ANTONIO.

Que je dois à vos soins, vous, ministre prudent. Vous,

grand-inquisiteur... et, pendant son absence, Je pretends avec vous

partager la puissance...

JUAN, à part.

Que ta débile main ne gardera qu'un jour.

Cet hypocrite maraud de dom Juan s'est, en effet, vendu et a vendu sa

patrie au roi d'Espagne, qui n'attend que le moment favorable pour

s'emparer du Portugal.

[Illustration: Dom Sébastien.--Levasseur, dom Juan.]

[Illustration: Académie royale de Musique.--_Dom Sébastien_.--Scène du

troisième acte. Une place publique.--Dom Sébastien se présente au peuple

pour se faire reconnaître; le grand-inquisiteur le fait arrêter comme

imposteur.]

Ces deux honnêtes personnages sont interrompus,--quand ils n'ont plus

rien à se dire,--par un soldat armé d'un placet. Vous jugez comme on le

reçoit: «Arrière, vilain! hors d'ici, manant!» Mais le roi n'entend pas

qu'on traite ses soldats d'une façon si cavalière, et il arrive tout à

propos pour prouver au soldat maltraité qu'il _vaut mieux avoir affaire

à Dieu qu'à ses saints_. «Qui es-tu?» dit-il au pauvre diable.--Celui-ci

lui raconte qu'il a été matelot, soldat et poète; mais il ajoute, et à

mon sens il a grand tort, qu'il a été de l'expédition de Vasco de Gama.

Il ne faut jamais se vanter d'exploits qu'on n'a pas faits.

[Illustration: Dom Sébastien.--Duprez, dom Sébastien.]

Or, la découverte des Indes-Orientales, a eu lieu longtemps avant sa

naissance; mais quand il se vante d'être poète, on peut s'en rapporter à

lui; il s'appelle Camoens. Que demande Camoens? Deux choses; que le roi

lui donne du service dans l'armée d'Afrique;--accordé;--qu'il ne laisse

pas brûler vive une pauvre jeune fille qui est tombée dans les griffes

de l'Inquisition.

[Illustration: Dom Sébastien.--Madame Stoltz, Zaida.]

Ce second point est plus difficile, car le cas est grave. D'abord, la

condamnée s'appelle Zaida, nom fort compromettant à Lisbonne, car il ne

ressemble guère à un nom chrétien. De fait, elle est fille d'un grand

personnage du Maroc, bien quelle ne s'en vante pas. On l'a prise à

Tunis--que diable aussi était-elle allée faire à Tunis?--on l'a

convertie de force, puis on l'a mise au couvent. Elle s'est ennuyée au

couvent, et a jeté un beau jour le froc aux orties. On l'a reprise, et

on la mène au bûcher. «Pourquoi fuyais-tu? dit le roi.--Pour revoir

l'Afrique et mon vieux père.--Tu ne mourras pas.»

[Illustration: Dom Sébastien.--Barroilhet, Camoens.]

Le grand-inquisiteur réclame et défend, comme de raison, les droits de

la justice. (Cela s'appelait _justice_, en ce pays-là.) «Sire, vous êtes

tout-puissant, mais vous ne pouvez annuler les arrêts de notre saint

tribunal.--Eh bien! je puis du moins commuer la peine, et je condamne

cette jeune fille à l'exil.--En quels lieux?--_En Afrique, et près de

son vieux père_.

Comme un le voit, le roi dom Sébastien est d'humeur plaisante; mais il a

affaire à forte partie, et dom Juan de Sylva grommelle entre ses dents;

«Rira bien qui rira le dernier.»

Au second acte, la scène est en Afrique, Zaïda est de retour de ses

longs voyages et réinstallée dans le palais de son père. Le général en

chef des Marocains,--qui d'ailleurs porte un nom peu commun en Arabie,

car il s'appelle Abayaldos,--le farouche. Abayaldos est amoureux de

Zaïda, et n'a pris aucune inquiétude de ses voyages et de ses aventures.

C'est sans doute l'usage dans le Maroc que les jeunes filles fassent

toutes seules leur tour d'Europe, pour perfectionner leur éducation.

Abayaldos en est plus épris que jamais, et cette confiance héroïque ne

lui sert de rien. Zaïda est revenue d'Europe amoureuse de dom Sébastien,

ce qui est assez naturel puisqu'elle lui doit la vie. Elle l'aime avec

tant d'ardeur que, lorsqu'elle en parle, elle ne sait plus ce qu'elle

dit.

Hélas! le doux ciel de mes pères

N'a pu consoler mon ennui:

Mon âme _aux rives étrangères

Est demeurée auprès de lui_.

