CHAPITRE XX

Les choses se passèrent ainsi que l'avait prévu Pencroff, car ses

pressentiments ne pouvaient tromper. Le vent vint à fraîchir, et,

de bonne brise, il passa à l'état de coup de vent, c'est-à-dire

qu'il acquit une vitesse de quarante à quarante-cinq milles à

l'heure, et qu'un bâtiment en pleine mer eût été au bas ris, avec

ses perroquets calés. Or, comme il était environ six heures quand

le Bonadventure fut par le travers du golfe, et qu'en ce moment le

jusant se faisait sentir, il fut impossible d'y entrer. Force fut

donc de tenir le large, car, lors même qu'il l'aurait voulu,

Pencroff n'eût pas même pu atteindre l'embouchure de la Mercy.

Donc, après avoir installé son foc au grand mât en guise de

tourmentin, il attendit, en présentant le cap à terre.

Très heureusement, si le vent fut très fort, la mer, couverte par

la côte, ne grossit pas extrêmement. On n'eut donc pas à redouter

les coups de lame, qui sont un grand danger pour les petites

embarcations.

Le Bonadventure n'aurait pas chaviré, sans doute, car il était

bien lesté; mais d'énormes paquets d'eau, tombant à bord, auraient

pu le compromettre, si les panneaux n'avaient pas résisté.

Pencroff, en habile marin, para à tout événement. Certes! Il avait

une confiance extrême dans son embarcation, mais il n'en attendit

pas moins le jour avec une certaine anxiété.

Pendant cette nuit, Cyrus Smith et Gédéon Spilett n'eurent pas

l'occasion de causer ensemble, et cependant la phrase prononcée à

l'oreille du reporter par l'ingénieur valait bien que l'on

discutât encore une fois cette mystérieuse influence qui semblait

régner sur l'île Lincoln. Gédéon Spilett ne cessa de songer à ce

nouvel et inexplicable incident, à cette apparition d'un feu sur

la côte de l'île. Ce feu, il l'avait bien réellement vu! Ses

compagnons, Harbert et Pencroff, l'avaient vu comme lui! Ce feu

leur avait servi à reconnaître la situation de l'île pendant cette

nuit sombre, et ils ne pouvaient douter que ce ne fût la main de

l'ingénieur qui l'eût allumé, et voilà que Cyrus Smith déclarait

formellement qu'il n'avait rien fait de tel!

Gédéon Spilett se promit de revenir sur cet incident, dès que le

Bonadventure serait de retour, et de pousser Cyrus Smith à mettre

ses compagnons au courant de ces faits étranges. Peut-être se

déciderait-on alors à faire, en commun, une investigation complète

de toutes les parties de l'île Lincoln.

Quoi qu'il en soit, ce soir-là aucun feu ne s'alluma sur ces

rivages, inconnus encore, qui formaient l'entrée du golfe, et la

petite embarcation continua de se tenir au large pendant toute la

nuit.

Quand les premières lueurs de l'aube se dessinèrent sur l'horizon

de l'est, le vent, qui avait légèrement calmi, tourna de deux

quarts et permit à Pencroff d'embouquer plus facilement l'étroite

entrée du golfe. Vers sept heures du matin, le Bonadventure, après

avoir laissé porter sur le cap mandibule-nord, entrait prudemment

dans la passe et se hasardait sur ces eaux, enfermées dans le plus

étrange cadre de laves.

«Voilà, dit Pencroff, un bout de mer qui ferait une rade

admirable, où des flottes pourraient évoluer à leur aise!

-- Ce qui est surtout curieux, fit observer Cyrus Smith, c'est que

ce golfe a été formé par deux coulées de laves, vomies par le

volcan, qui se sont accumulées par des éruptions successives. Il

en résulte donc que ce golfe est abrité complètement sur tous les

côtés, et il est à croire que, même par les plus mauvais vents, la

mer y est calme comme un lac.

-- Sans doute, reprit le marin, puisque le vent, pour y pénétrer,

n'a que cet étroit goulet creusé entre les deux caps, et encore le

cap du nord couvre-t-il celui du sud, de manière à rendre très

difficile l'entrée des rafales. En vérité, notre Bonadventure

pourrait y demeurer d'un bout de l'année à l'autre sans même se

raidir sur ses ancres!

-- C'est un peu grand pour lui! fit observer le reporter.

-- Eh! Monsieur Spilett, répondit le marin, je conviens que c'est

trop grand pour le Bonadventure, mais si les flottes de l'union

ont besoin d'un abri sûr dans le Pacifique, je crois qu'elles ne

trouveront jamais mieux que cette rade!

-- Nous sommes dans la gueule du requin, fit alors observer Nab,

en faisant allusion à la forme du golfe.

-- En pleine gueule, mon brave Nab! répondit Harbert, mais vous

n'avez pas peur qu'elle se referme sur nous, n'est-ce pas?

-- Non, Monsieur Harbert, répondit Nab, et pourtant ce golfe-là ne

me plaît pas beaucoup! Il a une physionomie méchante!

-- Bon! s'écria Pencroff, voilà Nab qui déprécie mon golfe, au

moment où je médite d'en faire hommage à l'Amérique!

-- Mais, au moins, les eaux sont-elles profondes? demanda

l'ingénieur, car ce qui suffit à la quille du Bonadventure ne

suffirait pas à celle de nos vaisseaux cuirassés.

-- Facile à vérifier», répondit Pencroff.

Et le marin envoya par le fond une longue corde qui lui servait de

ligne de sonde, et à laquelle était attaché un bloc de fer. Cette

ligne mesurait environ cinquante brasses, et elle se déroula

jusqu'au bout sans heurter le sol.

«Allons, fit Pencroff, nos vaisseaux peuvent venir ici! Ils

n'échoueront pas!

