Motreff, le vicaire, le _tantad_, j’ai tout oublié. Debout sur le point
culminant du mont, je regarde, comme en une fresque d’ombre animée par
d’incertaines lueurs, se mouvoir les hommes des âges inconnus. J’évoque
ces passants de l’histoire primitive, je suis au milieu d’eux, un des
leurs, j’écoute, adossé aux ais mal équarris d’un chariot, le récit de
leur longue aventure... Le timbre clair d’une voix d’enfant
qu’accompagne en sourdine un bourdonnement de grosses voix me fait
retourner.
Devant le tas de braise qui illumine encore d’un rayon mourant le
placître de Croaz-Houarn, une fillette à genoux marmotte très vite,
avec une sorte de glapissement aigu, une série d’oraisons en langue
bretonne. A genoux aussi, l’assistance donne les répons.
C’est la prière autour du _tantad_.
Pour être plus entièrement à leurs dévotions, les mères ont posé à terre
leurs nourrissons enroulés dans leurs tabliers.
Je demande à quelqu’un, tout bas:
--Ce n’est donc pas le vicaire qui dit les «grâces»?
--Le vicaire? fait-il étonné. C’est un prêtre serviable et un excellent
homme, mais il n’est pas du quartier, que je sache; il n’a rien à voir
ici.
Et il m’explique complaisamment qu’ils sont très religieux dans le clan
de Croaz-Houarn, qu’ils tiennent leur clergé en très grande estime,
qu’aux quêtes annuelles ils lui réservent le meilleur accueil, mais
qu’il y a des cérémonies qui ne se doivent pratiquer qu’entre gens des
mêmes parages, à l’exclusion de tout étranger. Cela s’est toujours fait
ainsi: agir autrement, ce serait aller contre la loi des ancêtres.
Est-ce qu’on invite le prêtre à la «nuit des morts», le soir de la
Toussaint, à moins qu’il ne soit de la famille? Eh bien! à la «nuit des
feux» on ne l’invite pas davantage. Libre à lui d’y venir en qualité de
simple spectateur, si bon lui semble; mais quant à y participer, non
pas!
Je lui objecte qu’en Trégor, c’est le recteur, en surplis, l’étole au
cou, qui met le feu au bûcher.
--C’est donc que les Trégorrois, riposte-t-il, ne respectent plus les
vieux usages. Nous, de la montagne, pour rien au monde, nous n’y
voudrions manquer. Au plus ancien du pays il appartient d’allumer le
_tantad_; à la plus ancienne il appartient de réciter les grâces.
--Comment se fait-il que ce soit une enfant?...
--Ce soir, oui... La «prieuse» habituelle,--la grand’mère de cette
fillette,--est restée malade au lit; elle a tout le corps enflé; il
paraît même que son heure est proche, car dans la journée les vitres
n’ont cessé de trembler, ce qui est, comme vous savez, un signe grave.
Alors, ne pouvant venir, elle a délégué la petite pour la remplacer.
Elle s’y entend, d’ailleurs, comme pas une vieille du canton, la
gamine! Écoutez-la seulement. Un curé même ne débiterait pas mieux.
Ainsi me parle le bon montagnard, non sans s’interrompre de temps à
autre pour répondre un _ora pro nobis_ aux litanies des saints que la
«prieuse» par procuration estropie maintenant, vaille que vaille, et
qu’elle va faire suivre, en un latin non moins sauvage, d’un long
chapelet de _De profundis_.
Accroupie sur les talons de ses sabots, le front incliné sous une cape
de flanelle blanche bordée d’un galon de velours, les mains jointes sous
le menton, elle a un délicieux profil de pastoure, de Jeanne d’Arc aux
champs, avec, dans l’expression du visage, un mélange d’entêtement et de
douceur. Je reconnais en elle ma petite amie de tantôt, l’élève des
Sœurs du bourg, la fille aux bonds de cabri qui m’a montré le chemin du
presbytère.
Ai-je dit qu’elle a nom Tina Stéphan?
Elle se dépêche, se dépêche... Des vieilles, derrière elle, lui
soufflent:
--La braise grisonne, Tina; le feu va mourir.
