Il rasait la surface de la mer. Déjà la crête des énormes lames
avait plusieurs fois léché le bas du filet, l'alourdissant encore,
et l'aérostat ne se soulevait plus qu'à demi, comme un oiseau qui
a du plomb dans l'aile. Une demi-heure plus tard, la terre n'était
plus qu'à un mille, mais le ballon, épuisé, flasque, distendu,
chiffonné en gros plis, ne conservait plus de gaz que dans sa
partie supérieure. Les passagers, accrochés au filet, pesaient
encore trop pour lui, et bientôt, à demi plongés dans la mer, ils
furent battus par les lames furieuses. L'enveloppe de l'aérostat
fit poche alors, et le vent s'y engouffrant, le poussa comme un
navire vent arrière.
Peut-être accosterait-il ainsi la côte!
Or, il n'en était qu'à deux encablures, quand des cris terribles,
sortis de quatre poitrines à la fois, retentirent. Le ballon, qui
semblait ne plus devoir se relever, venait de refaire encore un
bond inattendu, après avoir été frappé d'un formidable coup de
mer. Comme s'il eût été délesté subitement d'une nouvelle partie
de son poids, il remonta à une hauteur de quinze cents pieds, et
là il rencontra une sorte de remous du vent, qui, au lieu de le
porter directement à la côte, lui fit suivre une direction presque
parallèle. Enfin, deux minutes plus tard, il s'en rapprochait
obliquement, et il retombait définitivement sur le sable du
rivage, hors de la portée des lames.
Les passagers, s'aidant les uns les autres, parvinrent à se
dégager des mailles du filet. Le ballon, délesté de leur poids,
fut repris par le vent, et comme un oiseau blessé qui retrouve un
instant de vie, il disparut dans l'espace.
La nacelle avait contenu cinq passagers, plus un chien, et le
ballon n'en jetait que quatre sur le rivage.
Le passager manquant avait évidemment été enlevé par le coup de
mer qui venait de frapper le filet, et c'est ce qui avait permis à
l'aérostat allégé, de remonter une dernière fois, puis, quelques
instants après, d'atteindre la terre.
À peine les quatre naufragés -- on peut leur donner ce nom --
avaient-ils pris pied sur le sol, que tous, songeant à l'absent,
s'écriaient: «Il essaye peut-être d'aborder à la nage! Sauvons-le!
sauvons-le!»
Ce n'étaient ni des aéronautes de profession, ni des amateurs
d'expéditions aériennes, que l'ouragan venait de jeter sur cette
côte. C'étaient des prisonniers de guerre, que leur audace avait
poussés à s'enfuir dans des circonstances extraordinaires.
Cent fois, ils auraient dû périr! Cent fois, leur ballon déchiré
aurait dû les précipiter dans l'abîme! Mais le ciel les réservait
à une étrange destinée, et le 20 mars, après avoir fui Richmond,
assiégée par les troupes du général Ulysse Grant, ils se
trouvaient à sept mille milles de cette capitale de la Virginie,
la principale place forte des séparatistes, pendant la terrible
guerre de Sécession. Leur navigation aérienne avait duré cinq
jours.
Voici, d'ailleurs, dans quelles circonstances curieuses s'était
produite l'évasion des prisonniers, -- évasion qui devait aboutir
à la catastrophe que l'on connaît.
Cette année même, au mois de février 1865, dans un de ces coups de
main que tenta, mais inutilement, le général Grant pour s'emparer
de Richmond, plusieurs de ses officiers tombèrent au pouvoir de
l'ennemi et furent internés dans la ville. L'un des plus
distingués de ceux qui furent pris appartenait à l'état-major
fédéral, et se nommait Cyrus Smith.