-- En effet, dit Cyrus Smith, c'est un véritable abîme que ce

golfe; mais, en tenant compte de l'origine plutonienne de l'île,

il n'est pas étonnant que le fond de la mer offre de pareilles

dépressions.

-- On dirait aussi, fit observer Harbert, que ces murailles ont

été coupées à pic, et je crois bien qu'à leur pied, même avec une

sonde cinq ou six fois plus longue, Pencroff ne trouverait pas de

fond.

-- Tout cela est bien, dit alors le reporter, mais je ferai

remarquer à Pencroff qu'il manque une chose importante à sa rade!

-- Et laquelle, Monsieur Spilett?

-- Une coupée, une tranchée quelconque, qui donne accès à

l'intérieur de l'île. Je ne vois pas un point sur lequel on puisse

prendre pied!»

Et, en effet, les hautes laves, très accores, n'offraient pas sur

tout le périmètre du golfe un seul endroit propice à un

débarquement. C'était une infranchissable courtine, qui rappelait,

mais avec plus d'aridité encore, les fiords de la Norvège. Le

Bonadventure, rasant ces hautes murailles à les toucher, ne trouva

pas même une saillie qui pût permettre aux passagers de quitter le

bord.

Pencroff se consola en disant que, la mine aidant, on saurait bien

éventrer cette muraille, lorsque cela serait nécessaire, et

puisque, décidément, il n'y avait rien à faire dans ce golfe, il

dirigea son embarcation vers le goulet et en sortit vers deux

heures du soir.

«Ouf!» fit Nab, en poussant un soupir de satisfaction.

On eût vraiment dit que le brave nègre ne se sentait pas à l'aise

dans cette énorme mâchoire!

Du cap mandibule à l'embouchure de la Mercy, on ne comptait guère

qu'une huitaine de milles. Le cap fut donc mis sur Granite-House,

et le Bonadventure, avec du largue dans ses voiles, prolongea la

côte à un mille de distance. Aux énormes roches laviques

succédèrent bientôt ces dunes capricieuses, entre lesquelles

l'ingénieur avait été si singulièrement retrouvé, et que les

oiseaux de mer fréquentaient par centaines.

Vers quatre heures, Pencroff, laissant sur sa gauche la pointe de

l'îlot, entrait dans le canal qui le séparait de la côte, et, à

cinq heures, l'ancre du Bonadventure mordait le fond de sable à

l'embouchure de la Mercy.

Il y avait trois jours que les colons avaient quitté leur demeure.

Ayrton les attendait sur la grève, et maître Jup vint joyeusement

au-devant d'eux, en faisant entendre de bons grognements de

satisfaction.

L'entière exploration des côtes de l'île était donc faite, et

nulle trace suspecte n'avait été observée.

Si quelque être mystérieux y résidait, ce ne pouvait être que sous

le couvert des bois impénétrables de la presqu'île serpentine, là

où les colons n'avaient encore porté leurs investigations.

Gédéon Spilett s'entretint de ces choses avec l'ingénieur, et il

fut convenu qu'ils attireraient l'attention de leurs compagnons

sur le caractère étrange de certains incidents qui s'étaient

produits dans l'île, et dont le dernier était l'un des plus

inexplicables. Aussi Cyrus Smith, revenant sur ce fait d'un feu

allumé par une main inconnue sur le littoral, ne put s'empêcher de

redire une vingtième fois au reporter:

«Mais êtes-vous sûr d'avoir bien vu? N'était-ce pas une éruption

partielle du volcan, un météore quelconque?

-- Non, Cyrus, répondit le reporter, c'était certainement un feu

allumé de main d'homme. Du reste, interrogez Pencroff et Harbert.

Ils ont vu comme j'ai vu moi-même, et ils confirmeront mes

paroles.»

Il s'ensuivit donc que, quelques jours après, le 25 avril, pendant

la soirée, au moment où tous les colons étaient réunis sur le

plateau de Grande-vue, Cyrus Smith prit la parole en disant:

«Mes amis, je crois devoir appeler votre attention sur certains

faits qui se sont passés dans l'île, et au sujet desquels je

serais bien aise d'avoir votre avis. Ces faits sont pour ainsi

dire surnaturels...

-- Surnaturels! s'écria le marin en lançant une bouffée de tabac.

Se pourrait-il que notre île fût surnaturelle?

-- Non, Pencroff, mais mystérieuse, à coup sûr, répondit

l'ingénieur, à moins que vous ne puissiez nous expliquer ce que,

Spilett et moi, nous n'avons pu comprendre jusqu'ici.

-- Parlez, Monsieur Cyrus, répondit le marin.

-- Eh bien! Avez-vous compris, dit alors l'ingénieur, comment il a

pu se faire qu'après être tombé à la mer, j'aie été retrouvé à un

quart de mille à l'intérieur de l'île, et cela sans que j'aie eu

conscience de ce déplacement?

-- À moins que, étant évanoui... dit Pencroff.

-- Ce n'est pas admissible, répondit l'ingénieur. Mais passons.

Avez-vous compris comment Top a pu découvrir votre retraite, à

cinq milles de la grotte où j'étais couché?

-- L'instinct du chien... répondit Harbert.

-- Singulier instinct! fit observer le reporter, puisque, malgré

la pluie et le vent qui faisaient rage pendant cette nuit, Top

arriva aux cheminées sec et sans une tache de boue!

-- Passons, reprit l'ingénieur. Avez-vous compris comment notre

chien fut si étrangement rejeté hors des eaux du lac, après sa

lutte avec le dugong?

-- Non! Pas trop, je l'avoue, répondit Pencroff, et la blessure

que le dugong avait au flanc, blessure qui semblait avoir été

faite par un instrument tranchant, ne se comprend pas davantage.