Le rite exige que les «grâces» soient terminées avant que la dernière
lueur s’éteigne. Et la voix de l’enfant précipite les syllabes, avec le
murmure pressé, argentin et monotone d’un ruisseau qui trotte parmi les
cailloux.
En face de moi, le _Tadiou_, à qui l’ankylose de ses jambes ne permet
plus de se prosterner, se tient courbé sur son bâton de chêne et
mâchonne on ne sait quoi entre ses gencives édentées. Ses prunelles
fauves,--des prunelles de loup,--s’éclairent en ce moment d’une
apparence de pensée, comme si la flamme du _tantad_ lui avait rendu le
sens de la vie et, plongeant jusqu’au fond de sa mémoire en ruine, en
avait fait se lever les fantômes de ses souvenirs.
Quelles images du passé peuvent bien se remuer dans cette conscience
falote, dans ce cerveau quasi momifié d’un témoin de cent ans,
malheureusement muré dans sa surdité comme dans une tombe?
Pierre Tanguy non plus ne s’est pas agenouillé. Il semble pontifier
debout, de l’autre côté du feu, ainsi qu’un prêtre à l’autel. Sa haute
stature se détache, lumineuse, sur le ciel d’azur sombre, criblé
d’étoiles. En son accoutrement farouche, la main droite appuyée au fer
de sa fourche, il donne l’impression de quelque chef antique, présidant
à la prière commune, appuyé sur son sceptre fruste en forme de trident.
--Allons, prononce-t-il, sitôt que les «grâces» ont pris fin,
placez-vous pour la «procession des âmes»!
On se range derrière lui, en silence, et un étrange défilé s’organise
autour des restes du _tantad_. Il s’avance le premier, avec le _Tadiou_
qu’il soutient par l’aisselle. La foule le suit, rythmant son pas sur le
sien, les hommes en tête, puis les femmes, et en dernier lieu les
enfants. Tina Stéphan ferme le cortège. Trois fois l’imposante théorie
rustique passe et repasse devant la cendre qui couve encore et d’où
achève de s’exhaler en fumerons blanchâtres l’Esprit du feu. Après
chaque tour on fait une pause; la fillette dit:
--_Douè da bardono an anaôn!_ (Dieu pardonne aux âmes défuntes!)
Et le chœur répète à mi-voix les paroles de la supplication funèbre.
La scène est émouvante, dans ce cadre grandiose et triste, sous le dais
majestueux de la nuit.
Le troisième tour accompli, Pierre Tanguy tire de la poche de sa veste
une pierre arrondie, un de ces galets de schiste, polis par les eaux des
torrents, qui jonchent, en ce pays, le flanc raviné des montagnes. Il le
marque avec le pouce d’un signe de croix et le dépose à ses pieds, d’un
geste religieux, sur la lisière du _tantad_. Un à un, les autres
l’imitent. Une triple, une quadruple ceinture de pierres enserre de ses
replis concentriques le brasier qui s’éteint.
Et comme j’en demande la raison:
--C’est pour les _anaôn_, m’est-il répondu.
Car elles vont venir, les pauvres âmes errantes qui font leur stage de
pénitence dans ce désert. Arrachées à leur solitude par tout ce bruit,
par tout cet éclat, déjà elles s’agitent confusément, bruissent parmi
les bruyères, les herbes, les regains d’ajoncs. A peine les vivants se
seront-ils dispersés, qu’elles s’abattront, légères et pressées, comme
des tourbillons de feuilles automnales, sur l’aire chaude où s’éleva le
bûcher. Et, pour elles, le feu renaîtra, le «feu des morts», flamme pâle
et douce dont les clartés ne se voileront qu’aux approches du jour,
quand retentira le premier chant du coq dans l’une ou l’autre des fermes
du _ménez_. Toute une moitié de nuit, elles auront droit de revivre leur
existence disparue. Défunts et défuntes du clan de Croaz-Houarn se
reconnaîtront, se «bonjoureront», rentreront pour quelques heures dans
leurs personnages d’antan. Ils deviseront là des choses qui leur furent
chères, comme jadis aux veillées du soir, devant l’âtre, dans les logis
qu’ils ont abandonnés. Et c’est pour leur servir de sièges que l’on sème
autour du _tantad_ ces trois, ces quatre rangées de pierres.
