Cependant on disposait tout pour le nouveau jugement. Le procès secret
intenté devant la société de justice une fois terminé, son arrêt devait,
comme la première fois, être soumis à l'assemblée générale qui
représentait ou était censée représenter le peuple milanais. La cloche
du _Broletto nuovo_, qui invitait les chefs de famille à se rassembler
pour entendre la lecture du jugement et pour donner leur avis, retentit
dans le coeur de Buonvicino comme un prélude de mort, comme le râle de
l'agonie. Abandonnant sa cellule, il entra dans l'église pour y prier.
Il alla se prosterner devant ce même tombeau près duquel il s'était
agenouillé pendant ce mémorable vendredi-saint où Dieu avait parlé à son
coeur, et, lui inspirant un pieux repentir, l'avait appelé à une vie
nouvelle. Que d'événements avaient eu lieu depuis ce jour! Marguerite
était encore le principal objet de ses pensées, mais, hélas! dans quelle
affreuse situation elle se trouvait alors!
Pendant qu'il priait pour les opprimés et pour les oppresseurs, absorbé
depuis quelques heures dans ses méditations et dans ses prières, il se
sentit toucher légèrement l'épaule. Il leva les yeux et aperçut un jeune
page, élégamment vêtu, qui se tenait à une respectueuse distance. Une
grosse vipère brodée en argent sur son justaucorps apprit à Buonvicino
que ce page était de la maison de Visconti. Le coeur palpitant de
crainte et d'espérance, il marcha à sa rencontre, et, avec un regard qui
exprimait toute l'anxiété de son âme, il lui dit:
«Quels sont les ordres du seigneur vicaire?»
[Illustration.]
Le page répondit en s'inclinant:
«L'excellentissime seigneur vicaire présente ses respects à votre
révérence. Il a envoyé de fortes aumônes pour qu'on dise des messes à
votre couvent, et il se recommande spécialement à vos prières. Puis il
lui fait savoir que ceux qui ont été jugés ce matin....
--Ils ont donc été jugés? interrompit Buonvicino, pâlissant et
rougissant tour à tour.
--Ils ont été condamnés à la mort,» répondit le page avec indifférence,
Buonvicino eut à peine la force de demander: «Tous?
--Tous, reprit le page, et le prince, en témoignage de son estime
particulière, accorde à votre révérence la faveur de les assister dans
leurs derniers moments.»
Était-ce pitié véritable? était-ce' une injure raffinée de Luchino? Le
moine ne chercha point à le deviner; mais en un instant il comprit tout
ce que devait avoir de pénible pour lui le devoir nouveau qu'il lui
restait à remplir. Il leva ses regards vers le ciel, et s'écria:
«Que le sacrifice s'accomplisse!»
Puis se tournant vers l'envoyé de Luchino:
«Rendez grâce au seigneur vicaire de ce que je reçois de lui comme une
faveur, et du ciel connue une dernière épreuve, --et la plus
redoutable.»
Le lendemain, quand midi sonna. Marguerite entendit ouvrir la porte de
son cachot. Oh! cette fois, ce n'était point pour un brutal geôlier
qu'elle s'ouvrait; cette fois, Marguerite ne rencontre pas, comme à
l'ordinaire, un regard injurieux ou indifférent. Non, elle voit, oh!
elle voit, elle reconnaît un ami, elle reconnaît Buonvicino.
[Illustration.]
«O mon père! s'écria-t-elle, quelle consolation est la mienne! je
n'eusse jamais osé la demander au Seigneur. Le ciel ne m'a donc point
oubliée, et, au milieu de ce purgatoire, il m'envoie un de ses anges
pour me relever.
--Dieu, ma fille, n'oublie rien sur la terre, pas même le vermisseau que
nous foulons en passant; comment oublierait-il les créatures qu'il a
faites à son image?»
Qui pourrait raconter ce que se dirent, dans une pareille circonstance,
ces deux coeurs animés du plus pur amour et vivifiés par la piété la
plus ardente? Lorsque Marguerite, accablée par le poids de ses
souvenirs, cachait sa tête dans ses mains et se taisait, Buonvicino
respectait ce douloureux silence. Avait-elle besoin, au contraire, de
laisser s'exhaler en paroles un désespoir si longtemps comprimé, il lui
ouvrait son âme. Ils parlaient ensemble de tout ce qu'ils avaient aimé,
de tout ce qu'ils aimaient encore et que l'échafaud allait leur ravir;
et les récompenses qu'un Dieu consolateur leur promettait dans l'autre
vie, leur apparaissant au-delà de ce sombre avenir, adoucissaient leurs
affreuses tortures. Mais lorsque le moine fut obligé de se retirer et de
laisser Marguerite à elle-même, les horreurs de la mort l'effrayèrent;
elle tomba, abattue par la douleur, sur le pavé de son cachot, et donna
des larmes amères à cette vie qu'on allait lui enlever dans sa fleur.
[Illustration.]
Plusieurs jours de suite, Buonvicino revint dans la cellule de
Marguerite l'assister de ces consolations si précieuses qui sont le
trésor des coeurs dévoués. Un jour, lorsqu'il eut salué sa pénitente
d'une voix étouffée et bien différente de la voix d'un homme oui annonce
une faveur:
«Madame, lui dit-il, on veut que je vous apprenne que les coutumes vous
concèdent la faculté de demander la grâce qui vous plaira le plus.»
