Les Torrents des Hautes-Alpes, le Rhône et les inondations. _Quatre
Gravures._--Courrier de Paris. _Portrait de madame Pauline
Viardot-Garcia_.--Belisario, trilogie, par Bertal. _Dix-sept
Gravures_.--Académie des Sciences. Compte-rendu des deuxième et
troisième trimestres. I. Sciences médicales.--Accident du 10 novembre
sur le Chemin de fer de Versailles. _Gravure_.--Histoire de la Semaine,
_Portrait de Narvaez; Portraits du Roi et de la Reine des Belges;
Chambre des Représentants._--Une Bouteille de Champagne, nouvelle, par
André Delrieu. (Suite et fin)--Margherita Pusterla. Roman de M. César
Cantù. Chapitre XIX, la Fuite; chapitre XX, un Moine et un Prince.
_Quatorze Gravures._--Bulletin bibliographique.--Annonces.--Modes. _Une
Gravure_.--Amusement des sciences. _Une Gravure_.--Correspondance.
--Rébus.
Les Torrents des Hautes-Alpes, le Rhône et le Inondations.
Il y a quelques années, les esprits sérieux se sont vivement préoccupés
d'une immense question qui intéresse au plus haut point l'avenir
agricole et manufacturier de la France. L'inopportunité, le danger même
du défrichement des forêts, sous le rapport climatérique et industriel,
a servi longtemps de texte à des discussions animées. Ces débats, s'ils
n'ont pas dégagé la vérité des nuages qui l'enveloppent encore, ont au
moins appelé l'attention de l'autorité sur cet important sujet, et mis
un frein à ce vandalisme besogneux entre les mains duquel le sol
n'aurait bientôt plus présenté qu'aridité et désolation.
Le dépérissement des forêts en France date déjà de loin. Parmi les
appétits désordonnés qui ont eu tour à tour leur règne dans notre pays,
les uns n'ont affecté que les capitaux particuliers et n'ont laissé de
traces que dans les familles victimes des jeux de bourse effrénés.
D'autres, au contraire, ont écrit leurs ravages en caractères lisibles
pour tous, sur le sol même, et ont exercé une influence incontestable
sur la richesse nationale, sur les produits de la nature et de l'art, et
même sur les phénomènes météorologiques. De ce nombre et au premier rang
nous pouvons placer le défrichement des vieilles forêts qui jadis
couvraient la Gaule. Ce défrichement, impérieusement commandé d'abord
par l'accroissement de la population, par l'extension des lieux habités,
avait trouvé une limite dans les besoins mêmes des habitants. De plus,
ces vastes propriétés, ces héritages de famille, qui se perpétuaient de
race en race, étaient considérés par les anciens seigneurs comme un
dépôt sacré qu'ils n'avaient reçu de leurs ancêtres que pour le
transmettre intact à leurs descendants; et c'était une pensée toute
providentielle qui avait ainsi placé sous la sauvegarde d'un sentiment
religieux, quoique égoïste, cette source immense de richesses et de
prospérité. Mais ce qui était né de la féodalité disparut avec la
féodalité. Après la révolution de 89 tous ces grands fiefs disloqués,
déclarés biens nationaux et vendus à vil prix, devinrent la proie de
spéculateurs avides, et bientôt la hache abattit brutalement des forêts
séculaires, providence de toute une contrée Enfin, après les longues
luttes de l'Empire, luttes pendant lesquelles les bras manquèrent à la
terre, une réaction s'opéra en faveur de l'agriculture. Alors on eût dit
que la terre manquait aux bras. Toute une armée d'agriculteurs se rua
sur ce qui nous restait de forêts, et s'attaqua sans discernement à tout
ce que la spéculation pouvait encore atteindre, et l'on vit des moissons
et des prairies là où naguère croissaient le chêne et le pin, et des
montagnes se montrant pour la première fois, depuis la création, avec un
front chauve et découronné.
Mais qu'advint-il de toutes ces dévastations barbares? On s'aperçut
bientôt que le climat changeait sensiblement, que les orages étaient
plus fréquents et plus dangereux. Le régime des cours d'eau qui servent
de moteur è la plupart des forges françaises devint de plus en plus
variable. On passa sans transition de la sécheresse à des crues subites,
et, d'un autre côté, la rareté du combustible végétal empêcha les
fabricants d'avoir recours aux moteurs à vapeur. Enfin ces crues
causées, soit par la fonte des neiges, soit par les orages, exercèrent
de terribles ravages, et des contrées jadis fertiles et florissantes
virent naître des torrents dévastateurs, menace constamment suspendue
sur leur tête.
Au moment même où nous écrivons, de nouvelles inondations viennent
donner une trop éclatante sanction à nos paroles. Le Rhône, qui pourrait
n'être qu'un fleuve bienfaisant pour la contrée qu'il traverse, est le
plus terrible fléau de la vallée qu'il arrose. La Durance, cette rivière
torrentielle, se précipite comme une avalanche, et enlève en un instant
ponts, maisons et troupeaux.
Le mal est fait, et, comme on le voit, il est immense. On a cherché à y
remédier, mais peut-être trop tard; toutefois, ce n'est pas sans
intention que nous nous sommes arrêté sur ce tableau historique du
dépérissement des forêts en France et de la fatale influence du
déboisement sur la fortune publique. C'est que là où gît le mal gît
aussi le remède; c'est qu'il fallait bien faire comprendre la nature, du
mal, pour que la pensée saisit ensuite aisément toute la portée du
remède qu'on propose d'y appliquer.
Nulle part peut-être, les résultats désastreux de cette sauvage
destruction n'ont été plus visibles et plus irréparables en apparence
que dans les Hautes-Alpes. Là, ce ne sont pas quelques usines que
l'instabilité des cours d'eau force à chômer de temps en temps, c'est un
pays entier, jadis riche et populeux, sillonné maintenant par une
multitude de torrents, et qui marche rapidement vers une ruine complète.
