LA NUIT DES MORTS

_A Madame Edmée Bénac._

_Douar ar Vro a bétra vefè gré_

_Met euz ar ré zo enn-hi douaret?..._

La terre de la Patrie, de quoi serait-elle faite,

Sinon de ceux qui y sont enterrés?...

--... Si vous voulez assister à une vraie «nuit des morts», venez passer

le soir de la Toussaint chez nous, dans nos montagnes... Nous ne sommes

pas des esprits mobiles et changeants comme les gens de la côte. Ils ont

délaissé les anciens rites, nous les pratiquons encore... Venez et vous

verrez. Cela mérite d’être vu.

Ainsi me parlait le _pillawer_... Sous prétexte que nous portons le même

nom, il se dit un peu mon parent. Il se pourrait, après tout, que ses

ancêtres et les miens eussent autrefois fait partie du même clan. Il ne

manque jamais, à chacun de ses voyages, de m’honorer d’une courte

visite. Très aimable homme, d’ailleurs, et, malgré la rusticité de son

aspect, sachant son monde.

Il ajouta:

--J’habite Spézet, quand j’habite quelque part. Le bourg n’est pas beau,

et le pays passe pour sauvage. On y vit durement, et non pas seulement à

la sueur de son front, comme il est écrit, mais à la sueur de tous ses

membres... Quand la Fortune et la Pauvreté s’acheminèrent vers la

Bretagne, on prétend que la première suivit les bords de la mer et que

la seconde prit la route des monts. C’est vrai, nous sommes pauvres.

Dieu l’a voulu ainsi... Pour fêter nos morts, nous n’avons à leur offrir

que des galettes de blé noir, des vases de lait et du lard fumé. Au

moins trouvent-ils la table servie, quand l’heure a sonné du repas

annuel auquel ils ont droit... Il n’en est pas de même chez vos richards

de l’_Armor_[15]... Il n’y a que le _Ménez_, voyez-vous, il n’y a que le

_Ménez_!... Nous avons de la religion, à défaut d’argent... Venez à

Spézet. Ma femme y tient auberge; vous serez notre hôte. Le pain a goût

de farine et les draps de chanvre sentent bon... La nuit des morts? Je

vous le dis, ce n’est que chez nous, les montagnards, qu’elle se célèbre

comme il se doit...

I

Les Bretons appellent novembre d’un nom expressif: le mois noir. Les

délicates teintes bleues qui parent les horizons, sous la lumière

d’automne, alors se foncent et se rembrunissent. Avec les brouillards

qui vont s’épaississant, une sorte de tristesse grise, flottante d’abord

et bientôt, pour ainsi dire, figée, enveloppe silencieusement les

choses... Rien de plus impressionnant que le trajet de Quimper à Spézet,

en cette saison, que la traversée de la Montagne-Noire dans le mois

noir. On est à peine hors des faubourgs de la ville que déjà un vent

plus âpre vous fouette le visage. La route côtoie quelque temps des

collines rousses, des vallées vertes, d’un vert ambré; un reste de

Cornouailles vous accompagne de sa gaieté de pays heureux. Puis,

brusquement, l’ascension commence vers une contrée toute différente. Il

semble que l’on monte une à une les marches d’un grand escalier sombre.

Et, des deux côtés, c’est le désert, une terre décolorée, rigide,

vraiment funèbre. Peu ou point d’arbres, ou bien de petits chênes

souffreteux, avec des contorsions d’infirmes, et, çà et là, de rares

bouquets de pins, pareils à des témoins mélancoliques gémissant sur la

désolation d’alentour. On ne trouve pas, sur tout le parcours, une seule

de ces auberges rurales, de ces «débits» décorés, en guise d’enseigne,

d’une touffe de gui ou de laurier, qui jalonnent d’ordinaire les chemins

bretons. Les rouliers ne fréquentent guère ces solitudes. La route

pourtant est large, et, par endroits, rappelle le veuvage majestueux de

certaines avenues des environs de Versailles; on la dirait faite de

tronçons, mal reliés entre eux, d’anciennes voies romaines. Après

Briec,--un chef-lieu de canton dont l’importance administrative n’est

signalée au passant que par le drapeau en zinc de sa gendarmerie,

grinçant au vent comme une girouette rouillée,--on pénètre dans la

partie farouche du _Ménez_.

C’est une région inhospitalière, hantée de légendes peu rassurantes. Le

célèbre bandit féminin, Marion du Faouët, y exerça, au XVIIIᵉ siècle ses

ravages, et l’on n’y prononce encore son nom qu’avec terreur. Dans le

cri des orfraies, les montagnards croient reconnaître son coup de

sifflet, «si aigu qu’il transperçait l’âme du voyageur, si violent qu’il

faisait tomber les feuilles des arbres». Son ombre continue à rôder dans

ces parages, les nuits de tourmente, au galop muet d’un cheval de

ténèbres dont les sabots, en frappant le sol, y laissent des marbrures

de sang. Les désignations des lieux évoquent des images sinistres. La

seule bourgade--et combien minable--que l’on rencontre dans ce désert

s’appelle Laz, ce qui veut dire _meurtre_.