--Chacun de nous a ramassé la sienne aux abords de sa maison, me disent
ces braves gens. Vous savez peut-être le proverbe: «Si tu veux trouver
ton lit bien fait, ne te couche point sans penser à tes morts.»
Il ne me trompait pas, l’ami qui me promettait, pour prix de mes courses
dans ces montagnes, le spectacle d’une race demeurée fidèle, à travers
les âges, aux plus antiques conceptions de l’humanité.
* * * * *
Cependant, sur l’ordre de Tanguy, deux gars s’élancent vers la croix
qui domine de son spectre sans tête le sommet du mont; ils gravissent le
piédestal de roches brutes, se campent debout de chaque côté du tronc de
granit, tout velu de lichens et de mousses.
On va procéder, selon l’usage, à la mise aux enchères de la cendre du
_tantad_.
L’homme à la fourche rappelle brièvement les conditions imposées:
Ne peuvent prendre part à l’adjudication que ceux qui ont fourni leur
brin d’ajonc, de fougère ou de paille à la construction du bûcher;
L’adjudicataire devra laisser à tout assistant la faculté d’emporter une
poignée de cendre;
Ne sont pas compris dans la vente les morceaux de bois non entièrement
consumés;
Enfin, l’enlèvement des cendres ne se fera qu’une heure après le chant
du coq, au jour déjà clair, par respect pour les _anaôn_.
--C’est entendu, n’est-ce pas?
La foule répond par un sourd murmure d’acquiescement, et les enchères
commencent.
--Qui parle le premier? interroge Tanguy en promenant sur les groupes
son regard perçant.
La voix flûtée d’une vieille dit:
--Saint Pierre me soit en aide! J’offre six réaux[11].
Tanguy se tourne vers les deux paysans perchés sur le socle du calvaire:
--Six réaux! crie-t-il.
Et les deux paysans, unissant leurs voix, brament de toute la force de
leurs poumons, sur le mode à la fois véhément et plaintif d’une espèce
d’incantation sauvage:
«Six réaux en aumône à saint Pierre!»
_Eur vé... é... ch! Diou vé... é... ch[12]!_
Le son tremble, meurt, renaît, se prolonge. C’est poignant et sinistre.
On dirait l’ululement d’une bête aux abois, ou encore, à cause de cette
croix à figure de potence, l’appel de détresse d’un couple de
suppliciés.
Plus les enchères montent, et plus la clameur grandit, s’exaspère,
jusqu’à devenir je ne sais quelle vocifération surhumaine flottant sur
les abîmes de la nuit. J’en ai le cœur serré, chaque fois qu’elle
s’échappe de la bouche de ces deux hommes, immobiles là-haut sur cet
entassement de roches, et qu’on prendrait pour des statues de pierre
sculptées au pied de la croix. Aussi n’est-ce pas sans quelque
soulagement que je vois s’abaisser enfin la fourche de Pierre Tanguy,
donnant à entendre que les enchères sont closes.
L’heureux adjudicataire est un métayer, du lieu de Kéralzy. Coût: trois
écus de trois francs, qu’il versera dimanche matin, après la messe
basse, au «trésor» de saint Pierre, dans l’église de Motreff.
--C’est pour rien, grogne un vieux pâtre. De mon temps, la cendre du
_tantad_ valait le prix d’une bonne vache.
A quoi un autre «ancien» réplique:
--Une année, mon père, resté acquéreur, dut, pour se procurer la somme,
vendre un champ.
* * * * *
Toute la cime vibre sous un lourd piétinement de sabots. On se presse,
on se bouscule, pour emporter au plus vite la poignée de cendre à
laquelle on a droit. Des fillettes aux airs sages s’en vont, tenant en
main, comme des cierges, des brandons fumants; et j’aperçois plus d’un
montagnard qui enferme précieusement un bout de charbon dans sa boîte à
briquet: il n’est pas, dit-on, de talisman plus sûr et plus universel.
Je rejoins le vicaire, des mots d’excuse aux lèvres.
--Laissez donc, interrompt-il; pendant que vous rôdiez parmi mes
paroissiens, moi, à la clarté de leur _tantad_, j’ai lu très commodément
mes Heures du soir.
