Ce fut en 1792, à la veille de l’invasion, que l’on put juger ce que la
Révolution avait fait de la France. Dans cette crise décisive, son œuvre
parut puissante et salutaire, et solide au point de se défendre seule
contre les ennemis du dehors et les factions du dedans. Déjà
Marie-Antoinette escomptait, le 9 juillet, l’effet de l’arrivée des
étrangers pour être sauvée dans un mois. Et dans le désarroi, les
Girondins, le 3 juillet, ne songeaient qu’à rejeter sur Louis XVI les
malheurs d’un pays qu’ils auraient dû uniquement préparer à la
résistance, l’ayant mis si près de sa perte: «Citoyens français,
s’écriait André Chénier, attristé par ce spectacle, vous tous qui avez
des fils et des femmes, des parents, des frères et des amis, avec qui et
pour qui vous voulez vaincre, avec qui et pour qui vous êtes résolus de
mourir, jusqu’à quand parlerons-nous de notre liberté pour rester
esclaves des factions impies? Élevez donc la voix, montrez-vous, que la
nation paraisse!»
Appel éloquent, mais qui fût demeuré vain, si la nation n’eût pas été
faite dans les deux premières années de la Révolution. Déjà, en 1791, la
fuite du roi à Varennes, son abdication avait permis de constater
l’existence de cet élément populaire que jusque-là la monarchie avait
absorbé: «Si le roi est parti, disait-on, la nation reste. Délibérons
sur ce qu’il y a à faire.» Sans doute, c’est dans l’armée, à
l’avant-garde de la défense qu’en 1792 la nation paraît consciente
d’elle-même, résolue à réparer par son énergie les fautes de ceux qui
l’ont trompée. Mais l’un des généraux de cette armée nous en a donné les
raisons. «De toutes parts on courut aux armes; tout ce qui était en état
de supporter la fatigue se porta dans les camps. Chacun abandonna ses
études, sa profession: le patriotisme suppléa à tout.» Ce témoignage de
Gouvion Saint-Cyr est précieux: si l’armée de la Révolution fut l’image
la plus vivante et la plus noble de la France nouvelle, elle puisa ses
éléments et sa force morale dans la nation reconstituée. C’est par là
qu’elle se distingua si vite des armées monarchiques du dix-huitième
siècle, et que la guerre de 1792, d’abord semblable à la guerre de Sept
ans par son principe et ses revers, prit brusquement la forme d’une
campagne de défense nationale.
Ce changement échappa aux hommes qui jugeaient la Révolution du dehors.
Ils la favorisèrent, en ne comprenant pas ses causes et l’étendue de ses
conséquences. Louis XVI, mieux conseillé par Mallet du Pan que par sa
femme, suppliait, le 20 juillet 1792, les ministres allemands réunis à
Mayence de ne pas exciter par des projets de démembrement le patriotisme
des Français. Et d’abord, ils parurent se contenter de discuter un
partage de la Pologne. Mais bientôt, ils se détournèrent de Mallet du
Pan pour écouter les émigrés et les agents de la reine, Breteuil et
Fersen. Le manifeste qu’ils rédigèrent en commun et que signa le duc de
Brunswick (25 juillet 1792) réunit dans un même élan d’indignation et de
patriotisme les Français qu’ils s’étaient naïvement flattés de diviser.
