Je la retrouvai à l’auberge, assise à l’angle du foyer, dans un des
fauteuils de chêne à haut dossier, sculptés d’hiéroglyphes barbares. La
flamme éclairait en plein son profil austère de sibylle. Elle avait
dévêtu sa mante de deuil, mais elle gardait la tête encapuchonnée dans
une coiffe de laine noire dont les pans, à chaque souffle qui venait de
la porte entr’ouverte, palpitaient sur ses épaules comme les ailes
sinistres d’un corbeau qui va s’envoler. Avec son nez crochu, ses yeux
ardents, sa bouche sèche et rentrée, le pli amer de ses lèvres, elle
avait une expression quasi dantesque, et je ne fus point trop surpris
d’entendre l’hôtesse lui demander d’un ton très simple, sans aucune
ironie:
--N’est-ce pas, Nanna vénérable, que vous avez été une fois en
purgatoire, et que même, depuis lors, l’odeur de roussi ne vous a jamais
quittée?
--Priez Dieu, vous, répondit-elle avec un accent hautain, qu’il vous
soit donné un jour d’y être admise malgré vos péchés.
Et, tirant de la _devantière_ de son tablier une minuscule pipe en
terre, elle se mit à la bourrer d’un geste lent, puis à la fumer par
petites bouffées courtes et régulières.
* * * * *
...L’auberge s’emplissait de monde, des hommes pour la plupart, faces
rudes rasées de frais, avec des yeux candides, des yeux d’enfants. Ils
s’alignaient à mesure devant le comptoir ou stationnaient par groupes çà
et là, dans la vaste pièce, les bras croisés, n’échangeant entre eux que
de rares paroles. Ronan leur disait:
--Vous êtes servis.
Ils étendaient la main, prenaient le verre qui leur était désigné, le
vidaient d’un trait, puis, le retournant, en laissaient tomber les
dernières gouttes sur le sol, graves comme des prêtres antiques
procédant à des libations.
Les femmes, en nombre restreint, se tenaient à l’écart, assises autour
de la table ou sur un menu banc qui garnissait, d’un côté, le bas des
meubles. Elles causaient, mais à mi-voix, en buvant à gorgées rapides du
café noir, tonifié, m’expliquait Grida, d’une pointe d’eau-de-vie.
D’aucunes étaient exquisement jolies, avec des figures fines de madones,
la peau d’une blancheur mate, les prunelles profondes ombragées par de
grands cils. Et plus encore que les jeunes, peut-être, les vieilles
semblaient charmantes: elles avaient jusque dans leurs rides je ne sais
quelle grâce surannée, et se drapaient avec une sorte de noblesse
inconsciente dans leurs amples manteaux que fermait sur la poitrine une
agrafe d’argent... Une d’elles, m’interpellant, me dit en breton:
--Homme de la ville, tu as voulu voir, à ce qu’il paraît, comment nous
honorons ici nos défunts. Que n’es-tu venu, voici quarante ans!... On
faisait alors la procession des tombes. On allait de l’une à l’autre,
nommant par leurs noms, en une litanie commémorative, les morts qui
successivement s’y étaient couchés... On avait de longs souvenirs, en ce
temps-là. Le père les transmettait pieusement à son fils, comme le lot
le plus précieux de son héritage. Un adage avait cours, qui disait: «Tu
seras plus longtemps mort que vivant.» Et l’on avait un continuel souci
des trépassés, afin que, devenu soi-même un ancêtre, on ne fût pas du
moins un oublié... Mais tout change! Je sais quant à moi bien des vieux
dont on ne parle plus parmi leurs propres descendants et dont, seuls,
les registres des décès ont retenu les pauvres noms... Il n’est pas bon
de trop pleurer les _Anaon_, il est encore plus mauvais de ne leur
témoigner qu’une coupable indifférence... Mieux vaut avoir la
bienveillance des Mânes que leur inimitié; leurs rancunes sont terribles
et leurs vengeances inévitables. Demande plutôt à celle-ci qui est à ma
droite, Jeanne-Yvonne Lézurec, du Mézou-Lann.
Elle toucha légèrement du coude sa voisine, une toute jeune femme, l’une
des riches fermières de la paroisse, à en juger par sa guimpe de toile
brodée et par les larges bandes de velours qui ornaient son corsage.
--Ne dis-je point la vérité, Jeanne-Yvonne? N’est-il pas vrai que, de
toute une semaine, vous n’avez pu clore l’œil, au Mézou-Lann, à cause de
quelqu’un d’invisible qui allait et venait à travers la maison, et qui
tantôt ricanait comme un oiseau de nuit, tantôt poussait des hurlements,
des abois plaintifs de chien blessé?
--Oh! oui, soupira la jeune femme, nous avons passé par des transes
atroces, de véritables agonies!... Cela commençait à la tombée du soir.