Un proverbe local fait à qui s’engage dans le _Ménez_ la recommandation

suivante: «Au sortir de Briec, signe-toi; avant de te diriger sur Laz,

invoque ton ange gardien.» Car, si les brigands ne sont plus à

craindre, on reste exposé aux maléfices des Esprits hostiles à l’homme,

qui règnent en maîtres sur ces hauteurs inviolées. La mémoire populaire

ne tarit point sur les méchants tours joués par eux à des passants

inoffensifs. Ils vous encerclent dans des zones enchantées; ils

déroulent devant vos pas des sentiers magiques où vous allez, où vous

allez sans fin, en proie à un somnambulisme dont vous ne vous réveillez

jamais.

On le voit, en dépit de son apparente solitude, le _Ménez_ n’est que

trop peuplé. Et je n’ai rien dit des «revenants» qui y foisonnent

«autant que les bruyères et les joncs». C’est ici une dépendance

terrestre du purgatoire, un lieu de stage et de pénitence pour les âmes

défuntes, les _Anaon_. L’aspect en quelque sorte funéraire des crêtes de

schiste noirâtre qui hérissent le sommet des collines aura été pour

beaucoup, je pense, dans cette attribution. Le regard s’accroche de tous

côtés à des arêtes de pierres, à des amas de roches entassées en

pyramides, qui font songer aux sépultures des âges barbares. Aussi loin

que porte la vue, surgissent ainsi de place en place des espèces de

grands _cairns_ mystérieux, alignés sur l’horizon, et le pays entier

apparaît comme un vaste champ des morts, comme un immense cimetière

préhistorique.

Les communications avec Spézet sont rares et peu faciles. Sur le conseil

de mon ami Ronan Le Braz, le _pillawer_, j’avais profité, pour m’y

rendre, du véhicule d’une «commissionnaire» venue la veille au marché de

Quimper, et qui s’en retournait dans la montagne avec une cargaison de

marchandises de toute nature. Je m’étais juché sur ce monceau de choses

diverses, installation qui, si elle n’était pas précisément confortable,

me permettait du moins de voir de haut.

La conductrice, assise, les jambes ballantes, sur un des brancards,

causait tour à tour et indifféremment, tantôt avec le maigre bidet qui

composait à lui seul tout l’attelage, tantôt avec moi. C’était une

grande sauvagesse, presque une géante. La tête, trop petite pour le

corps s’encadrait dans une coiffe mince à fond aplati; son parler rude

était plutôt d’un homme. Très renseignée sur les particularités de la

route qu’elle avait coutume de faire quinze ou vingt fois l’an, elle

m’en instruisit au fur et à mesure, en termes brefs, entremêlés de

jurons qui s’adressaient à la bête. Aux approches de Laz, absorbé dans

la contemplation de ce fantastique décor de légende, je laissai tomber

la conversation, et nous cheminâmes quelque temps en silence. Ma

compagne elle-même cessa d’injurier le bidet, qui ralentit le pas et

dont les sonnailles ne tintèrent plus que faiblement. Nous roulions, du

reste, sur une pente abrupte, au flanc d’une courbe tourbeuse, où,

chargés comme nous l’étions, il eût été imprudent de trotter. N’étant

plus aussi secoué par les cahots, je pus admirer plus à l’aise les

formes bizarres et vraiment spectrales que revêtaient, sous les

premières brumes du soir, les masses tourmentées des schistes profilant

sur le ciel bas le grimacement de leurs silhouettes colossales... Tout à

coup, obéissant à je ne sais quelle suggestion, la femme se mit à

chanter en breton des lambeaux sans suite de quelque complainte de son

village. Sa voix, légèrement assourdie au début, s’éleva peu à peu en

notes âpres et véhémentes... Je me souviendrai toujours de l’impression

d’étrangeté que je ressentis, en entendant monter dans le crépuscule et

se répercuter au loin, dans le vaste pays mortuaire, cette monodie

puissante et rauque, cette farouche incantation empreinte d’une sorte de

grandeur tragique. Les figures de pierre du _Ménez_ semblaient tendre

l’oreille pour écouter, et des frissons mystérieux s’éveillaient dans la

profondeur des landes. Un chant solitaire, dans la nuit, fait paraître

encore plus effrayant le silence des choses...

--Avez-vous donc peur, que vous chantez si fort? demandai-je à la femme.

--Peur? Non. Ces lieux me connaissent. Mais n’avez-vous pas perçu tout à

l’heure des frôlements, sans voir personne? On dit chez nous que la

veille de leur fête, les morts s’empressent par les chemins vers leur

logis d’autrefois. Et vous n’ignorez pas que la rencontre d’un vivant

leur est pénible. Je chante pour les prévenir que je passe, tout

simplement.

La nuit était tombée. La «commissionnaire» alluma un fanal de fer-blanc,

une haute lanterne ronde et pointue, qu’elle assujettit à l’un des

montants de la charrette. Et cela ne fut pas sans ajouter au

fantastique du voyage, cette clarté sautillante où l’ombre du bidet

prenait les formidables proportions d’une bête de l’Apocalypse...

Soudain, une cloche tinta, sur notre droite, à petits coups craintifs.

Nous arrivions à Spézet.

Pâques d'Islande · 第 33 / 45 题