Cet acte, si maladroit qu’un an après Brunswick devait le regretter pour
toute sa vie, faisait deux parts de la nation: la partie saine et les
rebelles. Aux bons Français, on expliquait l’intervention de l’étranger
par la nécessité de mettre un terme à l’anarchie; aux autres, on la
présentait comme une menace de châtiments terribles pour eux, leurs
biens, leurs députés, leur capitale. On parlait de subversion totale, de
droit de la guerre, s’ils osaient se défendre. Ni les explications, ni
les menaces ne devaient produire l’effet qu’on attendait. Les _gens de
bien_, c’est-à-dire les gentilshommes eux-mêmes, répondirent que leur
place était à l’armée et renoncèrent à l’ancien régime, du moment qu’il
fallait le rétablir avec l’étranger, et que la perte de l’Alsace pouvait
être la condition de ce retour au passé. Il ne faut pas s’en étonner:
des émigrés eux-mêmes commencèrent alors à comprendre que rien n’absout
de la guerre étrangère suscitée à sa patrie.--Quant aux _rebelles_, à la
masse de la nation qui savait par expérience la différence de leur
nouvelle condition avec leur condition ancienne, la menace lui parut
justement un motif de défendre désespérément les bienfaits que les
émigrés appelaient l’étranger à lui reprendre. «Cet ancien régime, la
grosse masse rurale le hait par expérience et par tradition. Sitôt
qu’elle aperçoit dans le lointain le rétablissement possible de la
taille ou de la dîme, son parti est pris: elle se bat à mort.» Devoir ou
intérêt, patriotisme ou haine, calculs ou sentiments, tout rapproche les
Français dans un même élan de résistance contre les auteurs du manifeste
qui se figuraient les intimider, les désunir et les vaincre aisément. Un
étranger, qui n’a jamais absous les crimes dont il fut le témoin, mais
qui fut un témoin clairvoyant, l’Américain Morris, résumait ainsi, le 17
août, l’effet des déclarations de Brunswick sur les Français: «Soyez
tous contre moi, et faites bonne résistance, car vous n’avez plus
d’espoir.»
Elles firent plus, pour déterminer à l’action les énergies nationales
réveillées par la Révolution, que les appels d’André Chénier, plus même
que la proclamation de la patrie en danger, antérieure de quelques
jours. Les Girondins, après avoir par leurs intrigues compromis cette
œuvre de restauration nationale, seule ressource pourtant que la France
trouvât dans la crise où ils l’avaient jetée, s’efforcèrent encore
d’exploiter à leur profit les passions populaires. Mais le jour où ils
ont livré la Législative à l’émeute, ils ont eux-mêmes miné le terrain
sur lequel ils avaient formé leurs précédentes intrigues. Ce n’est plus
dans l’enceinte d’une assemblée, c’est dans les sections et les clubs;
ce n’est plus dans les comités, c’est dans la rue elle-même que doit se
décider le succès de leurs trames. Ce domaine n’est plus le leur: ils y
sont mal à l’aise, trop philosophes, trop lettrés, trop orateurs pour ce
peuple qui veut des actes et non des paroles. Leur maladresse à manier
l’émeute a paru dans l’échec qu’ils ont essuyé au 20 juin. Ils s’en
rendent compte, se défient d’eux, et du coup sont suspects par leurs
hésitations, dont les violents devinent les motifs. Le 24 juillet,
Brissot est hué par eux, lorsqu’il propose à l’Assemblée la suppression
du pouvoir royal et une régence aux mains de ses amis.
Alors, dans les quinze jours qui précèdent la ruine définitive de la
monarchie, on voit les Girondins se rattacher désespérément, pour
établir leur pouvoir, à l’Assemblée qu’ils ont détruite eux-mêmes. Ils
touchent au but; mais par un effet fatal de la crise extérieure et
intérieure qu’ils ont provoquée, le terrain se dérobe sous leurs pieds.