Elle ne peut ignorer pourtant qu'il est en Afrique, puisque c'est lui

qui l'a ramenée, et puisque le cri de pierre des Africains retentit de

tous les côtés autour d'elle. D'ailleurs, aussitôt qu'elle apprend

l'issue du combat, que fait-elle? elle vole sur le champ de bataille. Ce

qui prouve, par parenthèse, avec quelle impudence on a calomnié ces

pauvres Orientaux quand on a prétendu qu'ils enfermaient leurs femmes et

leurs filles.

Après tout, Zaïda ne pouvait mieux faire que de tenter cette incursion à

travers champs, comme vous allez voir.

Le terrible Abayaldos a taillé les chrétiens en pièces. Dom Sébastien

est blessé, et dom Henrique aussi. Dom Sébastien s'évanouit au moment

même où le sanguinaire Abayaldos arrive auprès de lui, le yatagan au

poing, et suivi de ses Marocains. «Où est le roi? dit Abayaldos--C'est

moi,» dit dom Henrique en se mourant. Quant il a dit cela, il tombe et

meurt. «Puisqu'il est mort, dit Abayaldos, vous ferez bien de profiter

de l'occasion pour l'enterrer.» Après tout, cet Abayaldos n'est pas

aussi méchant que son terrible nom le ferait croire.

[Illustration: Dom Sébastien.--Massot, Abayaldos.]

Cependant le roi dom Sébastien est resté tout seul, évanoui, et couché

sur une pierre. Abayaldos ne l'a pas vu, ou l'a cru mort. Zaida paraît

tout à coup. Zaida, qui ne va jamais sans son flacon, lui fait respirer

_des sels_ (textuel). Il se ranime, il se relève, il chante, et, sans

désemparer, se prend pour Zaïda de la passion la plus vive, ce qui

convient merveilleusement à sa situation et à sa fortune. Aussitôt

Abayaldos revient; il ne s'étonne pas le moins du monde, de trouver là

Zaïda, et ne songe pas même à lui demander ce qu'elle y fait; il est

trop habitué à la voir courir. Mais, apercevant un chrétien debout, il

vent l'abattre. Zaida le défend. «Ne le tuez pas, dit-elle; laissez-le

libre, et je vous épouserai.» Marché conclu. L'amoureux dom Sébastien ne

trouve pas le plus petit mot à dire à cet arrangement; et, demeuré seul,

il chante une romance:

Seul sur la terre,

Dans ma misère,

Je n'ai plus rien.

Amour céleste,

Qui seul me reste,

Est mon soutien, etc.

On ne s'explique pas trop peut-être cet _amour céleste_ pour une femme

qu'il vient de voir marier au superbe Abayaldos sans hasarder même une

observation. Mais le grand talent de M. Scribe est justement de promener

ses spectateurs dans un monde merveilleux, où rien ne se passe comme

dans le monde réel.

Vous voudriez bien savoir quel parti prend dom Sébastien après qu'il a

chanté sa romance, et s'il fait quelques tentatives pour entretenir

Zaida de cet _amour céleste, qui seul lui reste_. Mais je ne puis vous

le dire, par la raison très-plausible que je n'en sais rien.

Quoi qu'il en soit, au troisième acte, nous retrouvons dom Sébastien à

Lisbonne. Il y est arrivé tout juste pour assister à son enterrement. En

effet, le roi de Maroc a rendu au Portugais le cadavre de dom Henriqne.

Non content de ce procédé courtois, il leur offre la paix, _une paix

éternelle_, et, pour que ses propositions soient mieux accueillies, il a

choisi pour son ambassadeur l'irrésistible Abayaldos. Toute la ville est

en l'air; les cloches sonnent à toute volée; la cathédrale drapée et

pavoisée de noir est prête pour le service funèbre; bientôt le cortège

s'avance. Vous n'exigez pas sans doute que je vous fasse le compte de

tous les moines gris, blancs ou noirs du cortège: ils sont innombrables;

chacun d'eux tient un cierge allumé dans la main. Après eux viennent les

députations des villes, précédées de leurs bannières; puis les autorités

constituées du royaume, religieuses civiles et militaires; puis les

chevaux de bataille du roi, empanachés, caparaçonnés de noir et

d'argent. Il y en a six, quoique l'usage, ne fut pas d'en exhiber plus

d'un; mais l'Opéra a jugé qu'un seul cheval serait maigre et de peu

d'effet; l'Opéra est mathématicien, il a calculé que si un cheval

faisait plaisir à voir, six chevaux feraient naturellement six fois plus

de plaisir, et il n'a pas coutume de lésiner avec le public. Après les

chevaux vient le corbillard, qui est superbe. Ce spectacle n'est pas

très-réjouissant, peut-être, mais il est certainement magnifique, et

l'on n'a jamais rien vu de plus beau, même sur le boulevard du Temple,

même au Cirque-Olympique. Il nous est doux d'avoir à constater sur ce

point la supériorité de l'Opéra.

