonter d’un seul coup le
double courant où elle se laissait entraîner depuis 1792. C’était bien
elle qui, au mois d’avril 1792, avait déchaîné la guerre sur l’Europe,
en provoquant les puissances qui souhaitaient un conflit, comme la
Prusse et la Russie, et celles qui ne le souhaitaient pas, comme
l’Allemagne, l’Espagne, l’Autriche et l’Angleterre. Trois ans après,
elle se trouvait revenue au même point d’avoir à choisir entre les États
qui inclinaient à la paix, la Prusse, l’Espagne et l’Autriche, et les
puissances obstinées à la poursuite de la guerre, Angleterre ou Russie.
Du choix qu’elle ferait, dépendaient l’avenir de l’Europe et le sien.
D’autant plus qu’elle avait donné la preuve de sa force et que la paix
avec la promesse de la rive gauche du Rhin, ou tout au moins de la
Belgique, ne pouvait plus paraître un acte de faiblesse. Enfin la
Révolution avait fait l’expérience de ce que valaient, appliquées à
l’Europe du dix-huitième siècle, ses théories généreuses sur la
fraternité des peuples, de ce que lui avaient coûté la propagande et la
croisade. Par son énergie morale et par ses victoires, la nation se
retrouvait libre de fixer ses destinées et ses rapports avec l’Europe.
Le moment était venu pour elle aussi de régler son compte avec les
partis, de choisir entre ceux qui s’obstinaient par l’anarchie à la
guerre civile, royalistes ou sans culottes et les partisans d’un
gouvernement légal, appuyé sur une Constitution respectée. Depuis trois
ans, ballottée entre les fauteurs d’émeutes et les intrigants de cour,
elle pouvait trouver le repos dans un régime qui cesserait d’être un
gouvernement d’insurrection ou d’ostracisme.
Mais les actes diplomatiques ou constitutionnels de 1795, comme toutes
les conventions humaines, ne pouvaient avoir cette efficacité
bienfaisante, que par les intentions de leurs auteurs. Les traités de
Bâle avaient été des œuvres de paix, uniquement parce qu’au dernier
moment le Comité de Salut public avait été contraint d’être pacifique.
En les négociant, en les signant, il songeait à la guerre, la
souhaitait, la préparait, et de ces traités mêmes avait toujours entendu
former une coalition pour une lutte à outrance.
C’est par le passé même des partis auxquels appartiennent ces hommes que
s’explique leur politique contre l’Europe: Girondins, tels que Sieyès,
Doulcet, Larivière, Daunou, Louvet, Defermon, ils sont bien les
survivants de ce parti qui a provoqué la guerre pour constituer la
République: dans le retour de la paix, ils voient la fin de la
République et de leur pouvoir. Montagnards, comme Merlin de Douai,
Rewbell, Lindet, Dubois-Crancé, ils ont en 1793, pour donner à cette
République un gouvernement capable de soutenir la guerre, créé la
Terreur; ils y ont mis leur marque par l’exécution de Louis XVI et se
rattachent désespérément à la guerre qui semble justifier leur dictature
sanglante et les garantir d’une réaction capable de les juger à leur
tour.--L’intrigue forme leur politique; les traditions nationales mal
interprétées, l’amour des Français pour la conquête et la gloire, qui
s’est substitué peu à peu à la fièvre de la propagande, servent leurs
desseins. Ce mélange de calculs, de préjugés et de sentiments décida une
seconde fois des destinées de la Révolution et de la France.