TRADITIONS, INTRIGUES et PROPAGANDE

Le 20 avril 1792, la France déclarait la guerre à l’Autriche, ou plutôt

à l’Empereur et à l’empire d’Allemagne. L’initiative des hostilités lui

appartenait: il paraissait cependant que ses adversaires, depuis trois

mois, l’y eussent provoquée de parti pris. Au mois de janvier, et

surtout le 16 février 1792, la chancellerie autrichienne avait adressé à

Paris des notes menaçantes, injurieuses pour la nation, qui,

communiquées à l’assemblée législative, la déterminèrent à prendre

l’offensive. «Il faut préférer, disait Kaunitz le 3 mars, que la France

nous attaque pour mettre le bon droit de notre côté. Il faut la mettre

dans la nécessité de nous faire la guerre.»

Le motif du conflit, comme le conflit lui-même, semblait bien le fait

des souverains allemands: à Pillnitz d’abord et depuis, à Vienne ou à

Berlin, ils ne cessaient de menacer la France d’une immixtion dans ses

affaires, d’une ligue des princes en faveur de Louis XVI, d’une action

diplomatique et militaire de l’Europe contre la Révolution. Sans doute,

les révolutionnaires aussi, surtout depuis l’ouverture de la

Législative, invitaient les peuples à suivre leur exemple, et parlaient

d’une croisade contre les rois. Mais n’étaient-ils pas fondés à se dire

en droit de légitime défense, à déclarer aux rois qui engageaient la

guerre contre eux qu’ils répondraient à leurs provocations par un

soulèvement général de l’Europe? Leur modération en 1790, leur

renonciation solennelle aux conquêtes plaidaient en leur faveur. S’ils

changeaient si vite de ton et de conduite, c’est que l’Europe et

particulièrement l’Empereur avaient changé de dispositions à leur égard,

du mépris passant aux menaces.

En réalité cependant, les Français cherchèrent cette guerre. Ce furent

eux qui d’abord, par le triple effet des circonstances, des traditions,

des intrigues du siècle dernier, de leurs passions enfin, modifièrent

leur attitude et leur système. Mirabeau en 1790 le leur avait prédit.

L’année même de sa mort, un an après, sa prédiction commençait à se

réaliser. Ce revirement total dans les sentiments d’un peuple épris, à

deux ans d’intervalle, de paix jusqu’à désarmer, et de guerre jusqu’à

menacer toute l’Europe, a paru si incroyable, qu’on hésita longtemps à y

voir la seule origine des guerres de la Révolution. Ce ne fut pas tout à

fait la seule en effet, nous le verrons. Il fallut à ces passions même

des aliments. Leur sève appelée, doublée par l’habileté des hommes qui

les cultivèrent monta des racines profondes qu’elles avaient dans le

passé, du terrain où elles se développèrent. Encore furent-elles la

cause principale et puissante de la lutte demi-séculaire de la France

avec l’Europe, cause véritablement proportionnée à son effet,

singulièrement instructive pour une nation qui ne doit plus, selon la

belle parole de Mirabeau, «confondre le conseil du courage avec celui de

l’expérience».

Au milieu de l’année 1790, la Constituante, après avoir prudemment réglé

le rôle de la France dans les affaires de Belgique et d’Espagne, avait

dû procéder à l’examen d’autres questions diplomatiques, plus délicates;

car elles engageaient les principes mêmes de la Révolution et l’unité de

la patrie. Il s’agissait, en effet, de l’Alsace et de la Provence. La

ruine de l’ancien régime n’avait pu se faire dans ces deux provinces,

aux mêmes conditions que dans les autres, par la seule volonté des

Français.

Il n’y avait pas que des Français en Alsace, du moins comme

propriétaires. De vrais Allemands, le duc de Wurtemberg, le margrave de

Bade, le duc de Deux-Ponts, le landgrave de Hesse, les princes de

Nassau, les électeurs ecclésiastiques de Mayence, Trèves et Cologne, les

évêques de Bâle et Spire se trouvaient atteints, comme nobles et comme

allemands, par les décrets de la Constituante. Cette situation

singulière tenait aux conditions dans lesquelles s’était accomplie, en

1648, la cession de cette province à la monarchie française.

Elle avait été en partie le prix de la longue lutte soutenue par les

Bourbons contre la maison d’Autriche. Par les traités de Westphalie, le

chef de cette maison, Empereur d’Allemagne, avait abandonné à la France

ses pays alsaciens. Mais, quoique cela puisse paraître bizarre, il

n’avait pas stipulé de la même manière comme prince autrichien, ou comme

chef de l’Empire. Tout ce qu’il avait de propriétés familiales, ses

droits de souveraineté politique sur les autres (_supremum dominium_)

étaient passés au roi de France. Les princes de l’Empire ne lui eussent

pas permis de faire abandon de leurs propriétés: ils n’acceptèrent pas

même que les conditions de leurs biens en Alsace fussent modifiées par

le changement de souveraineté qui s’y accomplissait. Louis XIV et

Léopold déclarèrent que ces propriétés resteraient soumises au droit

féodal allemand d’immédiateté, que le roi de France n’aurait pas sur

elles le droit de suzeraineté qu’il exerçait sur les terres de la

noblesse française (_superioritas regia_). La noblesse d’Alsace prêta

serment à Louis XIV, mais ses biens demeurèrent, jusqu’en 1789, des

propriétés de droit allemand, des enclaves possédées par des étrangers à

titre étranger.

