VI

Ils passèrent sur le coup de minuit. Dans un intervalle de calme, entre

deux rafales, leurs voix s’élevèrent en un gémissement éperdu,--voix

chevrotantes de vieux mêlées à des voix cristallines ou nasillardes de

femmes et d’adolescents.

Les vieux geignaient:

Vous êtes dans votre lit couchés commodément,

Les pauvres Anaon n’en peuvent mais...

Vous êtes dans votre lit doucement étendus,

Les pauvres Anaon errent à l’aventure!

Un drap blanc, cinq planches,

Un bouchon de paille sous notre tête,

Cinq pieds de terre par-dessus,

Voilà tous nos biens à nous autres.

Ils parlaient au nom des âmes, s’identifiaient avec elles, disaient

l’affreuse solitude, les longues angoisses, les multiples tourments des

lieux d’expiation, reprochaient aux vivants leur inconstance, agitaient

devant eux, pour le jour prochain où à leur tour ils seraient des morts,

le spectre de l’universelle ingratitude et de l’éternel oubli.

Les femmes, les adolescents, heurtant aux vitres, criaient:

Nous venons de la part de Jésus

Vous réveiller, si vous êtes endormis,

Vous réveiller de votre premier somme,

Afin que vous invoquiez Dieu pour les Anaon!...

Allons! sautez à bas de votre lit,

Sautez pieds nus sur la terre nue,

A moins que vous ne soyez malades

Ou déjà surpris vous-mêmes par l’Ankou!...

Et à travers la lugubre mélopée revenait sans cesse ce mot d’Anaon dont

les syllabes assourdies, prononcées à la façon bretonne, vibraient en

notes basses, profondes, vraiment sépulcrales.

Jamais lamentation aussi désespérée ne m’avait frappé l’oreille.

L’accent des vieillards surtout était d’une telle détresse qu’il vous

glaçait le cœur, comme un appel déchirant, comme un hurlement de douleur

et d’effroi, sorti, en effet, du sein même des abîmes de la Mort.

J’éprouvai, je l’avoue, un sentiment d’aise, lorsque enfin les chanteurs

funèbres se furent éloignés et que le vent, de nouveau déchaîné, eut

balayé leurs voix dans l’espace.

Au-dessus de moi, dans la soupente, j’entendis Nanna Coadélez remuer.

A genoux, sur sa couchette de paille, elle entonna le _De profundis_;

Ronan et Gaïda, du lit clos qu’ils occupaient dans la cuisine, lui

donnèrent les répons. Puis le silence redevint vaste, entrecoupé

seulement par le tic tac de l’horloge et par ces mille bruits à peine

perceptibles que font les choses dans la sonorité des maisons endormies.

Pâques d'Islande · 第 37 / 45 题