-- Passons encore, reprit Cyrus Smith. Avez-vous compris, mes

amis, comment ce grain de plomb s'est trouvé dans le corps du

jeune pécari, comment cette caisse s'est si heureusement échouée,

sans qu'il y ait eu trace de naufrage, comment cette bouteille

renfermant le document s'est offerte si à propos, lors de notre

première excursion en mer, comment notre canot, ayant rompu son

amarre, est venu par le courant de la Mercy nous rejoindre

précisément au moment où nous en avions besoin, comment, après

l'invasion des singes, l'échelle a été si opportunément renvoyée

des hauteurs de Granite-House, comment, enfin, le document

qu'Ayrton prétend n'avoir jamais écrit est tombé entre nos mains?»

Cyrus Smith venait d'énumérer, sans en oublier un seul, les faits

étranges qui s'étaient accomplis dans l'île. Harbert, Pencroff et

Nab se regardèrent, ne sachant que répondre, car la succession de

ces incidents, ainsi groupés pour la première fois, ne laissa pas

de les surprendre au plus haut point.

«Sur ma foi, dit enfin Pencroff, vous avez raison, Monsieur Cyrus,

et il est difficile d'expliquer ces choses-là!

-- Eh bien, mes amis, reprit l'ingénieur, un dernier fait est venu

s'ajouter à ceux-là, et il est non moins incompréhensible que les

autres!

-- Lequel, Monsieur Cyrus? demanda vivement Harbert.

-- Quand vous êtes revenu de l'île Tabor, Pencroff, reprit

l'ingénieur, vous dites qu'un feu vous est apparu sur l'île

Lincoln?

-- Certainement, répondit le marin.

-- Et vous êtes bien certain de l'avoir vu, ce feu?

-- Comme je vous vois.

-- Toi aussi, Harbert?

-- Ah! Monsieur Cyrus, s'écria Harbert, ce feu brillait comme une

étoile de première grandeur!

-- Mais n'était-ce point une étoile? demanda l'ingénieur en

insistant.

-- Non, répondit Pencroff, car le ciel était couvert de gros

nuages, et une étoile, en tout cas, n'aurait pas été si basse sur

l'horizon. Mais M Spilett l'a vu comme nous, et il peut confirmer

nos paroles!

-- J'ajouterai, dit le reporter, que ce feu était très vif et

qu'il projetait comme une nappe électrique.

-- Oui! Oui! Parfaitement... répondit Harbert, et il était

certainement placé sur les hauteurs de Granite-House.

-- Eh bien, mes amis, répondit Cyrus Smith, pendant cette nuit du

19 au 20 octobre, ni Nab, ni moi, nous n'avons allumé un feu sur

la côte.

-- Vous n'avez pas?... s'écria Pencroff, au comble de

l'étonnement, et qui ne put même achever sa phrase.

-- Nous n'avons pas quitté Granite-House, répondit Cyrus Smith, et

si un feu a paru sur la côte, c'est une autre main que la nôtre

qui l'a allumé!»

Pencroff, Harbert et Nab étaient stupéfaits. Il n'y avait pas eu

d'illusion possible, et un feu avait bien réellement frappé leurs

yeux pendant cette nuit du 19 au 20 octobre!

Oui! Ils durent en convenir, un mystère existait! Une influence

inexplicable, évidemment favorable aux colons, mais fort irritante

pour leur curiosité, se faisait sentir et comme à point nommé sur

l'île Lincoln. Y avait-il donc quelque être caché dans ses plus

profondes retraites? C'est ce qu'il faudrait savoir à tout prix!

Cyrus Smith rappela également à ses compagnons la singulière

attitude de Top et de Jup, quand ils rôdaient à l'orifice du puits

qui mettait Granite-House en communication avec la mer, et il leur

dit qu'il avait exploré ce puits sans y découvrir rien de suspect.

Enfin, la conclusion de cette conversation fut une détermination

prise par tous les membres de la colonie de fouiller entièrement

l'île, dès que la belle saison serait revenue.

Mais depuis ce jour, Pencroff parut être soucieux.

Cette île dont il faisait sa propriété personnelle, il lui sembla

qu'elle ne lui appartenait plus tout entière et qu'il la

partageait avec un autre maître, auquel, bon gré, mal gré, il se

sentait soumis.

Nab et lui causaient souvent de ces inexplicables choses, et tous

deux, très portés au merveilleux par leur nature même, n'étaient

pas éloignés de croire que l'île Lincoln fût subordonnée à quelque

puissance surnaturelle.

Cependant les mauvais jours étaient venus avec le mois de mai, --

novembre des zones boréales. L'hiver semblait devoir être rude et

précoce. Aussi les travaux d'hivernage furent-ils entrepris sans

retard.

Du reste, les colons étaient bien préparés à recevoir cet hiver,

si dur qu'il dût être. Les vêtements de feutre ne manquaient pas,

et les mouflons, nombreux alors, avaient abondamment fourni la

laine nécessaire à la fabrication de cette chaude étoffe.

Il va sans dire qu'Ayrton avait été pourvu de ces confortables

vêtements. Cyrus Smith lui offrit de venir passer la mauvaise

saison à Granite-House, où il serait mieux logé qu'au corral, et

Ayrton promit de le faire, dès que les derniers travaux du corral

seraient terminés. Ce qu'il fit vers la mi-avril. Depuis ce temps-

là, Ayrton partagea la vie commune et se rendit utile en toute

occasion; mais, toujours humble et triste, il ne prenait jamais

part aux plaisirs de ses compagnons!

Pendant la plus grande partie de ce troisième hiver que les colons

passaient à l'île Lincoln, ils demeurèrent confinés dans Granite-

House. Il y eut de très grandes tempêtes et des bourrasques

terribles, qui semblaient ébranler les roches jusque sur leur

base. D'immenses raz de marée menacèrent de couvrir l'île en

grand, et, certainement, tout navire mouillé sur les atterrages

s'y fût perdu corps et biens. Deux fois, pendant une de ces

tourmentes, la Mercy grossit au point de donner lieu de craindre

que le pont et les ponceaux ne fussent emportés, et il fallut même

consolider ceux de la grève, qui disparaissaient sous les couches

d'eau, quand la mer battait le littoral.

