Il ne revint pas. Il traversa la plaine, monta la montagne, de nuit,
dormit plein de cauchemars sous une pierre avancée, et dès le réveil
s’enfuit encore, jugeant qu’il ne serait jamais assez loin. Jamais assez
loin de l’horrible rivière qui lui avait pris son petit-fils et de la
ferme là-bas, si heureuse, où maintenant on devait pleurer.
En traversant un village, il mangea n’importe quoi, n’importe où, grâce
à quelques sous qu’il avait dans la poche de sa veste.
Les gens se défiaient de lui, parce qu’il était très pâle, regardait en
arrière toujours, comme quelqu’un qui a peur d’être suivi; une femme qui
semait de la luzerne le voyant se mettre à courir tout à coup quand il
eut dépassé la dernière maison de la bourgade, se dit en elle-même: «On
dirait que ce vieux-là vient de faire un mauvais coup.»
Le lendemain, il arriva dans un autre vallon où personne ne le
connaissait--car les montagnes, dans le pays basque, sont des espèces de
frontières qu’on franchit rarement,--et comme il lui restait une dizaine
de sous à peine, il demanda à un cantonnier qui cassait des pierres sur
la route, s’il n’y aurait pas moyen d’en casser aussi pour gagner, tant
bien que mal, sa vie.
Il n’inspirait pas de confiance à cause de l’air farouche qu’il avait
maintenant; cependant le cantonnier répondit:
--Un emploi comme le mien, cela ne s’obtient pas en un jour. Il faut des
protections dans le gouvernement. Je vous conseille de chercher un autre
métier. Tenez, si vous êtes un brave homme--ne vous offensez pas de ce
que je dis, tous les gens qui passent ne sont pas d’honnêtes gens,--vous
ferez bien d’aller à la scierie, oui, à cette baraque en bois que vous
voyez d’ici au fond de la vallée, près du ruisseau. Le patron a besoin
d’ouvriers, et quoique vous n’ayez pas l’air bien solide, il vous louera
peut-être pour surveiller le moulin ou pour quelque autre besogne pas
trop fatigante.
Il suivit ce conseil, s’en alla du côté de la scierie, demanda à voir le
maître de l’établissement, s’offrit et fut accepté; mais on fit d’abord
quelques difficultés, parce qu’il n’avait pas de papiers et qu’il
n’avait pas bonne mine.
On ne se soucie pas d’accueillir des vagabonds qui viennent on ne sait
d’où, qui sortent du bagne, peut-être. Le patron se dit:
--J’aurai l’œil sur ce vieux-là.
Des jours, des semaines passèrent. Le travail qui lui avait été confié,
c’était de racler avec un couteau les palettes de la roue du moulin,
pour qu’il n’y séjournât pas de pierres ni de sable. D’abord ce
métier-là lui fut très pénible, à cause du bruit de la rivière tout
autour de lui, qui lui faisait horreur; mais il se résigna. Très vieux,
très courbé, il promenait son couteau sur les planchettes, avec l’air de
songer à autre chose, ne songeant peut-être à rien.
La mort de son petit-fils l’avait tué à demi. Il n’était pas bien sûr de
vivre encore. Peu d’idées nettes, l’esprit trouble et obscur. Ces
pensées à peine: que le petit Blas était dans l’eau, que c’était vrai,
que tout était fini, et que maintenant, dans la ferme, sa fille et son
gendre, qui devaient avoir tout appris, le maudissaient en pleurant; et
il était comme assoupi dans l’inertie de sa douleur.
Étant ainsi, il ne s’apercevait pas des regards que lui jetaient
en-dessous les autres ouvriers. A l’heure du repas commun, personne ne
lui parlait; mais comme sans doute il n’eût pas entendu si on lui avait
adressé la parole, il ne prenait pas garde à ce méchant silence; il ne
savait pas non plus qu’il courait sur lui des histoires.