Nous nous disposons à reprendre le chemin par lequel nous sommes
arrivés. Je jette un dernier regard sur le paysage qui, dans un instant,
sera retourné à sa solitude et où va succéder au peuple tumultueux des
vivants le discret, le furtif essaim des mânes. Son âpre échine s’est
comme adoucie au toucher féerique de la lune. Car l’astre s’est levé, il
a dépassé le rempart des collines, il nage mollement au-dessus de
l’horizon dans un champ de nuées dont les sillons moutonneux ondoient
comme les vagues d’une mer. Et, sous la caresse de cette lumière pure
et triste, les formes rigides de ces sommets de pierre revêtent des
aspects plus souples, plus fluides, plus harmonieux. Des gazes bleuâtres
enveloppent les landes. Les feux lointains baissent et pâlissent. Par
les lacis des sentiers, dans les ajoncs, les genêts, les orges, des
files d’ombres dévalent vers les chaumières endormies. Les coiffes des
femmes brillent sous la lune comme des diadèmes d’argent. Derrière nous,
le tronçon de la croix se profile seul sur la crête désertée. Il émane
de toutes choses une impression de mansuétude, de paix funéraire, de
calme infini.
Nous marchons en silence. Soudain, au moment de franchir un échalier,
une fillette encapuchonnée saute à nos pieds d’entre les brousses du
talus.
--Quoi donc? qu’est-ce? demande le vicaire, un peu interloqué.
--C’est moi, Tina Stéphan, monsieur le curé, la petite du Kerdreuz. J’ai
pensé que vous feriez route par ici; alors je vous ai attendu. C’est
pour vous prier de passer par chez nous, si cela vous était égal.
Voilà. Depuis la nouvelle lune, sa grand’mère n’est pas bien, pas bien
du tout, et, ce soir, en revenant de l’école, elle l’a trouvée encore
pis. L’enflure avait gagné les membres supérieurs, le cou, la tête. La
fièvre la brûlait.
--J’ai voulu rester auprès d’elle, continue l’enfant, tandis que nous
nous engageons à sa suite dans une voie charretière où chante un
ruisseau,--mais elle m’a dit: «Non, non! il faut que tu montes au
_tantad_, il faut que tu récites les prières à ma place, dans l’ordre où
je te les ai apprises.» Elle a ajouté: «Si tu n’allais pas, c’est contre
moi que saint Pierre se fâcherait. Il dépend de toi de me conserver ma
part de paradis.» Que répondre à cela? Je suis allée... Quand je vous ai
vu là-haut, je me suis dit: «Je demanderai à monsieur le curé d’entrer
en passant...» C’est pourquoi je vous ai guetté... Vous vous rendrez
compte... moi, je ne sais pas: peut-être qu’il est temps de
l’administrer.
Elle trottine devant nous, pieds nus, ses sabots dans les mains.
--As-tu prévenu les Sœurs que ta grand’mère était malade? interroge le
vicaire.
--Oh! oui; Sœur Gonzalès l’a visitée et lui a même donné du remède dans
une fiole. Mais dès que la Sœur a été dehors, ma grand’mère a dit: «Ça,
c’est de la médecine», et elle a jeté la bouteille au fumier. Elle a ses
idées. Elle croit qu’un emplâtre de cendre du _tantad_ la guérira mieux
que tous les élixirs, si toutefois son terme de vie n’est pas échu, et
elle m’a commandé de lui en apporter plein mon mouchoir... Qu’en
pensez-vous, monsieur le curé?
«Monsieur le curé» se tait. D’ailleurs nous sommes chez l’hydropique. Un
toit de genêt sur des murs d’argile, au milieu d’une chènevière.
L’enfant tire la ficelle d’un loquet à chevillette, comme dans les
contes de fées. Nous descendons du seuil dans un trou d’ombre qui sent
le moisi; par le tuyau de la cheminée, cependant, tombe sur l’âtre un
filet de clarté nocturne. Tina souffle sur des braises qui charbonnent,
y plonge une tige de chanvre soufrée, allume la résine accrochée dans un
angle, et je distingue un intérieur de misère paysanne, mais soignée,
décente. La vieille occupe un haut lit à forme ancienne, entre la table
et le foyer. Elle soulève péniblement sa tête grise, et Tina lui
explique qui nous sommes. Elle balbutie, la langue épaisse:
--J’ai toujours supplié saint Pierre de me faire mourir la «nuit des
feux», la nuit où les portes du ciel restent ouvertes.