On pense bien que de tels coups de vent, comparables à des

trombes, où se mélangeaient la pluie et la neige, causèrent des

dégâts sur le plateau de Grande-vue. Le moulin et la basse-cour

eurent particulièrement à souffrir. Les colons durent souvent y

faire des réparations urgentes, sans quoi l'existence des

volatiles eût été sérieusement menacée.

Par ces grands mauvais temps, quelques couples de jaguars et des

bandes de quadrumanes s'aventuraient jusqu'à la lisière du

plateau, et il était toujours à craindre que les plus souples et

les plus audacieux, poussés par la faim, ne parvinssent à franchir

le ruisseau, qui, d'ailleurs, lorsqu'il était gelé, leur offrait

un passage facile. Plantations et animaux domestiques eussent été

infailliblement détruits alors sans une surveillance continuelle,

et souvent il fallut faire le coup de feu pour tenir à

respectueuse distance ces dangereux visiteurs. Aussi la besogne ne

manqua-t-elle pas aux hiverneurs, car, sans compter les soins du

dehors, il y avait toujours mille travaux d'aménagement à Granite-

House.

Il y eut aussi quelques belles chasses, qui furent faites par les

grands froids dans les vastes marais des tadornes. Gédéon Spilett

et Harbert, aidés de Jup et de Top, ne perdaient pas un coup au

milieu de ces myriades de canards, de bécassines, de sarcelles, de

pilets et de vanneaux. L'accès de ce giboyeux territoire était

facile, d'ailleurs, soit que l'on s'y rendît par la route du port

ballon, après avoir passé le pont de la Mercy, soit en tournant

les roches de la pointe de l'épave, et les chasseurs ne

s'éloignaient jamais de Granite-House au delà de deux ou trois

milles.

Ainsi se passèrent les quatre mois d'hiver, qui furent réellement

rigoureux, c'est-à-dire juin, juillet, août et septembre. Mais, en

somme, Granite-House ne souffrit pas trop des inclémences du

temps, et il en fut de même au corral, qui, moins exposé que le

plateau et couvert en grande partie par le mont Franklin, ne

recevait que les restes des coups de vent déjà brisés par les

forêts et les hautes roches du littoral. Les dégâts y furent donc

peu importants, et la main active et habile d'Ayrton suffit à les

réparer promptement, quand, dans la seconde quinzaine d'octobre,

il retourna passer quelques jours au corral.

Pendant cet hiver, il ne se produisit aucun nouvel incident

inexplicable. Rien d'étrange n'arriva, bien que Pencroff et Nab

fussent à l'affût des faits les plus insignifiants qu'ils eussent

pu rattacher à une cause mystérieuse. Top et Jup eux-mêmes ne

rôdaient plus autour du puits et ne donnaient aucun signe

d'inquiétude. Il semblait donc que la série des incidents

surnaturels fût interrompue, bien qu'on en causât souvent pendant

les veillées de Granite-House, et qu'il demeurât bien convenu que

l'île serait fouillée jusque dans ses parties les plus difficiles

à explorer. Mais un événement de la plus haute gravité, et dont

les conséquences pouvaient être funestes, vint momentanément

détourner de leurs projets Cyrus Smith et ses compagnons.

On était au mois d'octobre. La belle saison revenait à grands pas.

La nature se renouvelait sous les rayons du soleil, et, au milieu

du feuillage persistant des conifères qui formaient la lisière du

bois, apparaissait déjà le feuillage nouveau des micocouliers, des

banksias et des deodars.

On se rappelle que Gédéon Spilett et Harbert avaient pris, à

plusieurs reprises, des vues photographiques de l'île Lincoln.

Or, le 17 de ce mois d'octobre, vers trois heures du soir,

Harbert, séduit par la pureté du ciel, eut la pensée de reproduire

toute la baie de l'union qui faisait face au plateau de Grande-

vue, depuis le cap mandibule jusqu'au cap griffe.

L'horizon était admirablement dessiné, et la mer, ondulant sous

une brise molle, présentait à son arrière-plan l'immobilité des

eaux d'un lac, piquetées çà et là de paillons lumineux.

L'objectif avait été placé à l'une des fenêtres de la grande salle

de Granite-House, et par conséquent, il dominait la grève et la

baie. Harbert procéda comme il avait l'habitude de le faire, et,

le cliché obtenu, il alla le fixer au moyen des substances qui

étaient déposées dans un réduit obscur de Granite-House.

Revenu en pleine lumière, en l'examinant bien, Harbert aperçut sur

son cliché un petit point presque imperceptible qui tachait

l'horizon de mer.

Il essaya de le faire disparaître par un lavage réitéré, mais il

ne put y parvenir.

«C'est un défaut qui se trouve dans le verre», pensa-t-il.

Et alors il eut la curiosité d'examiner ce défaut avec une forte

lentille qu'il dévissa de l'une des lunettes.

Mais, à peine eut-il regardé, qu'il poussa un cri et que le cliché

faillit lui échapper des mains.

Courant aussitôt à la chambre où se tenait Cyrus Smith, il tendit

le cliché et la lentille à l'ingénieur, en lui indiquant la petite

tache.

Cyrus Smith examina ce point; puis, saisissant sa longue-vue, il

se précipita vers la fenêtre.

La longue-vue, après avoir parcouru lentement l'horizon, s'arrêta

enfin sur le point suspect, et Cyrus Smith, l'abaissant, ne

prononça que ce mot: «navire!»

Et, en effet, un navire était en vue de l'île Lincoln!

