CHAPITRE XIX

Le lendemain matin, 8 janvier, après une journée et une nuit

passées au corral, toutes choses étant en état, Cyrus Smith et

Ayrton rentraient à Granite-House. Aussitôt, l'ingénieur rassembla

ses compagnons, et il leur apprit que l'île Lincoln courait un

immense danger, qu'aucune puissance humaine ne pouvait conjurer.

«Mes amis, dit-il, -- et sa voix décelait une émotion profonde, --

l'île Lincoln n'est pas de celles qui doivent durer autant que le

globe lui-même. Elle est vouée à une destruction plus ou moins

prochaine, dont la cause est en elle, et à laquelle rien ne pourra

la soustraire!»

Les colons se regardèrent et regardèrent l'ingénieur.

Ils ne pouvaient le comprendre.

«Expliquez-vous, Cyrus! dit Gédéon Spilett.

-- Je m'explique, répondit Cyrus Smith, ou plutôt, je ne ferai que

vous transmettre l'explication que, pendant nos quelques minutes

d'entretien secret, m'a donnée le capitaine Nemo.

-- Le capitaine Nemo! s'écrièrent les colons.

-- Oui, et c'est le dernier service qu'il a voulu nous rendre

avant de mourir!

-- Le dernier service! s'écria Pencroff! Le dernier service! Vous

verrez que, tout mort qu'il est, il nous en rendra d'autres

encore!

-- Mais que vous a dit le capitaine Nemo? demanda le reporter.

-- Sachez-le donc, mes amis, répondit l'ingénieur. L'île Lincoln

n'est pas dans les conditions où sont les autres îles du

Pacifique, et une disposition particulière que m'a fait connaître

le capitaine Nemo doit amener tôt ou tard la dislocation de sa

charpente sous-marine.

-- Une dislocation! L'île Lincoln! Allons donc! s'écria Pencroff,

qui, malgré tout le respect qu'il avait pour Cyrus Smith, ne put

s'empêcher de hausser les épaules.

-- Écoutez-moi, Pencroff, reprit l'ingénieur. Voici ce qu'avait

constaté le capitaine Nemo, et ce que j'ai constaté moi-même,

hier, pendant l'exploration que j'ai faite à la crypte Dakkar.

Cette crypte se prolonge sous l'île jusqu'au volcan, et elle n'est

séparée de la cheminée centrale que par la paroi qui en ferme le

chevet. Or, cette paroi est sillonnée de fractures et de fentes

qui laissent déjà passer les gaz sulfureux développés à

l'intérieur du volcan.

-- Eh bien? demanda Pencroff, dont le front se plissait

violemment.

-- Eh bien, j'ai reconnu que ces fractures s'agrandissaient sous

la pression intérieure, que la muraille de basalte se fendait peu

à peu, et que, dans un temps plus ou moins court, elle livrerait

passage aux eaux de la mer dont la caverne est remplie.

-- Bon! répliqua Pencroff, qui essaya de plaisanter encore une

fois. La mer éteindra le volcan, et tout sera fini!

-- Oui, tout sera fini! répondit Cyrus Smith. Le jour où la mer se

précipitera à travers la paroi et pénétrera par la cheminée

centrale jusque dans les entrailles de l'île, où bouillonnent les

matières éruptives, ce jour-là, Pencroff, l'île Lincoln sautera

comme sauterait la Sicile si la Méditerranée se précipitait dans

l'Etna!»

Les colons ne répondirent rien à cette phrase si affirmative de

l'ingénieur. Ils avaient compris quel danger les menaçait.

Il faut dire, d'ailleurs, que Cyrus Smith n'exagérait en aucune

façon. Bien des gens ont déjà eu l'idée qu'on pourrait peut-être

éteindre les volcans, qui, presque tous, s'élèvent sur les bords

de la mer ou des lacs, en ouvrant passage à leurs eaux. Mais ils

ne savaient pas qu'on se fût exposé ainsi à faire sauter une

partie du globe, comme une chaudière dont la vapeur est subitement

tendue par un coup de feu. L'eau, se précipitant dans un milieu

clos dont la température peut être évaluée à des milliers de

degrés, se vaporiserait avec une si soudaine énergie, qu'aucune

enveloppe n'y pourrait résister.

Il n'était donc pas douteux que l'île, menacée d'une dislocation

effroyable et prochaine, ne durerait que tant que la paroi de la

crypte Dakkar durerait elle-même. Ce n'était même pas une question

de mois, ni de semaines, mais une question de jours, d'heures

peut-être!

