III

Je la retrouvai à l’auberge, assise à l’angle du foyer, dans un des

fauteuils de chêne à haut dossier, sculptés d’hiéroglyphes barbares. La

flamme éclairait en plein son profil austère de sibylle. Elle avait

dévêtu sa mante de deuil, mais elle gardait la tête encapuchonnée dans

une coiffe de laine noire dont les pans, à chaque souffle qui venait de

la porte entr’ouverte, palpitaient sur ses épaules comme les ailes

sinistres d’un corbeau qui va s’envoler. Avec son nez crochu, ses yeux

ardents, sa bouche sèche et rentrée, le pli amer de ses lèvres, elle

avait une expression quasi dantesque, et je ne fus point trop surpris

d’entendre l’hôtesse lui demander d’un ton très simple, sans aucune

ironie:

--N’est-ce pas, Nanna vénérable, que vous avez été une fois en

purgatoire, et que même, depuis lors, l’odeur de roussi ne vous a jamais

quittée?

--Priez Dieu, vous, répondit-elle avec un accent hautain, qu’il vous

soit donné un jour d’y être admise malgré vos péchés.

Et, tirant de la _devantière_ de son tablier une minuscule pipe en

terre, elle se mit à la bourrer d’un geste lent, puis à la fumer par

petites bouffées courtes et régulières.

* * * * *

...L’auberge s’emplissait de monde, des hommes pour la plupart, faces

rudes rasées de frais, avec des yeux candides, des yeux d’enfants. Ils

s’alignaient à mesure devant le comptoir ou stationnaient par groupes çà

et là, dans la vaste pièce, les bras croisés, n’échangeant entre eux que

de rares paroles. Ronan leur disait:

--Vous êtes servis.

Ils étendaient la main, prenaient le verre qui leur était désigné, le

vidaient d’un trait, puis, le retournant, en laissaient tomber les

dernières gouttes sur le sol, graves comme des prêtres antiques

procédant à des libations.

Les femmes, en nombre restreint, se tenaient à l’écart, assises autour

de la table ou sur un menu banc qui garnissait, d’un côté, le bas des

meubles. Elles causaient, mais à mi-voix, en buvant à gorgées rapides du

café noir, tonifié, m’expliquait Grida, d’une pointe d’eau-de-vie.

D’aucunes étaient exquisement jolies, avec des figures fines de madones,

la peau d’une blancheur mate, les prunelles profondes ombragées par de

grands cils. Et plus encore que les jeunes, peut-être, les vieilles

semblaient charmantes: elles avaient jusque dans leurs rides je ne sais

quelle grâce surannée, et se drapaient avec une sorte de noblesse

inconsciente dans leurs amples manteaux que fermait sur la poitrine une

agrafe d’argent... Une d’elles, m’interpellant, me dit en breton:

--Homme de la ville, tu as voulu voir, à ce qu’il paraît, comment nous

honorons ici nos défunts. Que n’es-tu venu, voici quarante ans!... On

faisait alors la procession des tombes. On allait de l’une à l’autre,

nommant par leurs noms, en une litanie commémorative, les morts qui

successivement s’y étaient couchés... On avait de longs souvenirs, en ce

temps-là. Le père les transmettait pieusement à son fils, comme le lot

le plus précieux de son héritage. Un adage avait cours, qui disait: «Tu

seras plus longtemps mort que vivant.» Et l’on avait un continuel souci

des trépassés, afin que, devenu soi-même un ancêtre, on ne fût pas du

moins un oublié... Mais tout change! Je sais quant à moi bien des vieux

dont on ne parle plus parmi leurs propres descendants et dont, seuls,

les registres des décès ont retenu les pauvres noms... Il n’est pas bon

de trop pleurer les _Anaon_, il est encore plus mauvais de ne leur

témoigner qu’une coupable indifférence... Mieux vaut avoir la

bienveillance des Mânes que leur inimitié; leurs rancunes sont terribles

et leurs vengeances inévitables. Demande plutôt à celle-ci qui est à ma

droite, Jeanne-Yvonne Lézurec, du Mézou-Lann.

Elle toucha légèrement du coude sa voisine, une toute jeune femme, l’une

des riches fermières de la paroisse, à en juger par sa guimpe de toile

brodée et par les larges bandes de velours qui ornaient son corsage.

--Ne dis-je point la vérité, Jeanne-Yvonne? N’est-il pas vrai que, de

toute une semaine, vous n’avez pu clore l’œil, au Mézou-Lann, à cause de

quelqu’un d’invisible qui allait et venait à travers la maison, et qui

tantôt ricanait comme un oiseau de nuit, tantôt poussait des hurlements,

des abois plaintifs de chien blessé?

--Oh! oui, soupira la jeune femme, nous avons passé par des transes

atroces, de véritables agonies!... Cela commençait à la tombée du soir.