--Je vais revenir vous extrémiser, lui dit le vicaire, monté sur le banc
de chêne qui permet d’atteindre au lit. Préparez d’ici là votre examen
de conscience.
Puis, s’adressant à la fillette:
--Tu feras bien d’appeler une voisine.
En passant la marche du seuil, nous entendons la moribonde qui demande à
Tina avec un accent farouche:
--Le _tantad_ était beau, n’est-ce pas?... Et tu n’as pas oublié la
cendre, au moins?...
V
Lorsque je me représente par la pensée la chambre des hôtes, au
presbytère de Motreff, je retrouve toute vivante dans mon souvenir la
sensation de bien-être simple, réconfortant et doux que j’éprouvai à y
pénétrer, sur les pas de la bonne gouvernante, après une journée
d’excursions terminée par cette nuit d’apothéose dans la montagne. Et je
me rappelle aussi de quel ton discret et religieux Léna me dit en
poussant la porte:
--C’est la pièce où couche Monseigneur quand il vient pour la
confirmation.
On y respirait effectivement comme une odeur d’église, un vague parfum
d’encens suranné. Le meuble le plus apparent était un prie-Dieu quasi
monumental, ou plutôt une sorte de trône à baldaquin, occupant tout
l’espace compris entre les deux fenêtres. Le lit se dérobait derrière de
grandes courtines de drap sombre. Le parquet ciré luisait comme une
glace. Au-dessus de la cheminée, un Christ de taille presque humaine se
dressait entre deux hauts bouquets de fausses fleurs. Un ordre pieux,
une propreté ecclésiastique régnaient jusque dans l’arrangement des
chaises, recouvertes de housses d’une blancheur virginale.
Léna passa une dernière inspection, s’assura qu’elle avait pensé à tout,
même à renouveler l’eau bénite, et me laissa en me souhaitant bon repos.
Un coucou sonna onze heures. Je crus qu’il extravaguait. Il me semblait
inadmissible que notre absence eût été si courte. Ne venais-je pas de
franchir je ne sais combien de siècles et de voir se reconstituer sous
mes yeux, non pas seulement une époque, mais toute une civilisation
disparue?... La succession des images avait été si rapide, et si forte
leur intensité, que j’en avais perdu la notion du temps réel.
J’avais les jambes lasses, mais le cerveau vibrant. J’aurais en vain
essayé de dormir. J’ouvris les persiennes: un flot de lune inonda la
chambre, et des fraîcheurs de campagne humide entrèrent avec les
souffles balsamiques de la nuit.
Des souliers ferrés frappèrent le pavé de la cour: une voix me héla.
C’était le vicaire qui reprenait le chemin de Croaz-Houarn, son «sac
noir» en bandoulière, pour aller extrémiser la vieille «prieuse».
--Voyez donc l’étrange phénomène d’optique, fit-il. Ne dirait-on pas
là-bas la mer?
Il me montrait de la pointe de son bâton une échappée de landes
bleuâtres fuyant vers le sud entre deux croupes de terres hautes, telle,
en effet, qu’un bras de mer entre deux promontoires.
--Il y a même des phares, répliquai-je en désignant des feux lointains
qui brûlaient encore.
* * * * *
Il s’enfonça sous les arbres du verger. Je restai seul à veiller dans
le vieux logis presbytéral. J’approchai une table de la fenêtre et,
moitié à la lueur d’une bougie, moitié à la clarté de la lune, je me mis
en devoir de consigner sur mon carnet de route les péripéties de la
soirée. Autour de moi, c’était un silence absolu, féerique, un silence
d’enchantement. La voie lactée dormait aux plages du ciel comme ces
rivières marines qui miroitent épandues parmi les sables. De temps à
autre, une étoile innomée s’épanouissait, décrivait une courbe brusque,
phosphorescente, et replongeait dans l’inconnu. Je ne pouvais lever la
tête sans voir naître ainsi et sombrer des mondes. Un propos entendu sur
le lieu du _tantad_ me revint à l’esprit.
C’était au moment de la débandade. Une fermière, en prenant congé d’une
autre, lui avait dit:
--Allons, Dieu merci, la nuit sera limpide, Marie-Jeanne.