Dom Sébastien, confondu dans la foule, assiste froidement à cette

cérémonie, avec son ami Camoens, qu'il vient de retrouver là, et il est

vrai de dire qu'il prend assez philosophiquement la chose. Mais quand un

roi veut garder l'incognito, il ne doit pas prendre un poète, pour

confident. Les inquisiteurs,--vous savez qu'ils ont un vieux sujet de

rancune contre dom Sébastien,--s'avisent de faire son oraison funèbre,

et Dieu sait tout ce qu'ils se permettraient si Camoens les laissait

dire; mais il se montre, et réclame: «Je ne souffrirai pas qu'on outrage

mon roi,» s'écrie-t-il. Dom Juan, l'inquisiteur en chef, survient avec

dom Antonio, le régent, qui, sur la nouvelle de la mort de son neveu,

est devenu roi. Il ordonne qu'on arrête Camoens et dom Sébastien est

obligé de se montrer à son tour. Mais, les deux coquins n'ont garde de

le reconnaître. Il a beau se nommer et faire valoir son bon droit, les

familiers du saint-office l'entourent, le garrottent et l'entraînent

dans les cachots de l'inquisition.

Une fois arrêté, il faut bien qu'on s'en débarrasse. Le sacré tribunal

s'assemble; on l'interroge: il répond fièrement qu'il ne répondra pas.

C'est ce qu'il peut faire de mieux puisque sa perte est résolue; mais

Zaida a demandé à comparaître connue témoin. (Elle est venue à Lisbonne

avec son mari.) Elle proclame l'identité du roi. Infortunée! le farouche

Abayaldos est derrière elle, sous le costume et le sinistre voile d'un

familier de l'inquisition. Il la dément, elle insiste, et laisse percer

le secret de sa passion; il se découvre alors, et la livre aux

inquisiteurs. Les inquisiteurs, enchantés d'une pareille aubaine,

condamnent le roi et l'Africaine à périr sur le même bûcher.--Entre

nous, je suis loin de blâmer la sentence, pourvu toutefois qu'on se hâte

de l'exécuter.

On ne tarde guère. Dom Juan est aussi pressé que moi d'arriver au

dénouement. Mais le dénouement pour lui c'est l'avènement des

Espagnols.--Ils s'approchent.

Dès ce soir,

Le duc d'Albe sera sous les murs de Lisbonne!

et aucun Portugais ne s'en doute! Voilà une marche merveilleuse!

On amène Zaida devant l'inquisiteur: «Tes jours et ceux de ton complice

sont entre mes mains.

--Prends-les.

--Et si je te faisais grâce?

--Je refuserais.

--Et si je sauvais la vie de celui que tu nommes le roi?

--Le sauver! lui? Que faut-il faire?

--Presque rien. Qu'il signe cet écrit, et je vous sauverai tous les

deux. Sinon, la mort.»

Zaida fait la commission. Qu'est-ce donc que cet écrit si important?

C'est une déclaration par laquelle dom Sébastien cède au roi d'Espagne

tous ses droits sur la couronne de Portugal. Dom Sébastien refuse:

«Plutôt mourir dix fois!»--Mais voir mourir celle qu'il adore! cet

effort est au-dessus de son courage, et il signe. A peine il a signé,

qu'on entend une barcarolle.

C'est Camoens qui chante sous les fenêtres du palais de l'inquisition.

Ces fenêtres sont tout ouvertes. On se doute bien que l'Inquisition

n'aurait jamais imaginé de mettre des barreaux à ses fenêtres. Griller

les fenêtres d'une prison! allons donc! pour qui la prenez-vous? Elle

n'était pas capable de procédés aussi peu délicats! Camoens entre donc

par cette fenêtre sans le moindre obstacle, et dit au prince et à Zaida;

«Suivez moi.»

A ce balcon une échelle attachée,

Et du toit de la tour une barque, approchée

Vont nous conduire à l'autre bout.

C'est fort bien; mais pour qui s'est-il amusé à canter deux couplets de

barcarolle, au lieu de monter tout de suite? On l'a entendu, comme de

raison. Vraiment, les poètes et les barytons ne devraient jamais se

mêler des affaires politiques.

Qu'arrive-t-il? Que pendant qu'ils font sur les toits un voyage fort

périlleux, dom Juan et l'implacable Abayaldos se promènent au bas de

l'édifice. Il y a, dit l'un, complot pour les sauver.--Je le sais, dit

l'autre.--Ils vont fuir.--Tant mieux!--Pourquoi?--Regardez.»