Aux décrets de la Révolution qui supprimaient en France le droit féodal,

les princes allemands se crurent donc fondés à refuser leur

consentement. Étrangers, ils étaient; étrangers, ils restaient; ils

n’avaient point envoyé de députés aux États généraux, et ne jugeaient

pas qu’une assemblée française eût le droit de modifier à leurs dépens

des clauses internationales. Allemands, ils s’adressèrent à la diète

germanique et l’invitèrent à se charger de leurs réclamations, appuyées

sur les traités de Westphalie.

Ces traités avaient fait à l’Alsace française une situation spéciale:

nul doute que les princes étrangers, possessionnés en Alsace, n’y

fussent des propriétaires d’une espèce particulière. Mais était-il

admissible, et compatible avec l’unité française qu’une clause de droit

allemand empêchât l’établissement de la législation française en Alsace?

Cette exception que la diplomatie avait créée, la diplomatie d’ailleurs

pouvait la faire disparaître. Le gouvernement de Louis XVI s’y employa.

Il offrit aux princes allemands des indemnités, et leur fit porter cette

offre, en mai 1790, par un agent spécial, M. de Ternant. Cependant,

quelques mois après (28 octobre 1790), le rapporteur du comité

diplomatique de la Constituante saisi de l’affaire, Merlin de Douai,

s’écartait de cette sage ligne de conduite. Il invoquait, pour régler

une affaire ancienne, un droit nouveau qui n’avait pu s’y appliquer: «Le

peuple alsacien s’est uni, disait-il, au peuple français par sa volonté

et sans restriction.» Plus politique, Mirabeau détermina la Constituante

à soutenir l’offre d’indemnité dont le gouvernement de Louis XVI avait

pris l’initiative. C’était la paix certaine, si les passions populaires

ne fussent venues, en 1791, bouleverser l’œuvre de la diplomatie.

Elles commencèrent à se manifester en France, dans l’affaire d’Avignon,

analogue par certains côtés à l’affaire d’Alsace, très différente par

d’autres. Comme les propriétés des princes allemands en deçà du Rhin, le

Comtat était une propriété du pape enclavée dans le domaine français, et

même une souveraineté. D’autre part, le Comtat contenait une population

indépendante encore en 1789, qui n’était point incorporée comme le

peuple alsacien à l’unité française. La Révolution, en éclatant dans la

Provence, l’atteignit. Les campagnards et les bourgeois, sur certains

points, réclamèrent la suppression de la féodalité. La ville d’Avignon,

le 11 juin 1790, se mit en insurrection contre le pape, chassa le légat

et se réunit à la France. Carpentras au contraire demanda le maintien de

l’ancien régime et de la souveraineté pontificale. Un tiers parti enfin

se forma à Orange qui voulut établir la liberté, sous la protection de

la France, mais sans annexion. La révolte et les tendances des

Avignonnais ressemblaient fort à celles des Belges insurgés contre

l’Autriche. Elles plaçaient la France dans une situation plus délicate

encore. Cette révolution était bien fille de la sienne. Devait-elle la

désavouer, pouvait-elle regarder d’un œil indifférent un événement qui

se produisait cette fois à l’intérieur de ses propres frontières?

La Constituante envisagea ces circonstances d’abord avec un certain

sang-froid. Elle n’écarta pas, comme elle avait fait les Belges, les

habitants du Comtat. Mais, avant de les réunir, elle exigea d’eux une

manifestation unanime et officielle de leur désir d’être réunis. Et

sagement, surtout, elle subordonna leur adoption à une entente préalable

avec leur souverain, à une négociation avec le pape. Elle marquait ainsi

sa volonté de ne pas donner à la propagande révolutionnaire, où elle se

trouvait entraînée, un caractère de combat et de provocation. Malgré ces

réserves, ce fut un moment grave dans notre histoire que celui où, même

dans cette petite affaire, les Français changèrent le droit public de

l’Europe au nom de la Révolution. Des passions contenues jusque-là

s’éveillèrent en eux, le sentiment d’une mission libératrice en Europe,

de la puissance invincible de leurs doctrines, l’espérance et l’orgueil

de faire la France grâce à elles plus compacte et plus forte. Elles

réveillèrent aussitôt et servirent à excuser des ambitions moins

désintéressées qui dorment toujours au cœur des grandes nations, la

passion et la fièvre de la conquête préparée et servie par la raison

d’État.

Lorsqu’au mois de novembre, les Avignonnais réclamèrent encore une fois

leur annexion à la France, les Constituants n’osèrent déjà plus résister

à cette pression des passions populaires. Ils avaient vu, au mois de

juin, l’enthousiasme des tribunes, lorsque Anacharsis Clootz avait fait

défiler dans son enceinte un cortège d’Anglais, d’Espagnols, de

Hollandais, d’Italiens, de Persans même et de Turcs, leurs

applaudissements, quand il s’écriait: «Tous les peuples ont disparu, je

ne vois plus que la France.» Dans l’intervalle aussi, la fête des

Fédérations, ce grand mouvement populaire et presque religieux, venait

donner la mesure des sentiments que le succès de la Révolution éveillait

en France et à l’étranger. L’orgueil, la joie d’avoir fait triompher une

grande cause et un droit nouveau, préparaient la nation à toutes les

ambitions, désintéressées ou non. Dans la discussion qui s’engagea une

seconde fois à la Constituante, à la fin de 1790, à propos d’Avignon,

ces ambitions se déclarèrent. C’est Pétion qui proclame d’abord le droit

de la France, imprescriptible et naturel, à réunir les peuples que sa

propagande affranchit. Puis il invoque l’intérêt qui justifie toutes les

conquêtes: «Ce pays est au centre de nos provinces méridionales. Il en

coupe toute les communications.» Barnave et Robespierre font appel à

l’histoire, comme Frédéric II avant d’envahir la Silésie: «Le pays est à

moi, je le reprends.» (18 nov. 1790.)