PARTIE 3

LE SECRET DE L'ÎLE

CHAPITRE I

Depuis deux ans et demi, les naufragés du ballon avaient été jetés

sur l'île Lincoln, et jusqu'alors aucune communication n'avait pu

s'établir entre eux et leurs semblables. Une fois, le reporter

avait tenté de se mettre en rapport avec le monde habité, en

confiant à un oiseau cette notice qui contenait le secret de leur

situation, mais c'était là une chance sur laquelle il était

impossible de compter sérieusement. Seul, Ayrton, et dans les

circonstances que l'on sait, était venu s'adjoindre aux membres de

la petite colonie. Or, voilà que, ce jour même, -- 17 octobre, --

d'autres hommes apparaissaient inopinément en vue de l'île, sur

cette mer toujours déserte!

On n'en pouvait plus douter! Un navire était là!

Mais passerait-il au large, ou relâcherait-il? Avant quelques

heures, les colons sauraient évidemment à quoi s'en tenir.

Cyrus Smith et Harbert, ayant aussitôt appelé Gédéon Spilett,

Pencroff et Nab dans la grande salle de Granite-House, les avaient

mis au courant de ce qui se passait. Pencroff, saisissant la

longue-vue, parcourut rapidement l'horizon, et, s'arrêtant sur le

point indiqué, c'est-à-dire sur celui qui avait fait

l'imperceptible tache du cliché photographique:

«Mille diables! C'est bien un navire! dit-il d'une voix qui ne

dénotait pas une satisfaction extraordinaire.

-- Vient-il à nous? demanda Gédéon Spilett.

-- Impossible de rien affirmer encore, répondit Pencroff, car sa

mâture seule apparaît au-dessus de l'horizon, et on ne voit pas un

morceau de sa coque!

-- Que faut-il faire? dit le jeune garçon.

-- Attendre», répondit Cyrus Smith.

Et, pendant un assez long temps, les colons demeurèrent

silencieux, livrés à toutes les pensées, à toutes les émotions, à

toutes les craintes, à toutes les espérances que pouvait faire

naître en eux cet incident, -- le plus grave qui se fût produit

depuis leur arrivée sur l'île Lincoln.

Certes, les colons n'étaient pas dans la situation de ces

naufragés abandonnés sur un îlot stérile, qui disputent leur

misérable existence à une nature marâtre et sont incessamment

dévorés de ce besoin de revoir les terres habitées. Pencroff et

Nab surtout, qui se trouvaient à la fois si heureux et si riches,

n'auraient pas quitté sans regret leur île. Ils étaient faits,

d'ailleurs, à cette vie nouvelle, au milieu de ce domaine que leur

intelligence avait pour ainsi dire civilisé! Mais enfin, ce

navire, c'était, en tout cas, des nouvelles du continent, c'était

peut-être un morceau de la patrie qui venait à leur rencontre! Il

portait des êtres semblables à eux, et l'on comprendra que leur

coeur eût vivement tressailli à sa vue! De temps en temps,

Pencroff reprenait la lunette et se postait à la fenêtre. De là,

il examinait avec une extrême attention le bâtiment, qui était à

une distance de vingt milles dans l'est. Les colons n'avaient donc

encore aucun moyen de signaler leur présence. Un pavillon n'eût

pas été aperçu; une détonation n'eût pas été entendue; un feu

n'aurait pas été visible.

Toutefois, il était certain que l'île, dominée par le mont

Franklin, n'avait pu échapper aux regards des vigies du navire.

Mais pourquoi ce bâtiment y atterrirait-il? N'était-ce pas un

simple hasard qui le poussait sur cette partie du Pacifique, où

les cartes ne mentionnaient aucune terre, sauf l'îlot Tabor, qui

lui-même était en dehors des routes ordinairement suivies par les

longs courriers des archipels polynésiens, de la Nouvelle-Zélande

et de la côte américaine?

À cette question que chacun se posait, une réponse fut soudain

faite par Harbert.

«Ne serait-ce pas le Duncan?» s'écria-t-il.

Le Duncan, on ne l'a pas oublié, c'était le yacht de lord

Glenarvan, qui avait abandonné Ayrton sur l'îlot et qui devait

revenir l'y chercher un jour. Or, l'îlot ne se trouvait pas

tellement éloigné de l'île Lincoln, qu'un bâtiment, faisant route

pour l'un, ne pût arriver à passer en vue de l'autre. Cent

cinquante milles seulement les séparaient en longitude, et

soixante-quinze milles en latitude.

«Il faut prévenir Ayrton, dit Gédéon Spilett, et le mander

immédiatement. Lui seul peut nous dire si c'est là le Duncan.»

Ce fut l'avis de tous, et le reporter, allant à l'appareil

télégraphique qui mettait en communication le corral et Granite-

House, lança ce télégramme: «Venez en toute hâte.»

Quelques instants après, le timbre résonnait.

«Je viens», répondait Ayrton.

Puis les colons continuèrent d'observer le navire.

«Si c'est le Duncan, dit Harbert, Ayrton le reconnaîtra sans

peine, puisqu'il a navigué à son bord pendant un certain temps.

-- Et s'il le reconnaît, ajouta Pencroff, cela lui fera une

fameuse émotion!

-- Oui, répondit Cyrus Smith, mais, maintenant, Ayrton est digne

de remonter à bord du Duncan, et fasse le ciel que ce soit, en

effet, le yacht de lord Glenarvan, car tout autre navire me

semblerait suspect! Ces mers sont mal fréquentées, et je crains

toujours pour notre île la visite de quelques pirates malais.

-- Nous la défendrions! s'écria Harbert.

-- Sans doute, mon enfant, répondit l'ingénieur en souriant, mais

mieux vaut ne pas avoir à la défendre.

-- Une simple observation, dit Gédéon Spilett. L'île Lincoln est

inconnue des navigateurs, puisqu'elle n'est même pas portée sur

les cartes les plus récentes. Ne trouvez-vous donc pas, Cyrus, que

c'est là un motif pour qu'un navire, se trouvant inopinément en

vue de cette terre nouvelle, cherche à la visiter plutôt qu'à la

fuir?