Ce ne sont pas quelques manufacturiers dont les cris de détresse sont
toujours entendus et souvent apaisés, c'est une population patiente et
résignée dont jamais les plaintes n'ont eu de retentissement, et qui
pourtant peut calculer les heures qui lui restent encore à vivre, qui
voit le fléau gagner sur elle, et dont le courage se résume à abandonner
chaque année quelque cabane, quelque champ, quelque victime au torrent.
Un chiffre fera mieux comprendre toute l'horreur de cette cruelle
expectative et l'impuissance absolue où se trouvent les habitants de la
conjurer par leurs propres ressources.
[Illustration: Inondations.--Le pont de Corp enlevé par le courant du
Drac.]
La superficie du département des Hautes-Alpes est de 553,569 hectares,
dont 166,800, ou à peine le tiers, en terres productives, 296,800 en
rochers et terres incultes, et le reste, ou 89,969 hectares, en
pâturages, bois, rivières et torrents. Le département n'a que 131,462
habitants ou un peu plus de vingt habitants par kilomètre carré, tandis
que la moyenne pour toute la France est de soixante habitants, et que
pour quelques départements dont la superficie est égale ou même
inférieure à celle des Hautes-Alpes, tels que l'Ain, l'Ardèche, le
Bas-Rhin, le Nord, elle s'élève jusqu'à soixante, soixante-douze, cent
neuf et même cent soixante-onze habitants par kilomètre carré.
Faut-il s'étonner, quand on connaît ce chiffre, si le mal s'accroît tous
les jours? et doit-on accuser d'incurie des hommes dont l'excuse,
malheureusement trop réelle, est dans leur affreuse misère et dans
l'insuffisance matérielle la mieux prouvée? Pourtant tous les
fonctionnaires qui se sont succédé dans ce département ont entendu ce
cri de détresse, ont vu de leurs yeux la dévastation s'avancer à pas
rapides, plusieurs même ont fait parvenir l'expression de leurs
déchirantes prévisions jusqu'aux oreilles de l'autorité, et rien ne
s'est encore fait dans l'intérêt de ces malheureux abandonnés. Une
incurie en apparence systématique préside à leurs destinées.
Comment supposer cependant que les gouvernements qui se sont succédé
depuis cinquante ans en France, mis en demeure d'appliquer au salut de
toute une contrée des mesures conservatrices, aient reculé devant cette
tâche et marqué des milliers de Français du sceau de parias? Ne
serait-ce pas plutôt que jamais on n'a présenté une théorie du mal assez
complète pour qu'on pût préjuger l'effet du remède? Cette supposition
nous paraît la plus probable; car si nous consultons les ouvrages écrits
en faveur de ce malheureux département ou sur le fléau qui le ravage,
depuis celui de Fabre, en 1797, jusqu'à ceux plus récents de MM.
Héricart de Thury, Ladoucette et Dugied, nous reconnaissons qu'il
manquait une théorie des torrent, qui, un faisant connaître leurs
propriétés, édifiât complètement l'esprit sur les moyens que l'on
proposait pour atténuer, prévenir et faire disparaître cette effroyable
calamité.
[Illustration: Torrents.--Plan de la vallée de la Durance.]
Cette lacune a été comblée, il y a près de deux ans, avec beaucoup de
talent, par un jeune ingénieur qui, dans le travail que nous avons sous
les yeux, s'est placé du premier coup au rang des hommes les plus
judicieux et les plus utiles des ponts-et-chaussées(1). Cet ouvrage,
fruit de cinq années d'observations, embrasse toutes les faces de la
question et permet de suivre, dans ce labyrinthe d'effets souvent en
apparence contradictoires, la marche toujours uniforme du torrent,
depuis la goutte d'eau ou le flocon de neige que reçoit le sommet de la
montagne, jusqu'à la trombe chargée de rochers et d'eau, qui court avec
fracas se précipiter dans la plaine.
[Note 1: _Les torrents des Hautes-Alpes et le Rhône_; par A. SURELL,
ingénieur des ponts-et-chaussées.]
Si _l'Illustration_ ouvre aujourd'hui ses colonnes au résumé du ce
remarquable ouvrage, c'est que des malheurs récents lui donnent une
triste actualité; c'est qu'il est bon de rappeler aux hommes chargés de
la fortune publique que si, pour un mal sans remède, on peut se borner à
des témoignages de sympathie, quand le remède est indiqué, il y a déni
de justice à ne pas l'appliquer.
M. Surell a divisé son ouvrage en cinq parties. Dans les trois
premières, il fait connaître les propriétés principales des torrents,
les moyens de défense employés contre eux jusqu'à présent, et les
difficultés qu'ils opposent à la construction des routes et des ponts;
dans la quatrième, il décrit les causes qui font naître et alimentent
les torrents; dans la cinquième, il expose le système à suivre pour
remédier à ce fléau envahissant qui menace de changer en vastes
solitudes un département jadis si peuplé et si florissant.
[Illustration: Plan d'un torrent.]
Une observation bien remarquable et tout à fait particulière à ce
département, c'est que toutes les rivières qui le sillonnent sont d'une
nature torrentielle, depuis les rivières à fond mobile et à
_délaissées_, telle que la Durance et ses affluents, et les rivières
torrentielles proprement dites, dont le lit a une pente énorme,
jusqu'aux cours d'eau connus sous le nom générique de torrents, et qui
forment une classe à part. C'est à ceux-là que nous allons nous arrêter.
«Les torrents, dit M. Surell, coulent dans des vallées très-courtes qui
morcellent les montagnes en contre-forts, quelquefois même dans de
simples dépressions. Leur pente excède 6 centimètres par mètre sur la
plus grande longueur de leur cours; elle varie très-vite, et ne
s'abaisse pas au-dessous de 2 centimètres par mètre. Ils ont une
propriété tout à fait spécifique. Ils _affouillent_ dans une partie
déterminée de leur cours, ils _déposent_ dans une autre partie, et
_divaguent_ ensuite par suite de ces dépôts....
«De cette définition même des torrents, il ressort que si l'on observe
leur cours depuis sa source la plus élevée jusqu'à leur débouché dans
les grandes vallées, on y doit distinguer trois régions qui sont
d'ailleurs nettement caractérisées par leur forme, leur position, et
par les effets constants que les eaux exercent dans chacune d'elles...»