En vain leur opposa-t-on la souveraineté du pape, le vœu contraire de

certains habitants du Comtat, et surtout les nouveaux principes de la

nation qui s’était engagée à renoncer aux conquêtes. Si Mirabeau n’était

pas intervenu, la Constituante eût donné libre cours à cet élan de

conquête, sans se soucier ni de ses principes, ni du droit, ni de

l’intérêt de la France. Lui seul parla en vrai politique (20 novembre

1790), non du droit des hommes, ni des précédents historiques, mais de

l’utilité présente, du peu d’intérêt et du danger que présentait la

prise de possession d’Avignon, de la nécessité pourtant de l’occuper

pour y maintenir la paix publique. Et, comme dans l’affaire des princes

alsaciens, il réussit encore à imposer la solution diplomatique d’une

question qui ne pouvait se régler autrement.

Ce devait être un de ses derniers succès: ses jours étaient comptés,

comme ceux de l’Assemblée Constituante à qui il avait su, ce n’est pas

son moindre mérite, tracer une politique étrangère conforme à la

dignité, à la sécurité de la France et de la Révolution. Des hommes

nouveaux se préparaient à les remplacer, pour qui la politique étrangère

et les rapports de la France avec l’Europe devinrent un objet d’ambition

et d’intrigue. C’étaient encore des politiques, mais uniquement

préoccupés d’établir en France une forme nouvelle de gouvernement à leur

convenance. En relation avec la Commune, Camille Desmoulins, Loustalot

et Brissot, qui allait être le chef reconnu de la Gironde, souhaitaient

l’établissement de la République. Aux Jacobins, aux Cordeliers,

Robespierre, Danton, Hérault de Séchelles, faisaient avec plus de

violence une propagande analogue. Le peuple n’y songeait pas: ses vœux

n’étaient pas pour une seconde révolution à l’intérieur, mais pour une

révolution européenne qui lui paraissait une conséquence de ses premiers

succès, une garantie de sa victoire et de sa liberté. Après l’ivresse

des premiers triomphes sur la royauté et la féodalité, une fièvre

nouvelle s’empara des Français, fièvre d’apôtres, fanatisme de nouveaux

convertis, qui veulent prouver à l’humanité les bienfaits de la foi dont

ils jouissent désormais. La croisade n’est-elle pas un devoir pour les

religions triomphantes?

En cet état d’enthousiasme, où ils ne calculaient plus leurs intérêts,

les Français étaient faciles à conduire, pourvu qu’on flattât leurs

passions. C’est ce que ne manquèrent pas de faire les politiques qui

jugeaient la Révolution inachevée, si elle n’aboutissait pas à la

République. Camille Desmoulins prêcha dans son journal la croisade sur

les frontières, la prépara avec Garat et Linguet, aussi avec Marat, avec

les «patriotes incendiaires», et déclara dès 1791 la guerre aux princes

allemands, tandis que le gouvernement et l’Assemblée leur offraient une

paix équitable: «Nous irons encore incendier le Palatinat, mais ce

second incendie y fera bénir le nom français.»

Alors les publicistes républicains, pour armer le peuple contre la

royauté avec qui il avait fait sa paix, l’excitèrent contre les princes,

les tyrans étrangers, avec qui la paix n’était point faite encore et

paraissait impie. Leur intrigue, couverte d’un masque religieux, mit la

France aux prises avec ses voisins, lui fit de la guerre un devoir,

quand son intérêt lui commandait la réserve et la paix. La politique

étrangère de la Révolution en fut dénaturée, et qui pourrait nier

l’effet des violences du dehors sur celles du dedans?

Guidée jusqu’au début de 1791 par la sagesse de Mirabeau, l’Assemblée

résista d’abord à cette poussée de propagande, à ces intrigues. Mais on

sentait déjà que sans lui elle eût fléchi peut-être. Lorsque peu de

jours après sa mort, le 30 avril, elle fut saisie de nouveau de

l’affaire d’Avignon, elle résista plus mollement au projet qu’on lui

soumit d’annexer le Comtat, en vertu de prétendus droits historiques. Le

24 mai, elle ne le repoussait plus qu’à six voix de majorité au lieu de

cent soixante et onze. Elle décidait enfin d’envoyer des médiateurs en

proclamant le droit de la France sur le pays.

L’annexion du Comtat, en elle-même, n’était pas une affaire

considérable. On comprend que plus tard on l’ait bien oubliée dans le

nombre et l’extension des conquêtes révolutionnaires, que l’Europe même

victorieuse ne l’ait jamais discutée avec la France vaincue. Ce n’en

était pas moins une conquête, d’une nation qui avait juré solennellement

de n’en plus faire. Surtout c’était une victoire décisive du parti de la

guerre sur le parti de la paix, dans l’Assemblée qui allait se dissoudre

après avoir constitué la France nouvelle, en lui léguant une politique

de propagande et d’annexion. On a souvent répété que la grande faute des

Constituants avait été de s’être déclarés inéligibles à l’Assemblée

législative. On peut douter, s’ils eussent pris part aux travaux de

cette seconde assemblée, qu’ils eussent évité la guerre de conquête où

elle se trouva un an plus tard entraînée. A son terme déjà, la

Constituante y était presque gagnée. L’important est de savoir comment.

Auprès d’elle, les partisans de la guerre n’ont pas employé les mêmes

arguments qu’auprès du peuple. A une Assemblée, il fallait offrir

d’autres raisons que des raisons de sentiment, lui tenir un autre

langage que celui de la propagande, pour la décider à pratiquer une

politique entièrement contraire à celle qu’elle avait résolu de suivre.