C’était d’abord comme un grand froid qui nous glaçait jusqu’aux moelles,

quoiqu’on fût au cœur de l’été... On empilait des bûches dans l’âtre;

mais impossible d’y mettre le feu; le bois, ensorcelé, refusait de

prendre. Alors, nous nous fourrions dans nos draps. C’était comme si

nous nous fussions roulés dans la neige: nous grelottions; nos dents

claquaient... Et voici qu’on entendait un bruit de pas, non sur l’aire

de la maison, mais sous terre...

--Sous terre, monsieur, souligna la vieille paysanne; et notez qu’il n’y

a point de caves au Mézou-Lann.

--Certes non, continua la fermière... Le pas tour à tour s’éloignait et

se rapprochait... Nous nous bouchions les oreilles avec les poings, mais

alors il résonnait dans notre tête, à grands coups sourds, bam... bam,

bam... bam, avec la régularité d’un balancier d’horloge... Si encore il

n’y avait eu que cela! Mais, comme vous dites, le promeneur surnaturel

poussait toutes sortes de gémissements étranges, les uns stridents à

faire se dresser vos cheveux, et d’autres éplorés, lamentables, à vous

éplorer l’âme pour jamais. C’était affreux, affreux!... Les choses

inertes elles-mêmes partageaient notre angoisse; les armoires,

d’épouvante, s’ouvraient et les planches à demi pourries des bahuts se

prenaient à geindre... Mais, c’est les bêtes surtout qu’il fallait

entendre. On dit qu’elles parlent à Noël. Eh bien! ces soirs-là aussi

elles parlaient; à les ouïr crier: «Au secours!» vous eussiez juré des

voix humaines. Le chien de garde qui était chez nous depuis près de dix

ans parvint à rompre sa chaîne et s’enfuit; on le retrouva, quelques

jours après, mort de faim dans la lande; plutôt que de rentrer au logis,

il avait préféré se laisser périr...

--Mais vous, Jeanne-Yvonne, murmura la commère avec compassion, je me

demande comment la peur ne vous a pas tuée.

--Elle a tué l’enfant que je portais et dont je viens de parer la tombe,

dit en pâlissant la femme Lézurec.

--C’est le destin de tous les premier-nés du Mézou-Lann, ma fille,

d’avoir, dès leur apparition en ce monde, leur fosse creusée au

cimetière.

_Vit bugel kenta Mezou-Lann_

_A zoner glas d’ar vadeziann[17]..._

Tu n’étais pas sans connaître ce dicton, j’imagine, quand tu fis tes

accordailles avec Mathias Lézurec? Et tu la connaissais aussi,

l’histoire de cet ancêtre lointain, perdu dans la nuit des temps, qui

maudit les Lézurec dans les aînés de leur race, parce que son héritier

direct avait eu l’irrévérence de l’ensevelir dans une vieille toile,

alors qu’il lui léguait une pleine _armoirée_ de draps neufs?... Tu

savais cela, sans doute, et que, d’âge en âge, aujourd’hui sous une

forme, demain sous une autre, la malédiction s’était accomplie?... Les

gens du quartier t’en avaient prévenue?

--Je le savais.

--Ha! ha!... Et tu te refusas d’y croire, n’est-ce pas?... Sornettes que

toutes ces choses!... Les brus qui t’ont précédée dans la ferme

s’exprimaient de même, le soir des noces. Mais leur assurance ne durait

point. Avant le terme de leur première grossesse, elles avaient changé

de chanson.

--Mon Dieu, j’aimais Mathias, répondit pudiquement la jeune femme, et

quand on aime...

--Oui, on va dans la vie les yeux bandés, conclut la vieille.

Tout à leur entretien, elles ne semblaient plus s’apercevoir, ni l’une

ni l’autre, de ma présence. Et, du reste, mon attention venait d’être

attirée ailleurs. La porte s’était ouverte pour laisser entrer un

curieux personnage, au corps très long, mais cassé en deux, les bras

ballants terminés par des mains immenses qui traînaient presque à terre.

Il salua à la ronde, d’une petite voix flûtée et chevrotante; toutes les

têtes se retournèrent à la fois, et il se fit parmi les buveurs un

soudain silence. Ils s’écartèrent avec une sorte de respect craintif

pour permettre au nouveau venu de s’avancer jusqu’au comptoir.

--C’est toi, Mikaël Inizan? prononça l’aubergiste, en souriant d’un

sourire un peu contraint. Tu n’es donc pas encore mort, malgré le bruit

qui en a couru?

Je m’approchai.

--C’est un drôle de particulier, me dit en confidence un des paysans; il

a été pendant plus de quarante années le fossoyeur attitré de la

paroisse. Mais il ne travaille plus depuis certain accident qui lui est

arrivé et qui lui a troublé l’esprit... Il erre sans cesse par monts et

par vaux, va contant de tous côtés d’absurdes histoires. On le fuit

comme le Trépas, mais on ne lui manque jamais d’égards, à cause de son

grand âge et de son infirmité... Puis, vous savez, il y a chez nous des

gens qui croient que les fous sont en communication constante avec

l’autre monde...

