1.--M’interrogea un jeune homme qui vint à moi comme je marchais dans la
rue.
2.--Maître, j’ai entendu parler diversement d’elles deux: la vérité et
la réalité.
3.--Je lui répondis: Nous sommes toujours entre elles deux, l’une en
dedans, l’autre en dehors. Vois cette rue où nous marchons: Elle semble
se rétrécir au loin en avant de nous, et ses maisons ont l’air de se
rapetisser à nos yeux, et pourtant, à mesure que nous la parcourons,
nous voyons qu’elle est toujours aussi large, et ses maisons aussi
hautes.
4.--Alors, il y a dans l’œil deux images de la rue: celle qui va se
rétrécissant et celle toujours aussi large.
5.--Il dit, vite: C’est celle que tu dis en dernier, à savoir l’aussi
large, qui est la seule vraie.
6.--Oui, mais l’autre est la seule réelle.
7.--Ne prends-tu pas la vérité par le mauvais bout?
8.--La vérité pratique et la vérité théorique, la visible et
l’invisible, ne sont pas deux choses différentes, mais les deux faces de
ce qui est,
9.--Comme la forme d’un cercle diffère aux yeux selon qu’on est en
dedans ou en dehors de ce cercle, tout en étant une.
10.--Il dit, s’éclairant pas à pas, du visage, et me montrant une
vieille femme qui approchait, vêtue de noir jusqu’aux paupières dans le
soleil, comme si elle avait ramassé son ombre par terre pour s’en
envelopper: Elle grandit; la-bas elle est petite, là, moyenne, ici,
grande. Tout est là.
11.--Et parce que nous marchions, les maisons jouaient avec leurs
longues et larges lignes d’or.
12.--Et je dis oui, et je dis: Toutes les fois que tu as vu les deux
bouts de la vérité en désaccord, c’est que tu t’es trompé.
13.--Puisqu’ils sont inséparables.
14.--Recherche l’éclat de lumière et la justice des lignes, et tout le
reste viendra par surcroît. Le reste: la certitude caressante.
15.--Ce qui est miraculeux c’est que, fermant les yeux, tu fasses un
monde. Mais ce qui serait beau, c’est que ce monde fût celui qui est.
16.--Donc, ne t’amuse pas à séparer le vrai du réel; l’esprit, de la
vie.
17.--Puisqu’il n’y a en tous lieux qu’une seule réalité et qu’une seule
vérité: la même, qui n’est pas la même.
18.--Qu’il n’y ait jamais une petite idée sans une petite chose.
19.--Qu’il n’y ait jamais une grande idée sans une grande chose.
20.--Car si tu sépares la réalité de la vérité, la réalité devient
aveugle, et la vérité devient folle.
21.--Mais on est effrayé de ce que peut créer dans le vide le dedans de
la tête.
22.--Le mal, c’est qu’on peut dire ce qu’on veut. Et même, qu’on peut
faire dire ce qu’on veut à ce qui a été dit.
23.--Satan peut dire, s’il lui plaît: N’est adorable que le bien. Et
c’est un mensonge, à cause de la bouche de Satan.
24.--L’hypocrite n’est-il pas quelqu’un qui dit de belles pensées?
25.--Les paroles des fous viennent de la multitude des paroles, dit
l’Ecriture:
26.--Parce que les mots se laissent faire.
27.--Mais la vérité, pendant ce temps-là, est muette.
28.--Didyme dit: Il faut toucher.
29.--Je répondis: Tu parles bien.
30.--Je veux être l’esprit en chair et en os.
31.--Qu’on me touche.
32.--Qu’il y ait la main de la joie.
33.--Car la chair et l’esprit sont les deux choses d’une seule chose:
34.--La vie.
35.--Après, nous rencontrâmes dans un coin une folle, qui était sale et
pauvre; et sa robe tombait autour d’elle comme la pluie.
36.--Elle dit: Je suis heureuse, étant certainement la reine de Saba.
37.--Autour de moi ils disaient, émus de compassion: Il faut la laisser
telle quelle.
38.--Non, il ne faut jamais respecter la folie.
39.--Que l’intelligence soit pure comme le jour.
40.--Et que des lignes droites rayonnent des têtes.
41.--Et justement, nous rencontrâmes plus loin un homme qui travaillait;
et c’était un jour de sabbat!
42.--Et justement, je dis à cet homme qui travaillait au temps où cela
ne devait point se faire selon la Loi (car il chargeait son âne): Homme,
si tu sais ce que tu fais, tu es heureux. Mais si tu ne le sais pas, tu
es maudit et transgresseur de la Loi.
43.--Comprendre d’abord.
44.--Croire sans savoir, c’est une mâchoire sans corps.