Histoire de la Semaine. _Portrait d'Isabelle II, reine d'Espagne, et de
MM. Lopez Serrano et Caballero; Médaille de la reine
Victoria_.--Courrier de Paris, _Portrait d'Émilie Leverd_.--Algérie.
Pèlerinage de la Mecque. _Embarquement dans le port d'Alger des Pèlerins
de la Mecque; traversée; Caravane des Pèlerins de la Mecque_.--Académie
des sciences. Compte-rendu des deuxième et troisième trimestres. I.
Sciences médicales. (Suite et fin)--Des Théâtres et du Droit perçu sur
leurs recettes.--La Sainte-Cécile.--Théâtres. Théâtre-Italien. _Une
scène de Maria de Rohan; portrait de Donizetti_. Académie royale de
Musique. _Une scène de Dom Sébastien_, 3e acte; _Cinq
Costumes_.--Margherita Pusterla, Roman de M. César Cantù. Chapitre XXI,
Sentence; chapitre XXII, Catastrophe, (Suite et fin.) _Vingt-une
Gravures_.--Annonces.--Une nouvelle Charge de Dantan. _Une Gravure_.
--Correspondance.--Rébus.
Histoire de la Semaine.
A Paris, la politique en ce moment est toute parisienne. Dans trois
jours, le 27, les électeurs des neuvième, dixième, onzième et douzième
arrondissements, procéderont à l'élection de douze membres du
conseil-général du département, chargés en même temps des fonctions de
conseillers municipaux de la ville. Cette double mission est si
importante, le budget de Paris, dont le vote et l'emploi sont remis à
ces élus, est un si puissant moyen d'assainir et d'embellir la ville,
d'améliorer la situation matérielle et morale de son énorme population
toujours croissante, il serait si déplorable de ne pas voir faire de ces
50 millions annuels l'emploi le mieux entendu, qu'on s'explique
facilement et l'empressement des candidats à venir solliciter les
suffrages des électeurs et la sérieuse attention que ceux-ci semblent
vouloir apporter à leurs choix. L'organisation du conseil municipal de
Paris telle que la loi l'a constituée n'est pas bonne. Le fractionnement
de l'élection par arrondissements n'est guère propre qu'à faire naître
dans les délibérations des luttes de rues et des rivalités de quartiers.
Les questions n'y sont pas toujours, par suite de ce morcellement
électoral, vues d'assez haut et envisagées dans un intérêt assez
général; plus d'un membre du conseil ne se regarde pas assez comme le
représentant de la ville entière, et, pour mieux assurer sa réélection,
se montre trop disposé à soutenir les prétentions souvent insoutenables
du quartier qui l'a élu. Si l'on voulait absolument que chaque
arrondissement nommât isolément et directement un ou plusieurs
mandataires, il fallait du moins, pour combattre et détruire, s'il était
possible, le fâcheux et étroit antagonisme qui en devait inévitablement
résulter, faire entrer complémentairement dans le conseil un certain
nombre de membres qui auraient été choisis par la liste générale des
électeurs parisiens, et qui, par conséquent, en entrant à
l'Hôtel-de-Ville, n'auraient pas cru avoir pour unique mandat
l'établissement d'une borne-fontaine sollicitée par un électeur influent
de leur quartier, ou le déplacement d'une station de fiacres demandé par
un attire. Le législateur ne l'a pas fait: c'est aux électeurs parisiens
d'y remédier en n'écoutant point l'esprit de coterie et les influences
étroites, et en ayant en vue, avant tout, les grands intérêts de la
population tout entière de la capitale.--Les dépêches extérieures nous
apportent bien souvent, depuis quelque temps, la nouvelle d'insultes
faites à nos agents ou à notre pavillon sur des points différents.
Naguère c'était à Jérusalem, peu après c'était à Taïti, hier au Sénégal,
aujourd'hui c'est à Tunis. Nous ne doutons pas que le ministère français
n'en exige et n'en obtienne la réparation. Mais nous avouons que, malgré
toutes les satisfactions, plus ou moins satisfaisantes, qui ont pu ou
qui pourront nous être accordées, nous regarderions comme bien
préférable une attitude qui préviendrait de pareils jeux de la part des
nations grandes ou petites qui se les permettent. La France doit être
vengée, est sans doute un principe qu'on est quelquefois forcé
d'appliquer; mais aussi exigeant que César à l'égard de sa femme, nous
voudrions que la France ne fût pas même dans la nécessité de le faire,
et nous croyons qu'il n'y a qu'à le vouloir fermement.--Les nouvelles
d'Algérie ont été cette semaine peu concordantes. On a répandu encore le
bruit, périodiquement répété, de la prise d'Abd-el-Kader, que des tribus
nous auraient livré. Cette nouvelle ne s'est pas confirmée; mais ce qui
est certain, c'est la défaite et la mort de son principal lieutenant,
Sidi-Embarak-ben-Allah, dont la bande, atteinte, au sud-ouest de
Tlemcen, par le général Tempoure, a eu 400 hommes tués et 500 faits
prisonniers. Trois drapeaux ont été apportés à Alger.--En Espagne, après
le premier effet produit par la tentative criminelle dirigée contre le
général Narvaez, la lutte entre les progressistes et le parti qui se dit
modéré, et que ses adversaires nomment contre-révolutionnaire, est
redevenir plus vive et plus animée que jamais. Le ministère Lopez, qui
s'était montré longtemps si complaisant pour ce dernier, lui est devenu
suspect. Il avait bien consenti, sur la demande de Narvaez, à faire
arrêter les rédacteurs des feuilles opposantes, _comme devant ne pas
être, étrangers_ à l'attentat de la rue de la Lune; mais il s'est refusé
[Illustration: Isabelle II, reine d'Espagne.]
à faire emprisonner aussi un certain nombre de députés, comme soupçonnés
également d'une pareille complicité morale et indirecte; de la grande
colère du général, qui a répondu à la démission de MM. Lopez, Caballero,
Serrano et de leurs collègues, par la remise de sa propre démission de
capitaine-général à la reine, dans cette même main qu'il lui avait fait
la veille donner à baiser à 1,700 officiers de la garnison de Madrid,
après des banquets dans les casernes. Cette enfant est donc censée avoir
à se prononcer entre les scrupules
[Illustration: Espagne.--M. Lopez, président du conseil des ministres.]
un peu tardifs de ses ministres et l'ambition toujours croissante du
général. Le but de celui-ci est, dit-on, d'être appelé à composer
lui-même un cabinet dans lequel il prendrait le portefeuille de la
guerre, et de dissoudre les cortès, où la reine Christine ne compte pas
assez d'adhérents. Voilà les complications nouvelles de la situation
espagnole, plus incertaine par les intrigues dont Madrid est le théâtre,
que par les luttes sanglantes qui, malgré la capitulation de Barcelone,
affligent encore les provinces.--Beaucoup du bruits
[Illustration: Espagne.--M. Serrano, ministre de la guerre.]
vagues ont couru sur des événements qui seraient venus troubler le calme
de la Sicile. On a dit dans quelques journaux que les troupes faisant
l'exercice à feu sur la place de Palerme (le lieu était assez
singulièrement choisi), un certain nombre de soldats se trouvaient, par
mégarde, avoir des cartouches à balle, et que cette distraction, que
d'autres expliqueront, aurait causé la mort d'un certain nombre d'hommes
du peuple. On ne sait à ce sujet rien de bien précis, rien de bien
officiel; toujours est-il que la Sicile paraît s'agiter, et que ces
troubles, rapprochés de la prétention menaçante que l'Angleterre met en
avant contre le roi de Naples à raison de la prise de possession de
l'île de Lampeduse, font naître dans la position du ce monarque des
complications dont la coïncidence peut être due au hasard, mais donnera,
à coup sûr, lieu à bien des conjectures. L'une d'elles est que
l'Angleterre veut et qu'elle obtiendra des concessions
commerciales.--Dans les États romains, le calme n'est pas rétabli, et le
gouvernement papal ne paraît pas disposé à le ramener par des
concessions que les gouvernements les moins libéraux regardent néanmoins
comme légitimes et indispensables. Il envoie dans les légations les
agents dont le nom est le plus propre à inspirer la terreur, et
sollicite de notre cabinet des mesures de rigueur contre onze réfugiés
qui ont échappé à ses poursuites. Ceux-ci viennent d'adresser à M.