Le regard éteint de Marguerite brilla d'une joyeuse espérance; son pâle
visage s'anima d'une couleur gracieuse semblable à celle que rêve
l'imagination du montagnard exilé, lorsqu'il pense à un coucher de
soleil du printemps sur les cîmes neigeuses de la patrie absente; et
sans hésiter elle s'écria;
«Qu'on me laisse voir mon mari,»
Le moine avait prévu ce voeu, et réprimant avec effort ses larmes, il
répondit:
«Dieu seul peut désormais satisfaire ce désir.
--Il est mort?» demanda-t-elle en reculant épouvantée, et en tendant ses
mains raidies.
Le silence du moine, ses soupirs, sa tête baissée, lui confirmèrent la
terrible nouvelle.
«Et mon fils? reprit-elle avec une croissante angoisse.
--Il vous attend dans le paradis.»
Comme frappée de la foudre, elle demeura sans mouvement. Elle ne pleura
point, elle ne parla point. De telles douleurs n'ont ni sanglots ni
paroles. Puis, lorsqu'elle fut revenue à elle, elle s'écria:
«Ainsi tous les liens sont rompus qui m'attachaient à cette terre.» Et
levant les yeux dans l'attitude d'une sublime offrande, elle ajouta:
«Préparons-nous à suivre tous ceux que j'aimais.»
Elle tomba à genoux devant son escabeau. Elle répéta avec des sanglots
les prières pour les morts, alternant avec le moine, qui s'était
agenouillé à côté d'elle. Elle entendit avec la résignation du désespoir
les dernières paroles d'affection et les tendres excuses que lui
adressait son Francesco. Elle entendit avec quel courage il avait, une
heure auparavant, marché au supplice, en paix avec lui-même et avec les
hommes, conduisant par la main son jeune enfant, qu'il avait espéré
guider sur le chemin d'une vie brillante et glorieuse, et qu'il avait
aidé à gravir l'échelle infâme de l'échafaud.
[Illustration.]
Les pensées de Marguerite ne pouvaient donc plus s'arrêter sur la terre.
Pour elle, le ciel n'était pas seulement le port après tant de tempêtes,
mais encore le seul lieu où elle pût désormais avoir la confiance de se
réunir aux objets de sa tendresse, unique espérance, unique voeu de son
coeur depuis tant de jours. La confession effaça les taches qui avaient
pu ternir la pureté de son âme, et avec la sécurité de celui qui a bien
vécu, elle se disposa à se présenter au tribunal d'un Dieu dont la
justice est si différente de celle des hommes.
Cependant la ville de Milan continuait à se livrer à ses travaux et à
ses plaisirs. La sécheresse de la saison, la mauvaise récolte de
l'année, la guerre qu'on avait craint, la peste qu'on craignait, le
dernier impôt établi, les soins domestiques, les divertissements
publics, étaient les thèmes usuels des conversations communes.
Quelques-uns parlaient de l'exécution qui avait eu lieu dans la matinée;
d'autres annonçaient que le jour suivant il y en aurait encore une
autre. Mais les malheurs particuliers ne troublaient point les affaires
ni les intérêts généraux. C'est là une habitude antique, et en observant
une pareille apathie, Buonvicino se souvenait que déjà, de son temps,
Isaïe disait, dans ses Lamentations, que «le juste périt et que personne
n'y pense dans son coeur.» Les membres de la société de justice, au sein
de leurs chères familles, de leurs amis assemblés, dans leurs maisons,
sous les péristyles, racontaient la marche du procès, le grand mal
qu'ils avaient eu à convaincre de leur crime des accusés qui
s'obstinaient toujours à se proclamer innocents. Ils se sentaient,
disaient-ils, délivrés d'un grand poids depuis qu'ils avaient, après un
si long temps, mené à bien une affaire si importante et si embrouillée.
Demandait-on si la sentence avait été juste, ils démontraient qu'elle
était légale.
[Illustration.]
Le seigneur Luchino, pendant cette matinée, abandonna Milan pour aller
passer quelques jouis à Belgiojoso, villa si favorable à la chasse dans
cette saison. Il emmenait avec lui madame Isabelle, qui savait prendre
son parti de l'absence du beau Galéas et s'en consoler. L'archevêque
Giovanni chevauchait de conserve avec elle, et, au soin avec, lequel ses
cheveux étaient peignés, à la manière dont il portait sa grande tunique
rouge, doublée de zibeline, à manches larges, on voyait qu'il désirait
se montrer à tous les yeux supérieur par sa beauté à tous les prélats du
monde. Derrière lui marchait une grande foule d'amis de coeur, et de
serviteurs, de chasseurs, de palfreniers. Le vulgaire courait admirer
les beaux chevaux, les meutes merveilleuses de limiers de Tartane, les
faucons de Norvège, il vantait le luxe de l'archevêque, la dissimulation
de la signora Isabelle, et la grande habileté de Luchino à tirer de
l'arc, à atteindre avec le javelot un lièvre, un cerf, un sanglier...
Ce peuple, en donnant à Luchino le droit de condamner à mort les
coupables, ne lui avait-il pas donné aussi le droit de leur faire grâce?
Un mot de lui pouvait donc les sauver, même en admettant qu'ils fussent
coupables. Or, n'est-il pas comparable à l'assassin, celui qui, pouvant
empêcher un meurtre, ne l'empêche pas? Mais ces considérations ne
venaient point à l'esprit du bon peuple milanais de cette époque; il se
serait désolé si la grêle avait ravagé ses champs, mais il aurait
regardé comme une folie de prendre, souci d'une injustice commise aux
dépens de quelques citoyens.
[Illustration.]