Le premier sentiment des colons fut une douleur profonde! Ils ne

songèrent pas au péril qui les menaçait directement, mais à la

destruction de ce sol qui leur avait donné asile, de cette île

qu'ils avaient fécondée, de cette île qu'ils aimaient, qu'ils

voulaient rendre si florissante un jour!

Tant de fatigues inutilement dépensées, tant de travaux perdus!

Pencroff ne put retenir une grosse larme qui glissa sur sa joue,

et qu'il ne chercha point à cacher.

La conversation continua pendant quelque temps encore. Les chances

auxquelles les colons pouvaient encore se rattacher furent

discutées; mais, pour conclure, on reconnut qu'il n'y avait pas

une heure à perdre, que la construction et l'aménagement du navire

devaient être poussés avec une prodigieuse activité, et que là,

maintenant, était la seule chance de salut pour les habitants de

l'île Lincoln!

Tous les bras furent donc requis. À quoi eût servi désormais de

moissonner, de récolter, de chasser, d'accroître les réserves de

Granite-House? Ce que contenaient encore le magasin et les offices

suffirait, et au delà, à approvisionner le navire pour une

traversée, si longue qu'elle pût être! Ce qu'il fallait, c'était

qu'il fût à la disposition des colons avant l'accomplissement de

l'inévitable catastrophe.

Les travaux furent repris avec une fiévreuse ardeur. Vers le 23

janvier, le navire était à demi bordé. Jusqu'alors, aucune

modification ne s'était produite à la cime du volcan. C'était

toujours des vapeurs, des fumées mêlées de flammes et traversées

de pierres incandescentes, qui s'échappaient du cratère. Mais,

pendant la nuit du 23 au 24, sous l'effort des laves, qui

arrivèrent au niveau du premier étage du volcan, celui-ci fut

décoiffé du cône qui formait chapeau. Un bruit effroyable

retentit. Les colons crurent d'abord que l'île se disloquait. Ils

se précipitèrent hors de Granite-House.

Il était environ deux heures du matin.

Le ciel était en feu. Le cône supérieur -- un massif haut de mille

pieds, pesant des milliards de livres -- avait été précipité sur

l'île, dont le sol trembla.

Heureusement, ce cône inclinait du côté du nord, et il tomba sur

la plaine de sables et de tufs qui s'étendait entre le volcan et

la mer. Le cratère, largement ouvert alors, projetait vers le ciel

une si intense lumière, que, par le simple effet de la

réverbération, l'atmosphère semblait être incandescente. En même

temps, un torrent de laves, se gonflant à la nouvelle cime,

s'épanchait en longues cascades, comme l'eau qui s'échappe d'une

vasque trop pleine, et mille serpents de feu rampaient sur les

talus du volcan.

«Le corral! Le corral!» s'écria Ayrton.

C'était, en effet, vers le corral que se portaient les laves, par

suite de l'orientation du nouveau cratère, et, conséquemment,

c'étaient les parties fertiles de l'île, les sources du creek

rouge, les bois de jacamar qui étaient menacés d'une destruction

immédiate. Au cri d'Ayrton, les colons s'étaient précipités vers

l'étable des onaggas. Le chariot avait été attelé. Tous n'avaient

qu'une pensée! Courir au corral et mettre en liberté les animaux

qu'il renfermait.

Avant trois heures du matin, ils étaient arrivés au corral.

D'effroyables hurlements indiquaient assez quelle épouvante

terrifiait les mouflons et les chèvres. Déjà un torrent de

matières incandescentes, de minéraux liquéfiés, tombait du

contrefort sur la prairie et rongeait ce côté de la palissade. La

porte fut brusquement ouverte par Ayrton, et les animaux, affolés,

s'échappèrent en toutes directions. Une heure après, la lave

bouillonnante emplissait le corral, volatilisait l'eau du petit

rio qui le traversait, incendiait l'habitation, qui flamba comme

un chaume, et dévorait jusqu'au dernier poteau l'enceinte

palissadée. Du corral il ne restait plus rien!

Les colons avaient voulu lutter contre cet envahissement, ils

l'avaient essayé, mais follement et inutilement, car l'homme est

désarmé devant ces grands cataclysmes.