Duchâtel une noble et respectueuse supplique, et il est difficile de
croire que, pour complaire à ces exigences, on ne les laissera pas
poursuivre en Corse une exploitation agricole qu'ils ont entreprise pour
n'avoir à demander à la France que son hospitalité.
[Illustration: Espagne.--M. Caballero, ministre de l'intérieur.]
La cour d'Angleterre continue à rendre à M. le duc et à madame la
duchesse de Nemours les gracieusetés qui avaient été faites au château
d'Eu à la reine Victoria, et dont on vient de consacrer le souvenir en
faisant frapper une médaille dont nous donnons aujourd'hui la
gravure.--En Irlande, comme nous l'avions bien prévu et annoncé, le
temps se passe en débats de procédure. La légalité de celle qui a été
suivie est aujourd'hui en question, et avec elle le procès lui-même. Au
point où en sont arrivés les embarras du ministère anglais, nous croyons
qu'il se trouverait fort heureux de voir O'Connell mis hors de cause
pour un vice de forme. Cela le délivrerait de la crainte de le voir plus
tard acquitté par une déclaration de jury, qui rendrait bien difficile
et bien peu probable le maintien du adouci.
[Illustration.]
Dans notre dernier numéro, nous avions eu à rapporter les affreux
désastres que la fonte de neiges prématurée avait occasionnés dans les
départements des Alpes et du Dauphiné. Aujourd'hui les journaux de
Toulouse renferment les détails des épouvantables ravages qu'une trombe
d'eau, qui a tout à coup rempli les torrents et qui en a créé de
nouveaux, est venue exercer dans plusieurs communes des Hautes-Pyrénées.
Nous ne les décrirons pas, parce que tous ces sinistres cruels se
ressemblent, et que tous se résument en deux mots: la ruine et la
mort.--Des avis du Cap-de-Bonne-Espérance, reçus à Londres, apprennent
que ces parages ont éprouvé une violente tempête dans la nuit du 26 août
et que l'on avait déjà constaté la perte, dans la baie d'Algoa, de
quatre navires anglais d'une valeur de 8 à 10 millions de francs.
Plusieurs personnes avaient péri dans ces sinistres, et l'on craignait
bien d'apprendre que la violence de la bourrasque avait encore jeté
d'autres navires à la côte.
En attendant que notre mission en Chine se détermine enfin à
s'embarquer, les journaux anglais nous apprennent que les importations
du la Grande-Bretagne dans le Céleste-Empire progressent tous les jours.
Une des plus récentes, c'est celle de la pendaison. Un soldat cipaye,
faisant partie du corps de l'armée anglaise; qui occupe l'île de Chusan,
avait été condamné à mort par une cour martiale, pour avoir tiré un coup
de fusil sur un sous-officier. Le jour fixé pour l'exécution, un gibet a
été dressé, les troupes ont été réunies en carré; trois Chinois
faisaient les fonctions d'exécuteurs. Un d'eux a décoiffé de son turban
le soldat, qui professait la religion musulmane; un autre lui a couvert
le front et les yeux avec un bonnet blanc, le troisième lui a passé la
corde au cou, et tout trois l'ont ensuite lancé dans l'éternité. Une
multitude de Chinois assistaient à ce spectacle, tout nouveau pour eux;
ils ont été fort effrayés en voyant le patient suspendu et inanimé; la
plupart ont pris la finie. Nous ne savons si l'amour-propre anglais aura
la satisfaction de voir abandonner la strangulation et la décapitation
pour ce nouveau mode de supplice.--Quant à nous, nous serions plus
fiers de voir une association, qui compte déjà de nombreux
souscripteurs, _l'Oeuvre de la sainte Enfance_, arriver à y détruire un
usage exécrable que sa barbarie a fait longtemps révoquer en doute.
Investis par leurs lois du droit de vie et de mort sur leurs enfants,
les Chinois l'exercent dans toute son horrible étendue. Des rapports
trop fidèles établissent qu'en trois ans la seule ville de Pékin a jeté
9,702 enfants à la voirie, sans compter ceux que des sages-femmes payées
étouffent dans les bains d'eau chaude au sortir du sein maternel; sans
compter ceux qui, exposée la nuit sur le pavé des rues, servent de
pâture aux chiens et aux animaux immondes; sans compter ceux que
l'avidité des marchands ramasse ou nourrit pour l'esclavage ou pour la
débauche; sans compter, enfin, ceux qu'on jette dans les eaux: masse
d'infanticides évaluée chaque année à 10,000 au moins par quelques
voyageurs, à 30,000, au dire de Dumont-d'Urville. Une association vient,
comme nous l'avons dit, de se former pour arracher à la mort cette coupe
réglée de victimes. Elle s'est assurée de la faiblesse des moyens qui
suffiraient pour conduire à un résultat si grand; tel est en Chine
l'excès de la misère, qu'un enfant se vend 50 à 60 centimes. L'oeuvre ne
demande à chaque associé que 5 centimes par mois, et, moyennant cette
faible offrande faite par un nombre d'associés tel qu'en peut fournir la
France, elle se charge de recueillir les milliers d'orphelins abandonnés
sur ces tristes plages. Plusieurs prélats viennent de publier en sa
faveur des lettres pastorales.