Cyrus Smith, originaire du Massachussets, était un ingénieur, un
savant de premier ordre, auquel le gouvernement de l'Union avait
confié, pendant la guerre, la direction des chemins de fer, dont
le rôle stratégique fut si considérable. Véritable Américain du
nord, maigre, osseux, efflanqué, âgé de quarante-cinq ans environ,
il grisonnait déjà par ses cheveux ras et par sa barbe, dont il ne
conservait qu'une épaisse moustache. Il avait une de ces belles
têtes «numismatiques», qui semblent faites pour être frappées en
médailles, les yeux ardents, la bouche sérieuse, la physionomie
d'un savant de l'école militante. C'était un de ces ingénieurs qui
ont voulu commencer par manier le marteau et le pic, comme ces
généraux qui ont voulu débuter simples soldats. Aussi, en même
temps que l'ingéniosité de l'esprit, possédait-il la suprême
habileté de main. Ses muscles présentaient de remarquables
symptômes de tonicité. Véritablement homme d'action en même temps
qu'homme de pensée, il agissait sans effort, sous l'influence
d'une large expansion vitale, ayant cette persistance vivace qui
défie toute mauvaise chance.
Très instruit, très pratique, très débrouillard», pour employer
un mot de la langue militaire française, c'était un tempérament
superbe, car, tout en restant maître de lui, quelles que fussent
les circonstances, il remplissait au plus haut degré ces trois
conditions dont l'ensemble détermine l'énergie humaine: activité
d'esprit et de corps, impétuosité des désirs, puissance de la
volonté. Et sa devise aurait pu être celle de Guillaume d'Orange
au XVIIe siècle: «Je n'ai pas besoin d'espérer pour entreprendre,
ni de réussir pour persévérer.» En même temps, Cyrus Smith était
le courage personnifié. Il avait été de toutes les batailles
pendant cette guerre de Sécession. Après avoir commencé sous
Ulysse Grant dans les volontaires de l'Illinois, il s'était battu
à Paducah, à Belmont, à Pittsburg-Landing, au siège de Corinth, à
Port-Gibson, à la Rivière-Noire, à Chattanoga, à Wilderness, sur
le Potomak, partout et vaillamment, en soldat digne du général qui
répondait: «Je ne compte jamais mes morts!» Et, cent fois, Cyrus
Smith aurait dû être au nombre de ceux-là que ne comptait pas le
terrible Grant, mais dans ces combats, où il ne s'épargnait guère,
la chance le favorisa toujours, jusqu'au moment où il fut blessé
et pris sur le champ de bataille de Richmond. En même temps que
Cyrus Smith, et le même jour, un autre personnage important
tombait au pouvoir des sudistes. Ce n'était rien moins que
l'honorable Gédéon Spilett, reporter» du New-York Herald, qui
avait été chargé de suivre les péripéties de la guerre au milieu
des armées du Nord.
Gédéon Spilett était de la race de ces étonnants chroniqueurs
anglais ou américains, des Stanley et autres, qui ne reculent
devant rien pour obtenir une information exacte et pour la
transmettre à leur journal dans les plus brefs délais. Les
journaux de l'Union, tels que le New-York Herald, forment de
véritables puissances, et leurs délégués sont des représentants
avec lesquels on compte. Gédéon Spilett marquait au premier rang
de ces délégués.
Homme de grand mérite, énergique, prompt et prêt à tout, plein
d'idées, ayant couru le monde entier, soldat et artiste, bouillant
dans le conseil, résolu dans l'action, ne comptant ni peines, ni
fatigues, ni dangers, quand il s'agissait de tout savoir, pour lui
d'abord, et pour son journal ensuite, véritable héros de la
curiosité, de l'information, de l'inédit, de l'inconnu, de
l'impossible, c'était un de ces intrépides observateurs qui
écrivent sous les balles, chroniquent» sous les boulets, et pour
lesquels tous les périls sont des bonnes fortunes.
Lui aussi avait été de toutes les batailles, au premier rang,
revolver d'une main, carnet de l'autre, et la mitraille ne faisait
pas trembler son crayon.