Et Marie-Jeanne avait répondu:
--Oui, l’on verra passer les âmes.
--Tâchez d’en compter beaucoup.
--Et vous aussi...
Douces et poétiques croyances!... Chaque étoile qui file est une ombre
qui se libère, qui émigre des bas-fonds expiatoires vers les sphères de
la félicité. La «nuit des feux» en est labourée, de ces blancs sillages
d’âmes volantes, d’âmes délivrées. C’est la saison d’amnistie, de
clémence divine, d’universel pardon. Péchés d’autrefois, souillures
anciennes, la flamme qui court de sommets en sommets a tout épuré. Saint
Pierre, si rude d’ordinaire, se fait accueillant. Pénètre qui veut au
paradis; les portes en sont grandes ouvertes. Filez, étoiles! Passez,
défunts!
Et, dans les lits clos, les vivants, jusqu’à ce qu’enfin le sommeil les
terrasse, demeurent les yeux fixés sur l’étroite lucarne ménagée dans le
mur de pierre ou d’argile qui forme une des parois de leur couche.
Autant ils auront vu d’astres désorbités traverser ce pan de ciel,
autant ils compteront de morts chéris entrés au séjour des «pures
joies». Et naturellement c’est à qui en comptera le plus.
L’avant-veille, à Châteauneuf, un sabotier des bois de Trégourez m’avait
confié que, la nuit du _tantad_, ni lui ni ses compagnons ne restaient
enfermés dans les huttes.
--Chacun s’en va de son côté, gagne quelque roche élevée, dans un
endroit découvert de la forêt. Il y en a même qui grimpent à la cime des
arbres, pour embrasser du regard une plus grande étendue de firmament.
Au crépuscule du matin, l’on s’achemine vers le rendez-vous convenu, qui
est l’auberge la plus prochaine. Là, on s’interroge, on se demande l’un
à l’autre: «Combien d’âmes sauvées parmi tes défunts?» Celui qui en a vu
s’évader le moins, pour s’être endormi le premier, paye l’amende: une
bouteille d’eau-de-vie entre tous. On trinque en disant: «Dieu fasse
paix à ceux qui ne sont plus.»
--Et personne ne triche?
Question sacrilège, à laquelle l’homme avait riposté vertement:
--C’est un état errant que celui de sabotier; j’ai visité bien des
cantons: je n’ai pas encore rencontré de chrétien qui osât tricher avec
ses morts.
* * * * *
...L’avouerai-je? Bercé moi-même, tout enfant, dans ces exquises
superstitions de ma race, j’allais, je crois bien, céder à leur magique
influence et peut-être m’attacher, comme les pâtres de ces monts, à
dénombrer les étoiles fugitives, quand tout à coup le mugissement
inattendu d’un _corn-boud_ déchira le silence et rompit le charme. On
eût dit une de ces sirènes,--si mal nommées,--qui, par les temps de
brume, font retentir de leurs sons rauques les parages dangereux de la
mer bretonne.
Ce ne pouvait être la trompe du réveil, appelant les faucheurs aux
prairies. L’heure n’était point assez avancée: le coucou ne marquait pas
encore minuit. Je me penchai au dehors et prêtai l’oreille. Et, là-bas,
très loin, vers Cléden-Pohêr, Gourin, Roudouallec, je perçus de vagues
rumeurs, des murmures de foules. Puis des voix s’élevèrent, éparses,
clamant toutes le même chant indistinct. J’en reconnus le rythme
sauvage, avec son finale monotone, strident et plaintif:
_Eur vé...é...ch! Diou vé...é...ch!_
On criait en hâte les enchères tardives autour des derniers _tantad_.
Soudain, tout bruit se tut. Quand, de clochers en clochers, les douze
coups de minuit tintèrent sur les montagnes, le vaste paysage nocturne
s’était déjà recouché dans le silence et l’immobilité.
Je me disposais à en faire autant, lorsqu’on heurta discrètement à ma
porte. Je n’avais entendu ni entrer dans la maison, ni gravir
l’escalier. J’ouvris, non sans trouble. Ce n’était que le vicaire.
--Trop tard! me dit-il.
--Vraiment?... La pauvre vieille...
--Je l’ai trouvée morte, un emplâtre de cendre sur la poitrine.