Un usage que les Anglais auront encore à introduire en Chine, c'est
celui des clubs. Les feuilles de Londres viennent de nous donner le
catalogue des établissements de ce genre qui prospèrent dans cette
ville. On n'en compte pas moins de vingt-cinq, non compris le fameux
club du Beef-Steak, fondé en 1736, présidé par un des plus illustres
ducs du royaume, où l'on ne mange d'autre viande que des tranches de
boeuf grillé, arrosées seulement de punch et de vin de Porto. Cette
énumération des richesses clubistiques de Londres a suggéré à un journal
anglais les réflexions suivantes: «Les clubs ne sont pas aussi dangereux
qu'on le craint ou qu'on se plaît à le répandre: 1° parce que ceux qui
les fréquentent ont déjà fait leur fortune ou sont en voie de la faire;
2º parce qu'au lieu de vider, comme chez soi ou à la taverne, deux ou
trois bouteilles d'un vin douteux, on est forcé par le décorum de n'en
boire, au club, qu'un simple carafon qui est excellent; 3º parce que, si
l'on y laisse parfois un peu de son argent, on n'y court pas du moins le
risque d'être impitoyablement rançonné par des fripons; 4º parce qu'on
n'y trouve que des gens d'un âge mur, dont toute la journée s'écoule au
club, et que pour un jeune mari, si gourmand que vous le supposiez, un
humble repas près de sa jeune femme est bien préférable à l'étiquette
inséparable d'un dîner d'apparat; 5º parce qu'en Angleterre, l'esprit de
_dicision_ marche de pair avec l'esprit d'_association_; que les partis
y sont tranchés, les opinions arrêtées d'avance, et qu'on n'y
souffrirait qu'assez impatiemment, dans un salon, qu'un interlocuteur,
si éloquent qu'il pût être, se permit de vouloir vous inculquer la
sienne.»--La bonne intelligence paraît moins facile à maintenir dans une
autre espèce de réunion que possède également en ce moment l'Angleterre:
c'est la ménagerie de M. Wombwell, à Leeds. Dans une des cages se
trouvaient deux beaux lions et deux léopards très-dociles. Ces quatre
animaux avaient été habitués à vivre ensemble, et le propriétaire de la
ménagerie se montrait au milieu d'eux à la manière de Van Amburgh ou de
Carter. Pendant les repas, les lions et les léopards étaient séparés; la
semaine dernière, ou a voulu essayer de leur faire prendre leur repas en
commun. On jeta quatre lambeaux de viande dans la cage. A peine un
léopard avait-il mis la patte sur un de ces lambeaux, qu'un des lions se
rua sur lui et l'étendit mort d'un coup de griffe. Sans l'intervention
du gardien, l'autre léopard eut été tué.
Il est aujourd'hui une question administrative dont chacun presse la
solution et l'application à Paris; c'est l'organisation pour cette
ville, devenue notre plus grand centre manufacturier, d'un conseil de
prud'hommes. On n'est pas d'accord sur les éléments qui devront
concourir à la formation de ce conseil; mais la nécessité de sa création
est trop généralement reconnue pour qu'on ne finisse pas par trouver un
terme moyen qui donne dans une certaine mesure satisfaction à tous les
droits. Paris ne peut pas demeurer plus longtemps privé d'une
institution dont les bons effets sont ressentis de tous les côtés. Nous
avons en France soixante-quatre villes de fabrique qui possèdent des
conseils de prud'hommes, ayant, comme on sait, pour mission de régler
les contestations qui s'élèvent entre les fabricants, les chefs
d'atelier, les ouvriers, compagnons et apprentis. Ces conseils ont,
comme les juges de paix, le double caractère de conciliateurs et de
juges. Ils sont institués en vertu du décret du 18 mars 1806, et régis
par le même décret et par la loi du 3 août 1810. On trouve, dans le
compte général de l'administration de la justice civile et commerciale
pendant l'année 1841, que les conseils de prud'hommes de quarante-six
villes manufacturières ont été saisis comme conciliateurs en bureau
particulier, de 11,635 affaires; ils en ont concilié près des quatre
cinquièmes. 2,029 ont été arrangées avant que le bureau particulier eût
statué, et les autres renvoyées devant le bureau général pour être
jugées. 238 de ces dernières ont été retirées avant le jugement, et 304
seulement ont été jugées. 230 des décisions intervenues étaient en
dernier ressort, et 74 en premier ressort. Il a été interjeté sept
appels. On sait que toutes ces affaires se traitent sommairement, sans
frais et sans retard. Dans les chiffres que nous avons donnés ne sont
point comprises les affaires jugées dans plusieurs grandes villes
manufacturières, telles que Marseille, Amiens, Alençon, Strasbourg,
Lyon, Tarare, Nîmes, Tours, etc. Il n'a pas été possible d'obtenir le
relevé officiel pour ces différentes cités; mais il est probable que les
dix-huit villes qui ne figurent pas dans le compte de l'administration
offrent une masse d'affaires presque aussi considérable que celle des
quarante-six villes dont on connaît les chiffres. Les quatre cinquièmes
des conflits soumis aux prud'hommes se terminent par conciliation. Sur
près de douze mille affaires, il n'y a eu que sept appels aux tribunaux
de commerce. L'utilité de cette juridiction ressort de ces deux seuls
faits. Aussi l'institution tend-t-elle à pénétrer partout où l'industrie
manufacturière prend quelque développement. C'est sans doute une des
premières questions dont le conseil municipal s'occupera après les
réélections auxquelles il va être procédé.
Chaque ministère a, depuis peu de temps, publié ou communiqué ses
documents statistiques. M. Villemain nous a dit que le nombre des
candidats qui se sont présentés à l'examen du baccalauréat ès-lettres, à
la fin de la dernière année classique, s'était élevé à 3,282; à 3,131 en
1842, et à 2,892 en 1841. Le _Moniteur_ a fait observer que la
difficulté des épreuves et la juste sévérité des examinateurs n'avaient
pas, comme on le voit, écarté les aspirants, ainsi qu'on semblait le
craindre d'abord. Le diplôme a été conféré à 1,568 aspirants; 1,711 ont
été ajournés. La proportion des réceptions est donc de 48 sur 100
candidats examinés; l'année dernière elle n'était que de 40, ce qui
constate une amélioration dans l'état des études.--M. le ministre du
commerce nous a fait connaître les progrès de notre commerce extérieur.
Il y a, dans les tableaux qu'il a publiés et dans les conclusions qu'il
en faut tirer, matière à un examen développé, qui ne pourrait trouver
place dans ce Bulletin de la Semaine.--Enfin, nous ayons été frappés de
voir dans le tableau publié par M. le ministre des finances sur le
produit des recettes pendant les trois premiers trimestres de 1843,
qu'alors que tous les impôts avaient été plus productifs qu'en 1842, il
y avait eu une diminution de 1,800,000 francs environ sur les droits du
sel acquittés pendant le même laps de temps. La consommation n'a pu
cependant diminuer, car elle avait été constamment progressive d'année
en année depuis un long temps. A quoi donc attribuer ce déficit
considérable? Les journaux de l'Est qui ont à annoncer presque tous les
mois l'adjudication d'une des salines de l'État à un même acquéreur,
agent, dit-on, de la reine Marie-Christine, et qui a déjà pris envers le
trésor pour dix millions environ d'engagements, les journaux de l'Est
veulent voir dans ce déficit, dans toutes ces ventes où il ne se
présente qu'un acquéreur, dans ces cahiers de charges dont ils
prétendent que les conditions ne sont pas remplies, dans toute cette
mutation, qui ne fait du reste que substituer le monopole d'un
particulier au monopole de l'État, au détriment de celui-ci et sans
aucun allègement pour le consommateur pauvre, un ensemble de faits et
d'actes administratifs qui doit appeler la très-attentive investigation
des Chambres.
Les établissements de bienfaisance prospèrent et se multiplient, la
colonie agricole de Mettray vient d'inaugurer une chapelle qui complète
l'ensemble de constructions que les fondateurs ont eu à faire élever
pour l'oeuvre qu'ils ont si noblement entreprise, et dans laquelle
l'humanité et la générosité publiques les ont si efficacement soutenues.
Au Petit-Quevilly, près de Rouen, un philanthrope éclairé, M. Guillaume
Lecointe, a fondé, il y a peu de temps, un établissement du même genre.
Il a eu également le bon esprit d'y annexer une société de patronage
pour le placement de ces malheureux enfants à l'expiration de leur temps
de détention. Ces excellents exemples trouveront des imitateurs, et l'on
ne peut tarder davantage à faire pour les orphelins et les enfants
indigents, ce qu'il est fort bien sans doute de faire pour les jeunes
détenus, mais ce qu'il serait dangereux et en quelque sorte immoral de
ne faire que pour eux.