Il ne fatiguait pas les fils de télégrammes incessants, comme ceux
qui parlent alors qu'ils n'ont rien à dire, mais chacune de ses
notes, courtes, nettes, claires, portait la lumière sur un point
important. D'ailleurs», l'humour» ne lui manquait pas. Ce fut lui
qui, après l'affaire de la Rivière-Noire, voulant à tout prix
conserver sa place au guichet du bureau télégraphique, afin
d'annoncer à son journal le résultat de la bataille, télégraphia
pendant deux heures les premiers chapitres de la Bible. Il en
coûta deux mille dollars au New-York Herald, mais le New-York
Herald fut le premier informé.
Gédéon Spilett était de haute taille. Il avait quarante ans au
plus. Des favoris blonds tirant sur le rouge encadraient sa
figure. Son oeil était calme, vif, rapide dans ses déplacements.
C'était l'oeil d'un homme qui a l'habitude de percevoir vite tous
les détails d'un horizon. Solidement bâti, il s'était trempé dans
tous les climats comme une barre d'acier dans l'eau froide. Depuis
dix ans, Gédéon Spilett était le reporter attitré du New-York
Herald, qu'il enrichissait de ses chroniques et de ses dessins,
car il maniait aussi bien le crayon que la plume.
Lorsqu'il fut pris, il était en train de faire la description et
le croquis de la bataille. Les derniers mots relevés sur son
carnet furent ceux-ci: «Un sudiste me couche en joue et...» Et
Gédéon Spilett fut manqué, car, suivant son invariable habitude,
il se tira de cette affaire sans une égratignure.
Cyrus Smith et Gédéon Spilett, qui ne se connaissaient pas, si ce
n'est de réputation, avaient été tous les deux transportés à
Richmond.
L'ingénieur guérit rapidement de sa blessure, et ce fut pendant sa
convalescence qu'il fit connaissance du reporter. Ces deux hommes
se plurent et apprirent à s'apprécier. Bientôt, leur vie commune
n'eut plus qu'un but, s'enfuir, rejoindre l'armée de Grant et
combattre encore dans ses rangs pour l'unité fédérale.
Les deux Américains étaient donc décidés à profiter de toute
occasion; mais bien qu'ils eussent été laissés libres dans la
ville, Richmond était si sévèrement gardée, qu'une évasion devait
être regardée comme impossible. Sur ces entre faits, Cyrus Smith
fut rejoint par un serviteur, qui lui était dévoué à la vie, à la
mort.
Cet intrépide était un nègre, né sur le domaine de l'ingénieur,
d'un père et d'une mère esclaves, mais que, depuis longtemps,
Cyrus Smith, abolitionniste de raison et de coeur, avait
affranchi. L'esclave, devenu libre, n'avait pas voulu quitter son
maître.
Il l'aimait à mourir pour lui. C'était un garçon de trente ans,
vigoureux, agile, adroit, intelligent, doux et calme, parfois
naïf, toujours souriant, serviable et bon. Il se nommait
Nabuchodonosor, mais il ne répondait qu'à l'appellation
abréviative et familière de Nab.
Quand Nab apprit que son maître avait été fait prisonnier, il
quitta le Massachussets sans hésiter, arriva devant Richmond, et,
à force de ruse et d'adresse, après avoir risqué vingt fois sa
vie, il parvint à pénétrer dans la ville assiégée. Ce que furent
le plaisir de Cyrus Smith, en revoyant son serviteur, et la joie
de Nab à retrouver son maître, cela ne peut s'exprimer.
Mais si Nab avait pu pénétrer dans Richmond, il était bien
autrement difficile d'en sortir, car on surveillait de très près
les prisonniers fédéraux.
Il fallait une occasion extraordinaire pour pouvoir tenter une
évasion avec quelques chances de succès, et cette occasion non
seulement ne se présentait pas, mais il était malaisé de la faire
naître.