C’était d’abord comme un grand froid qui nous glaçait jusqu’aux moelles,
quoiqu’on fût au cœur de l’été... On empilait des bûches dans l’âtre;
mais impossible d’y mettre le feu; le bois, ensorcelé, refusait de
prendre. Alors, nous nous fourrions dans nos draps. C’était comme si
nous nous fussions roulés dans la neige: nous grelottions; nos dents
claquaient... Et voici qu’on entendait un bruit de pas, non sur l’aire
de la maison, mais sous terre...
--Sous terre, monsieur, souligna la vieille paysanne; et notez qu’il n’y
a point de caves au Mézou-Lann.
--Certes non, continua la fermière... Le pas tour à tour s’éloignait et
se rapprochait... Nous nous bouchions les oreilles avec les poings, mais
alors il résonnait dans notre tête, à grands coups sourds, bam... bam,
bam... bam, avec la régularité d’un balancier d’horloge... Si encore il
n’y avait eu que cela! Mais, comme vous dites, le promeneur surnaturel
poussait toutes sortes de gémissements étranges, les uns stridents à
faire se dresser vos cheveux, et d’autres éplorés, lamentables, à vous
éplorer l’âme pour jamais. C’était affreux, affreux!... Les choses
inertes elles-mêmes partageaient notre angoisse; les armoires,
d’épouvante, s’ouvraient et les planches à demi pourries des bahuts se
prenaient à geindre... Mais, c’est les bêtes surtout qu’il fallait
entendre. On dit qu’elles parlent à Noël. Eh bien! ces soirs-là aussi
elles parlaient; à les ouïr crier: «Au secours!» vous eussiez juré des
voix humaines. Le chien de garde qui était chez nous depuis près de dix
ans parvint à rompre sa chaîne et s’enfuit; on le retrouva, quelques
jours après, mort de faim dans la lande; plutôt que de rentrer au logis,
il avait préféré se laisser périr...
--Mais vous, Jeanne-Yvonne, murmura la commère avec compassion, je me
demande comment la peur ne vous a pas tuée.
--Elle a tué l’enfant que je portais et dont je viens de parer la tombe,
dit en pâlissant la femme Lézurec.
--C’est le destin de tous les premier-nés du Mézou-Lann, ma fille,
d’avoir, dès leur apparition en ce monde, leur fosse creusée au
cimetière.
_Vit bugel kenta Mezou-Lann_
_A zoner glas d’ar vadeziann[17]..._
Tu n’étais pas sans connaître ce dicton, j’imagine, quand tu fis tes
accordailles avec Mathias Lézurec? Et tu la connaissais aussi,
l’histoire de cet ancêtre lointain, perdu dans la nuit des temps, qui
maudit les Lézurec dans les aînés de leur race, parce que son héritier
direct avait eu l’irrévérence de l’ensevelir dans une vieille toile,
alors qu’il lui léguait une pleine _armoirée_ de draps neufs?... Tu
savais cela, sans doute, et que, d’âge en âge, aujourd’hui sous une
forme, demain sous une autre, la malédiction s’était accomplie?... Les
gens du quartier t’en avaient prévenue?
--Je le savais.
--Ha! ha!... Et tu te refusas d’y croire, n’est-ce pas?... Sornettes que
toutes ces choses!... Les brus qui t’ont précédée dans la ferme
s’exprimaient de même, le soir des noces. Mais leur assurance ne durait
point. Avant le terme de leur première grossesse, elles avaient changé
de chanson.
--Mon Dieu, j’aimais Mathias, répondit pudiquement la jeune femme, et
quand on aime...
--Oui, on va dans la vie les yeux bandés, conclut la vieille.
Tout à leur entretien, elles ne semblaient plus s’apercevoir, ni l’une
ni l’autre, de ma présence. Et, du reste, mon attention venait d’être
attirée ailleurs. La porte s’était ouverte pour laisser entrer un
curieux personnage, au corps très long, mais cassé en deux, les bras
ballants terminés par des mains immenses qui traînaient presque à terre.
Il salua à la ronde, d’une petite voix flûtée et chevrotante; toutes les
têtes se retournèrent à la fois, et il se fit parmi les buveurs un
soudain silence. Ils s’écartèrent avec une sorte de respect craintif
pour permettre au nouveau venu de s’avancer jusqu’au comptoir.
--C’est toi, Mikaël Inizan? prononça l’aubergiste, en souriant d’un
sourire un peu contraint. Tu n’es donc pas encore mort, malgré le bruit
qui en a couru?
Je m’approchai.
--C’est un drôle de particulier, me dit en confidence un des paysans; il
a été pendant plus de quarante années le fossoyeur attitré de la
paroisse. Mais il ne travaille plus depuis certain accident qui lui est
arrivé et qui lui a troublé l’esprit... Il erre sans cesse par monts et
par vaux, va contant de tous côtés d’absurdes histoires. On le fuit
comme le Trépas, mais on ne lui manque jamais d’égards, à cause de son
grand âge et de son infirmité... Puis, vous savez, il y a chez nous des
gens qui croient que les fous sont en communication constante avec
l’autre monde...