-- Certes, répondit Pencroff.

-- Je le pense aussi, ajouta l'ingénieur. On peut même affirmer

que c'est le devoir d'un capitaine de signaler, et par conséquent

de venir reconnaître toute terre ou île non encore cataloguée, et

l'île Lincoln est dans ce cas.

-- Eh bien, dit alors Pencroff, admettons que ce navire

atterrisse, qu'il mouille là, à quelques encablures de notre île,

que ferons-nous?»

Cette question, brusquement posée, demeura d'abord sans réponse.

Mais Cyrus Smith, après avoir réfléchi, répondit de ce ton calme

qui lui était ordinaire:

«Ce que nous ferons, mes amis, ce que nous devrons faire, le

voici: nous communiquerons avec le navire, nous prendrons passage

à son bord, et nous quitterons notre île, après en avoir pris

possession au nom des états de l'union. Puis, nous y reviendrons

avec tous ceux qui voudront nous suivre pour la coloniser

définitivement et doter la république américaine d'une station

utile dans cette partie de l'océan Pacifique!

-- Hurrah! s'écria Pencroff, et ce ne sera pas un petit cadeau que

nous ferons là à notre pays! La colonisation est déjà presque

achevée, les noms sont donnés à toutes les parties de l'île, il y

a un port naturel, une aiguade, des routes, une ligne

télégraphique, un chantier, une usine, et il n'y aura plus qu'à

inscrire l'île Lincoln sur les cartes!

-- Mais si on nous la prend pendant notre absence? fit observer

Gédéon Spilett.

-- Mille diables! s'écria le marin, j'y resterai plutôt tout seul

pour la garder, et, foi de Pencroff, on ne me la volerait pas

comme une montre dans la poche d'un badaud!»

Pendant une heure, il fut impossible de dire d'une façon certaine

si le bâtiment signalé faisait ou ne faisait pas route vers l'île

Lincoln. Il s'en était rapproché, cependant, mais sous quelle

allure naviguait-il? C'est ce que Pencroff ne put reconnaître.

Toutefois, comme le vent soufflait du nord-est, il était

vraisemblable d'admettre que ce navire naviguait tribord amures.

D'ailleurs, la brise était bonne pour le pousser sur les

atterrages de l'île, et, par cette mer calme, il ne pouvait

craindre de s'en approcher, bien que les sondes n'en fussent pas

relevées sur la carte.

Vers quatre heures, -- une heure après qu'il avait été mandé, --

Ayrton arrivait à Granite-House. Il entra dans la grande salle, en

disant:

«À vos ordres, messieurs.»

Cyrus Smith lui tendit la main, ainsi qu'il avait coutume de le

faire, et, le conduisant près de la fenêtre:

«Ayrton, lui dit-il, nous vous avons prié de venir pour un motif

grave. Un bâtiment est en vue de l'île.»

Ayrton, tout d'abord, pâlit légèrement, et ses yeux se troublèrent

un instant. Puis, se penchant en dehors de la fenêtre, il

parcourut l'horizon, mais il ne vit rien.

«Prenez cette longue-vue, dit Gédéon Spilett, et regardez bien,

Ayrton, car il serait possible que ce navire fût le Duncan, venu

dans ces mers pour vous rapatrier.

-- Le Duncan! murmura Ayrton. Déjà!»

Ce dernier mot s'échappa comme involontairement des lèvres

d'Ayrton, qui laissa tomber sa tête dans ses mains.

Douze ans d'abandon sur un îlot désert ne lui paraissaient donc

pas une expiation suffisante? Le coupable repentant ne se sentait-

il pas encore pardonné, soit à ses propres yeux, soit aux yeux des

autres?

«Non, dit-il, non! Ce ne peut être le Duncan.

-- Regardez, Ayrton, dit alors l'ingénieur, car il importe que

nous sachions d'avance à quoi nous en tenir.»

Ayrton prit la lunette et la braqua dans la direction indiquée.

Pendant quelques minutes, il observa l'horizon sans bouger, sans

prononcer une seule parole. Puis:

«En effet, c'est un navire, dit-il, mais je ne crois pas que ce

soit le Duncan.

-- Pourquoi ne serait-ce pas lui? demanda Gédéon Spilett.

-- Parce que le Duncan est un yacht à vapeur, et que je n'aperçois

aucune trace de fumée, ni au-dessus, ni auprès de ce bâtiment.

-- Peut-être navigue-t-il seulement à la voile? fit observer

Pencroff. Le vent est bon pour la route qu'il semble suivre, et il

doit avoir intérêt à ménager son charbon, étant si loin de toute

terre.

-- Il est possible que vous ayez raison, Monsieur Pencroff,

répondit Ayrton, et que ce navire ait éteint ses feux. Laissons-le

donc rallier la côte, et nous saurons bientôt à quoi nous en

tenir.»

Cela dit, Ayrton alla s'asseoir dans un coin de la grande salle et

y demeura silencieux. Les colons discutèrent encore à propos du

navire inconnu, mais sans qu'Ayrton prît part à la discussion.

Tous se trouvaient alors dans une disposition d'esprit qui ne leur

eût pas permis de continuer leurs travaux. Gédéon Spilett et

Pencroff étaient singulièrement nerveux, allant, venant, ne

pouvant tenir en place. Harbert éprouvait plutôt de la curiosité.

Nab, seul, conservait son calme habituel.

Son pays n'était-il pas là où était son maître?

Quant à l'ingénieur, il restait absorbé dans ses pensées, et, au

fond, il redoutait plutôt qu'il ne désirait l'arrivée de ce

navire.