Cependant, Grant continuait ses énergiques opérations. La victoire
de Petersburg lui avait été très chèrement disputée. Ses forces,
réunies à celles de Butler, n'obtenaient encore aucun résultat
devant Richmond, et rien ne faisait présager que la délivrance des
prisonniers dût être prochaine. Le reporter, auquel sa captivité
fastidieuse ne fournissait plus un détail intéressant à noter, ne
pouvait plus y tenir. Il n'avait qu'une idée: sortir de Richmond
et à tout prix. Plusieurs fois, même, il tenta l'aventure et fut
arrêté par des obstacles infranchissables.
Cependant, le siège continuait, et si les prisonniers avaient hâte
de s'échapper pour rejoindre l'armée de Grant, certains assiégés
avaient non moins hâte de s'enfuir, afin de rejoindre l'armée
séparatiste, et, parmi eux, un certain Jonathan Forster, sudiste
enragé. C'est qu'en effet, si les prisonniers fédéraux ne
pouvaient quitter la ville, les fédérés ne le pouvaient pas non
plus, car l'armée du Nord les investissait. Le gouverneur de
Richmond, depuis longtemps déjà, ne pouvait plus communiquer avec
le général Lee, et il était du plus haut intérêt de faire
connaître la situation de la ville, afin de hâter la marche de
l'armée de secours. Ce Jonathan Forster eut alors l'idée de
s'enlever en ballon, afin de traverser les lignes assiégeantes et
d'arriver ainsi au camp des séparatistes.
Le gouverneur autorisa la tentative. Un aérostat fut fabriqué et
mis à la disposition de Jonathan Forster, que cinq de ses
compagnons devaient suivre dans les airs. Ils étaient munis
d'armes, pour le cas où ils auraient à se défendre en
atterrissant, et de vivres, pour le cas où leur voyage aérien se
prolongerait.
Le départ du ballon avait été fixé au 18 mars. Il devait
s'effectuer pendant la nuit, et, avec un vent de nord-ouest de
moyenne force, les aéronautes comptaient en quelques heures
arriver au quartier général de Lee.
Mais ce vent du nord-ouest ne fut point une simple brise. Dès le
18, on put voir qu'il tournait à l'ouragan. Bientôt, la tempête
devint telle, que le départ de Forster dut être différé, car il
était impossible de risquer l'aérostat et ceux qu'il emporterait
au milieu des éléments déchaînés.
Le ballon, gonflé sur la grande place de Richmond, était donc là,
prêt à partir à la première accalmie du vent, et, dans la ville,
l'impatience était grande à voir que l'état de l'atmosphère ne se
modifiait pas.
Le 18, le 19 mars se passèrent sans qu'aucun changement se
produisît dans la tourmente. On éprouvait même de grandes
difficultés pour préserver le ballon, attaché au sol, que les
rafales couchaient jusqu'à terre.
La nuit du 19 au 20 s'écoula, mais, au matin, l'ouragan se
développait encore avec plus d'impétuosité. Le départ était
impossible.
Ce jour-là, l'ingénieur Cyrus Smith fut accosté dans une des rues
de Richmond par un homme qu'il ne connaissait point. C'était un
marin nommé Pencroff, âgé de trente-cinq à quarante ans,
vigoureusement bâti, très hâlé, les yeux vifs et clignotants, mais
avec une bonne figure. Ce Pencroff était un Américain du nord, qui
avait couru toutes les mers du globe, et auquel, en fait
d'aventures, tout ce qui peut survenir d'extraordinaire à un être
à deux pieds sans plumes était arrivé. Inutile de dire que c'était
une nature entreprenante, prête à tout oser, et qui ne pouvait
s'étonner de rien. Pencroff, au commencement de cette année,
s'était rendu pour affaires à Richmond avec un jeune garçon de
quinze ans, Harbert Brown, du New-Jersey, fils de son capitaine,
un orphelin qu'il aimait comme si c'eût été son propre enfant.
N'ayant pu quitter la ville avant les premières opérations du
siège, il s'y trouva donc bloqué, à son grand déplaisir, et il
n'eut plus aussi, lui, qu'une idée: s'enfuir par tous les moyens
possibles. Il connaissait de réputation l'ingénieur Cyrus Smith.