Quand Robespierre et Pétion (10 novembre 1790) vinrent déclarer à la

tribune que la réunion d’un peuple libre n’a rien de commun avec la

conquête, les Constituants ne se laissèrent pas convaincre par ce

sophisme. Ils doutaient; Tronchet leur disait: «Suffit-il que le peuple

d’une province se soulève, pour légitimer sa réunion à un État

étranger?» Des légistes seuls pouvaient avoir raison de leur résistance,

et gagner cette cause. Ce furent en effet des avocats ou des magistrats,

Barnave avocat à Grenoble, Goupils de Prefeln, juge d’Alençon, Barère

conseiller de Bigorre, qui, d’avril en mai 1791, décidèrent l’affaire.

Ils eurent l’art de rechercher des pièces à conviction, notamment un

vieil arrêt du parlement d’Aix qui paraissait consacrer les droits de la

France sur Avignon. Et surtout, ils évoquèrent, devant ces Français tout

pleins des souvenirs glorieux des deux derniers siècles, les traditions

de la grandeur nationale, les maximes qui semblaient l’avoir fondée.

«J’ai cru, s’écriait Barère, que la France pouvait pour sa sûreté user

des mêmes droits qu’avaient exercés Louis XIV et Louis XV.» Cet appel à

la raison d’État parut renouvelé de Richelieu, qui restait aux yeux des

Français le maître incontesté de la politique étrangère. A distance,

nous avons peine à comprendre comment la sûreté de l’État était engagée

dans l’affaire d’Avignon. Mais les circonstances alors étaient telles

que les Constituants purent aisément le penser: «Ce que vous aurez fait

pour Avignon, abandonner vos droits, leur disait Barnave, le 3 mai 1791,

on vous le demandera pour l’Alsace.» L’abandon d’Avignon ne serait-il

pas le prélude de la perte autrement grave du Rhin français?

Si les princes allemands avaient, dans les premiers mois de 1791,

accepté pour leurs domaines d’Alsace les compensations pécuniaires que

Louis XVI et l’Assemblée leur offraient le 4 décembre 1790, les

partisans de la guerre en France n’auraient pas trouvé dans cette menace

un argument. Mais, par la faute des Allemands et à dessein, la question

alsacienne n’était pas réglée et ne paraissait pas près de l’être. Ils

prétendaient qu’elle n’était pas une affaire de propriété, mais de droit

public, que leurs biens, garantis par un traité, ne pouvaient leur être

repris que par un nouveau traité. Ils cherchaient chicane à propos de la

double souveraineté de l’Empire et du royaume de France sur l’Alsace. Et

vraiment, ils semblaient souhaiter que l’une des deux disparût, que les

actes de Westphalie fussent en effet modifiés conformément aux

prétentions germaniques. Une lettre de Francfort insérée au _Moniteur_

(III, 426) vint avertir les Français: «il serait possible que les

réclamations des princes donnassent lieu à la réunion de l’Alsace à

l’empire d’Allemagne dont il fut détaché par ambition.» (5 février

1791.) Cette lettre publique était l’expression exacte du langage que

tenaient les agents de la Prusse dans les petites cours allemandes.

Nul doute qu’à cette époque au delà du Rhin, comme en deçà, les

politiques n’excitassent les passions populaires des deux nations pour

les mettre aux prises et profiter de leur querelle. «Les décrets de la

Révolution, disait Hertzberg, au roi de Prusse, le 9 mars 1791,

infirment le titre de la France sur l’Alsace.»

Il faut convenir qu’au mois de mai 1791, au milieu de ces haines

nationales, de ces convoitises des Français et des Allemands, éveillées,

entretenues par les politiques, le rôle de l’Assemblée fut difficile.

Par peur elle se livra aux audacieux qui lui rappelaient, pour défendre

l’Alsace, l’énergie des ministres qui l’avaient conquise. Elle crut

imiter Richelieu et menaça l’Empereur dont l’alliance aurait pu l’aider

à modérer les convoitises des princes allemands, à conserver l’Alsace.

La politique est plus souvent affaire de circonstances que de tradition.

Fidèles à la tradition du dix-septième siècle, comme tous leurs

ancêtres, les Constituants compromirent l’avenir et leurs successeurs.

Au même moment, Louis XVI et sa femme, par une pratique qu’ils

empruntaient également au passé, par des intrigues secrètes, allaient

précipiter de leur côté la guerre, faisant, aux dépens de la France et

de la royauté, le jeu de leurs adversaires.

Louis XVI avait, d’abord à contre-cœur, accepté la Révolution, puis fait

assez franchement le sacrifice de son autorité absolue, se résignant à

ce qu’il appelait «l’usurpation». Mais à partir de 1790, les réformes

d’ordre religieux que l’Assemblée lui proposa: (14 avril) loi sur les

biens et les salaires du clergé; (12 juillet) constitution civile,

troublèrent sa conscience de chrétien et le ramenèrent à la politique de

résistance. Les reproches du pape achevèrent de le décider: il ne se

résigna plus qu’en apparence, et dans l’espoir d’une revanche prochaine.

Au premier acte d’énergie qu’on lui demanda (26 décembre 1790) pour

forcer par le serment les évêques à consacrer les prélats élus en vertu

de la Constitution, il marqua son impatience et le désir d’engager la

lutte: «J’aimerais mieux être roi de Metz que de demeurer roi de France

dans une condition pareille. Cela finira bientôt.»

Pour en finir, Louis XVI se rapprocha de ses courtisans absents, émigrés

depuis 1789 avec l’intention d’organiser du dehors la lutte contre la

Révolution. La plupart des hommes en effet qui avaient quitté la France

aux premiers jours de l’émeute, n’étaient pas des victimes et des

timides. C’étaient des mécontents, partis beaucoup moins pour fuir un

péril que pour préparer plus à leur aise la revanche de l’ancien régime.