D'abord une région dans laquelle les eaux s'amassent et affouillent le
terrain à la naissance du torrent: c'est le _bassin de réception_: puis
une région dans laquelle les eaux déposent les matières provenant de
l'affouillement: c'est le _lit de déjection_; enfin, entre ces deux
régions, une troisième où se fait le passage de l'affouillement à
l'exhaussement: c'est le _canal d'écoulement_.
Maintenant que nous avons pour ainsi dire sous les yeux le squelette du
torrent, examinons rapidement la topographie de son cours, la nature de
ses déjections, les causes de sa violence, et tout concourra à faire
ressortir l'insuffisance des défenses employées jusqu'à ce jour et
l'efficacité des nouvelles méthodes proposées par M. Surell.
«Le bassin de réception a la forme d'un vaste entonnoir diversement
accidenté et aboutissant à un goulot placé dans le fond. L'effet d'une
pareille configuration est de porter rapidement sur un même point la
masse d'eau qui tombe sur une grande surface de terrain.» Les berges en
sont abruptes, minées par le pied, déchirée par un grand nombre de
ravins, et s'élèvent fréquemment jusqu'à 100 mètres de hauteur.
Le canal d'écoulement, qui fait suite au goulot, varie de longueur
suivant le genre de torrents qu'il renferme. Il est toujours compris
entre des berges solides et bien dessinées. C'est la partie inoffensive,
mais malheureusement aussi la plus courte, des torrents; c'est là qu'on
cherche à établir les ponts.
Le lit de déjection, où vient s'amonceler tout ce que la violence des
eaux a arraché aux flancs de la montagne, forme un monticule conique à
sa sortie de la gorge.
[Illustration: Coupe en long d'un torrent.]
Les dessins que nous donnons représentent: l'un le plan d'une partie de
la vallée de la Durance et quatre des torrents les plus terribles de
cette vallée; le _Rioubourdoux, le Réalon, le Brumafan_ et _le Rabioux_,
dont les noms sont aussi significatifs que les torrents sont énergiques;
les autres, le plan d'un torrent où l'on distingue: AABD, le bassin de
réception, dans lequel ABA figure l'entonnoir du bassin, et BD la gorge
ou le goulot; BDDD figure le lit de déjection: quant au canal
d'écoulement en D, il n'a pas une longueur appréciable. C'est un torrent
moindre. La coupe est celle du torrent AABD.
C'est en examinant attentivement la nature écologique des déjections
qu'on peut se rendre compte de l'origine même des torrents, des causes
qui les alimentent, et par suite, des moyens de défense à leur opposer.
En effet, s'il est prouvé que toutes les matières que dépose un torrent
proviennent de son bassin de réception, on pourra avec assurance poser
ce principe, que «le champ des défenses doit être transporté dans les
bassins de réception.» Or, les déjections varient de forme et de nature,
depuis le limon le plus fin et le plus fertilisant jusqu'aux blocs de
rochers cubant 20, 40 et même 50 mètres cubes. Mais toutes, boues,
graviers, galets et blocs, accusent la nature du terrain que le torrent
a traversé.
On pourrait s'étonner de la masse énorme des blocs dont nous venons de
parler; mais on s'expliquera la prodigieuse puissance du torrent, quand
on connaîtra la manière dont souvent se forment les crues. Laissons
parler l'auteur.
«Souvent le torrent tombe comme la foudre; il s'annonce par un
mugissement sourd dans l'intérieur de la montagne. En même temps un vent
furieux s'échappe de la gorge: ce sont les signes précurseurs. Peu
d'instants après parait le torrent, sous la forme d'une avalanche d'eau
roulant devant elle un amas de blocs entassés. Cette masse énorme forme
comme un barrage mobile, et telle est la violence de l'impulsion, que
l'on aperçoit bondir les blocs avant que les eaux deviennent visibles.
L'ouragan qui précède le torrent est accompagné d'effets plus
surprenants encore. Il fait voler des pierres au milieu d'un tourbillon
de poussière, et l'on a vu quelquefois, sur la surface d'un lit à sec,
des blocs se mettre en mouvement comme poussés par une force
surnaturelle.»
L'affouillement du bassin de réception étant la cause unique de l'action
destructive des torrents, voyons quelles sont les causes qui le
provoquent. Il y en a trois:
1º La nature d'un sol affouillable: c'est la cause géologique;
2° la forme en entonnoir du bassin, qui concentre instantanément les
eaux et fournit l'élément de vitesse: c'est la cause topographique;
3º la fonte des neiges et les pluies d'orage qui apportent la masse des
eaux: c'est la cause météorologique.
La seconde de ces causes n'est qu'un corollaire des deux autres, puisque
l'entonnoir, comme l'apprend l'observation, ne se forme que peu à peu et
sous l'action combinée des eaux et de la nature du terrain, c'est-à-dire
du SOL et du CLIMAT des Hautes-Alpes; et voilà ce qui donne aux torrents
de ce département un caractère distinctif dont les traits ne se
retrouvent à la fois nulle autre part.
Mais il y a plus: la première de ces causes ne serait plus à craindre si
l'on s'attaquait directement au climat, si on le forçait à changer en
une influence salutaire et productive, une sauvage et cruelle puissance;
car si les eaux, au lieu de se concentrer rapidement en un point,
filtraient peu à peu en fertilisant les croupes des montagnes qu'elles
traversent, les affouillements disparaîtraient, et avec eux les affreux
ravages des torrents.
Nous voici donc arrivés à lutter corps à corps avec le géant; nous avons
même découvert le défaut de la cuirasse, il ne reste plus qu'à pousser
en avant pour voir bientôt une contrée entière rendue à la vie et à
l'industrie, et un pays riche et productif là où l'oeil affligé
n'aperçoit que montagnes pelées, que steppes arides et déserts.