Il savait avec quelle impatience cet homme déterminé rongeait son
frein. Ce jour-là, il n'hésita donc pas à l'aborder en lui disant
sans plus de préparation:
«Monsieur Smith, en avez-vous assez de Richmond?»
L'ingénieur regarda fixement l'homme qui lui parlait ainsi, et qui
ajouta à voix basse:
«Monsieur Smith, voulez-vous fuir?
-- Quand cela?...» répondit vivement l'ingénieur, et on peut
affirmer que cette réponse lui échappa, car il n'avait pas encore
examiné l'inconnu qui lui adressait la parole.
Mais après avoir, d'un oeil pénétrant, observé la loyale figure du
marin, il ne put douter qu'il n'eût devant lui un honnête homme.
«Qui êtes-vous?» demanda-t-il d'une voix brève.
Pencroff se fit connaître.
«Bien, répondit Cyrus Smith. Et par quel moyen me proposez-vous de
fuir?
-- Par ce fainéant de ballon qu'on laisse là à rien faire, et qui
me fait l'effet de nous attendre tout exprès!...»
Le marin n'avait pas eu besoin d'achever sa phrase.
L'ingénieur avait compris d'un mot. Il saisit Pencroff par le bras
et l'entraîna chez lui.
Là, le marin développa son projet, très simple en vérité. On ne
risquait que sa vie à l'exécuter.
L'ouragan était dans toute sa violence, il est vrai, mais un
ingénieur adroit et audacieux, tel que Cyrus Smith, saurait bien
conduire un aérostat.
S'il eût connu la manoeuvre, lui, Pencroff, il n'aurait pas hésité
à partir, -- avec Harbert, s'entend. Il en avait vu bien d'autres,
et n'en était plus à compter avec une tempête!
Cyrus Smith avait écouté le marin sans mot dire, mais son regard
brillait. L'occasion était là. Il n'était pas homme à la laisser
échapper. Le projet n'était que très dangereux, donc il était
exécutable.
La nuit, malgré la surveillance, on pouvait aborder le ballon, se
glisser dans la nacelle, puis couper les liens qui le retenaient!
Certes, on risquait d'être tué, mais, par contre, on pouvait
réussir, et sans cette tempête... Mais sans cette tempête, le
ballon fût déjà parti, et l'occasion, tant cherchée, ne se
présenterait pas en ce moment!
«Je ne suis pas seul!... dit en terminant Cyrus Smith.
-- Combien de personnes voulez-vous donc emmener? demanda le
marin.
-- Deux: mon ami Spilett et mon serviteur Nab.
-- Cela fait donc trois, répondit Pencroff, et, avec Harbert et
moi, cinq. Or, le ballon devait enlever six...
-- Cela suffit. Nous partirons!» dit Cyrus Smith.
Ce «nous» engageait le reporter, mais le reporter n'était pas
homme à reculer, et quand le projet lui fut communiqué, il
l'approuva sans réserve. Ce dont il s'étonnait, c'était qu'une
idée aussi simple ne lui fût pas déjà venue. Quant à Nab, il
suivait son maître partout où son maître voulait aller.
«À ce soir alors, dit Pencroff. Nous flânerons tous les cinq, par
là, en curieux!
-- À ce soir, dix heures, répondit Cyrus Smith, et fasse le ciel
que cette tempête ne s'apaise pas avant notre départ!»
Pencroff prit congé de l'ingénieur, et retourna à son logis, où
était resté jeune Harbert Brown. Ce courageux enfant connaissait
le plan du marin, et ce n'était pas sans une certaine anxiété
qu'il attendait le résultat de la démarche faite auprès de
l'ingénieur. On le voit, c'étaient cinq hommes déterminés qui
allaient ainsi se lancer dans la tourmente, en plein ouragan!