L'École de Droit a vu son doyen, M. Blondeau, donner sa démission; et M.
Rossi, dans les habitudes duquel un pareil coup de tête n'entrera
jamais, a été nommé à sa place. Cette élévation au décanat d'un homme
qui compte déjà un très-grand nombre d'autres places, et qui doit la
qualité de Français et le titre de professeur, non pas à sa naissance et
à un concours, mais à une double ordonnance, a causé quelque émoi dans
les chaires et sur les bancs de l'École de Droit.--A l'École de
Médecine, à la séance de rentrée de la Faculté, a été prononcé un des
plus remarquables discours qui aient jamais été entendus dans cette
enceinte. Le professeur désigné pour cette tâche était M. Hippolyte
Royer-Collard, qui, dans un langage vif et noble, pur et élevé, a
parfaitement déterminé quels étaient les liens qui devaient unir les
sciences physiques et chimiques à la science médicale. C'est un travail
qui demeurera.--L'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres a procédé
à l'élection du successeur de M. le marquis de Fortia d'Urban. Nous
avions précédemment émis le voeu que la liste des candidats vît
s'inscrire quelque nom fait pour attirer à lui une majorité. Notre désir
a été satisfait, M. Mérimée, qui a publié plusieurs bons ouvrages
d'archéologie, et qui, comme inspecteur-général des monuments
historiques, a conjuré tant d'actes de vandalisme, s'est présente et a
été élu dès le premier tour de scrutin par 25 voix sur 38 votants. Les
13 autres suffrages ont été partagés entre MM. Ternaux-Compans, le
marquis de La Grange et Onésime Leroy. Le résultat de cette élection
sera sanctionné par le suffrage public--L'Académie des Sciences; a
procédé le 20 à la nomination d'un membre de la section d'astronomie en
remplacement de M. Bouvard. M. Mauvais a été élu.
Les arts et l'industrie se préparaient déjà à satisfaire la curiosité
publique qui trouvera largement à se repaître dans l'année 1811. Les
constructions pour l'exposition de l'industrie sont déjà commencées aux
Champs-Elysées, et sont menées avec activité. D'un autre coté, un avis
du directeur des musées royaux vient de rappeler aux artistes que les
tableaux qu'ils destinent à l'exposition du 15 mars prochain devront
être envoyés au Louvre du Ier au 20 février. Le Musée royal sera fermé,
sans aucune exception, le Ier février 1844, pour les travaux
préparatoires.. Ne serait-il donc pas possible de fair élever, aux
Champs-Elysées ou ailleurs, une construction définitive qui servirait
successivement aux expositions de nos manufacturiers et de nos artistes,
et qui permettrait aux nombreux étrangers que ces solennités attirent à
Paris, d'aller en même temps admirer les chefs-d'oeuvre des anciennes
écoles? Est-ce pour ménager l'amour-propre de Raphaël et du Poussin, de
Rubens et de Lesueur, qu'on s'arrange pour ne pas laisser voir leurs
tableaux en même temps que l'exposition annuelle?
Un jeune Hanovrien, avocat et écrivain fort distingué, M. Gans, vient de
mourir à Celle, à l'âge de trente-deux ans. Quelques journaux ont
annoncé qu'il était mort en prison. C'est un anachronisme. M. Gans avait
en, en effet, à se ressentir des bontés de S. M. le roi de Hanovre, mais
il n'était plus logé par les soins de ce monarque quand la mort est
venue le frapper. Il avait publié plusieurs ouvrages fort estimés, entre
autres: de _l'Infanticide, Projet d'un nouveau Code Pénal, Histoire du
Droit d'Hérédité_, etc.--Un de nos lieutenants-généraux, qui avait
marqué dès nos premières guerres d'Italie, le comte Ricard, vient de
terminer une carrière bien remplie.--Enfin, l'ingénieur auquel Bordeaux
doit son admirable pont, M. Deschamps, inspecteur-général des
Ponts-et-Chaussées, est mort dans cette ville.
Courrier de Paris.
Ou s'est beaucoup occupé, cette semaine, de comédies et de comédiens; il
est vrai que c'est là un texte de conversation toujours en vogue. Parler
de la pièce nouvelle, du chanteur, de l'acteur ou de la danseuse en
crédit, est un exorde commode et tout trouvé; il n'y a pas de genre
d'éloquence plus facile, si ce n'est l'éloquence sur la pluie et le beau
temps. Vous rendez une visite de digestion ou de politesse; à peine
êtes-vous arrivé au boudoir ou au salon, qu'il faut dire votre mot,
auquel on riposte aussitôt. Voici à peu près l'ordre et la marche de
cette entrée en campagne: «Comment vous portez-vous?--Quel temps
fait-il?--Ah! quel froid!--Oh! quelle chaleur!--Monsieur votre père
va-t-il mieux?--Avez-vous des nouvelles de madame votre tante?» Telle
est l'espèce de munitions qu'on épuise à la première escarmouche; après
quoi on s'arme de ce qu'on trouve, des flèches qu'on a le plus vite sous
la main. Les théâtres sont toujours là pour cette seconde fourniture.
Cette question; Avez-vous vu le dernier opéra ou la dernière comédie?
succède immédiatement à l'interrogation touchant l'état de votre santé
ou l'état de l'atmosphère. Il serait curieux de savoir, par exemple,
combien de fois par heure, par quart d'heure, par minute, Paris a
prononcé, depuis huit joins, les mois que voici: «Que pensez-vous de
_Dom Sébastien?_ Quand irez-vous entendre _Maria di Rohan?_»
Arrivés à ce point de l'oraison, il y a une foule de très-honnêtes gens
qui sont à bout du génie et ne savent plus quelle contenance tenir: ils
se frottent les mains ou respirent le flacon d'eau de Cologne placé sur
la cheminée, ou font pirouetter leur lorgnon autour de l'index, ou
tournent le dos au feu pour se donner l'importance d'un homme qui se
chauffe les talons, ou caressent la chaîne de leur montre et regardent
l'heure vingt fois.--Cela vous explique la grande importance que les
spectacles occupent dans les préoccupations de cette ville. Outre le
plaisir et la distraction que Paris trouve et achète à prix fixe dans
ces magasins de prose, de vers, de chants, d'entrechats et de tirades,
il est clair que les théâtres fournissent la nourriture aux muets et aux
bègues. La moitié de Paris ressemblerait à une succursale de l'abbé
Sicard si mademoiselle Grisi, M. Scribe, M. Donizetti, M. Duprez ne
déliaient pas les langues; et sans Carlotta,--et mademoiselle Rachel,
une foule de proches parents et de soi-disants amis intimes n'auraient
rien à se dire.
Bouffé a eu le haut bout des propos interrompus pendant ces derniers
jours; on ne s'est occupé que de Bouffé, on n'a parlé que de Bouffé. «Eh
bien! savez-vous ce qui en est? Part-il? reste-t-il? Cent mille francs!
cela est-il croyable?»
Il faut bien le croire, car cela est; tout le monde n'est pas le docteur
Morphorius de Molière, qui doute de tout, de l'évidence la plus
palpable, des coups de bâton qu'il reçoit.--Il n'est pas question de
coups de bâton dans l'affaire de Bouffé, mais de cent mille francs en
bons billets de banque ou en beaux écus comptant, que M. Nestor
Roqueplan, directeur des Variétés, a donnés à M. Delestre-Poirson,
directeur du Gymnase, pour paiement dudit Bouffé. M. Delestre-Poirson
ayant fourni à M. Roqueplan bonne et due quittance, Bouffé a quitté le
Gymnase et appartient depuis huit jours au théâtre des Variétés. Il y
débutera le 1er décembre prochain.