Le jour était venu, -- 24 janvier. -- Cyrus Smith et ses

compagnons, avant de revenir à Granite-House, voulurent observer

la direction définitive qu'allait prendre cette inondation de

laves. La pente générale du sol s'abaissait du mont Franklin à la

côte est, et il était à craindre que, malgré les bois épais de

Jacamar, le torrent ne se propageât jusqu'au plateau de Grande-

vue.

«Le lac nous couvrira, dit Gédéon Spilett.

-- Je l'espère!» répondit Cyrus Smith, et ce fut là toute sa

réponse.

Les colons auraient voulu s'avancer jusqu'à la plaine sur laquelle

s'était abattu le cône supérieur du mont Franklin, mais les laves

leur barraient alors le passage. Elles suivaient, d'une part, la

vallée du creek rouge, et, de l'autre, la vallée de la rivière de

la chute, en vaporisant ces deux cours d'eau sur leur passage. Il

n'y avait aucune possibilité de traverser ce torrent; il fallait,

au contraire, reculer devant lui. Le volcan, découronné, n'était

plus reconnaissable. Une sorte de table rase le terminait alors et

remplaçait l'ancien cratère. Deux égueulements, creusés à ses

bords sud et est, versaient incessamment les laves, qui formaient

ainsi deux courants distincts. Au-dessus du nouveau cratère, un

nuage de fumée et de cendres se confondait avec les vapeurs du

ciel, amassées au-dessus de l'île. De grands coups de tonnerre

éclataient et se confondaient avec les grondements de la montagne.

De sa bouche s'échappaient des roches ignées qui, projetées à plus

de mille pieds, éclataient dans la nue et se dispersaient comme

une mitraille. Le ciel répondait à coups d'éclairs à l'éruption

volcanique.

Vers sept heures du matin, la position n'était plus tenable pour

les colons, qui s'étaient réfugiés à la lisière du bois de

jacamar. Non seulement les projectiles commençaient à pleuvoir

autour d'eux, mais les laves, débordant du lit du creek rouge,

menaçaient de couper la route du corral. Les premiers rangs

d'arbres prirent feu, et leur sève, subitement transformée en

vapeur, les fit éclater comme des boîtes d'artifice, tandis que

d'autres, moins humides, restèrent intacts au milieu de

l'inondation.

Les colons avaient repris la route du corral. Ils marchaient

lentement, à reculons pour ainsi dire.

Mais, par suite de l'inclinaison du sol, le torrent gagnait

rapidement dans l'est, et, dès que les couches inférieures des

laves s'étaient durcies, d'autres nappes bouillonnantes les

recouvraient aussitôt.

Cependant, le principal courant de la vallée du creek rouge

devenait de plus en plus menaçant. Toute cette partie de la forêt

était embrasée, et d'énormes volutes de fumée roulaient au-dessus

des arbres, dont le pied crépitait déjà dans la lave.

Les colons s'arrêtèrent près du lac, à un demi-mille de

l'embouchure du creek rouge. Une question de vie ou de mort allait

se décider pour eux.

Cyrus Smith habitué à chiffrer les situations graves, et sachant

qu'il s'adressait à des hommes capables d'entendre la vérité,

quelle qu'elle fût, dit alors:

«Ou le lac arrêtera ce courant, et une partie de l'île sera

préservée d'une dévastation complète, ou le courant envahira les

forêts du Far-West, et pas un arbre, pas une plante ne restera à

la surface du sol. Nous n'aurons plus en perspective sur ces rocs

dénudés qu'une mort que l'explosion de l'île ne nous fera pas

attendre!

-- Alors, s'écria Pencroff, en se croisant les bras et en frappant

la terre du pied, inutile de travailler au bateau, n'est-ce pas?

-- Pencroff, répondit Cyrus Smith, il faut faire son devoir

jusqu'au bout!»

En ce moment, le fleuve de laves, après s'être frayé un passage à

travers ces beaux arbres qu'il dévorait, arriva à la limite du

lac. Là existait un certain exhaussement du sol qui, s'il eût été

plus considérable, eût peut-être suffi à contenir le torrent.

«À l'oeuvre!» s'écria Cyrus Smith.

La pensée de l'ingénieur fut aussitôt comprise.

Ce torrent, il fallait l'endiguer, pour ainsi dire, et l'obliger

ainsi à se déverser dans le lac.

