1.--Je rencontrai Jean Zébédée qui venait au-devant de moi, et je lui
dis: Tu me cherchais?
2.--Il me répondit: Je me cherchais moi-même.
3.--Il méditait penché dans une grande préoccupation, et ses deux mains
appuyées devant lui sur son bâton debout.
4.--Il m’ouvrit cette préoccupation et me dit: Cet esprit, d’où
vient-il?
5.--Cette grande voix qui vient dans des rêves, d’où vient-elle?
6.--Il se répondit à lui-même: Croire, c’est donc croire avant de
croire?
7.--Mais il reprit: Cet esprit, d’où vient-il?
8.--Jean, écoute le vent qui souffle. Il règne, mais on ne sait pas d’où
il vient.
9.--Cet esprit, c’est le miracle de nous; l’esprit et la vie, c’est le
même miracle de nous; c’est la force qu’on a de saisir la vérité, et
d’asseoir d’aplomb la forme des idées sur la forme des choses, et de
tracer aussi, avec l’art de justice, la communauté des hommes, et
d’aimer à force seulement de comprendre; (la vie, c’est faire la
vérité); il est en nous. Demande seulement où il va.
10.--Jean redit: D’où vient-il?
11.--Et il attendait. Il attendait que je disse: Il vient du Dieu de nos
pères.
12.--Et ayant attendu (et il avait un manteau sombre), il dit: Réponds,
si tu as de quoi parler. Tu as tout dit?
13.--Mon cœur donna son beau cri:
14.--Oui.
15.--Après, Jean fit un effort de tout son être, pour rompre le silence,
et dit: Pourquoi leur parles-tu du Dieu de nos pères?
16.--Parce que je parle par paraboles et similitudes.
17.--Pourquoi parles-tu par paraboles?
18.--Parce qu’il nous est donné de savoir la vérité, mais cela ne leur
est pas donné.
19.--Beaucoup ont des yeux pour ne point voir, des oreilles pour ne pas
entendre, un cœur pour ne pas comprendre.
20.--Jean baissa la tête.
21.--Qui dit: Parle-moi encore.
22.--Oui. Le royaume des cieux est au dedans de nous, et celui qui se
connaît soi-même le trouve.
23.--Il tendit sa main tremblante vers les grandes distances, murmurant:
Tu fais mourir la grandeur.