Le merveilleux n'est pas que Bouffé passe d'un théâtre à un autre, mais
qu'on achète un comédien si cher; dans dix-huit mois rengagement de ce
spirituel acteur avec le Gymnase expirait de plein droit; ce sont ces
dix-huit mois que M. Roqueplan a estimés 100,000 livres; c'est beaucoup
d'estime. En outre, M. Bouffé jouira d'un appointement annuel de 25,000
francs, assaisonnés de trois mois de congé. Je ne sais si le théâtre,
des Variétés a fait un bon marché, mais le théâtre du Gymnase a la
prétention de n'en avoir pas fait un mauvais. «Eh bien! disait quelqu'un
à M. Delestre-Poirson, croyez-vous que ce soit pour vous une bonne
affaire?--Mais oui, assez bonne, répliqua M. Poirson: j'ai cédé hier
pour 100,000 francs un acteur qu'avant-hier j'aurais donné pour rien.»
C'est quelque chose cependant que de perdre Bouffé; le Gymnase ajoute à
cette perte celle de madame Volnys; il parait que la désertion va
devenir à peu près générale, et que M. Delestre-Poirson est abandonné
par ses plus anciens serviteurs.
Madame Volnys a maintenant trente-quatre ans; Léontine Fay est déjà
loin, comme ou voit; qui ne se rappelle les succès précoces de cette
charmante petite fille, actuellement la très-sérieuse madame Volnys?
On raconte de certains héros qu'ils jouèrent avec une épée sur le sein
de leur nourrice; Léontine Fay dut jouer la comédie et fredonner le
vaudeville dans le ventre de sa mère; en ouvrant les yeux, elle vit le
soleil du lustre et de la rampe; le chef d'orchestre lui mit le
bourrelet, le décorateur la mena à la lisière, le machiniste la berça,
le souffleur lui donna la bouillie.--Léontine était célèbre, qu'elle
bégayait encore; le laurier poussa dans ses langes, la gloire lui arriva
au biberon.
A huit ans, elle avait parcouru les Pays-Bas et la France; à onze ans,
elle débutait au Gymnase; c'était en 1821. Quel succès! la ville géante
s'occupa d'une enfant.--Qu'y a-t-il de nouveau, Athéniens? Avons-nous
vaincu à Chéronée, ou Philippe est-il à nos portes?--Eh! quoi de plus
nouveau que Léontine mangeant des tartelettes, dans le _Mariage
Enfantin_, avec des couplets de M. Scribe, et des confitures dessus.
C'est alors que M. Fay s'écria, dans un transport d'admiration
paternelle: «Et madame Fay qui ne voulait pas faire cette enfant-la!»
Peu à peu, la petite Léontine devint mademoiselle Léontine, et M. Scribe
lui dit: «Siège à ma droite!» Puis M. Volnys passa par là un beau jour,
et en fit sa femme. Enfant, demoiselle et femme, elle est née, elle a
grandi au Gymnase; le Gymnase est son véritable père; il la berce,
l'élève et la marie; il assiste à son baptême et à ses noces. Cette
longue intimité va finir: madame Volnys entre au Théâtre-Français avec
le titre de sociétaire; l'union de madame Volnys et du Théâtre-Français
avait déjà été tentée il y a trois ou quatre ans, et rompue au bout de
quelque temps; ce second essai sera-t-il plus solide et plus durable? Il
faut l'espérer. La première fois, madame Volnys quitta le
Théâtre-Français par dévouement conjugal: elle demandait que M. Volnys
fût inscrit, comme elle, sur la liste de MM. les comédiens ordinaires du
roi; le Théâtre-Français refusa et comme il donnait pour raison que le
talent de M. Volnys n'était pas encore arrivé au point de perfection
nécessaire pour mériter un tel honneur, «C'est vrai, dit madame Volnys
avec cette naïveté qui la caractérise, mon mari n'est pas bon; il est
même mauvais, très-mauvais, détestable; mais que voulez-vous, c'est M.
Volnys!» Et elle brisa net les pourparlers. Le temps, à ce qu'il paraît,
modifie l'héroïsme conjugal le plus entêté; madame Volnys a sacrifié
cette fois son mari sur l'autel du Théâtre-Français; il n'est pas plus
question de M. Volnys dans cette affaire que s'il n'existait plus;
cependant il existe bien réellement, et se consacre quelque part à
l'emploi des pères-nobles.--Il n'y a pas longtemps que M. Volnys était
un jeune-premier; mais les jeunes-premiers et les jeunes-coquettes
deviennent si vite grands-papas et grand mères! Et puis, un beau matin,
vous lisez dans votre journal l'annonce de leur mort et de leur
enterrement.
Ainsi vient de mourir mademoiselle Émilie Leverd, une des plus piquantes
et des plus célèbres actrices de la Comédie-Française, Émilie Leverd
avait eu le talent, la jeunesse, la grâce, la beauté; peu à peu tout
cela disparut; quand la jeune et charmante Émilie est morte, elle avait
cinquante-cinq ans, et ressemblait à une bonne grosse bourgeoise de
l'île Saint-Louis ou du Marais. Acaste, Clitandre, Oronte et Alceste
n'auraient jamais pu reconnaître, dans cette excellente et respectable
créature, la belle Célimène aux traîtres veux. Voilà pourtant ce qui en
est tôt ou tard des Célimènes légères et des divines Aramintes!
Mademoiselle Émilie Leverd était née à Paris vers 1790; comme madame
Paradol, qui l'a précédée de quelques jours dans la tombe, elle entra
d'abord par l'opéra dans la vie dramatique; madame Paradol avait
commencé par chanter Gluck et Spontini avant d'arriver à Corneille et à
Racine. Avant de faire connaissance avec Molière, Regnard, Marivaux,
Destouches et Beaumarchais, Émilie Leverd dansa: son premier pas sur la
scène fut un entrechat, mais ce n'était point l'entrechat qui devait lui
créer un nom; elle réussit fort peu dans la pirouette, et n'aurait fait
qu'une jolie et médiocre danseuse; Picard se trouva là, heureusement,
pour interrompre le bal et convertir la bayadère en comédienne; il
enrôla Émilie Leverd dans la troupe du théâtre Louvois, autrement dit
théâtre de l'Impératrice, dont il était alors le général en chef. Le
joli visage, la fine taille, les dix-huit ans d'Émilie Leverd firent de
grands ravages dans le quartier Latin: on se battit aux portes du
théâtre en l'honneur de ses beaux yeux. L'Empereur lui-même, le Napoléon
de Marengo et d'Austerlitz, s'en émut, et, entre deux victoires,
mademoiselle Leverd vint jouer Roxelane et Céliméne sur le théâtre de
Saint-Cloud; le conquérant fut conquis; Émilie Leverd reçut, peu de
temps après, un ordre de début au Théâtre-Français. On était en 1808;
mademoiselle Contat avait pris récemment congé de Satan et de ses
pompes, il allait une grande coquette pour la remplacer; Émilie Leverd
se présenta hardiment, et le plus charmant succès justifia son audace.
