Le pont de fer et de bois.
Le jeune courant, le vieux riant, ils arrivèrent au bord de l’eau,
devant le pont.
La rivière étroite et profonde, où glissent des radeaux chargés de
sapins, où passent de petits voiliers qui érigent très haut leur unique
mât, coule rapidement entre la berge sablonneuse et le mont de granit
noir, à pic, que défonce, plus sombre encore, l’ouverture d’un tunnel;
c’est dans ce trou de la montagne que les trains s’engouffrent après
avoir passé le petit pont de fer et de bois, qui est comme un
trait-d’union entre la rive de sable et la rive de pierre.
Le lieu solitaire et nu paraît quelque peu morne à cause de la haute
montagne noire.
Mais le jour, tout à fait levé, blanchissait, dorait les plaines où les
fermes çà et là faisaient des îles de verdure, et dans la fraîcheur de
l’air bleu, les buées du matin, montant toujours, s’éparpillaient,
toutes floches, par écharpes déchirées.
En ce moment, le tablier du pont se dressait, perpendiculaire. Tout
d’abord, le vieux Blas alla s’assurer que la rosée de la nuit n’avait
pas rouillé les cordages de métal, que la manivelle obéissait docilement
à la poussée de la main; car c’était son office de faire se lever le
pont, quand des radeaux ou des voiliers descendaient le cours de la
rivière, et de le faire s’abaisser pour le passage des trains, chaque
fois que le signal lui en était donné par un bruit de sonnette
électrique et plus tard par le sifflet de la locomotive.
Mais le petit Blas ne se souciait guère du pont, de la manivelle et des
trains, son devoir, à lui, c’était de se rouler dans l’herbe autour de
la baraque en planches que le grand-père avait construite au bord de
l’eau pour se mettre à l’abri quand viendraient les pluies d’automne.
Elle était jolie, la maisonnette, qu’une vigne vierge vêtissait de
verdures grimpantes, et où les passereaux venaient boire des gouttes de
rosée dans la coupe inclinée un peu des volubilis qui tremblent.
Un jardin l’entourait de ses petites allées bordées de buis, toutes
petites--comme si le vieillard eût voulu que l’enfant seul s’y
promenât,--et de ses plants de floraisons très basses, œillets des
Indes, tulipes, pensées, que le petit Blas pouvait regarder fièrement de
son haut. Mais au milieu, un soleil, très épanoui, à la tige d’or vert,
se haussait pompeusement, comme le tambour major des fleurs.
Toutes choses mises en ordre dans la mécanique du pont, le grand-père
s’en vint, sans faire de bruit, sur la pointe des pieds; et,
brusquement, après un saut, il prit dans ses deux grosses mains la tête
de l’enfant qui se retourna ébouriffé, sauvage, ravi.
--Ah! je te tiens! Oui, je te tiens, mais je te lâche. On attrape les
oiseaux et on les garde un instant pour qu’ils aient plus de plaisir,
après, quand ils s’envolent. Tu sais, petit! les pierres servent à faire
des ricochets sur l’eau, les fleurs ne sont là que pour être cueillies,
et je te défends de ne pas marcher sur les plates-bandes. Voilà comment
j’élève les enfants! Ces petits anges-là ont le droit d’être des
diables.
Et le grand père ajouta:
--Là-bas, dans ce bouquet d’arbres, j’ai découvert un nid de loriots;
nous irons le chercher tout à l’heure, quand le train aura passé.
Or, le petit Blas s’était avisé d’une chose: il cueillait des
marguerites et les jetait une à une à la figure du bon homme; les tiges
se prenaient aux poils blancs du menton; de sorte que le vieux Blas
avait une barbe de fleurs.
Ceci le charma. Il s’assit devant la cabane, fit grimper l’enfant sur
ses genoux; et, par représailles, il lui chatouillait le nez avec les
pétales des marguerites pendantes.
Tout cela parmi des rires, avec de petits cris, près des floraisons
épanouies, sous des envolées d’oiseaux, dans la bonne lumière qui
paraissait plus claire et plus dorée, là, autour de ce grand-père et de
ce petit enfant.
Celui-ci, devenant sérieux, dit tout à coup:
--J’ai assez joué; maintenant, une histoire.
C’était là que le vieux Blas attendait le petit Blas! L’enfant ne
manquait jamais de l’embrasser après quelque beau récit plein de géants
et de fées: le plaisir d’un bon baiser vaut bien la peine de dire un
conte.
Mais depuis longtemps, toutes les histoires, le grand-père les avait
dites: le Petit Poucet après la Barbe-Bleue, et la Belle aux cheveux
d’or aussi. Même il avait acheté d’un colporteur un gros livre où le
marchand affirmait qu’il y avait beaucoup de contes tous très jolis. Il
se trouva que le livre était un «Essai sur l’établissement des comptoirs
français au Mississipi». Le petit Blas avait réclamé quelque chose de
plus amusant.
Alors, sa mémoire étant vidée et sa bibliothèque inutile, le grand-père,
pour être bien embrassé, fut obligé de devenir poète. La nuit, il ne
dormait pas, afin d’imaginer des aventures de princesses et de fées,
qu’il racontait le lendemain près de la maisonnette en bois.
--Oui, dit-il, une histoire, une histoire si belle que les petits
bourgeois des villes n’en ont jamais entendu de pareille.
--Comment s’appelle-t-elle?
--C’est l’«Histoire du petit garçon qui n’avait pas d’oreilles et d’un
chien noir qui fumait sa pipe».
--Oh! dit l’enfant.
--Tu verras, dit le grand-père.
Et le petit Blas, s’étant assis sur le sable caillouteux, leva sa jolie
tête brune, où riaient des boucles folles, pendant que le vieux Blas
commençait gravement, un peu inquiet d’ailleurs, car le conte était fort
compliqué; et il n’était pas bien sûr d’en avoir trouvé le dénouement.