Cependant, le bâtiment s'était un peu rapproché de l'île. La

lunette aidant, il avait été possible de reconnaître que c'était

un long-courrier, et non un de ces praos malais, dont se servent

habituellement les pirates du Pacifique. Il était donc permis de

croire que les appréhensions de l'ingénieur ne se justifieraient

pas, et que la présence de ce bâtiment dans les eaux de l'île

Lincoln ne constituait point un danger pour elle. Pencroff, après

une minutieuse attention, crut pouvoir affirmer que ce navire

était gréé en brick et qu'il courait obliquement à la côte,

tribord amures, sous ses basses voiles, ses huniers et ses

perroquets. Ce qui fut confirmé par Ayrton.

Mais, à continuer sous cette allure, il devait bientôt disparaître

derrière la pointe du cap griffe, car il faisait le sud-ouest, et,

pour l'observer, il serait alors nécessaire de gagner les hauteurs

de la baie Washington, près de port-ballon. Circonstance fâcheuse,

car il était déjà cinq heures du soir, et le crépuscule ne

tarderait pas à rendre toute observation bien difficile.

«Que ferons-nous, la nuit venue? demanda Gédéon Spilett.

Allumerons-nous un feu afin de signaler notre présence sur cette

côte?»

C'était là une grave question, et pourtant, quelques

pressentiments qu'eût gardés l'ingénieur, elle fut résolue

affirmativement. Pendant la nuit, le navire pouvait disparaître,

s'éloigner pour jamais, et, ce navire disparu, un autre

reviendrait-il dans les eaux de l'île Lincoln? Or, qui pouvait

prévoir ce que l'avenir réservait aux colons?

«Oui, dit le reporter, nous devons faire connaître à ce bâtiment,

quel qu'il soit, que l'île est habitée. Négliger la chance qui

nous est offerte, ce serait nous créer des regrets futurs!»

Il fut donc décidé que Nab et Pencroff se rendraient à port-

ballon, et que là, une fois la nuit venue, ils allumeraient un

grand feu dont l'éclat attirerait nécessairement l'attention de

l'équipage du brick.

Mais, au moment où Nab et le marin se préparaient à quitter

Granite-House, le bâtiment changea son allure et laissa porter

franchement sur l'île en se dirigeant vers la baie de l'union.

C'était un bon marcheur que ce brick, car il s'approcha

rapidement.

Nab et Pencroff suspendirent alors leur départ, et la lunette fut

mise entre les mains d'Ayrton, afin qu'il pût reconnaître d'une

façon définitive si ce navire était ou non le Duncan. Le yacht

écossais était, lui aussi, gréé en brick. La question était donc

de savoir si une cheminée s'élevait entre les deux mâts du

bâtiment observé, qui n'était plus alors qu'à une distance de dix

milles.

L'horizon était encore très clair. La vérification fut facile, et

Ayrton laissa bientôt retomber sa lunette en disant:

«Ce n'est point le Duncan! ce ne pouvait être lui!...»

Pencroff encadra de nouveau le brick dans le champ de la longue-

vue, et il reconnut que ce brick, d'une jauge de trois à quatre

cents tonneaux, merveilleusement effilé, hardiment mâté,

admirablement taillé pour la marche, devait être un rapide coureur

des mers. Mais à quelle nation appartenait-il? Cela était

difficile à dire.

«Et cependant, ajouta le marin, un pavillon flotte à sa corne,

mais je ne puis en distinguer les couleurs.

-- Avant une demi-heure, nous serons fixés à cet égard, répondit

le reporter. D'ailleurs, il est bien évident que le capitaine de

ce navire a l'intention d'atterrir, et par conséquent, si ce n'est

pas aujourd'hui, demain, au plus tard, nous ferons sa

connaissance.

-- N'importe! dit Pencroff. Mieux vaut savoir à qui on a affaire,

et je ne serais pas fâché de reconnaître ses couleurs, à ce

particulier-là!»

Et, tout en parlant ainsi, le marin ne quittait pas sa lunette.

Le jour commençait à baisser, et, avec le jour, le vent du large

tombait aussi. Le pavillon du brick, moins tendu, s'engageait dans

les drisses, et il devenait de plus en plus difficile à observer.

«Ce n'est point là un pavillon américain, disait de temps en temps

Pencroff, ni un anglais, dont le rouge se verrait aisément, ni les

couleurs françaises ou allemandes, ni le pavillon blanc de la

Russie, ni le jaune de l'Espagne... on dirait qu'il est d'une

couleur uniforme... voyons... dans ces mers... que trouverions-

nous plus communément?... le pavillon chilien? Mais il est

tricolore... brésilien? Il est vert... japonais? Il est noir et

jaune... tandis que celui-ci...»

En ce moment, une brise tendit le pavillon inconnu.

Ayrton, saisissant la lunette que le marin avait laissé retomber,

l'appliqua à son oeil, et, d'une voix sourde:

«Le pavillon noir!» s'écria-t-il.

En effet, une sombre étamine se développait à la corne du brick,

et c'était à bon droit qu'on pouvait maintenant le tenir pour un

navire suspect!

L'ingénieur avait-il donc raison dans ses pressentiments? Était-ce

un bâtiment de pirates? Écumait-il ces basses mers du Pacifique,

faisant concurrence aux praos malais qui les infestent encore? Que

venait-il chercher sur les atterrages de l'île Lincoln? Voyait-il

en elle une terre inconnue, ignorée, propre à devenir une

receleuse de cargaisons volées? Venait-il demander à ces côtes un

port de refuge pour les mois d'hiver? L'honnête domaine des colons

était-il destiné à se transformer en un refuge infâme, -- sorte de

capitale de la piraterie du Pacifique?

Toutes ces idées se présentèrent instinctivement à l'esprit des

colons. Il n'y avait pas à douter, d'ailleurs, de la signification

qu'il convenait d'attacher à la couleur du pavillon arboré.

C'était bien celui des écumeurs de mer! C'était celui que devait

porter le Duncan, si les convicts avaient réussi dans leurs

criminels projets!

On ne perdit pas de temps à discuter.