Le 7 août, Pétion supplie Robespierre de retenir l’émeute, de laisser
les députés proclamer la déchéance, Vergniaud et Guadet proposent à
Louis XVI d’abdiquer. Il est trop tard: le roi est impuissant. Quand le
3 août il se déclare prêt à maintenir jusqu’à son dernier soupir
l’indépendance nationale, personne ne le croit plus. Ses intrigues sont
soupçonnées, et vont être connues. L’Assemblée ne peut plus ni
dissimuler, ni délibérer: la rue a envahi les tribunes. Pour ne pas tout
perdre, au moment décisif, les Girondins se résignent et subissent
l’alliance des hommes qui savent diriger les masses populaires. Pour
l’émeute qu’ils préparent, le 9 août au soir ils acceptent un
auxiliaire, Danton, et se donnent un maître. Le pouvoir que, le 10 août,
ils enlèvent au roi passe inévitablement au ministre de la justice,
véritable chef du Conseil exécutif provisoire. «On m’a reproché,
écrivait plus tard Condorcet, d’avoir donné ma voix à Danton. Voici ma
raison: il fallait un homme qui eût la confiance de ce peuple dont les
agitations venaient de renverser le trône, un homme qui, par son
ascendant, pût contenir les instruments méprisables d’une révolution
utile, glorieuse, nécessaire.»
Toute la politique et le caractère des Girondins s’éclairent à cet aveu
de la dernière heure. Il n’est pas possible qu’ils ne méprisent pas les
organisateurs, et surtout les agents de l’émeute, Santerre, Maillard,
Marat, Rossignol, des assassins ou des pillards. Mais ils les emploient
au service de leurs ambitions, incapables sans eux d’accomplir la
Révolution qu’ils souhaitent. «Je désirais l’insurrection, dira Pétion
en 1793, mais je tremblais qu’elle ne réussît pas.» Elle a réussi, et
pourtant leurs calculs ont été déçus. Le République appartient à Danton.
Elle est à lui, du premier coup, parce qu’il l’a faite, et qu’il peut et
veut la diriger dans le sens où elle s’est établie. Plus tard, devant
ses juges, il revendiquera l’honneur d’avoir préparé le 10 août, et
donné ensuite le signal de l’émeute en ordonnant la mort de Mandat.
Danton est né en 1759 dans une famille de bourgeois champenois, qui
comptait parmi ses membres des prêtres, des négociants, des hommes de
loi. Par l’éducation qu’on donnait aux jeunes gens de sa classe, par sa
science du droit, il avait pris place au barreau parmi les avocats, et
ne semblait pas destiné à devenir un démagogue. Il l’avait été pourtant
dès les premiers jours de la Révolution, par son admiration pour la
plèbe romaine et ses héros, par l’effet de son tempérament physique qui
le faisait peuple, en dépit de ses origines, de son instruction, de sa
condition. Son portrait le plus ressemblant est celui d’un vrai paysan,
le teint vermeil, les yeux d’un bleu clair intense, le nez petit et
imperceptiblement formé, une ossature solide et des chairs saines. Tous
les contemporains ont noté ses formes athlétiques. Ils le comparent à
«un colosse, à un boule-dogue, à un géant des terres magellaniques». Son
langage justifiait ces images; son éloquence, ses plaisanteries, chaudes
et colorées, étaient celles de la halle, de la rue, du ruisseau même.
Par là il était compris du peuple, et s’il parlait sa langue, il
comprenait aussi ses passions, les servait et les dirigeait.
Théoriciens et ambitieux, les Girondins faisaient de la République un
idéal politique propre à leur donner le pouvoir. Les Français n’y voient
qu’un fait, la ruine d’une royauté suspecte. Pour eux, il s’agit de ne
pas subir la conquête à main armée, les exécutions militaires de
Brunswick, la vengeance des émigrés proscrits, la restauration de
l’ancien ordre fiscal et féodal. Crainte ou patriotisme les livrent aux
hommes qui ont le sentiment de ces nécessités, qui ordonnent la guerre,
et, pour la faire avec succès, créent non seulement une République, mais
un gouvernement.