Cependant l’étrange vieillard, au lieu de répondre à la question de

Ronan Le Braz, promenait autour de lui sur les visages un regard

inquisiteur.

--Qui cherches-tu? demanda Ronan.

--Je ne cherche personne, articula cette fois le vieux; occupe-toi de

ton métier, et laisse-moi faire le mien.

Son inspection finie, il se mit à compter sur ses doigts, du bout des

lèvres:

--Un, deux, trois, quatre... Oui, c’est bien cela, quatre...

Il releva la tête qu’il avait tenue baissée pendant qu’il avait été

plongé dans son mystérieux calcul, secoua ses mèches grises et proféra,

du ton d’un juge qui rend une sentence:

--Il y a ici quatre vivants marqués pour devenir, avant un mois, quatre

morts!... Deux ont passé cinquante ans, les deux autres sont entre

vingt-six et trente... Si l’on désire que je les nomme, je suis prêt.

--Merci, Mikaël, s’empressa de dire l’aubergiste... Nous ne doutons

point de ta science des choses cachées, mais nous aimons mieux que tu

gardes pour toi ce que tu sais.

--A votre gré, murmura le fou.

Et il regagna la porte, le dos plié, balayant le sol de ses larges

mains.

--Avez-vous vu ce nécromant! fit Ronan, quand les pas de l’ex-fossoyeur

se furent éloignés.

Il riait, mais sans conviction. Les autres restaient muets, gênés. Les

paroles du vieux avaient jeté un grand froid. L’atmosphère de la salle

s’était comme imprégnée d’une odeur de tombe, et une même pensée

anxieuse hantait tous les fronts. Visiblement chacun songeait: «Si

j’étais pourtant un des _quatre_!...»

--Trinquons! proposa l’aubergiste. Buvons à la mémoire de nos défunts!

Puis, s’adressant à moi:

--Mikaël Inizan a parmi nous la réputation d’être un homme de mauvais

présage... Aussi lui a-t-on donné le surnom de «Lapousik Ar Maro»

(oiselet de la mort). Toute l’année il vit dans le _Ménez_ comme un

loup. Il passe, dit-on, les jours et les nuits à causer avec les

_Anaon_ qui font là leur pénitence, emmi les fougères et les brousses.

L’Ankou le traite comme un compère, s’entretient familièrement avec lui,

le long des routes, et lui confie volontiers ses secrets. Des pâtres

attardés les ont plus d’une fois surpris devisant ensemble...

--Ça, c’est vrai! intervint un montagnard. Pas plus tard que la semaine

dernière, le petit berger de Caërléon dévalait vers la ferme, hors

d’haleine, les pieds en sang, la figure plus blanche qu’un linceul.

«Jésus-Dieu! qu’est-ce qu’il y a?» s’écria la vieille Léna, épouvantée.

«Il y a, répondit le bergerot, que j’ai entendu l’Ankou annoncer à

Mikaël Inizan qu’il avait à faucher[18], ce soir, dans les parages de

Caërléon»... Et, si vous vous rappelez, le lendemain nous enterrions le

maître du manoir, Jean Rozvilien, que ses gens avaient trouvé mort à

l’extrémité du sillon qu’il venait de tracer, les mains encore appuyées

aux mancherons de la charrue.

Les paysans inclinèrent la tête en signe d’assentiment. Ronan reprit,

continuant le cours de ses explications:

--Quinze, vingt fois l’an, vous apprenez que Mikaël, l’ancien fossoyeur,

a rendu l’âme. Tantôt il a été dévoré tout cru par des renards ou des

blaireaux; tantôt il s’est broyé le crâne en dégringolant au fond d’une

ardoisière... Ouais! l’époque de la «nuit des morts» arrive, et aussitôt

voici reparaître le diseur de funèbre aventure!... La rumeur publique

l’a si souvent tué qu’on ne sait plus au juste s’il revient de la

montagne ou de la tombe, si c’est un vivant ou si c’est un trépassé...

Vous l’avez vu ici, mon gentilhomme. Il va faire comme cela le tour du

village, et dans chaque maison, il répétera, ou peu s’en faut, les mêmes

fariboles...

--Et es-tu sûr que ce soient des fariboles? interrompit quelqu’un.

--Hé! donne-leur le nom que tu voudras, répliqua Ronan.

Et il ajouta sur un ton plus grave:

--Après tout, on n’est jamais sûr de rien, en ce monde de mystère où les

plus habiles ne marchent qu’à tâtons.

A ce moment, les rangs des buveurs s’ouvrirent; la brune et svelte

Gaïda s’avançait portant à bras tendus une pleine écuellée de soupe au

lard dont la fumée l’ennuageait d’une vapeur blonde.

Pâques d'Islande · 第 35 / 45 题