«Mes amis, dit Cyrus Smith, peut-être ce navire ne veut-il

qu'observer le littoral de l'île? Peut-être son équipage ne

débarquera-t-il pas? C'est une chance. Quoi qu'il en soit, nous

devons tout faire pour cacher notre présence ici. Le moulin,

établi sur le plateau de Grande-vue, est trop facilement

reconnaissable. Qu'Ayrton et Nab aillent en démonter les ailes.

Dissimulons également, sous des branchages plus épais, les

fenêtres de Granite-House. Que tous les feux soient éteints. Que

rien enfin ne trahisse la présence de l'homme sur cette île!

-- Et notre embarcation? dit Harbert.

-- Oh! répondit Pencroff, elle est abritée dans port-ballon, et je

défie bien ces gueux-là de l'y trouver!»

Les ordres de l'ingénieur furent immédiatement exécutés. Nab et

Ayrton montèrent sur le plateau et prirent les mesures nécessaires

pour que tout indice d'habitation fût dissimulé. Pendant qu'ils

s'occupaient de cette besogne, leurs compagnons allèrent à la

lisière du bois de jacamar et en rapportèrent une grande quantité

de branches et de lianes, qui devaient, à une certaine distance,

figurer une frondaison naturelle et voiler assez bien les baies de

la muraille granitique. En même temps, les munitions et les armes

furent disposées de manière à pouvoir être utilisées au premier

instant, dans le cas d'une agression inopinée.

Quand toutes ces précautions eurent été prises:

«Mes amis, dit Cyrus Smith, -- et on sentait à sa voix qu'il était

ému, -- si ces misérables veulent s'emparer de l'île Lincoln, nous

la défendrons, n'est-ce pas?

-- Oui, Cyrus, répondit le reporter, et, s'il le faut, nous

mourrons tous pour la défendre!»

L'ingénieur tendit la main à ses compagnons, qui la pressèrent

avec effusion.

Seul, Ayrton, demeuré dans son coin, ne s'était pas joint aux

colons. Peut-être, lui, l'ancien convict, se sentait-il indigne

encore!

Cyrus Smith comprit ce qui se passait dans l'âme d'Ayrton, et,

allant à lui:

«Et vous, Ayrton, lui demanda-t-il, que ferez-vous?

-- Mon devoir», répondit Ayrton.

Puis, il alla se poster près de la fenêtre et plongea ses regards

à travers le feuillage.

Il était sept heures et demie alors. Le soleil avait disparu

depuis vingt minutes environ, en arrière de Granite-House. En

conséquence, l'horizon de l'est s'assombrissait peu à peu.

Cependant, le brick s'avançait toujours vers la baie de l'union.

Il n'en était pas à plus de huit milles alors, et précisément par

le travers du plateau de Grande-vue, car, après avoir viré à la

hauteur du cap griffe, il avait largement gagné dans le nord,

étant servi par le courant de la marée montante. On peut même dire

que, à cette distance, il était déjà entré dans la vaste baie, car

une ligne droite, tirée du cap griffe au cap mandibule, lui fut

restée à l'ouest, sur sa hanche de tribord.

Le brick allait-il s'enfoncer dans la baie? C'était la première

question. Une fois en baie, y mouillerait-il? C'était la seconde.

Ne se contenterait-il pas seulement, après avoir observé le

littoral, de reprendre le large sans débarquer son équipage? On le

saurait avant une heure. Les colons n'avaient donc qu'à attendre.

Cyrus Smith n'avait pas vu sans une profonde anxiété le bâtiment

suspect arborer le pavillon noir.

N'était-ce pas une menace directe contre l'oeuvre que ses

compagnons et lui avaient menée à bien jusqu'alors? Les

pirates, -- on ne pouvait douter que les matelots de ce brick ne

fussent tels, -- avaient-ils donc déjà fréquenté cette île,

puisque, en y atterrissant, ils avaient hissé leurs couleurs?

Y avaient-ils antérieurement opéré quelque descente, ce qui aurait

expliqué certaines particularités restées inexplicables

jusqu'alors? Existait-il dans ses portions non encore explorées

quelque complice prêt à entrer en communication avec eux?

À toutes ces questions qu'il se posait silencieusement, Cyrus

Smith ne savait que répondre; mais il sentait que la situation de

la colonie ne pouvait être que très gravement compromise par

l'arrivée de ce brick.

Toutefois, ses compagnons et lui étaient décidés à résister

jusqu'à la dernière extrémité. Ces pirates étaient-ils nombreux et

mieux armés que les colons?

Voilà ce qu'il eût été bien important de savoir!

Mais le moyen d'arriver jusqu'à eux!

La nuit était faite. La lune nouvelle, emportée dans l'irradiation

solaire, avait disparu. Une profonde obscurité enveloppait l'île

et la mer. Les nuages, lourds, entassés à l'horizon, ne laissaient

filtrer aucune lueur. Le vent était tombé complètement avec le

crépuscule. Pas une feuille ne remuait aux arbres, pas une lame ne

murmurait sur la grève. Du navire on ne voyait rien, tous ses feux

étaient condamnés, et, s'il était encore en vue de l'île, on ne

pouvait même pas savoir quelle place il occupait.

«Eh! Qui sait? dit alors Pencroff. Peut-être ce damné bâtiment

aura-t-il fait route pendant la nuit, et ne le retrouverons-nous

plus au point du jour?»

Comme une réponse faite à l'observation du marin, une vive lueur

fusa au large, et un coup de canon retentit.

Le navire était toujours là, et il y avait des pièces d'artillerie

à bord.

Six secondes s'étaient écoulées entre la lumière et le coup.

Donc, le brick était environ à un mille un quart de la côte.

Et, en même temps, on entendit un bruit de chaînes qui couraient

en grinçant à travers les écubiers.

Le navire venait de mouiller en vue de Granite-House!

L'île mystérieuse · 第 81 / 100 题