Cependant l’étrange vieillard, au lieu de répondre à la question de
Ronan Le Braz, promenait autour de lui sur les visages un regard
inquisiteur.
--Qui cherches-tu? demanda Ronan.
--Je ne cherche personne, articula cette fois le vieux; occupe-toi de
ton métier, et laisse-moi faire le mien.
Son inspection finie, il se mit à compter sur ses doigts, du bout des
lèvres:
--Un, deux, trois, quatre... Oui, c’est bien cela, quatre...
Il releva la tête qu’il avait tenue baissée pendant qu’il avait été
plongé dans son mystérieux calcul, secoua ses mèches grises et proféra,
du ton d’un juge qui rend une sentence:
--Il y a ici quatre vivants marqués pour devenir, avant un mois, quatre
morts!... Deux ont passé cinquante ans, les deux autres sont entre
vingt-six et trente... Si l’on désire que je les nomme, je suis prêt.
--Merci, Mikaël, s’empressa de dire l’aubergiste... Nous ne doutons
point de ta science des choses cachées, mais nous aimons mieux que tu
gardes pour toi ce que tu sais.
--A votre gré, murmura le fou.
Et il regagna la porte, le dos plié, balayant le sol de ses larges
mains.
--Avez-vous vu ce nécromant! fit Ronan, quand les pas de l’ex-fossoyeur
se furent éloignés.
Il riait, mais sans conviction. Les autres restaient muets, gênés. Les
paroles du vieux avaient jeté un grand froid. L’atmosphère de la salle
s’était comme imprégnée d’une odeur de tombe, et une même pensée
anxieuse hantait tous les fronts. Visiblement chacun songeait: «Si
j’étais pourtant un des _quatre_!...»
--Trinquons! proposa l’aubergiste. Buvons à la mémoire de nos défunts!
Puis, s’adressant à moi:
--Mikaël Inizan a parmi nous la réputation d’être un homme de mauvais
présage... Aussi lui a-t-on donné le surnom de «Lapousik Ar Maro»
(oiselet de la mort). Toute l’année il vit dans le _Ménez_ comme un
loup. Il passe, dit-on, les jours et les nuits à causer avec les
_Anaon_ qui font là leur pénitence, emmi les fougères et les brousses.
L’Ankou le traite comme un compère, s’entretient familièrement avec lui,
le long des routes, et lui confie volontiers ses secrets. Des pâtres
attardés les ont plus d’une fois surpris devisant ensemble...
--Ça, c’est vrai! intervint un montagnard. Pas plus tard que la semaine
dernière, le petit berger de Caërléon dévalait vers la ferme, hors
d’haleine, les pieds en sang, la figure plus blanche qu’un linceul.
«Jésus-Dieu! qu’est-ce qu’il y a?» s’écria la vieille Léna, épouvantée.
«Il y a, répondit le bergerot, que j’ai entendu l’Ankou annoncer à
Mikaël Inizan qu’il avait à faucher[18], ce soir, dans les parages de
Caërléon»... Et, si vous vous rappelez, le lendemain nous enterrions le
maître du manoir, Jean Rozvilien, que ses gens avaient trouvé mort à
l’extrémité du sillon qu’il venait de tracer, les mains encore appuyées
aux mancherons de la charrue.
Les paysans inclinèrent la tête en signe d’assentiment. Ronan reprit,
continuant le cours de ses explications:
--Quinze, vingt fois l’an, vous apprenez que Mikaël, l’ancien fossoyeur,
a rendu l’âme. Tantôt il a été dévoré tout cru par des renards ou des
blaireaux; tantôt il s’est broyé le crâne en dégringolant au fond d’une
ardoisière... Ouais! l’époque de la «nuit des morts» arrive, et aussitôt
voici reparaître le diseur de funèbre aventure!... La rumeur publique
l’a si souvent tué qu’on ne sait plus au juste s’il revient de la
montagne ou de la tombe, si c’est un vivant ou si c’est un trépassé...
Vous l’avez vu ici, mon gentilhomme. Il va faire comme cela le tour du
village, et dans chaque maison, il répétera, ou peu s’en faut, les mêmes
fariboles...
--Et es-tu sûr que ce soient des fariboles? interrompit quelqu’un.
--Hé! donne-leur le nom que tu voudras, répliqua Ronan.
Et il ajouta sur un ton plus grave:
--Après tout, on n’est jamais sûr de rien, en ce monde de mystère où les
plus habiles ne marchent qu’à tâtons.
A ce moment, les rangs des buveurs s’ouvrirent; la brune et svelte
Gaïda s’avançait portant à bras tendus une pleine écuellée de soupe au
lard dont la fumée l’ennuageait d’une vapeur blonde.