«Ils n’ont alors, dit M. Sorel, qui les a définis à merveille, quitté la

partie que pour la gagner plus sûrement: ils n’ont quitté la France que

pour y rentrer en maîtres; ils n’ont laissé le champ libre à la

Révolution que pour la prendre à revers et mieux l’anéantir.»

Tous intrigants de l’ancienne cour, les émigrés sont à la royauté ce que

les politiques, les intrigants du parti républicain sont à l’Assemblée.

Ils se considèrent comme l’avant-garde de la réaction royale, ainsi que

les autres se proclament les champions de la liberté. On est suspect à

leurs yeux de tiédeur, de lâcheté même si l’on n’émigre pas. Car

l’émigration est une croisade. Et l’on manque à son devoir en ne la

suivant pas. Résolus à ramener la France en arrière à toute force, ils

sont les pires ennemis de la royauté, comme les républicains servent mal

la Révolution, en la poussant trop vite en avant, et par la guerre

également.

Jusqu’à la fin de 1790, Louis XVI s’est défié d’eux, de leurs conseils,

de leurs audaces. La reine même a supplié Léopold, son frère, de ne pas

les encourager. Et c’est le plus grand service que l’Empereur ait rendu

à ses parents de France que de les écarter: l’intérêt de leur sûreté

l’exigeait. D’ailleurs, le prétendu dévouement des émigrés à la cause

royale n’était qu’un prétexte au rétablissement de leurs privilèges. Un

certain nombre, pour revenir à l’ancien régime, aurait sacrifié la vie

du roi. On comprend que Louis XVI ait longtemps refusé de les servir et

de les imiter. Mais à la fin de 1790, les conseils de Marie-Antoinette

l’amenèrent à intriguer comme eux contre la Révolution, à s’échapper de

France pour la combattre. La fuite du roi qui se prépare dès lors, c’est

aussi une émigration.

Depuis le début du règne, la reine avait sa politique, son _secret_,

comme les maîtresses du roi sous le règne précédent. Turgot en a été la

victime. Et ce ne fut qu’à force de prévoyance et de fermeté que

Vergennes réussit, mieux que Choiseul en 1760, à disputer à l’intrigue

de la reine la direction de la politique étrangère. Marie-Antoinette

s’efforçait de servir l’Autriche. Elle le disait à sa mère: «c’était

l’affaire la plus importante de sa vie.» La Révolution ruina un instant

son crédit et son œuvre, mais bientôt elle lui fournit, quand le roi eut

résolu de la combattre, l’occasion de le diriger selon ses vues. «Le roi

n’a qu’un homme, disait Mirabeau, c’est la reine.» Pressentant ses

desseins et leur suite, Mirabeau avertit en vain Louis XVI de ne pas

déclarer avec l’étranger la guerre aux Français, de ne pas fuir avec des

proscrits, de ne pas devenir un proscrit lui-même. Au mois d’octobre,

l’émigration de la famille royale était décidée, le secret de la reine

formé.

Ce secret avait pour agents à l’intérieur Fersen, chargé de régler le

départ de la cour à Paris; Bouillé, commandant des Trois Évêchés, qui

promettait de la recueillir à Metz. La politique étrangère était confiée

à un des anciens serviteurs de la diplomatie secrète, le marquis de

Breteuil. Le 26 novembre, Louis XVI lui donnait une commission

officielle: «J’approuve tout ce que vous ferez pour arriver au

rétablissement de ma couronne et au bonheur de mes peuples.» La reine

avait dicté, le roi signé. L’influence de Marie-Antoinette augmentait

chaque jour. Louis XVI hésitant, inerte, se laissait conduire, assez

incapable de sentir la gravité des projets qu’il approuvait. Il n’était

pas encore question d’appeler en France les armées étrangères: «nous ne

demandons à aucune puissance de faire entrer leurs troupes dans ce

pays-ci.» On sollicitait seulement leur appui éventuel, dans le cas où

le roi, entouré des troupes et des émigrés, serait vaincu et exposé.

Tandis que la reine rassurait Louis XVI par ces réserves, elle

l’entraînait au nom de la religion menacée. «C’est la religion qu’il

faut mettre en avant.» Elle lui faisait accepter l’idée d’abandonner son

royaume pour une croisade.

Ainsi peu à peu Louis XVI, comme son peuple, s’acheminait à la guerre,

séduit comme lui par des intrigues qui la lui présentaient comme un

devoir. D’une part la guerre et la croisade des peuples, de l’autre,

selon les expressions de Marie-Antoinette, «la cause des rois» et la

religion. Prétextes d’ailleurs dont se servaient les intrigants,

partisans de la République ou de l’ancien régime, apôtres de la guerre

pour les mêmes raisons. Le plus grave fut que l’intrigue de la reine

acheva de se former aux dépens de l’unité nationale que les républicains

s’efforçaient de présenter aux Constituants comme menacée. On connut

alors à Paris et dans l’Assemblée, par une lettre de Mercy interceptée,

les conditions que l’Europe entendait faire à la royauté française, le

prix onéreux de son concours. L’Espagne demandait la Navarre, le

Piémont, la frontière du Var, l’Angleterre des colonies, l’Autriche se

réservait l’Alsace. C’était un vrai démembrement, auquel en mai 1791

Louis XVI et ses agents finirent par donner les mains, fournissant ainsi

au parti républicain l’argument le plus fort qu’il pût souhaiter.