Les colons coururent au chantier. Ils en rapportèrent des pelles,

des pioches, des haches, et là, au moyen de terrassements et

d'arbres abattus, ils parvinrent, en quelques heures, à élever une

digue haute de trois pieds sur quelques centaines de pas de

longueur. Il leur semblait, quand ils eurent fini, qu'ils

n'avaient travaillé que quelques minutes à peine!

Il était temps. Les matières liquéfiées atteignirent presque

aussitôt la partie inférieure de l'épaulement. Le fleuve se gonfla

comme une rivière en pleine crue qui cherche à déborder et menaça

de dépasser le seul obstacle qui pût l'empêcher d'envahir tout le

Far-West... Mais la digue parvint à le contenir, et, après une

minute d'hésitation qui fut terrible, il se précipita dans le lac

Grant par une chute haute de vingt pieds.

Les colons, haletants, sans faire un geste, sans prononcer une

parole, regardèrent alors cette lutte des deux éléments. Quel

spectacle que ce combat entre l'eau et le feu! Quelle plume

pourrait décrire cette scène d'une merveilleuse horreur, et quel

pinceau la pourrait peindre? L'eau sifflait en s'évaporant au

contact des laves bouillonnantes. Les vapeurs, projetées dans

l'air, tourbillonnaient à une incommensurable hauteur, comme si

les soupapes d'une immense chaudière eussent été subitement

ouvertes.

Mais, si considérable que fût la masse d'eau contenue dans le lac,

elle devait finir par être absorbée, puisqu'elle ne se renouvelait

pas, tandis que le torrent, s'alimentant à une source inépuisable,

roulait sans cesse de nouveaux flots de matières incandescentes.

Les premières laves qui tombèrent dans le lac se solidifièrent

immédiatement et s'accumulèrent de manière à émerger bientôt. À

leur surface glissèrent d'autres laves qui se firent pierres à

leur tour, mais en gagnant vers le centre. Une jetée se forma de

la sorte et menaça de combler le lac, qui ne pouvait déborder, car

le trop-plein de ses eaux se dépensait en vapeurs. Sifflements et

grésillements déchiraient l'air avec un bruit assourdissant, et

les buées, entraînées par le vent, retombaient en pluie sur la

mer. La jetée s'allongeait, et les blocs de laves solidifiées

s'entassaient les uns sur les autres. Là où s'étendaient autrefois

des eaux paisibles apparaissait un énorme entassement de rocs

fumants, comme si un soulèvement du sol eût fait surgir des

milliers d'écueils. Que l'on suppose ces eaux bouleversées pendant

un ouragan, puis subitement solidifiées par un froid de vingt

degrés, et on aura l'aspect du lac, trois heures après que

l'irrésistible torrent y eut fait irruption.

Cette fois, l'eau devait être vaincue par le feu.

Cependant, ce fut une circonstance heureuse pour les colons, que

l'épanchement lavique eût été dirigé vers le lac Grant. Ils

avaient devant eux quelques jours de répit. Le plateau de Grande-

vue, Granite-House et le chantier de construction étaient

momentanément préservés. Or, ces quelques jours, il fallait les

employer à border le navire et à le calfater avec soin. Puis, on

le lancerait à la mer et on s'y réfugierait, quitte à le gréer,

quand il reposerait dans son élément. Avec la crainte de

l'explosion qui menaçait de détruire l'île, il n'y avait plus

aucune sécurité à demeurer à terre. Cette retraite de Granite-

House, si sûre jusqu'alors, pouvait à chaque minute refermer ses

parois de granit!

Pendant les six jours qui suivirent, du 25 au 30

janvier, les colons travaillèrent au navire autant que vingt

hommes eussent pu le faire. À peine prenaient-ils quelque repos,

et l'éclat des flammes qui jaillissaient du cratère leur

permettait de continuer nuit et jour. L'épanchement volcanique se

faisait toujours, mais peut-être avec moins d'abondance. Ce fut

heureux, car le lac Grant était presque entièrement comblé, et si

de nouvelles laves eussent glissé à la surface des anciennes,

elles se fussent inévitablement répandues sur le plateau de

Grande-vue, et de là sur la grève.

Mais si de ce côté l'île était en partie protégée, il n'en était

pas ainsi de sa portion occidentale. En effet, le second courant

de laves qui avait suivi la vallée de la rivière de la chute,

vallée large, dont les terrains se déprimaient de chaque côté du

creek, ne devait trouver aucun obstacle. Le liquide incandescent

s'était donc répandu à travers la forêt de Far-West. À cette

époque de l'année où les essences étaient desséchées par une

chaleur torride, la forêt prit feu instantanément, de telle sorte

que l'incendie se propagea à la fois par la base des troncs et par

les hautes ramures dont l'entrelacement aidait aux progrès de la

conflagration. Il semblait même que le courant de flamme se

déchaînât plus vite à la cime des arbres que le courant de laves à

leur pied.