L'immense défaut des défenses employées jusqu'à ce jour contre les
torrents, c'est qu'en général ce n'est pas à la source même du mal qu'on
s'est attaqué, mais à l'endroit où le mal était déjà irréparable,
c'est-à-dire aux lits de déjection. Les efforts isolés de quelques
propriétaires, un système plus ou moins bien compris de barrages et
d'endiguements, voilà à quoi se sont bornées les défenses. La lutte a
été longue et désespérée, et à l'heure où nous parlons, la lassitude
causée par des défaites inévitables a amené avec elle l'engourdissement
et l'apathie. Mais nous l'avons vu, c'est plus haut qu'il faut viser; il
faut prévenir le mal en en détruisant la cause; en un mot, c'est sur la
montagne qu'il faut lutter avec le ciel.
Nous savons déjà que, rationnellement, c'est dans les bassins de
réception qu'il faut porter le champ des défenses. Une autre observation
va nous donner la clef du genre de défenses à employer.
Partout où il y a des torrents récents il n'y a plus de forêts.
Partout où on a déboisé le sol, des torrents récents se sont formés.
Partout où la végétation a reparu par une cause quelconque, les torrents
ont été éteints.
N'hésitons donc pas à conclure avec M. Surell que, pour prévenir la
formation des torrents nouveaux et éteindre les anciens, il faut
reboiser les parties élevées des montagnes.
Mais comment, dira-t-on, aborder avec la végétation ces croupes
dénudées, ces abîmes toujours béants, où l'oeuvre de destruction se
propage avec tant de persévérance? Comment retenir ces eaux sans cesse
suspendues sur la plaine; ces avalanches où la glace, la neige, le roc,
roulent confondus avec une impétuosité qui brise tous les obstacles?
Voici les mesures que propose M. Surell; elles sont de quatre espèces:
1° Tracer des zones de défense;
2° Boiser ces zones;
3º Planter les berges vives;
4° Construire des barrages en fascines.
Les zones de défense seraient tracées sur les bords du torrent, qu'elles
envelopperaient depuis son embouchure, où elles auraient 30 à 40 mètres
de large, jusqu'à l'entonnoir, où elles auraient une largeur de 5 à 600
mètres; elles embrasseraient les plus petites ramifications de ses
affluents et les plus infimes filets d'eau, qui, dans les temps d'orage,
deviennent eux-mêmes de désastreux torrents. Ces zones seraient plantées
et semées, et bientôt le torrent, ne recevant plus l'eau que goutte à
goutte, perdrait sa force d'érosion, et par suite ses alluvions, et
serait placé dans les mêmes conditions que s'il sortait du sein même
d'une forêt profonde. Pour les berges vives, on les couperait de petits
canaux d'arrosage, tirés du torrent même, et alors une végétation
luxuriante, dont on a déjà sur les lieux mêmes quelques exemples,
remplacerait l'aspect affligeant de ces cols décharnés et stériles, dont
la vue seule indique qu'un grand agent de destruction a passé par là.
Enfin, on empêcherait les affouillements au moyen de barrages en
fascines, dont l'effet salutaire a déjà été reconnu, et qui, par leur
action de retenue, permettraient aux berges de s'asseoir, à la
végétation de prospérer.
Nous n'insistons pas sur l'efficacité de ces moyens, dont l'annonciation
seule nous semble devoir amener avec elle la conviction.
Maintenant, se demandera-t-on, qui, des particuliers ou de l'État doit
supporter les frais de ces immenses travaux? M. Dugied, qui évaluait à
200,000 hectares la superficie susceptible d'être reboisée, voulait que
l'État fît seul les frais de cette opération, qui devait durer soixante
ans et coûter 75,000 francs par an. M. Surell partage cette opinion, aux
chiffres et à quelques détails d'exécution près. Outre l'intérêt général
que l'État doit sauvegarder, il prouve que le gouvernement, dans
l'intérêt de ses routes et de ses ponts, doit encore se charger de ces
travaux. Dans deux chapitres écrits avec la verve et le talent d'un
homme de coeur et de conviction, il démontre que ne pas venir au secours
de ce département serait, de la part de l'État, «une _mauvaise action_,
parce qu'en sacrifiant le sol, on sacrifie aussi les hommes qui y sont
attachés, et un _mauvais calcul_, parce que la société ne fait pas
impunément des mendiants, et que les misères qu'elle n'a pas su prévenir
se retournent tôt ou tard contre elle.»
Et cependant, il y a deux ans que cet ouvrage a été écrit, qu'il a valu
à son auteur les suffrages des hommes les plus éclairés, et les
encouragements du gouvernement, et rien ne s'est fait encore!
N'est-il pas déplorable qu'en France il se trouve une contrée entière
qui, si on lui demande pourquoi elle n'a ni chemins, ni routes, ni
canaux, ni pour ainsi dire d'habitants, n'ait qu'un mot et un mot
profondément vrai à répondre: LA PAUVRETÉ? Oui, il y a là une plaie
affreuse, mais elle n'est pas incurable, nous l'avons vu dans le
remarquable travail de M. Surell; seulement il faut se hâter, et
puisqu'on a proclamé si haut le règne des intérêts matériels, il ne faut
pas qu'une population entière soit déshéritée des bénéfices qu'elle a le
droit d'en attendre.
Si l'on a bien compris ce que nous venons de dire des torrents, des
causes de leur formation, de leur impétuosité et des ravages qu'ils
exercent, on concevra facilement quelle influence désastreuse ils ont
sur les crues et les inondations du Rhône. En effet, tous ces torrents
se jettent dans des rivières torrentielles elles-mêmes, qui arrivent
instantanément et précipitent dans le Rhône un volume d'eau
extraordinaire. De là ces débordements, ces courants impétueux qui
ravinent les terres et font au fleuve un nouveau lit que souvent il
n'abandonne plus. Si donc l'on détruit les torrents, on enlève une des
grandes causes des inondations du Rhône. Il resterait cependant à
combattre encore les crues qui ont pour cause soit les pluies d'orage,
soit la fonte des neiges, et qui d'ailleurs sont inévitables, même en
supposant les torrents éteints.