Les trois fugitifs sont sur l'extrémité d'un toit suspendu au-dessus du

Tage. Une échelle de cordes pend à ce toit. Dom Sébastien s'y place, et

commence à descendre: Zaida le suit. Alors, un coup de fusil part du

coin de l'édifice et blesse à mort Camoens; des soldats coupent

l'échelle, et Zaida ainsi que dom Sébastien disparaissent dans les

flots.

Il va peu de livrets qui renferment autant de faits et d'incidents que

celui de _Dom Sébastien_; les événements s'y succèdent avec une telle

rapidité que l'auteur a rarement le temps de les préparer, de les

expliquer, ou de les développer convenablement. Les situations y

abondent, mais les sentiments, les passions que ces situations devraient

faire naître, ne sont peut-être pas assez indiquées.

On connaît les qualités habituelles de M. Donizetti, son habileté à

manier l'orchestre et à tirer parti de la voix des chanteurs, la

facilité de ses mélodies et l'élégante clarté de son style. Ces dons

précieux que lui a prodigués la nature, et que l'étude a développés en

lui, brillent d'un vif éclat dans une partie des morceaux de _Dom

Sébastien_. Il y en a bien quelques-uns où son imagination paraît en

défaut, où il semble que l'inspiration lui manque. Dans ces morceaux

même il chante toujours; seulement sa mélodie est vulgaire et roule sur

des données trop connues pour intéresser. Le choeur d'introduction,

l'air de Camoens, les couplets où il prédit l'avenir--(de quoi se

mêle-t-il?), l'air du roi: _Entendez-vous la trompette?_ sont de ce

nombre, ainsi qu'une bonne moitié des morceaux du second acte; mais la

marche des inquisiteurs, où les timbales sont si heureusement

employées; l'air où Zaida remercie le roi, qui vient de la délivrer; au

second acte, le duo entre Zaida et Sébastien, dont l'accompagnement est

si habilement détaillé et si expressif, sont des inspirations

remarquables. L'air de Sébastien, qui termine cet acte, est plein de

grâce et de mélancolie, et je ne verrais rien à lui reprocher, si M.

Duprez le chantait juste. Mais, hélas! M. Duprez ne ressemble-t-il pas

un peu trop aujourd'hui à un excellent cavalier dont le cheval est

fourbu?

Au troisième acte, il y a deux duos. Le premier, chanté par Massot et

madame Stoltz brille par l'énergie; le second a beaucoup de charme, au

moins dans la première partie, et M. Bairoilhet y montre une grâce et

une facilité d'exécution vocale bien rares aujourd'hui. La seconde

partie serait mieux placée à l'Opéra-Comique qu'au grand Opéra. Mais

tout cela, et même la charmante romance de Camoens, est oublié quand on

entend la marche qui accompagne le cortège funèbre. Les trompettes, les

tambours amortis par le crêpe, les chants de l'église et ceux du peuple

et des guerriers, combinés avec une habileté souveraine, y produisent un

effet qu'on chercherait vainement à analyser et à décrire. Cela serre le

coeur, et remplit l'imagination d'idées funèbres et, comme dit Bossuet,

de tous les _épouvantements_ de la mort.

Le final du quatrième acte, qui termine la scène de l'inquisition, est

encore un morceau du premier ordre, et auquel il n'y a rien à comparer

dans le répertoire de l'Académie-Royale de Musique, si l'on en excepte

les morceaux d'ensemble de Rossini, et la conjuration des catholiques,

dans _les Huguenots_.

Ou trouve, au cinquième acte, un duo remarquable, une barcarolle

charmante et délicieusement chantée par Bairoilhet, et un petit trio

plein de grâce et d'esprit, et qui serait irréprochable s'il n'était,

par malheur, un peu trop léger pour la situation. Ce défaut se retrouve

plus d'une fois dans la partition de M. Donizetti, comme dans ses autres

ouvrages. Mais où donc n'y a-t-il pas de défauts? La perfection n'est pas

de ce monde. On peut du moins avoir assez de qualités pour faire oublier

ses défauts, et c'est à quoi M. Donizetti réussit à merveille.

Les décorations de Dom Sébastien sont magnifiques. On y a surtout

remarqué trois vues de Lisbonne, et une admirable toile de fond, qui

représente la plaine d'Aleazar-Kebir, après la défaite des Portugais.

C'est un tableau qui, s'il était peint à l'huile, suffirait pour rendre

un paysagiste immortel. L'auteur n'a pas signé, mais je suis bavard, et

j'aime à trahir les incognito. C'est à M. Despléchin que l'on doit ce

bel ouvrage.

L'Illustration, No. 0039, 25 Novembre 1843 · 第 11 / 18 题