Il arriva, alors, que les animaux, affolés, fauves ou autres,

jaguars, sangliers, cabiais, koulas, gibier de poil et de plume,

se réfugièrent du côté de la Mercy et dans le marais des tadornes,

au delà de la route de port-ballon. Mais les colons étaient trop

occupés de leur besogne, pour faire attention même aux plus

redoutables de ces animaux. Ils avaient, d'ailleurs, abandonné

Granite-House, ils n'avaient même pas voulu chercher abri dans les

cheminées, et ils campaient sous une tente, près de l'embouchure

de la Mercy.

Chaque jour, Cyrus Smith et Gédéon Spilett montaient au plateau de

Grande-vue. Quelquefois Harbert les accompagnait, jamais Pencroff,

qui ne voulait pas voir sous son aspect nouveau l'île si

profondément dévastée!

C'était un spectacle désolant, en effet. Toute la partie boisée de

l'île était maintenant dénudée. Un seul bouquet d'arbres verts se

dressait à l'extrémité de la presqu'île serpentine. Çà et là

grimaçaient quelques souches ébranchées et noircies. L'emplacement

des forêts détruites était plus aride que le marais des tadornes.

L'envahissement des laves avait été complet. Où se développait

autrefois cette admirable verdure, le sol n'était plus qu'un

sauvage amoncellement de tufs volcaniques. Les vallées de la

rivière de la chute et de la Mercy ne versaient plus une seule

goutte d'eau à la mer, et les colons n'auraient eu aucun moyen

d'apaiser leur soif, si le lac Grant eût été entièrement asséché.

Mais, heureusement, sa pointe sud avait été épargnée et formait

une sorte d'étang, contenant tout ce qui restait d'eau potable

dans l'île. Vers le nord-ouest se dessinaient en âpres et vives

arêtes les contreforts du volcan, qui figuraient une griffe

gigantesque appliquée sur le sol. Quel spectacle douloureux, quel

aspect épouvantable, et quels regrets pour ces colons, qui, d'un

domaine fertile, couvert de forêts, arrosé de cours d'eau, enrichi

de récoltes, se trouvaient en un instant transportés sur un roc

dévasté, sur lequel, sans leurs réserves, ils n'eussent pas même

trouvé à vivre!

«Cela brise le coeur! dit un jour Gédéon Spilett.

-- Oui, Spilett, répondit l'ingénieur. Que le ciel nous donne le

temps d'achever ce bâtiment, maintenant notre seul refuge!

-- Ne trouvez-vous pas, Cyrus, que le volcan semble vouloir se

calmer? Il vomit encore des laves, mais moins abondamment, si je

ne me trompe!

-- Peu importe, répondit Cyrus Smith. Le feu est toujours ardent

dans les entrailles de la montagne, et la mer peut s'y précipiter

d'un instant à l'autre. Nous sommes dans la situation de passagers

dont le navire est dévoré par un incendie qu'ils ne peuvent

éteindre, et qui savent que tôt ou tard il gagnera la soute aux

poudres! Venez, Spilett, venez, et ne perdons pas une heure!»

Pendant huit jours encore, c'est-à-dire jusqu'au 7 février, les

laves continuèrent à se répandre, mais l'éruption se maintint dans

les limites indiquées.

Cyrus Smith craignait par-dessus tout que les matières liquéfiées

ne vinssent à s'épancher sur la grève, et, dans ce cas, le

chantier de construction n'eût pas été épargné. Cependant, vers

cette époque, les colons sentirent dans la charpente de l'île des

vibrations qui les inquiétèrent au plus haut point.

On était au 20 février. Il fallait encore un mois avant que le

navire fût en état de prendre la mer.

L'île tiendrait-elle jusque-là? L'intention de Pencroff et de

Cyrus Smith était de procéder au lancement du navire dès que sa

coque serait suffisamment étanche. Le pont, l'accastillage,

l'aménagement intérieur et le gréement se feraient après, mais

l'important était que les colons eussent un refuge assuré en

dehors de l'île. Peut-être même conviendrait-il de conduire le

navire au port-ballon, c'est-à-dire aussi loin que possible du

centre éruptif, car, à l'embouchure de la Mercy, entre l'îlot et

la muraille de granit, il courait le risque d'être écrasé, en cas

de dislocation. Tous les efforts des travailleurs tendirent donc à

l'achèvement de la coque.