M. Surell a porté, dans l'étude des améliorations du Rhône, la même
sagacité, le même esprit d'analyse que dans ses études sur les torrents
des Hautes-Alpes. Il a rédigé l'année dernière, de concert avec M.
Bouvier, ingénieur-directeur du Rhône, un mémoire remarquable sur cet
objet. Nous allons en donner une idée succincte à nos lecteurs.
Les _vices_ du Rhône consistent dans la _corrosion des rives_ et la
_division du fleuve en différents bras_. Les perfectionnements à
apporter se réduisent donc aux deux opérations suivantes: 1º fixer les
rives; 2° barrer les bras secondaires.
Mais comment, dira-t-on, fixer les rives sur un développement de 284
kilomètres? Quelle somme énorme ne faudra-t-il pas affecter à ces
travaux? L'observation du régime du fleuve a conduit à la découverte
d'un principe qui réduit considérablement la dépense à faire. Ce
principe est celui de la _réciprocité des anses_, c'est-à-dire que le
cours du fleuve étant sinueux, si le courant vient frapper, par exemple,
la rive droite et s'y creuse une _anse_, il y est réfléchi et va à une
distance plus ou moins éloignée frapper la rive gauche et s'y creuser
également une anse, pour de là être réfléchi de nouveau sur la rive
d'oite, et ainsi de suite. Tout l'intervalle compris entre deux anses
successives n'est exposé à aucune corrosion et n'a, par conséquent, pas
besoin d'être défendu. Le développement des rives à défendre se réduit
ainsi de plus de moitié.
Quant aux barrages des bras secondaires, au lieu de les opposer
directement au courant, qui les aurait promptement affouillés et
emportés, on suit également la loi de la réciprocité des anses, et on
les construit suivant des courbes qui, sans heurter le cours du fleuve,
l'infléchissent doucement et le dirigent vers l'anse suivante.
Telles sont les améliorations proposées dans l'intérêt de la navigation:
l'agriculture réclame d'autres travaux.
Les maux que le Rhône cause aux terres riveraines consistent dans la
_corrosion des rives_, comme pour la navigation et dans _l'inondation
des plaines_.
Il importe, dans le fait de l'inondation, de séparer deux effets fort
distincts, savoir: la _submersion_, proprement dite, et la _formation
des courants_.
La submersion n'a jamais été considérée comme un fléau par les
propriétaires des terrains qui avoisinent le fleuve; c'est au contraire
un bienfait, car elle dépose sur le sol une couche de limon, qui
augmente, l'épaisseur de la terre végétale, comble les creux et tend à
niveler le terrain. C'est l'inondation _fécondante_; mais les eaux
peuvent, en raison de la forte pente de la vallée, et des accidents
divers du lit, se mettre en mouvement sur le sol inondé; de là les
courants: c'est ce second effet seul qui est nuisible.
La science doit donc s'appliquer à empêcher la formation des courants,
tout en protégeant la submersion tranquille. Pour y parvenir, les
auteurs du mémoire que nous analysons proposent un système de levées
_insubmersibles_, enracinées au pied des montagnes qui limitent la zone
que les eaux doivent couvrir, barrant transversalement la vallée, et se
recourbant ensuite pour suivre une direction parallèle au fleuve. Dans
ce système, les courants sont rompus, sans que les terrains soient
enlevés à la submersion. La vallée se trouverait ainsi divisée en un
certain nombre de bassins, fermés en tête, mais ouverts à l'aval. Cette
disposition a déjà été appliquée par quelques riverains et avec le
succès le plus complet.
Ainsi, en résumé, les ouvrages à exécuter pour améliorer le cours du
Rhône sont de trois espèces:
1º Le revêtement des berges dans les anses;
2º Le barrage des bras secondaires;
3º La division de la vallée en bassins, au moyen de digues
insubmersibles transversales.
Le devis présenté par les ingénieurs s'élève à 25 millions qu'ils
demandent à dépenser en _dix ans_, c'est-à-dire _deux millions cinq cent
mille francs_ par an. On concevrait difficilement les hésitations du
gouvernement à mettre la main à une oeuvre si urgente, en présence des
désastres épouvantables qui viennent périodiquement affliger la vallée
du Rhône. Quant à nous, nous faisons les voeux les plus ardents pour
qu'on ne retarde pas plus longtemps la présentation aux Chambres d'un
projet de loi qui donne garantie et sécurité à l'avenir. Jamais dépense
ne fut mieux justifiée, et jamais peut-être on n'aura obtenu de si
admirables résultats pour une somme aussi minime.
Courrier de Paris.
Doublez vos verrous, triplez vos serrures, mettez des cadenas à vos
poches: Paris est en proie aux larrons; jamais l'amour du bien d'autrui
ne fit de tels ravages. La police correctionnelle et la Cour d'assises
n'ont pas le temps de respirer; le Mandrin et le Cartouche y abondent.
Il ne fait pas bon lire la _Gazette des Tribunaux_, sous peine de
soupçonner un voleur dans tous les gens qu'on rencontre, et de voir un
fripon dans chacun de ses serviteurs ou de ses amis intimes. Si
quelqu'un vous donne la main, méfiez-vous-en! il n'a peut-être de
tendresse que pour la bague que vous portez au doigt; s'il demande des
nouvelles de votre santé, c'est sans doute un chemin détourné pour
arriver à tâter le pouls à votre caisse ou à votre bourse, frappe-t-il à
votre porte, d'un air doux et poli, sollicitant l'honneur d'être reçu
chez vous, il veut certainement prendre l'empreinte de vos serrures. Que
vous dirai-je? il n'y a pas moyen de vivre une minute tranquille, pour
peu qu'on tienne à sa bourse ou à sa montre; et le préfet de police sera
bientôt contraint, dans l'intérêt de tout candide Parisien, d'attacher
spécialement un sergent de ville à chaque gousset et un garde municipal
à chaque porte.