Puisque la guerre se préparait contre la France avec la complicité de la

reine et du roi, ne valait-il pas mieux prévenir l’attaque par une

vigoureuse offensive que de l’attendre, et combattre au profit de la

République gardienne de l’unité nationale?

Lu fuite du roi à Varennes (20 juin 1791), qui devait être le premier

acte du secret de la reine, interrompit l’intrigue par un dénouement

inattendu. Mais elle la découvrit au public. Cette tentative fit de

Louis XVI un de ces émigrés dont la nation connaissait les desseins. On

se crut perdu en le voyant partir pour la frontière, sauvé quand on le

sut arrêté. Le crédit des hommes qui prêchaient à la Révolution la

guerre à l’Europe et à la royauté s’accrut singulièrement, depuis le

moment où les rois eurent l’air en effet de se liguer contre la nation.

C’est alors que parut la fameuse déclaration de Pillnitz. (27 août

1791.) Elle sembla la proclamation officielle d’une ligue des souverains

unis pour la ruine de la Révolution et de la France. En réalité, elle

n’était rien moins que cela. L’Empereur d’Allemagne avait bien pensé, en

apprenant le malheur de la famille royale, à solliciter le concours des

puissances. Son ministre Kaunitz, le 17 juillet, s’était adressé contre

les rebelles de Paris à toutes les cours, de Londres, de Pétersbourg, de

Madrid. Le 25 juillet, Léopold faisait alliance avec le roi de Prusse;

il concluait la paix avec les Turcs à Sistowa, le 5 août, pour être

libre. Mais il était, malgré cette précipitation, résolu à n’agir que si

l’Angleterre, seule capable de surveiller pendant cette crise la Russie,

se joignait à lui. «Sans son aveu, rien ne se fera», écrivait à

Marie-Antoinette Mercy, qui connaissait bien les secrets de la cour de

Vienne. L’Angleterre refusa obstinément: il ne resta plus dès lors aux

souverains allemands, qui avaient jeté les bases de la coalition, qu’à

replier leur bannière déjà déployée. Se rencontrant à Pillnitz, près de

Dresde, ils s’accordèrent sur la nécessité d’une retraite, et sur

l’utilité de la masquer par des bravades diplomatiques. Ils rédigèrent

une déclaration de combat contre la Révolution, en stipulant avec soin

que le combat commencerait «alors seulement et en cas que toutes les

puissances sentiraient la nécessité de secourir Louis XVI». Dans cet

acte célèbre, la réserve à elle seule avait plus de valeur que tout le

texte: «_Alors et dans ce cas_, disait Léopold, sont pour moi la loi et

les prophètes.--Si l’Angleterre nous fait défaut, le cas n’existe pas.»

La ligue des souverains n’était plus qu’une entente éventuelle

subordonnée à l’accession très peu probable d’un seul d’entre eux:

«L’ardeur des rois allemands se réduisait à une auguste comédie.»

Louis XVI et sa femme n’en furent pas dupes. Elle les découragea au

moins autant que leur tentative de fuite avortée. «La poltronnerie du

roi Louis XVI nous tirera d’affaire», écrivait Kaunitz, escomptant

l’effet de cet abandon. Et de fait, trois semaines après, Louis XVI,

conseillé par sa femme qui, un peu tard, songeait à l’avenir de son

fils, acceptait la Constitution (13 septembre 1791). A Vienne, son

beau-frère, trop heureux de ce dénouement qui le «tirait d’un mauvais

pas», se prononçait énergiquement pour la paix.

Et pourtant les Français, émigrés ou républicains, préparaient la guerre

plus que jamais. Commentée par l’entourage du comte d’Artois qui prenait

ses rêves pour des réalités et voulait tout brouiller, la déclaration de

Pillnitz parut une menace, un défi, l’acte d’union officielle de

souverains dont elle trahissait pourtant les hésitations, l’impuissance

à se mettre d’accord. Bien peu de Français alors la lurent; la plupart

ne la connurent que par le commentaire intéressé qu’en donnèrent les

princes dans leur lettre du 23 septembre. La capitulation de Louis XVI

et de sa femme ne leur suffit point, du moment que les émigrés et les

puissances semblaient la désavouer. «C’est dans l’esprit des émigrés que

la France lut la déclaration de Pillnitz et la comprit. Devant leur

glose véhémente, que devenaient les savantes réticences du texte? Le

public français prit cette déclaration, non pour ce qu’elle était, un

expédient de chancellerie, mais pour ce que la lui donna le parti qui

s’en réclamait» (Sorel). L’histoire même s’y est longtemps trompée: dans

cette déclaration elle a vu le manifeste certain de la guerre déclarée

par les royautés à la Révolution française. Elle ne la considère plus

aujourd’hui que comme une arme, et comme l’argument suprême dont se

servirent les partis extrêmes pour déterminer cette Révolution à la

guerre.

Le 14 septembre, avant de se séparer, la Constituante décidait la

conquête d’Avignon. Elle prenait l’offensive: «La France, écrivait

Mercy, va être en état de guerre contre tous les gouvernements. Elle les

menacera sans cesse d’insurrections, et ces insurrections conduiront à

la conquête. Pour la prochaine législature, telle qu’elle est composée,

des mesures incendiaires paraîtront la chose du monde la plus simple.»