Non! L'ouragan ne se calma pas, et ni Jonathan Forster, ni ses
compagnons ne pouvaient songer à l'affronter dans cette frêle
nacelle! La journée fut terrible. L'ingénieur ne craignait qu'une
chose: c'était que l'aérostat, retenu au sol et couché sous le
vent, ne se déchirât en mille pièces. Pendant plusieurs heures, il
rôda sur la place presque déserte, surveillant l'appareil.
Pencroff en faisait autant de son côté, les mains dans les poches,
et bâillant au besoin, comme un homme qui ne sait à quoi tuer le
temps, mais redoutant aussi que le ballon ne vînt à se déchirer ou
même à rompre ses liens et à s'enfuir dans les airs.
Le soir arriva. La nuit se fit très sombre. D'épaisses brumes
passaient comme des nuages au ras du sol. Une pluie mêlée de neige
tombait. Le temps était froid. Une sorte de brouillard pesait sur
Richmond. Il semblait que la violente tempête eût fait comme une
trêve entre les assiégeants et les assiégés, et que le canon eût
voulu se taire devant les formidables détonations de l'ouragan.
Les rues de la ville étaient désertes. Il n'avait pas même paru
nécessaire, par cet horrible temps, de garder la place au milieu
de laquelle se débattait l'aérostat.
Tout favorisait le départ des prisonniers, évidemment; mais ce
voyage, au milieu des rafales déchaînées!...
«Vilaine marée! se disait Pencroff, en fixant d'un coup de poing
son chapeau que le vent disputait à sa tête. Mais bah! on en
viendra à bout tout de même!»
À neuf heures et demie, Cyrus Smith et ses compagnons se
glissaient par divers côtés sur la place, que les lanternes de
gaz, éteintes par le vent, laissaient dans une obscurité profonde.
On ne voyait même pas l'énorme aérostat, presque entièrement
rabattu sur le sol.
Indépendamment des sacs de lest qui maintenaient les cordes du
filet, la nacelle était retenue par un fort câble passé dans un
anneau scellé dans le pavé, et dont le double remontait à bord.
Les cinq prisonniers se rencontrèrent près de la nacelle. Ils
n'avaient point été aperçus, et telle était l'obscurité, qu'ils ne
pouvaient se voir eux-mêmes.
Sans prononcer une parole, Cyrus Smith, Gédéon Spilett, Nab et
Harbert prirent place dans la nacelle, pendant que Pencroff, sur
l'ordre de l'ingénieur, détachait successivement les paquets de
lest. Ce fut l'affaire de quelques instants, et le marin rejoignit
ses compagnons.
L'aérostat n'était alors retenu que par le double du câble, et
Cyrus Smith n'avait plus qu'à donner l'ordre du départ. En ce
moment, un chien escalada d'un bond la nacelle.
C'était Top, le chien de l'ingénieur, qui, ayant brisé sa chaîne,
avait suivi son maître. Cyrus Smith craignant un excès de poids,
voulait renvoyer le pauvre animal.
«Bah! un de plus!» dit Pencroff, en délestant la nacelle de deux
sacs de sable.
Puis, il largua le double du câble, et le ballon, partant par une
direction oblique, disparut, après avoir heurté sa nacelle contre
deux cheminées qu'il abattit dans la furie de son départ.
L'ouragan se déchaînait alors avec une épouvantable violence.
L'ingénieur, pendant la nuit, ne put songer à descendre, et quand
le jour vint, toute vue de la terre lui était interceptée par les
brumes. Ce fut cinq jours après seulement, qu'une éclaircie laissa
voir l'immense mer au-dessous de cet aérostat, que le vent
entraînait avec une vitesse effroyable!
On sait comment, de ces cinq hommes, partis le 20 mars, quatre
étaient jetés, le 24 mars, sur une côte déserte, à plus de six
mille milles de leur pays!
Et celui qui manquait, celui au secours duquel les quatre
survivants du ballon couraient tout d'abord, c'était leur chef
naturel, c'était l'ingénieur Cyrus Smith!