Remarquez que le voleur s'est singulièrement perfectionné; il est arrivé
à ressembler à un honnête homme; c'est là le comble de l'art. On vole,
comme Lairo, ce complice de Courvoisier, en étudiant Virgile; on
escalade en bottes vernies; on brise les serrures en gants glacés. Les
voleurs d'autrefois se sentaient d'une lieue à la ronde; ils avaient
d'affreuses barbes, des yeux hagards, un sourire féroce et les mains
rouges; on disait tout aussitôt: «Voilà un gaillard que je ne voudrais
pas rencontrer au coin d'un bois!» Aujourd'hui, vous trouvez, en montant
dans le coupé Laffitte et Caillard, un charmant inconnu qui vous comble
de soins: «Monsieur veut-il que je lui cède la place du coin?
offrirai-je à monsieur une de ces pastilles aromatiques? Si l'air gêne
monsieur, je baisserai le store!» et mille autres politesses. Quel
aimable homme! dites-vous; et l'ennui de la route disparaît à causer
agréablement avec ce délicieux compagnon de voyage; car il sait tout, en
homme bien élevé qu'il est; la politique, les affaires, l'industrie, la
petite chronique du monde.--On se quitte avec le plus vif regret.--Six
mois après, vous êtes cité comme témoin devant une Cour d'assises
quelconque, et vous retrouvez sur le banc des accusés votre adorable
voisin du coupé, qui vous sourit d'un air d'ancienne connaissance. Il
avait escamoté trois ou quatre portefeuilles, chemin faisant, tout en
vous offrant des pastilles à la rose.
Telle est à peu près l'histoire de Souques, qui va être mis en jugement
dans quelques jours: jeune bandit de vingt-six ans, blond, élégant,
plein de galanterie et fort tendre pour les jolies femmes qu'il
rencontrait sur sa route; on aurait pris Souques pour un _lion_ qui
allait se mettre au vert et se reposer en plein champ des fatigues du
boudoir et de l'Opéra. Souques cependant dépassera Courvoisier;
Courvoisier s'arrêtait au vol, Souques allait jusqu'à l'assassinat.
Voici un fait tout récent qui prouve avec quels procédés et quel
raffinement de délicatesse les voleurs vous dévalisent aujourd'hui. Il
n'y a pas huit jours qu'un des restaurateurs renommés de Paris a été
victime d'un vol considérable; toute son argenterie a disparu en un clin
d'oeil et d'un coup de main; il s'agit d'une perte de six à huit mille
francs. La police est en vedette; mais jusqu'ici elle a fait de vaines
recherches, et rien encore n'a dénoncé les traces du coupable. La seule
pièce qui soit tombée entre les mains de la justice est la lettre
suivante, que le pauvre diable de restaurateur a reçue sous enveloppe le
lendemain du vol: «Monsieur, ne soyez pas inquiet de votre argenterie;
elle est entre mes mains, et je la garde. Je viens de m'apercevoir
qu'hier, après avoir dîné chez vous, je suis sorti sans payer ma carte;
c'est une distraction que je ne me pardonnerai jamais. Je serais désolé,
monsieur, que vous pussiez me croire capable d'une telle petitesse.
J'ai, en conséquence, l'honneur de vous adresser, sous ce pli, un
napoléon pour solde de ma dépense, montant à 10 francs 60 cent; le reste
est pour le garçon. Agréez, monsieur, mes sentiments bien distingués.»
Madame la comtesse de *** a rouvert ses salons: mais ils sont loin
d'avoir l'éclat et l'attrait qui en a fait, pendant dix ans, le
rendez-vous des hommes les plus aimables et des plus jolies femmes de
Paris. D'où vient cette décadence? On lui donne plusieurs causes. Les
uns prétendent que le désastre du banquier M....., dont les qualités
financières étaient fort appréciées dans la maison, a tourné l'esprit de
la comtesse à la philosophie. Les autres affirment que le jeune de
C..... étant parti brusquement pour l'Italie, la comtesse joue à la
Lavallière, et parle de se faire carmélite. On ajoute qu'elle ne peut se
consoler de la mort récente de M. de Saint-A.....; c'était un ami de
toute sa vie, l'âme de ses réunions, qu'il animait par son esprit, le
dépositaire de ses secrets les plus intimes. Madame la comtesse était
veuve à vingt ans; elle en a trente-huit à l'heure qu'il est, disent les
gens qui ont du savoir-vivre; de vingt à quarante ans, il y a de quoi
être veuve; aussi dit-on que l'emploi de confident était loin de
constituer une sinécure pour M. de Saint-A..... Vers la fin de sa vie, il
réclamait un secrétaire adjoint, déclarant qu'il succomberait à la peine
s'il était obligé de recueillir plus longtemps à lui seul tous les
souvenirs de la comtesse.
Un autre homme de beaucoup d'esprit manque à l'agrément de ce salon; je
veux parler du baron de N...., que tout Paris connaît. N..... s'est
retiré définitivement en Auvergne; il dit que le temps de faire
pénitence et de racheter son âme est venu. N..... en effet a longtemps
vécu avec le diable, mais en assez bon diable. Sa fortune et sa santé
ont payé les frais de cette association satanique. N..... est fort
goutteux, fort délabré et fort ruiné. C'est de lui que ce charmant petit
minois de madame Dave... disait l'autre jour: «Cet homme est un cours de
morale ambulant!»
Une lettre, qu'un de nos amis intimes nous écrit de Bologne, annonce le
retour en cette ville de l'illustre maestro Rossini. Le peuple bolonais
a reçu ce paresseux grand homme avec un enthousiasme qui devrait le
décider à sortir du son silence et de son inaction. Il y a quinze ans
que Rossini se tait, et au milieu de la musique infernale qui se
fabrique de tous côtés, on peut dire que le silence du cette grande voix
mélodieuse est une vraie calamité publique.
Le matin de son arrivée la société philharmonique de Bologne a exécuté
sous ses fenêtres une sérénade composée des airs préférés de ses opéras
les plus fameux; la foule était immense autour de sa maison, et de tous
côtés, dans l'intervalle des instruments et des voix, retentissait ce
cri: «Viva Rossini!» Criez, plutôt: «Vive le macaroni!» dit l'auteur de
_Guillaume Tell_, en mettant le nez, à la fenêtre.