Les élections à l’Assemblée législative se firent en effet au mois

d’août, sous le coup des événements de Varennes, de la trahison royale

et des menaces des émigrés. Elles devaient être favorables au parti qui,

depuis un an, réclamait la guerre contre la royauté, contre l’Europe,

aux amis de Brissot, véritable chef d’une majorité composée au même

titre de Girondins nouveaux venus et de futurs montagnards, Marat,

Danton, Sieyès, Robespierre. Au moment où Thouret dit à Louis XVI:

«Sire, Votre Majesté a fini la Révolution», cette majorité en préparait

une autre, contre la cour perfide, et par une guerre nécessaire. On le

vit à la façon dont au premier jour les Girondins se précipitèrent au

comité diplomatique: cinquante-trois candidats se disputèrent les douze

places de ce conseil qui devait décider de la paix ou de la guerre. Et

comme Brissot passa, le 16 octobre 1791, en tête de la liste qui

comptait Koch, Lemontey et Gensonné, on put prévoir déjà ses décisions.

Elles eurent surtout le caractère d’une réponse directe à la déclaration

de Pillnitz. Aux menaces des émigrés et des souverains allemands qui

semblaient unis contre la nation, les Girondins ripostèrent par des

menaces qui les atteignaient au milieu de leur prétendu complot. Tandis

que l’Assemblée ordonnait, le 31 octobre, à Monsieur de rentrer en

France, que le 9 novembre elle déclarait suspects et coupables de haute

trahison les émigrés qui ne seraient pas rentrés le 1er janvier 1792,

Brissot appelait les vengeances de la nation sur les princes qui

favorisaient leurs intrigues: «Les Anglais autrefois ne s’amusaient pas

à faire de petites lois sur l’émigration. Ils ordonnèrent aux étrangers

de chasser les Stuart de leurs États. Il faut menacer l’Europe.» Brissot

ne se contentait pas de parler ainsi le 20 octobre, il agissait: le 22

novembre, au nom du comité diplomatique, Koch somma les princes

allemands de disperser les rassemblements d’émigrés, et bientôt, le 29,

le roi est mis en demeure, s’ils s’y refusent, de les y obliger au

risque d’une guerre avec l’Empire: «Dites aux puissances étrangères que

nous garderons religieusement le serment de ne faire aucune conquête,

que nous respecterons leur loi, leur constitution, mais que nous voulons

que la nôtre soit respectée. Dites-leur que si les princes d’Allemagne

continuent de favoriser des préparatifs contre la France, nous porterons

chez eux, non le fer et la flamme, mais la liberté: c’est à eux de

calculer quelles peuvent être les suites du réveil des nations.»

C’est en vain que, par un souci visible des transitions nécessaires, la

nouvelle Assemblée parle encore le langage désintéressé de la précédente

et paraît encore préférer la défensive. Dans le ton général, et dans la

dernière phrase de cette adresse au roi, on peut mesurer le progrès des

idées et de l’influence de Brissot. La Législative a adopté son

programme d’une croisade républicaine qui renversera les trônes et celui

de Louis XVI tout le premier. Elle ordonnait l’impression d’un discours

où Isnard formula ce programme, le 29 novembre 1791, en termes éloquents

et menaçants pour l’Europe et Louis XVI: «Parlons aux ministres, au roi

avec la fermeté qui nous convient. Disons à nos ministres que la nation

n’est pas satisfaite d’eux, que par le mot de responsabilité nous

entendons la mort.» On croirait déjà entendre Danton. «Disons à l’Europe

que si les cabinets engagent les rois dans une guerre contre les

peuples, nous engagerons les peuples dans une guerre contre les tyrans.

Alors les peuples s’embrasseront à la face des tyrans détrônés, de la

terre consolée et du ciel satisfait.» Un mois après, l’Assemblée

confiait à Condorcet le soin de conclure: il le fit dans la forme

philosophique et presque religieuse qui convenait à la propagande et

pouvait déguiser les motifs secrets et véritables de cette prise

d’armes: «La nation française se contentera d’avoir reconquis les droits

de la nature.»

Les raisons véritables du parti de la guerre, Brissot se réservait de

les dévoiler cinq mois plus tard, lorsqu’il disait: «Bien avant l’entrée

de Dumouriez au ministère, j’avais prouvé que la guerre était le seul

moyen de déjouer les perfidies de Louis XVI.» Par ses conseils et son

crédit, la Législative acceptait et souhaitait un conflit européen,

comme l’unique moyen de détrôner le roi.

Et alors, comme au début de l’année, la royauté se reprit à souhaiter ce

conflit pour se débarrasser des Assemblées. Cette fois son ministère

lui-même, moins perspicace que Mirabeau, les Feuillants, Narbonne, Biron

et Talleyrand l’y encourageaient. Jeunes, actifs, ambitieux, ils

espéraient sauver la royauté par une guerre et s’en faire un mérite.

Narbonne avait trente-six ans, mais à cet âge déjà il avait trop

appartenu à la cour pour se dégager des habitudes d’intrigue qui en

étaient au dix-huitième siècle le vice principal. Talleyrand, plus jeune

encore, trouvait bons tous les moyens de parvenir. «Il avait embrassé la

carrière de l’ambition.» Par leurs soins, un nouveau secret se forma

autour du trône en vue d’une guerre avec l’Allemagne, populaire et

peut-être heureuse si l’on était assuré de la neutralité de la Prusse et

de l’Angleterre. Custine, un plus jeune homme encore, fut envoyé au duc

de Brunswick très influent à Berlin. Pour décider la cour de Londres, on

n’hésita pas à lui offrir les débris de notre empire colonial, Tabago,

l’île de France et Bourbon. Talleyrand fut chargé de passer la Manche

ces cadeaux en poche, tandis que, resté à Paris, Narbonne préparait la

guerre au gré des Girondins, mais pour les ruiner.

