«Il faut avouer, dit le reporter, après que l'inventaire eut été
achevé, que le propriétaire de cette caisse était un homme
pratique! Outils, armes, instruments, habits, ustensiles, livres,
rien n'y manque! On dirait vraiment qu'il s'attendait à faire
naufrage et qu'il s'y était préparé d'avance!
-- Rien n'y manque, en effet, murmura Cyrus Smith d'un air pensif.
-- Et à coup sûr, ajouta Harbert, le bâtiment qui portait cette
caisse et son propriétaire n'était pas un pirate malais!
-- À moins, dit Pencroff, que ce propriétaire n'eût été fait
prisonnier par des pirates...
-- Ce n'est pas admissible, répondit le reporter. Il est plus
probable qu'un bâtiment américain ou européen a été entraîné dans
ces parages, et que des passagers, voulant sauver, au moins, le
nécessaire, ont préparé ainsi cette caisse et l'ont jetée à la
mer.
-- Est-ce votre avis, Monsieur Cyrus? demanda Harbert.
-- Oui, mon enfant, répondit l'ingénieur, cela a pu se passer
ainsi. Il est possible qu'au moment, ou en prévision d'un
naufrage, on ait réuni dans cette caisse divers objets de première
utilité, pour les retrouver en quelque point de la côte...
-- Même la boîte à photographie! fit observer le marin d'un air
assez incrédule.
-- Quant à cet appareil, répondit Cyrus Smith, je n'en comprends
pas bien l'utilité, et mieux eût valu pour nous, comme pour tous
autres naufragés, un assortiment de vêtements plus complet ou des
munitions plus abondantes!
-- Mais n'y a-t-il sur ces instruments, sur ces outils, sur ces
livres, aucune marque, aucune adresse, qui puisse nous en faire
reconnaître la provenance?» demanda Gédéon Spilett.
C'était à voir. Chaque objet fut donc attentivement examiné,
principalement les livres, les instruments et les armes. Ni les
armes, ni les instruments, contrairement à ce qui se fait
d'habitude, ne portaient la marque du fabricant; ils étaient,
d'ailleurs, en parfait état et ne semblaient pas avoir servi. Même
particularité pour les outils et les ustensiles; tout était neuf,
ce qui prouvait, en somme, que l'on n'avait pas pris ces objets,
au hasard, pour les jeter dans cette caisse, mais, au contraire,
que le choix de ces objets avait été médité et leur classement
fait avec soin. C'était aussi ce qu'indiquait cette seconde
enveloppe de métal qui les avait préservés de toute humidité et
qui n'aurait pu être soudée dans un moment de hâte.
Quant aux dictionnaires des sciences naturelles et des idiomes
polynésiens, tous deux étaient anglais, mais ils ne portaient
aucun nom d'éditeur, ni aucune date de publication. De même pour
la bible, imprimée en langue anglaise, in-quarto remarquable au
point de vue typographique, et qui paraissait avoir été souvent
feuilleté.
Quant à l'atlas, c'était un magnifique ouvrage, comprenant les
cartes du monde entier et plusieurs planisphères dressés suivant
la projection de Mercator, et dont la nomenclature était en
français, -- mais qui ne portait non plus ni date de publication,
ni nom d'éditeur.
Il n'y avait donc, sur ces divers objets, aucun indice qui pût en
indiquer la provenance, et rien, par conséquent, de nature à faire
soupçonner la nationalité du navire qui avait dû récemment passer
sur ces parages. Mais d'où que vînt cette caisse, elle faisait
riches les colons de l'île Lincoln.
Jusqu'alors, en transformant les produits de la nature, ils
avaient tout créé par eux-mêmes, et grâce à leur intelligence, ils
s'étaient tirés d'affaire.
Mais ne semblait-il pas que la providence eût voulu les
récompenser, en leur envoyant alors ces divers produits de
l'industrie humaine? Leurs remerciements s'élevèrent donc
unanimement vers le ciel.
Toutefois, l'un d'eux n'était pas absolument satisfait.
C'était Pencroff. Il paraît que la caisse ne renfermait pas une
chose à laquelle il semblait tenir énormément, et, à mesure que
les objets en étaient retirés, ses hurrahs diminuaient
d'intensité, et, l'inventaire fini, on l'entendit murmurer ces
paroles:
«Tout cela, c'est bel et bon, mais vous verrez qu'il n'y aura rien
pour moi dans cette boîte!»
Ce qui amena Nab à lui dire:
«Ah çà! Ami Pencroff, qu'attendais-tu donc?
-- Une demi-livre de tabac! répondit sérieusement Pencroff, et
rien n'aurait manqué à mon bonheur!»
On ne put s'empêcher de rire à l'observation du marin.
Mais il résultait de cette découverte de l'épave que, maintenant
et plus que jamais, il était nécessaire de faire une exploration
sérieuse de l'île. Il fut donc convenu que le lendemain, dès le
point du jour, on se mettrait en route, en remontant la Mercy, de
manière à atteindre la côte occidentale.
Si quelques naufragés avaient débarqué sur un point de cette côte,
il était à craindre qu'ils fussent sans ressource, et il fallait
leur porter secours sans tarder.
Pendant cette journée, les divers objets furent transportés à
Granite-House et disposés méthodiquement dans la grande salle.
Ce jour-là -- 29 octobre -- était précisément un dimanche, et,
avant de se coucher, Harbert demanda à l'ingénieur s'il ne
voudrait pas leur lire quelque passage de l'évangile.
«Volontiers», répondit Cyrus Smith.
Il prit le livre sacré, et allait l'ouvrir, quand Pencroff,
l'arrêtant, lui dit:
«Monsieur Cyrus, je suis superstitieux. Ouvrez au hasard, et
lisez-nous le premier verset qui tombera sous vos yeux. Nous
verrons s'il s'applique à notre situation.»
Cyrus Smith sourit à la réflexion du marin, et, se rendant à son
désir, il ouvrit l'évangile précisément à un endroit où un signet
en séparait les pages.
Soudain, ses regards furent arrêtés par une croix rouge, qui,
faite au crayon, était placée devant le verset 8 du chapitre VII
de l'évangile de saint Mathieu.
Et il lut ce verset, ainsi conçu: Quiconque demande reçoit, et qui
cherche trouve.