Le soir, il alla au théâtre; on jouait Nabuchodonosor; à peine l'eût-on
reconnu que tout le monde se leva et battit des mains; lui, cependant,
se tenait retiré au fond de sa loge. «A qui en veut-on?» dit-il. A la
fin, les applaudissements prirent un tel caractère de provocation
directe, qu'il n'y eut plus moyen de s'y tromper. Rossini fut obligé de
paraître sur le devant de sa loge et du saluer la foule, qui répondit
par trois vivat. «Ils me feront mourir,» avait dit Voltaire, dans une
occasion à peu près semblable. Rossini a dit: «Qu'ils me laissent donc
vivre, si cela est possible!» Quelqu'un de Bologne lui demandait des
nouvelles de son dernier voyage à Paris, et de ce qu'il y avait fait:
«J'y ai fait la musique d'une pièce dont le docteur Civiale est
l'auteur; nous l'avons intitulée: _la Lithotritie!_» Voilà le cas que
Rossini fait du génie et de la gloire. Est-ce conviction? est-ce
raillerie amère d'une âme blessée? Mais pourquoi blessée? Le monde ne
rend-il pas au génie de Rossini un hommage incontesté? Les grands hommes
ne sont souvent que de grands ingrats.
On commence à s'apercevoir que la session des Chambres approche de jour
en jour. L'ordonnance de convocation n'est pas encore publiée;
_Moniteur_ ne donnera guère le signal que dans un mois; jusque-là, le
gouvernement représentatif peut continuer à se promener de long en large
dans les allées de sa maison des champs, comme un honnête désoeuvré.
Cependant un grand nombre d'honorables ont déjà quitte l'arrondissement
pour revenir à Paris. On rencontre çà et là des fragments du
tiers-parti, de la gauche dynastique et radicale. A la première
représentation du _dom Sébastien_ de M. Donizetti, dont nos artistes
préparent les illustrations, le foyer de l'Opéra offrait de quoi
composer une Chambre des Députés au petit pied: M. Duchâtel, M.
Cunin-Gridaine et M. Teste représentaient le ministère; M. le marquis de
Larochejacquelin et M. le duc de Valmy la droite légitimiste, et ainsi
de suite, depuis le Fulchiron jusqu'au Ledru-Rollin, de nuance en nuance
et de drapeau en drapeau. Le parti conservateur se trouvait en majorité,
cela va sans dire. La loge de M. le ministre de l'intérieur était
visitée à chaque entr'acte par vingt des plus ardents capitaines de
l'armée ministérielle. Le conservateur est, en effet, du toutes les
espèces représentatives, celle qui s'éloigne le plus difficilement de
Paris; elle tient à Paris par la racine; c'est à Paris qu'elle fleurit
et qu'elle prospère; Paris a un engrais qui lui convient. L'opposition,
au contraire, doit voyager; parcourir l'espace est le besoin des
opinions qui attendent, espèrent, et n'ont encore que les vagues
jouissances de l'utopie. L'un suit l'image de la république de fleuves en
ruisseaux, de vallées en montagnes; l'autre cherche son rêve social au
détour d'une allée, comme, autrefois Boileau cherchait la rime; celui-ci
fait une ascension sur quelque cime des Pyrénées ou des Alpes, pour
regardera l'horizon s'il ne voit pas un ministère tomber et un
portefeuille venir. Toute idée ou toute ambition qui en appellent à
l'avenir ont leur fuyante Ithaque, et l'opposition est une continuelle
Odyssée; mais le parti qui tient le pouvoir et les places ressemble aux
avares qui craignent qu'à la moindre absence un voisin ne leur enlève
leur trésor et ne les chasse de la maison. Aussi le vrai conservateur
stationne-t-il à Paris, en plein terrain ministériel; il pense que c'est
le meilleur moyen de se conserver.
Sceptique Rossini, tu te moques des autres et de toi-même, et voici que
ton mélodieux génie charme la Russie et la capitale des czars!--Le
Théâtre-Italien a été inauguré à Saint-Pétersbourg, le 5 novembre
dernier, par une représentation d'_il Barbiere_; nous en recevons la
nouvelle directe. Toute la ville moscovite s'est émue de cette grande
solennité; un opéra italien est, en effet, du fruit nouveau pour elle.
Saint-Pétersbourg avait déjà été visité çà et là, par quelques
rossignols ultramontains, mais jamais par une troupe organisée et
complète. C'est au goût de l'empereur que la Russie doit ce
Théâtre-Italien. On se rappelle que ce fut, il y a trois ou quatre mois,
pendant le séjour de Rubini à Saint-Pétersbourg, que l'empereur résolut
de faire cette fondation mélodieuse: «Vous m'aiderez,» dit-il à Rubini.
Rubini hésita d'abord; mais comment refuser un czar? Une fois vaincu par
cette gracieuse provocation impériale, Rubini, s'exécutant loyalement,
n'a rien négligé pour justifier la haute confiance dont il était
l'objet. Il a donc appelé à lui, pour l'aider glorieusement dans son
entreprise, Tamburini et madame Pauline Viardot-Garcia; puis il s'est
donné lui-même, ce qui n'est pas le moindre de ses présents. Nous
n'avons pas le nom des autres chanteurs qui servent sous ces illustres
chefs; le premier bulletin que nous recevons de la première bataille ne
les fait pas connaître; peut-être la liste nous arrivera-t-elle un autre
jour. Nous la publierons si elle en vaut la peine.
[Illustration: Théâtre-Italien de Saint-Pétersbourg.--Madame
Pauline-Viardot.]