Voici ce que Geoffroy, le grand juge de ce temps-là, dit des premiers
essais d'Émilie Leverd: «On avait répandu le bruit que la débutante ne
faisait autre chose que copier mademoiselle Contat. Dès qu'on a vu
mademoiselle Leverd, cette prévention s'est dissipée; on a trouvé
qu'elle avait une physionomie et un caractère à elle. C'est surtout dans
la Céliante du _Philosophe Marié_, que la comparaison entre ces deux
actrices est facile; car il n'y a pas longtemps que mademoiselle Contat
a cessé de jouer ce rôle; les souvenirs qu'elle y a laissés sont encore
récents. Or, rien ne se ressemble moins que la manière dont elles ont
joué l'une et l'autre: mademoiselle Contat y mettait une méchanceté, une
brusquerie, une pétulance quelquefois outrée; elle ne visait qu'à
l'effet théâtral, sans considérer l'âge, le sexe de Céliante, la
bienséance qu'exige la scène; mademoiselle Leverd, au contraire, a donné
à Céliante une douceur, une grâce, une aménité dont l'effet n'est pas
assez piquant, et qui affaiblissent le caractère. Quoique mademoiselle
Leverd ne nous ait pas représenté au naturel la véritable Céliante de
Destouches, elle nous a fait voir un enjouement si aimable, tant de
finesse et tant de grâce, qu'elle s'en fait aisément pardonner.» Et plus
loin, Geoffroy ajoute: «Quand mademoiselle Leverd doit paraître, la
salle est toujours pleine; voilà des débuts précieux pour le théâtre.
C'est dans ces occasions que l'intérêt des comédiens est souvent imposé
à leurs passions: ils craignent les débuts brillants, et ils les aiment.
De la beauté et du talent, c'est beaucoup plus qu'il n'en faut pour que
mademoiselle Émilie Leverd excite l'envie et produise de secrètes
rivalités; mais la comédie ne peut que gagner à ces débats: c'est la
source de l'émulation.»
[Illustration: Émilie Leverd, décédée le 18 novembre.]
Plus tard, ce que Geoffroy appelle la source de l'émulation dégénéra en
querelles furieuses. De 1802 à 1812, Céliante se contenta de recevoir et
de rendre de simples escarmouches; mais en 1812, à l'époque même de la
campagne de Russie, mademoiselle Leverd entra en campagne contre un
redoutable ennemi: mademoiselle Mars, depuis longtemps sans rivale dans
l'emploi des ingénues, mit le pied sur le terrain des grandes coquettes,
et aussitôt la guerre fut déclarée, et de vives batailles se livrèrent
des deux côtés. Le public, partagé en deux camps, en vint plus d'une
fois aux mains, sous les drapeaux de Leverd et de Mars. Un ordre signe
de Moscou essaya de régler cette mémorable querelle; mais le vainqueur
de l'Europe, qui venait de saisir l'empire des czars et le tenait encore
palpitant en ses puissantes mains, ne put parvenir à mettre d'accord
deux comédiennes, Mademoiselle Mars ne voulut accepter aucun traité de
partage; et mademoiselle Leverd, vaincue, malgré une courageuse
résistance, se retira fièrement. C'était un rude parti pour une actrice
charmante et adorée; aussi mademoiselle Leverd ne put-elle longtemps
bouder contre elle-même: elle sortit de sa tente après un an de rancune,
vint frapper à la porte du Théâtre-Français, et rentra en Grèce. Ce fut
par une comédie de M. Étienne, l'_Intrigante_, que l'exilée reparut,
après cette apparence de retraite. La pièce excita de telles tempêtes,
que la censure impériale intervint et mit son _véto_.
Cependant les années marchèrent, tandis que l'Empire s'écroulait, et
mademoiselle Leverd fut attaquée d'un mal qui est la ruine des jolies
femmes: du mal de l'embonpoint; il fallut bien s'y résigner, et de
Célimène qu'on était, se résoudre à devenir la femme jalouse, la mère
coupable, madame Evrard, et même madame Patin; c'en était fait de la
douceur, de la grâce et de l'aménité dont Geoffroy parlait douze ou
quinze ans auparavant. Madame Patin n'avait besoin que de la verve ronde
et de la grosse gaieté qui sont dans ses domaines... Et enfin arriva le
temps où madame Patin elle-même se décida à prendre définitivement sa
retraite, non pas par un caprice d'amour-propre et de rivalité, comme
avait fait Céliante, mais par lassitude, par raison, par nécessité... Et
c'est ainsi qu'Émilie Leverd disparut et finit.
Tout ce monde impérial, auquel elle avait appartenu, va mourir ou est
mort comme elle: les héros de cour, des champs de batailles et de
coulisse; les plus puissants, les plus habiles, les plus glorieux, comme
les plus riantes, les plus adorées et les plus belles!
Algérie.
PÈLERINAGE DE LA MECQUE.--TRANSPORT DES PÈLERINS DE L'ALGÉRIE, DE MAROC
ET DE TUNISIE A BORD DE BÂTIMENTS FRANÇAIS.
[Illustration: Embarquement dans le port d'Alger des Pèlerins de la
Mecque.]
Le pèlerinage est pour les fidèles musulmans de l'un et l'autre sexe un
acte religieux qui consiste à visiter, une fois dans sa vie, le _Kaabah_
(maison carrée tabernacle de Dieu), à la _Mecque_, au jour prescrit par
la loi, et avec différentes pratiques ordonnées par la religion. Cette
loi n'oblige que ceux à qui leur position ou des circonstances
particulières ne permettent pas de s'en dispenser, comme par exemple la
condition libre, le bon sens, l'âge de majorité, l'état de santé, l'état
d'aisance, la sûreté du voyage, la compagnie du mari ou d'un proche
parent, sous la garde duquel doit être la femme qui se destine au
pèlerinage; enfin, l'absence de tout empêchement légitime, de quelque
genre qu'il soit.
Le fidèle est tenu en son particulier à différents exercices, pour
s'acquitter convenablement de ce devoir important de l'islamisme; ces
exercices consistent à s'arrêter aux premières stations, autour de la
Mecque, à une certaine distance de la cité sainte, et sur la route même
des pèlerins qui y viennent de toutes les parties du inonde, à y faire
les purifications, à prendre l'_ihram_, espèce de voile ou manteau
pénitencier formé de deux pièces de laine blanches et neuves, sans
coutures. Finie pour se couvrir la partie inférieure, et l'autre la
partie supérieure du corps; à se parfumer avec du musc ou d'autres
aromates, à réciter des prières et à psalmodier des cantiques à haute
voix. Le pèlerin ne peut être vêtu que de son _ihram_; il peut cependant
avoir sur lui des espèces en or ou en argent, mais dans une bourse ou
dans une ceinture, être armé d'un sabre, porter son cachet au doigt, et
le saint livre du Koran dans un sac pendu à son côté. A son arrivée à la
Mecque, il doit aussitôt se rendre directement au _Kaabah_, entrer dans
le temple par la porte Schéibé, les pieds nus, et en récitant une prière
consacrée, s'approcher de la Pierre-Noire (1), la baiser
respectueusement ou bien la toucher des deux mains et les porter ensuite
à la bouche, faire, immédiatement après, les tournées autour du
sanctuaire, en partant de l'angle de la Pierre-Noire, et avançant
toujours du côté droit, pour avoir le sanctuaire à gauche, et par là
plus près de son coeur. Cette tournée autour du Kéabé se renouvelle sept
fois de suite: le pèlerin est tenu de faire les trois premières en se
balançant alternativement sur chaque pied, et secouant les épaules; les
quatre autres, au contraire, d'un pas lent et grave. Les tournées, qui
forment un des actes les plus importants du pèlerinage, doivent se faire
en trois différents temps: la première, le jour même de l'arrivée du
pèlerin à la Mecque; la seconde, appelée tournée de visite, pendant un
des quatre jours de la fête de Biram; et la troisième, tournée de congé,
le jour même de son départ de la Mecque.
