Il resta là, stupide, considérant l’eau profonde et la fuite du courant.
Oh! son petit Blas s’était noyé, son petit Blas était mort!
Deux choses le bourrelaient: l’impossibilité de cela et la réalité de
cela.
Comment! il ne verrait plus cette jolie face gaie, ces clairs yeux bleus
où riait le soleil? Les cris de joie pour une bête à bon dieu saisie
dans le gazon ou pour un oiseau poursuivi, il ne les entendrait plus,
jamais plus, jamais plus, lui, pauvre vieil homme naguère extasié!
Oh! il allait courir le long de la rivière, il dépasserait le petit
corps emporté par l’eau, se précipiterait, le prendrait entre ses bras!
Non, la rivière avait sur lui une trop grande avance; les cadavres vont
vite dans le courant, les petits cadavres surtout, qui sont très légers.
Puis il fallait qu’il restât où il était pour veiller sur la voie, pour
faire les signaux convenus; il fallait qu’il demeurât à son poste,
puisqu’il était une espèce de soldat; il n’aurait même pas la
consolation de revoir, arrêté par quelque tronc d’arbre, ou pris entre
des herbes, le corps pâli de son petit-fils.
--Ai-je bien fait de baisser le pont? Si j’avais lâché la manivelle sans
m’inquiéter du train, si je m’étais jeté dans la rivière tout de suite,
j’aurais tiré de l’eau mon pauvre cher enfant. Les wagons se seraient
heurtés, brisés dans un affreux pêle-mêle contre le tablier de fer et de
bois; les voyageurs auraient péri en grand nombre, écrasés, déchirés,
sanglants; mais qu’est-ce que cela me fait, le mal des autres et leurs
malédictions? Un grand-père doit d’abord sauver son petit-fils, j’ai eu
tort de faire mon devoir.
Il disait cela dans sa douleur, mais il lui semblait pourtant qu’il
avait eu raison. Il n’avait pas dû hésiter entre la vie de son enfant et
celles de tant d’hommes et de femmes.
Oui. Mais c’était horrible tout de même. Et il était désespéré. Et il
défaillait dans son désespoir.
Il gagna la petite maisonnette environnée de fleurs, regarda les
étroites allées qu’il avait tracées pour les promenades de l’enfant, se
laissant choir à terre, touchant avec ses vieilles mains la place encore
visible où l’enfant s’était assis tout à l’heure pour écouter une
histoire. Puis, comme il lui restait encore dans sa barbe blanche
quelques-unes des marguerites que le petit Blas lui avait jetées, le
vieux Blas, soulevant sa barbe, les respirait, les baisait avec des
sanglots qui lui soulevaient tout le corps.
V