Tout le Saint-Pétersbourg élégant assistait à cette prise de possession
de la musique italienne. Figurez-vous une vaste salle à six rangs de
loges, peuplée du haut un bas de jolies femmes et d'un public curieux et
attentif. Le galant Almaviva, le spirituel et pétulant Figaro, la fine
et tendre Rosine, ont conquis, ce soir-là, Saint-Pétersbourg tout
entier; et nos Italiens ont du se croire à Naples ou à Florence, tant la
Russie a battu des mains pour Tamburini et pour Rubini! Quant à madame
Pauline-Viardot, elle a été rappelée sept à huit fois. Notre
correspondant ne mentionne pas la pluie de fleurs et de couronnes, mais
cela va sans dire; il n'y a point de bonne fête sans cette douce ondée;
et avec des artistes tels que madame Viardot, Tamburini et Rubini, les
fleurs pousseraient partout, même en Sibérie, et les couronnes font le
tour du monde.
Le public du théâtre des Variétés a eu, cette semaine, une véritable
bonne fortune: il a revu Vernet, cet excellent acteur si regrettable et
si regretté; mais il ne l'a revu qu'en passant et pour une seule fois.
Vernet, retiré du théâtre depuis trois ou quatre ans, avait quitté sa
retraite pour cette soirée seulement et à son propre bénéfice. Le
lendemain, Vernet rentrait aux Invalides, et maintenant tout est dit;
Vernet est perdu pour le théâtre; il faut en faire son deuil.
Quel dommage cependant que ce cher Vervet nous laisse ainsi! c'était un
si bon et si charmant comédien: par où vous le ferais-je connaître?
Faut-il remonter jusqu'à M. Pinson, le César des farceurs turbulents et
malencontreux? Irons-nous chercher le petit bossu de _la Marchande de
Goujons_, ce représentant de la médisance difforme, bavarde et
sensuelle? Est-ce le Jean-Jean des _Bonnes d'Enfants_ qu'il vous plaît
d'accoster, l'innocent Jean-Jean au nez en l'air, aux bras ballants, au
regard ahuri, aux galanteries burlesques et aux gauches amours? Mais,
non; voici venir l'amant naïf de Madelon Friquet: quelle bonne grosse
figure épanouie! quelle simplicité de coeur! quelle tendresse candide!
comme il trotte! comme il va! comme il roule! comme il aime sincèrement
sa Madelon, ce cher petit bonhomme! et Prosper? et Vincent? Nul comédien
n'a surpassé Vernet dans la représentation de ces types de crédulité
ingénue et de candeur ahurie.
Cette vieille, coiffée d'un bonnet en loques, barbouillée de tabac, se
traînant sur les débris de ses souliers éculés, et remuant, dans sa
marche oblique, les restes bigarrés d'un cotillon en ruine, ne la
reconnaissez-vous pas? ne l'avez-vous pas vue, par hasard, au coin de la
borne, à la porte d'une noire allée où dans la loge d'un portier? Eh!
mon Dieu, oui, c'est madame Pochet! Plus loin, voyez, ce vieux brave qui
chante, trinque, boit, parle d'Austerlitz et de Wagram, et marche
cahin-caha sur une jambe dépareillée..... Bonjour, vieux soldat! je sais
ton nom; je t'ai vu au soleil dans l'allée de la Petite-Provence, ou
jouant à la boule dans le carré Marigny: tu t'appelles Mathias
l'invalide!
Ainsi Vernet allait partout, saisissant sur sa route les types
populaires, et s'incarnant en eux de telle sorte que les plus
clairvoyants n'apercevaient plus l'auteur dans le personnage.
Vernet était comme les véritables artistes: il imitait la nature et la
prenait sur le fait, mais en l'idéalisant. Ce n'était point un calque
matériel et grossier, c'était un portrait intelligent fait par la main
d'un maître. Le talent de Vernet se distinguait en effet par le tact et
le goût, même dans ses créations les plus vulgaires et les plus
grotesques; il s'arrêtait toujours à temps, et n'allait jamais au delà
ni en deçà; il lui répugnait d'acheter le rire aux dépens de l'art.
Vernet est jeune encore, malgré ses longs services et ses longs succès;
il aurait pu combattre quelques années de plus sur le champ de bataille
du théâtre des Variétés, où il a remporté, pendant trente années, tant
de riantes victoires; mais la goutte s'en est mêlée, et l'excellent
comédien a été contraint de battre en retraite. Vernet a la maladie des
vieux et vaillants généraux; cela peut-il le consoler? j'en doute; il y
a peu de comédiens retirés qui ne regrettent le lustre, les coulisses et
les bravos; mais enfin il faut être philosophe, et, Dieu merci, Vernet a
quelque raison de pratiquer la philosophie: il a un revenu de chanoine,
l'humeur joviale, dit-on, et une jolie maison de campagne où il peut
tranquillement se reposer sur ses lauriers, quand toutefois son altesse
sérénissime la goutte le lui permet.
Ce n'est jamais volontairement que nous commettons une erreur, et si
nous trompons les autres, c'est qu'on nous a trompés nous-mêmes,
d'ailleurs ne sommes-nous pas obligés d'accueillir ces mille bruits, ces
mille riens qui courent la ville, fragiles fantômes, périssables enfants
du désoeuvrement, de la fantaisie et de la médisance, nés dans la
journée pour s'évanouir et disparaître le lendemain au lever de la
première aurore. Ainsi, nous avons raconté qu'une charmante danseuse
espagnole, mademoiselle Lola Montès, avait caressé du bout de sa
cravache un galant irrespectueux; mademoiselle. Lola Montès écrit de
Berlin que le fait est inexact, et qu'il ne s'agissait que d'un gendarme
brutal: va donc pour le gendarme; c'est toujours quelque chose.
Nous n'avons pas même la compensation d'un gendarme avec M. Roger de
Beauvoir; la nouvelle de son mariage, que le bruit courant nous avait
transmise et que nous avions répétée sans criminelle préméditation, n'a
aucune espèce de fondement. Nous démentons volontiers, pour l'innocente
part que nous y avons prise, le fait de ce mariage prétendu, non pas
pour M. Royer de Beauvoir, qui a trop de goût pour s'être beaucoup
préoccupé d'un pareil enfantillage, mais pour ceux qui ont cru devoir
s'en inquiéter à sa place. Que M. Roger de Beauvoir reste donc garçon le
plus longtemps possible, un des plus aimables et des plus spirituels
garçons que nous connaissions.