[Note 1: L'hommage que l'on rend à cette pierre est pour rappeler au
fidèle l'aveu et la confirmation de l'acte de foi que toute la légion
des êtres spirituels fit à la création du monde. L'Être-Suprême les
ayant interrogés de la sorte: «Ne suis-je pas votre Dieu?» Tous
répondirent: «Oui, vous l'êtes.» Ces paroles furent déposées dans le
sein de cette pierre par l'Éternel lui-même. «Aussi la Pierre-Noire,
d'après les expressions du Koran, est un des rubis du paradis: elle sera
envoyée au dernier jour; elle verra, elle parlera, et elle rendra
témoignage de tous ceux qui l'auront touchée en vérité et dans la
sincérité de leur coeur.]
Le pèlerin doit aussi, ce dernier jour, boire de l'eau du puits de
Zemzem, dont l'origine miraculeuse est attribuée à l'ange Gabriel, et
même emporter de cette eau sainte pour en avoir chez lui et pour en
donner à ses proches et à ses amis. Enfin, au moment où il sort du
temple, il doit encore, 1º porter la main sur le voile du Kaabah; 2º
faire les prières les plus ferventes, en les accompagnant de larmes et
de soupirs; 3° toucher le mur _Multezem_ qui est entre la Pierre-Noire
et la porte du sanctuaire, en y posant d'abord la poitrine, ensuite le
ventre et la joue droite, à l'exemple de ce qu'a pratiqué le prophète
lui-même; 4º se retirer le visage constamment tourné vers le sanctuaire;
et 5º sortir par la porte El-Ouada (porte de la promesse), après en
avoir respectueusement, baisé le seuil.
[Illustration: Traversée des Pèlerins de La Mecque.]
Ces principales pratiques du pèlerinage sont entremêlées d'une foule
d'autres, d'excursions ou de processions hors de la ville, de visites à
l'Oeumré, petite chapelle située au milieu d'une plaine à deux heures au
nord de la Mecque, du jet des Sept-Pierres, de la célébration de la fête
des Sacrifices (Aid-Adha ou Kourhan-Baïram), l'une des deux grandes
fêtes religieuses de l'islamisme, etc.
C'est Mohammed (Mahomet) qui établit d'une manière invariable et
permanente le jour où tous les ans seraient célébrées la fête du
Pèlerinage et celle des Sacrifices.--Il la fixa au commencement de mars,
à l'approche du printemps, dans le double but de rendre le voyage moins
pénible aux pèlerins, et de faciliter en même temps le transport et la
vente de leurs denrées. On voit par là que le pèlerinage fut dans
l'origine une institution non moins politique que religieuse, favorisant
le commerce par la création dans le désert d'un immense marché, source
de richesses et de prospérité pour les villes pauvres où l'habile
législateur vécut longtemps obscur chamelier.
Rien n'égale le zèle et l'empressement de tous les peuples qui
professent l'islamisme à remplir ce devoir important de leur culte. Les
anciennes traditions relatives à l'origine du Kaabah, la profonde et
constante vénération des Arabes païens pour ce tabernacle, la politique
qu'eut Mohammed de consacrer ces mêmes opinions, et de présenter la
visite du sanctuaire comme un précepte divin, et l'un des principaux
articles de sa doctrine; la dévotion avec laquelle il s'en acquittait
lui-même; enfin, l'exemple de ses disciples, de ses successeurs et des
musulmans de tous les siècles, concourent à faire regarder encore
aujourd'hui comme absolue et indispensable l'obligation de visiter au
moins une fois dans sa vie le temple de la Mecque. Pour entreprendre ce
pèlerinage, les musulmans surmontent avec une constance étonnante les
hasards et les difficultés d'un voyage long et pénible. Aussi en voit-on
chaque année plus de cent mille de tout sexe, de tout âge, de toute
condition, s'acheminer des diverses contrées de l'Europe, de l'Asie et
de l'Afrique, vers le Kaabah de la Mecque. Il est des années où le
nombre des pèlerins va jusqu'à cent cinquante mille. Selon une opinion
populaire, il ne peut jamais y en avoir moins de soixante-dix mille,
parce que c'est le nombre arrêté dans les décrets du ciel, et que toutes
les fois qu'il reste inférieur les anges y suppléent d'une manière
invisible et miraculeuse.
[Illustration: Caravane de la Mecque.]
Le grand corps des pèlerins réunis à Damas marche sous l'escorte d'une
véritable armée, qui est chargée de les protéger contre les attaques des
Arabes nomades, surtout dans les déserts de la Syrie et de l'Arabie, et
qui les conduit jusqu'à la distance de trois journées de Médine. Là, ces
pèlerins se réunissent à ceux d'Afrique, qui marchent également sous la
garde d'un des premiers beys d'Égypte. La sortie de la grande caravane,
qui part du Caire dans les derniers jours du mois de décembre, et qui
met quarante jours pour arriver à la Mecque, se fait en grande pompe. Au
jour fixé, toute la foule des pèlerins, logée sous des tentes en dehors
de la porte des Victoires, se met en chemin, ayant à sa tête le chameau
mahmel portant le tapis offert chaque année à la ville du prophète. Tous
les deux ou trois ans, les sujets de l'empereur de Maroc font aussi ce
voyage en corps, sous la conduite particulière d'un officier de ce
monarque. Les mahométans de la Perse, du Japon, des Indes et du reste de
l'Orient, marchent d'ordinaire par bandes vers l'Arabie, et pourvoient
par eux-mêmes à ce qui leur est nécessaire, tant pour la sûreté que pour
la commodité du voyage. Arrivés sur les terres de l'Arabie, tous, en
général, se reposent sur la vigilance et sur les soins du chérif de la
Mecque, qui est censé répondre d'eux.
Le chérif de la Mecque reçoit le corps des pèlerins à la tête de troupes
nombreuses chargées de veiller à leur salut pendant les stations hors de
la cité, soit avant, soit après la célébration de la fête des
Sacrifiers, comme aussi de maintenir l'ordre parmi les pèlerins
eux-mêmes.
Toutes les pratiques, aussi austères que minutieuses, qui constituent le
pèlerinage, se terminent par des fêtes et des réjouissances qui durent
trois nuits du Raman, et pendant lesquelles le chérif de la Mecque, les
pachas de Damas et d'Égypte font tirer des milliers de fusées, tandis
qu'une bonne partie des pèlerins, surtout les Égyptiens et les Arabes,
s'ébattent par toutes sortes de jeux et de bouffonneries.
Tout musulman qui se destine au pèlerinage se nomme _hallal_ (débutant),
jusqu'au moment ou il prend l'ihram dans l'une des stations aux environs
de la Mecque. Couvert de ce manteau, il porte le nom de _mohrim_, auquel
succède celui de _hadj_, qui signifie pèlerin. Aussitôt qu'il a
satisfait à toutes les pratiques requises pour cet acte religieux, cette
dénomination de _hadj_, que la religion accorde à tous ceux qui ont
visité le sanctuaire, devient une espèce de surnom que les pèlerins de
tout état, de tout rang et de toute condition conservent le reste du
leurs jours. A cette prérogative qui leur concilie une espèce de
vénération publique, se joint encore celle de se laisser croître la
barbe, comme étant une pratique consacrée par la loi et par l'exemple
même du prophète.