Enfin, brochant sur le tout, Marie-Antoinette travaillait de nouveau les

cours étrangères: «On ne peut différer, écrivait-elle à son frère à

Vienne. Voilà le moment de nous servir.» Elle sollicitait Gustave III,

Catherine II, le roi de Prusse de donner à son mari les moyens de

prévenir le mal qui menaçait les autres États. Ses agents, Fersen,

Breteuil intriguaient dans toute l’Europe, et Louis XVI, le 14 décembre

1791, n’hésitait pas à souhaiter la confusion de toutes choses en France

et sur les frontières pour devenir comme le sauveur de cette nation dont

dépendait son propre salut. «Il est clair, disait-il, pour toute

personne qui marche sur deux pieds qu’intérieurement je ne puis

approuver la Révolution et la Constitution absurde qui me met au-dessous

du roi de Pologne. Il faut que j’aie l’air de m’y livrer franchement et

que ma conduite soit telle que dans le malheur la nation ne voie de

ressources qu’à se jeter dans mes bras.»

Jamais guerre ne fut plus ardemment souhaitée que celle que les Français

préparaient au début de 1792. Tous les partis, l’Assemblée, le

gouvernement, la nation plaçaient en elle leurs espérances. Seul le

ministère des affaires étrangères, de Lessart, s’efforçait encore de

l’écarter. Il envoya de Ségur à Berlin, pour décider la Prusse à ne pas

attaquer la France, pour convaincre les autres princes allemands

d’accepter des indemnités. Il donna la même commission à Barbé-Marbois

auprès de la Bavière, à Noailles auprès de la cour de Vienne. Mais à

l’étranger sa diplomatie demeurait impuissante, combattue par les agents

de Narbonne ou par ceux de la reine. A Paris, elle se heurtait au comité

diplomatique et aux intrigues de la Gironde.

Ce qui frappe le plus dans les origines de cette guerre aujourd’hui bien

connues, c’est leur analogie avec les débuts des guerres au dix-huitième

siècle. On se croirait à la veille de la guerre de Sept ans, au milieu

de toutes ces intrigues qui se croisent à travers l’Europe pour servir à

Paris les ambitions des différents partis, secret de Brissot, secret de

Narbonne, secret de la reine et du roi. La politique étrangère,

subordonnée depuis longtemps aux intrigues de cour, n’est plus celle de

la France, mais des factions qui se la disputent. Elle est agressive,

parce que dans le désordre de la guerre, royalistes et républicains

comptent faire leur profit, quoique la paix soit pour le pays une

nécessité et presque un devoir. C’est en vain qu’on invoque les grands

souvenirs des politiques qui la comprenaient autrement, les traditions

d’Henri IV et de Richelieu, uniquement formées pour le bien du royaume.

Ce sont les défaillances de Louis XV et de ses courtisans qui menacent

encore la France dans cette crise décisive.

Les politiques de l’Europe, et le chef de l’Empire particulièrement

exposé aux provocations de l’Assemblée législative ne s’y trompèrent

pas. Ils se réjouissaient de voir la France tombée si bas: ils ne

souhaitaient pas cette guerre qui pouvait permettre à la royauté ou à la

République de la relever par des victoires. La paix leur semblait une

garantie de la durée de cette anarchie, cette anarchie une garantie de

notre faiblesse. Léopold Ier échangeait ces vues et ces espérances avec

le roi de Prusse; il les consignait dans le protocole du traité de

Berlin, 17 janvier 1792: «Il ne s’agit pas de faire une guerre à la

France, de prodiguer notre or et notre sang pour la remettre dans son

ancien état de puissance.» Les mêmes calculs, à la même date,

déterminaient le cabinet de Londres à la plus stricte neutralité. «La

paix est encore entre nos mains», concluaient nos ambassadeurs à

l’étranger. C’est la conclusion même qui s’impose à l’histoire, plus

éclairée que ne l’étaient nos pères, par des documents authentiques. Se

croyant menacés par les rois de l’Europe, et désignés pour soulever les

peuples contre eux, les Français par crainte, tradition et fanatisme de

propagande, voulurent la guerre et se livrèrent aux partis qui la

préparaient depuis 1791.

Au printemps de 1792 les Girondins prirent décidément l’offensive. Pour

entraîner la nation tout entière, ils réveillèrent les souvenirs anciens

des guerres contre l’Autriche. Gensonné blâma l’alliance antinaturelle

avec les Habsbourg qui, depuis Choiseul, avait placé Marie-Antoinette

sur le trône de France. Appuyé par Narbonne, Isnard demandait avec

instance la guerre à l’Allemagne: et c’était déjà la lui déclarer que de

sommer l’Empereur de s’expliquer avant le mois de mars. «La rupture de

l’alliance est aussi nécessaire que la prise de la Bastille», dit un

membre du comité diplomatique. «Passons le Rhin», conclut Anacharsis

Clootz.

Alors, la France est prête à courir aux armes, pour une guerre contre

l’Autriche dont la tradition fait presque une guerre sacrée, dont la

Révolution en outre fera une croisade. Le goût des entreprises

militaires la porte à cette prise d’armes. «La nation veut la guerre,

dit un étranger bon observateur. L’esprit du pays a toujours été

guerrier.» Par là, les Français se détournent de la Révolution, croyant

de bonne foi la servir hors de leurs frontières. Le souci de leur

défense, la fièvre de la conquête les occuperont souvent dans cette

crise où elle se précipite, plus que la tâche de leur reconstitution

intérieure. Et avec les intrigants qui les ont conduits à leur insu,

déjà paraît l’influence des chefs militaires. Dumouriez commence cette

guerre que Bonaparte conclura. La politique étrangère décide des

destinées de la Révolution française, politique d’intrigues, de

traditions et de sentiments, funeste à la nation, le plus triste legs

que la France de l’ancien régime ait fait à la France nouvelle.

Manuel historique de politique étrangère, tome II [de 4] · 第 17 / 179 题