Le gouvernement de Danton, c’est la Terreur. Il ne faut pas confondre la
Terreur avec les émeutes sanglantes qui, depuis 1789, ont marqué les
principales étapes de la Révolution, ni la faire remonter, comme
certains contemporains et comme Taine, jusqu’au 14 juillet. La Terreur a
été organisée par Danton, au lendemain du 10 août 1792. L’émeute est
l’anarchie perpétuelle: la Terreur est un gouvernement avec ses lois
propres, les décrets contre les prêtres et les émigrés, ses rouages, les
tribunaux révolutionnaires établis le 17 août, son ministre principal,
le ministre de la justice, le «ministre du peuple». Il faudrait presque
avoir vécu à cette époque de crise où les émeutes parisiennes
favorisaient l’invasion de l’étranger, pour comprendre que des hommes
aient pu songer à chercher dans ces passions sanglantes et anarchiques
les éléments d’un régime assez fort pour protéger la patrie en danger.
Leur propre témoignage pourtant éclaira la nature de leur œuvre, encore
aujourd’hui discutée.
Lorsque, le 18 août 1792, instituant le tribunal révolutionnaire, Danton
s’écriait: «Que la justice des tribunaux commence, la justice du peuple
cessera», et quand plus tard il ajoutait: «Soyons terribles pour
dispenser le peuple de l’être», il formulait un programme. Pour éviter
l’émeute désordonnée, la Terreur désigne et livre sans jugement, mais
avec une sorte de régularité, les victimes qu’elle irait chercher.
L’État révolutionnaire prélève méthodiquement l’impôt du sang nécessaire
aux appétits de ceux qui l’ont constitué. Pour durer et gouverner, il se
conserve les moyens de combattre l’invasion. Danton et les jacobins font
du massacre régularisé un système. Les crimes de septembre en sont la
plus triste application: et c’est plus à leurs yeux qu’une mesure du
salut public, c’est le «premier article de leur _credo_», selon le mot
de Collot d’Herbois. «La justice, dira plus tard Billaud-Varennes, c’est
la volonté du peuple.» Constatant que nulle puissance humaine ne pouvait
empêcher le débordement de la vengeance populaire, Danton a imaginé d’en
canaliser le cours sanglant. Il a organisé un tribunal et permis les
massacres de septembre. Et «ce grand œuvre terminé», il appelle les
Français aux armes.
On peut être surpris qu’avec un tel préambule, son appel ait été
entendu. On l’est moins en lisant dans Joseph de Maistre cette phrase
que M. Sorel a justement relevée: «Il s’agit surtout de maintenir
l’intégrité de la France et nous ne le pouvons qu’en combattant pour le
gouvernement, quel qu’il soit.» Si détestable que fût dans son principe
et ses effets la Terreur, les armées, les volontaires et leurs chefs
l’acceptèrent pour l’énergie qu’elle apportait au service de la défense
nationale. Valmy, leur première victoire, coïncida avec la première
séance de la Convention, où, pour les mêmes raisons, les députés se
crurent obligés d’absoudre les septembriseurs et leurs chefs.
En elle-même, l’affaire de Valmy n’était qu’un combat d’artillerie, avec
cinq cents hommes à peine atteints de part et d’autre. Ses conséquences
furent incalculables: le soir même, les généraux prussiens proposaient
un armistice. Le 23 septembre, ils offraient la paix. Le 30 septembre,
ils se retiraient sur la Meuse; le 11 octobre, de Verdun, ils
reprenaient les négociations. Le 23 octobre, le territoire de la
République était complètement évacué. L’ennemi avait employé cinq mois à
forcer nos frontières: un mois, presque un jour, la rencontre de Valmy,
avait suffi à les lui reprendre.
Les Allemands avaient cru l’occasion propice de dépouiller la monarchie
française. Ils rencontraient un peuple résolu à se défendre; à sa
première résistance, ils reculaient, surpris et même sympathiques. Les
généraux et les politiques sentaient leurs calculs déjoués, leurs
troupes compromises et découragées, et les volontaires de la France
«comme de petits coqs dressés sur leurs ergots, prêts à tout». Les
soldats ennemis, le soir même de Valmy, semblaient former des vœux pour
cette nation consciente d’elle-même désormais, comme si sa résistance
venait de leur révéler à eux-mêmes le secret d’une existence nouvelle:
«De ce jour, disait Gœthe au bivouac à ses compatriotes, date une
nouvelle époque de l’histoire du monde. Vous pourrez dire, j’y étais.»