Ils arrivèrent ainsi au 3 mars, et ils purent compter que

l'opération du lancement se ferait dans une dizaine de jours.

L'espoir revint au coeur de ces colons, si éprouvés pendant cette

quatrième année de leur séjour à l'île Lincoln! Pencroff, lui-

même, parut sortir quelque peu de cette sombre taciturnité dans

laquelle l'avaient plongé la ruine et la dévastation de son

domaine. Il ne songeait plus alors, il est vrai, qu'à ce navire,

sur lequel se concentraient toutes ses espérances.

«Nous l'achèverons, dit-il à l'ingénieur, nous l'achèverons,

Monsieur Cyrus, et il est temps, car voici la saison qui s'avance,

et nous serons bientôt en plein équinoxe. Eh bien, s'il le faut,

on relâchera à l'île Tabor pour y passer l'hiver! Mais l'île Tabor

après l'île Lincoln! Ah! Malheur de ma vie! Aurai-je cru jamais

voir pareille chose!

-- Hâtons-nous!» répondait invariablement l'ingénieur.

Et l'on travaillait sans perdre un instant.

«Mon maître, demanda Nab quelques jours plus tard, si le capitaine

Nemo eût encore été vivant, croyez-vous que tout cela serait

arrivé?

-- Oui, Nab, répondit Cyrus Smith.

-- Eh bien, moi, je ne le crois pas! murmura Pencroff à l'oreille

de Nab.

-- Ni moi!» répondit sérieusement Nab.

Pendant la première semaine de mars, le mont Franklin redevint

menaçant. Des milliers de fils de verre, faits de laves fluides,

tombèrent comme une pluie sur le sol. Le cratère s'emplit à

nouveau de laves qui s'épanchèrent sur tous les revers du volcan.

Le torrent courut à la surface des tufs durcis, et il acheva de

détruire les maigres squelettes d'arbres qui avaient résisté à la

première éruption. Le courant, suivant, cette fois, la rive sud-

ouest du lac Grant, se porta au delà du creek glycérine et envahit

le plateau de Grande-vue. Ce dernier coup, porté à l'oeuvre des

colons, fut terrible. Du moulin, des bâtiments de la basse-cour,

des étables, il ne resta plus rien. Les volatiles, effarés,

disparurent en toutes directions. Top et Jup donnaient des signes

du plus grand effroi, et leur instinct les avertissait qu'une

catastrophe était prochaine. Bon nombre des animaux de l'île

avaient péri pendant la première éruption. Ceux qui avaient

survécu ne trouvèrent d'autre refuge que le marais des tadornes,

sauf quelques-uns auxquels le plateau de Grande-vue offrit asile.

Mais cette dernière retraite leur fut enfin fermée, et le fleuve

de laves, débordant l'arête de la muraille granitique, commença à

précipiter sur la grève ses cataractes de feu. La sublime horreur

de ce spectacle échappe à toute description. Pendant la nuit, on

eût dit un Niagara de fonte liquide, avec ses vapeurs

incandescentes en haut et ses masses bouillonnantes en bas!

Les colons étaient forcés dans leur dernier retranchement, et,

bien que les coutures supérieures du navire ne fussent pas encore

calfatées, ils résolurent de le lancer à la mer!

Pencroff et Ayrton procédèrent donc aux préparatifs du lancement,

qui devait avoir lieu le lendemain, dans la matinée du 9 mars.

Mais, pendant cette nuit du 8 au 9, une énorme colonne de vapeurs,

s'échappant du cratère, monta au milieu de détonations

épouvantables à plus de trois mille pieds de hauteur. La paroi de

la caverne Dakkar avait évidemment cédé sous la pression des gaz,

et la mer, se précipitant par la cheminée centrale dans le gouffre

ignivome, se vaporisa soudain. Mais le cratère ne put donner une

issue suffisante à ces vapeurs. Une explosion, qu'on eût entendue

à cent milles de distance, ébranla les couches de l'air. Des

morceaux de montagnes retombèrent dans le Pacifique, et, en

quelques minutes, l'océan recouvrait la place où avait été l'île

Lincoln.

L'île mystérieuse · 第 99 / 100 题