Sous la domination turque, l'époque ordinaire du départ d'Alger pour le
pèlerinage de la Mecque était à peu près fixé au mois de novembre, afin
que les pèlerins pussent arriver assez à temps au Caire pour se joindre
à la grande caravane qui part de cette ville. Le pèlerinage était
autorisé par le bey dans une réunion du Medjlis (tribunal des ulémas)
qu'il convoquait à cet effet et où était appelé l'oukil (administrateur)
de la corporation de la Mecque et Médine. Celui-ci remettait au muphti
les sommes destinées aux pauvres de ces villes, et qui étaient fixées
invariablement pour chaque année a environ 10,800 fr. Cet argent était
ensuite confié par portions égales à chacun des pèlerins, qui en
devenait le gardien et en faisait la remise, à la Mecque, à un
beit-el-mal (trésorier), qui était regardé comme le chef de la caravane
d'Alger. Cette caravane se composait de trois à quatre cents pèlerins,
qui se réunissaient à Alger de tous les points de la régence. Les Arabes
habitant les contrées les plus voisines du désert s'adjoignaient à la
caravane de Maroc, qui traversait une partie du Sahara pour se rendre à
Alexandrie. Ces voyages se faisaient ordinairement sur un ou plusieurs
bâtiments de transports frétés par des négociants d'Alger. Chaque
pèlerin payait son passage: celui du beit-el-mal et des gens à son
service était seul gratuit.
Au moment du départ d'Alger, l'oukil de la Mecque et Médine remettait au
beit-el-mal l'oukfia, ou état nominatif des personnes de la ville sainte
qui avaient droit aux secours annuels envoyés d'Alger. La somme de
10,800 fr. versés par la corporation s'accroissait parfois des dons
faits par les hauts fonctionnaires de la régence. La caravane arrivée à
sa destination, les fonds étaient distribués par le beit-el-mal aux
personnes désignées, dans la proportion d'un tiers pour les pauvres de
la Mecque et de deux tiers pour ceux de Médine.
En cas de décès d'une de ces personnes, les héritiers avaient droit à sa
portion. Si, dans la traversée, un pèlerin venait à mourir, le
beit-el-mal s'emparait de ses effets, en faisait la vente, prélevait un
droit de dix pour cent, et rendait compte il son retour des successions
qu'il avait recueillies.
Aucun envoi de marchandises n'était expédié de la régence, dont le
commerce d'exportation était presque nul; mais les denrées produites par
l'Hedjaz, (nom de la province où est située la Mecque) étaient importées
en assez, grande quantité et donnaient un bénéfice important au commerce
algérien, tels que l'ambre, la perle, les cachemires, le café moka, le
musc, les bois d'aloès et de sandal, l'écaille, les chapelets et les
étoiles brochées de Damas.
Après la conquête d'Alger par la France, les pèlerinages ont été
interrompus, et les indigènes ont pu voir dans cette omission d'une
pratique qui leur est chère, une preuve de notre mépris ou tout au moins
de notre indifférence pour leurs moeurs et leur religion. Dès le
commencement de 1836, cependant, l'attention de l'administration
algérienne s'était portée sur l'utilité de faire revivre en Algérie les
pèlerinages, sous les auspices et avec la protection de l'autorité
française. Les circonstances difficiles dans lesquelles le pays s'est
trouvé, l'état de guerre sans cesse renaissant et de permanentes
hostilités ont, pendant plusieurs aimées, encore retardé la réalisation
de ce projet. Mais en 1842, la situation favorable de notre colonie a
permis enfin de mettre à exécution une mesure dont l'importance
politique et commerciale même ne saurait être l'objet d'aucun doute; car
en même temps que les indigènes trouveront naturellement dans
l'assistance accordée par le gouvernement à l'accomplissement de l'une
des prescriptions de l'islamisme une preuve de l'égale sollicitude avec
laquelle l'administration s'attache à protéger toutes les croyances
religieuses, sans distinction de culte et de nation, il est présumable
que nous retirerons de grands avantages pour l'influence morale de notre
domination et pour l'extension de nos relations commerciales d'une
disposition dont l'effet doit être, tôt ou lard, d'attirer dans nos
ports les caravanes qui aujourd'hui font le commerce du désert par le
Maroc.
Parti de Toulon le 13 septembre 1842, un bâtiment à vapeur de l'État,
_le Caméléon_, de 220 chevaux, commandé, par M. le capitaine de corvette
Poutier, a été expédié en Algérie pour être mis à la disposition des
pèlerins. Cent vingt-quatre indigènes, appartenant aux classes riches et
lettrées, et recueillis dans les provinces d'Alger, d'Oran et de
Constantine, ainsi que dans la régence de Tunis, ont pris place à bord
de ce navire, et ont été transportés aux frais de l'État à Alexandrie,
où ils sont arrivés le 3 octobre suivant. A leur débarquement, les
dispositions prises par les soins de notre consul-général leur ont
assuré l'aide et l'assistance qui leur étaient acquis en leur qualité de
sujets de la France, et dont ils avaient besoin pour accomplir leur
pèlerinage. Comme la plupart étaient venus sans provisions, le
gouvernement a pourvu à leur nourriture pendant la traversée, et avait
fait mettre à bord des approvisionnements consistant en moutons,
volailles, oeufs, fruits secs (raisins et figues), riz, biscuit, sucre
et café. Le pèlerinage terminé, un autre bâtiment de l'État, _le
Tancrède_ est allé rechercher les pèlerins, et les a ramenés, au mois de
juillet 1843, dans les divers ports où ils avaient été embarqués.
Dès le mois d'août 1842, l'agha El-Mezari (v. l'_Illustration_, t. Ier,
p. 349), deux de ses fils et Abd-el-Aziz, chef des Douairs de la
province d'Oran, avec une douzaine du personnes de suite avaient été
admis comme pèlerins, aux frais de l'État, sur les paquebots partant de
Marseille pour Alexandrie, d'où ils ont également été ramenés de la même
manière.
Les heureux résultats produits par ce premier essai ont déterminé le
gouvernement à le renouveler cette année. Le 4 octobre 1843, le bâtiment
à vapeur _le Cerbère_, affecté à cette mission spéciale, est arrivé à
Alger; il en est parti le 6 pour aller prendre d'abord à Tanger quelques
personnages importants qui ont sollicité cette faveur et auxquels elle a
été accordée, il a touché ensuite successivement à Mers-el-Kebir,
Cherchell, Alger, Philippeville et Rone, pour recueillir dans chacun de
ces ports les pèlerins algériens, et a continué sa marche vers
Alexandrie en touchant à Tunis, ou il avait également l'ordre de
recevoir à son bord les pèlerins de cette régence. Outre les provisions
nécessaires à leur nourriture, _le Cerbère_ a embarqué à Toulon deux
cents couvertures de campement, destinées à les garantir des rigueurs de
la saison pendant la traversée.
C'est par de semblables mesures, sagement combinées avec les résultats
des expéditions militaires et surtout avec le développement de la
colonisation, qu'il deviendra chaque jour moins difficile, il faut
l'espérer, d'assurer le succès de l'oeuvre importante que la France a
entreprise et poursuit depuis plus de treize années en Algérie.
Académie des Sciences.