Combattre une nation tout entière, sans être assuré de ses propres
sujets, parut aussitôt aux souverains allemands une affaire malaisée,
dont les profits pourraient ne pas couvrir les risques. Il y a des
parties qu’il faut gagner du premier coup: «On s’est flatté, disait
Mercy, de suppléer à tout par la force, et la force a manqué. Les
Français ont supporté l’épreuve décisive, celle qui a fait la ruine des
Polonais et la puissance des Américains. Cette nation a vu les armées
étrangères sur son territoire et elle est restée inébranlable dans ses
idées. Il faut renoncer à l’espoir d’enchaîner une nation entière, une
masse de 24 millions d’hommes, abandonner la contre-révolution et les
émigrés.» En résumé, Valmy sauva la France en retirant à ses ennemis
l’envie et l’espoir de la perdre.
Ils réfléchirent qu’il était plus aisé et meilleur d’achever la Pologne
que d’entamer la République. Les Allemands s’étaient flattés de dicter
des lois à l’Europe. En s’attardant à l’ouest, ils risquaient de voir
Catherine leur en dicter en Orient. La tsarine plaisantait leur
déconvenue, ne leur fournissait aucun secours, et se hâtait d’annexer
les Polonais à son empire, assurée de vaincre «les jacobins de la
Vistule». Pour la surveiller les Prussiens et l’Autriche quittèrent
précipitamment les rives de la Meuse et du Rhin. La guerre à l’ouest
«n’était plus ce qui les intéressait». Le 24 octobre, le roi de Prusse,
son ministre Haugwitz et l’agent de l’Autriche Spielmann se réunirent à
Merle près de Luxembourg, pour essayer de s’entendre et de défendre
leurs intérêts contre Catherine II: Haugwitz réclama la part de Pologne
que son maître convoitait; Spielmann demanda la Bavière pour l’Autriche
(6 novembre). Chacun voulait s’arrondir: mais la Prusse n’était pas
disposée à donner toute l’Allemagne du Sud à sa rivale: la lui refuser
pourtant, c’était abandonner la Vistule aux Russes.
C’est alors qu’apparut, après Valmy qui mit le fait en pleine lumière,
la situation nouvelle de la France et de l’Europe, si différente pour le
salut de l’une et la confusion de l’autre, de ce qu’elle était au temps
de la guerre de Sept ans. En réduisant les Français à se défendre, les
souverains leur apprirent par une rude leçon à se défaire,
provisoirement au moins, des préjugés qui leur servaient de règles dans
leurs rapports avec eux. La nécessité où ils les mirent leur suggéra
d’instinct une règle meilleure, celle de l’intérêt présent, de l’intérêt
unique de la patrie. Au dix-huitième siècle, ils s’étaient perdus, en se
mêlant à la fois de l’Orient, des affaires germaniques, en même temps
que du partage des continents nouveaux. Ils se trouvèrent, dès qu’ils
furent obligés de ne penser qu’à eux, seuls en face de l’Allemagne.
Il ne fallut qu’un instant à Danton pour s’improviser diplomate. Il
reconnut dans Talleyrand le seul homme capable de limiter à un duel avec
l’Allemagne l’énorme charge de la défense nationale, de contenir
l’Angleterre. «Il faut agir sur des bases nouvelles, disait-il, ou
plutôt, en s’abstenant d’agir, il faut se borner à prévenir les coups
qui pourraient être portés de ce côté.» Talleyrand formule ce programme.