On disait que ce vieux-là avait peut-être plus d’argent qu’il n’en
laissait voir. Il arrive souvent qu’un voleur, après avoir dévalisé des
passants, fait semblant de travailler et d’être pauvre pendant un temps,
afin de ne pas éveiller les soupçons. Des gens même soupçonnaient qu’il
avait bien pu assassiner quelqu’un pour le dépouiller plus sûrement;
parce qu’un soir, assis au bord de l’eau, et la regardant couler d’un
œil morne, il avait été surpris répétant à voix basse: «Ah mon Dieu! mon
Dieu! mon pauvre Blas, je l’ai tué.»
Tous ces dires eurent pour résultat que le maître de la scierie jugea
bon de prendre des informations.
Les colporteurs qui vont de vallée en vallée savent beaucoup de choses,
et se gardent bien de se taire.
De sorte qu’un beau jour, le patron fit venir le vieux Blas, et comme
c’était un homme sévère, il lui dit durement, avec une mauvaise figure:
--Vous savez, vieux, il faut vous en aller d’ici.
Blas, stupéfait, s’écria:
--M’en aller! Pourquoi?
--Ne faites pas semblant de ne pas comprendre, répliqua le patron. On
connaît votre histoire.
--Eh bien? dit le vieux.
--Eh bien! dit le patron, il est possible que vous n’ayez pas tué le
petit; non, je ne dis pas que vous l’ayez tué. Mais, enfin, vous êtes
parti avec lui, vous étiez seuls tous les deux, l’enfant n’est pas
revenu, et vous avez pris la fuite sans rien dire aux parents.
Le vieux Blas fondit en larmes.
Ah! Dieu! Voilà ce qu’on croyait! il avait tué Blas, son petit Blas,
l’enfant pour qui il se serait arraché un à un tous les poils de la
barbe, pour qui il serait mort vingt fois de suite, si la chose avait
été possible, qui était toute sa vie, toute sa joie, tout son amusement!
Il voulut expliquer les choses. Mais cette histoire du pont qui se lève
et qui se baisse ne paraissait pas claire; un enfant qui tombe dans
l’eau au moment où le train passe, c’est bien invraisemblable. Comment
supposer, d’ailleurs, que ce pauvre homme, campagnard, sachant lire à
peine, avait eu le parfait héroïsme de sacrifier son petit-fils pour le
salut de quelques voyageurs inconnus? Il aurait fallu l’estimer si grand
qu’il était plus simple de le juger coupable. Lui-même, qui avait commis
une action sublime, sans l’analyser, naturellement, parce qu’il lui
semblait qu’il devait faire cela, il ne se rendait pas bien compte du
sentiment qui l’avait poussé; et il ne trouvait pas de paroles pour
s’expliquer, s’embrouillait, avait presque honte.
Le patron dit:
--Tout est possible, ne discutons pas. Ce n’est pas moi qui vous chasse.
Tous mes ouvriers me quitteraient si je ne vous renvoyais pas. Tenez,
les voici, parlez-leur, ils ne vous cacheront pas leur idée.
Les ouvriers entraient deux à deux dans l’atelier de bois, ayant sur
l’épaule de longues planches qui fléchissent.
Ils se groupèrent, se consultèrent à voix basse; enfin ce furent de
toutes parts des paroles comme celles-ci, avec des gestes, en tumulte:
--Oui, oui, il faut que le vieux s’en aille. Nous n’en voulons plus
parmi nous. C’est ennuyeux de travailler avec quelqu’un qui a tué un
enfant, de s’asseoir à côté de lui à table. Rien qu’à lui regarder les
mains, on frissonne. Il a une figure, d’ailleurs, qui dit bien ce qu’il
est. Allons, tire tes grègues, vieux, et qu’on ne te voie plus dans
notre endroit, ou l’un de nous, Dieu vivant! te fera ton affaire.
Sous ces injustes colères, devant ces menaces, le vieux Blas courba le
front comme s’il eût été criminel en effet, poussa la porte avec des
mains tremblantes, et s’en alla, pauvre vieil homme admirable; quand il
eut commencé de monter la côte au fond de la vallée, il vit, en tournant
la tête, tous les ouvriers groupés devant la scierie qui l’injuriaient
encore avec des cris qu’il n’entendait plus et qui lui montraient des
poings furieux.