Danton, à côté de Lebrun, ministre en titre des affaires étrangères,
s’efforce de l’exécuter, recherche les amitiés qu’il a gardées à
Londres, y envoie Noël, avec la promesse en outre de ne plus faire de
propagande en Hollande, de céder aux Anglais Tabago et l’Amérique du Sud
qu’ils convoitent. Fut-ce à ces efforts qu’il fallait attribuer la
neutralité anglaise? On ne peut au moins douter de leur opportunité: la
neutralité de l’Angleterre enchaîna le cabinet autrichien, au moment où
Valmy décourageait la Prusse.
La situation des puissances allemandes, par un retour des choses
qu’elles n’avaient pas prévu, fut aussi compliquée, aussi douteuse que
celle de la France devenait simple et rassurante. Pour elles, le
règlement des affaires germaniques était lié aux affaires d’Orient.
C’était pour se disputer l’Allemagne que les successeurs de Frédéric II
et de Joseph II s’associaient aux projets de conquête des Russes.
Désormais les affaires d’Orient ne pouvaient plus se régler sans la
volonté de l’Angleterre qui avait pu sacrifier la Pologne, mais, avec
Pitt, veillait sur Constantinople. Pendant tout le dix-huitième siècle,
l’Allemagne s’était divisée, par la rivalité de l’Autriche et la Prusse;
cette constitution d’ailleurs de deux grandes souverainetés la
rapprochait plus de l’unité, lui préparait un meilleur avenir que le
morcellement consacré par les traités de Westphalie. Subitement le
programme s’arrêtait, en se heurtant à des intérêts trop nombreux.
L’Allemagne demeurait moins divisée, mais aussi impuissante que dans le
passé. Son avenir était subordonné à un bouleversement total de
l’Europe. De même, le rêve de la Russie, qui depuis Pierre le Grand se
réalisait par des progrès successifs, se trouvait brusquement limité
par l’obstacle que l’Angleterre dressait sur la route des
Balkans.--L’Angleterre, enfin, après l’ivresse des conquêtes, avait subi
en Amérique une défaite qui la rendait plus attentive à son empire
oriental. Le grand mérite du second Pitt fut de comprendre que son pays,
en 1792, ne pouvait plus se contenter de la politique très simple qui
lui avait permis de dépouiller ses rivaux en les occupant sur le
continent. De nouveaux bouleversements européens lui en susciteraient
d’autres, plus dangereux peut-être. La question d’Orient en un mot était
posée: elle domine le siècle qui s’achève. Elle intéresse toute
l’Europe.
Sur ce terrain, les convoitises des puissances qui par la violence et
l’intrigue avaient étendu depuis cent ans leur domaine, se heurtent et
se limitent. Où le droit était demeuré impuissant, la force et la raison
d’État interviennent et s’enchaînent elles-mêmes. Le respect des
faibles, que la justice conseillait, l’intérêt l’exige, la politique
l’obtient.
Ce fut une phase nouvelle dans l’histoire politique de l’Europe,
singulièrement favorable à la France, que le moment où les calculs de la
politique européenne confirmèrent, au lendemain de Valmy, la victoire
remportée par le droit et le peuple français sur la force et sur les
convoitises des souverains allemands. Les circonstances se prêtaient
d’elles-mêmes à la restauration de cet ancien système d’équilibre
européen que Frédéric II, en 1740, se vantait d’avoir détruit. Il
l’avait été en effet par l’abus de la force et de la raison d’État;
pourtant il se reformait, par une suite du même principe: l’intérêt
commun de toutes les puissances à maintenir entre elles une balance pour
leur sauvegarde leur imposait, dans une certaine mesure, le respect du
droit et des nations. C’est par l’application de ces maximes que la
France au dix-septième siècle s’était relevée avec Richelieu. Elle avait
l’occasion de les appliquer encore en 1792 au service de sa défense et
de sa grandeur, à la condition pourtant de régler ses actes sur les
faits, de renoncer à l’imitation servile du passé, ou à des rêves
d’avenir chimériques et dangereux.