II

Le Port-Blanc n’est, à proprement parler, qu’un hameau marin, une

enclave de Penvénan,--dont le bourg est situé à quatre kilomètres dans

les terres, au centre d’un plateau assez triste, planté surtout de

calvaires et de haies d’ajoncs.--Deux ou trois auberges, une douzaine de

chaumières, c’est tout le village. Une route de grève, pavée de galets

et où traînent des guirlandes de varechs abandonnés par le jusant, forme

la rue unique. Une menue ruelle s’en détache, contourne les maisons qui

bordent la plage, puis se disperse en une multitude de sentiers

grimpants, bientôt évanouis derrière la hauteur.

Au fond d’une cour donnant sur cette ruelle, achève de s’effondrer une

antique demeure du XVIᵉ siècle, couverte en glui, avec tourelle en

poivrière, semi-masure et semi-manoir. Le rez-de-chaussée, humide et

sombre, ne prenant de jour que par une étroite lucarne, sert à la douane

d’entrepôt pour les épaves. C’est un capharnaüm étrange, une sorte

d’ossuaire des naufrages, où gisent pêle-mêle des bouts de filin, des

tronçons de mâts, d’énormes ferrures encrassées de rouille, des ancres,

des rames, des planches sur lesquelles se lisent encore des noms de

navires de toutes nationalités: bref, tout un musée funèbre de la mer.

Cela sent le moisi, la saumure, et une pénétrante odeur de goudron

ranci. Un escalier extérieur, en granit, conduit à l’étage, abrité par

un auvent que soutiennent des piliers de chêne bizarrement sculptés.

C’est là que, depuis plusieurs générations, habitent les Féchec. Un de

leurs ancêtres, enrichi par la flibuste, acheta la maison en l’an de

grâce 1712 et y fit graver ses initiales dans la pierre, au-dessus de la

fenêtre principale. A partir de cette date, l’aîné de la famille eut en

apanage ce logis et le transmit à son premier descendant mâle, un peu

plus délabré qu’il ne l’avait reçu. Il est d’usage, en Bretagne, de

respecter toutes les vieillesses, celle des maisons comme celle des

gens; les antiques murailles que l’âge et les intempéries inclinent vers

la terre, y meurent paisiblement de leur belle mort.

Comme nous arrivions à la barrière qui donne accès dans la cour,

Laouénan me demanda:

--Vous n’entrez pas dire une prière?

Si, vraiment! Je tenais à revoir une dernière fois les traits de ce rude

marin, une des physionomies les plus singulières et les plus attachantes

que j’aie connues; et surtout j’avais à cœur de payer à sa dépouille le

tribut d’un suprême hommage... Que de chers souvenirs me rendent

précieuse sa mémoire! Je lui dois mes plus profondes, mes plus exquises

sensations de mer. En ce Port-Blanc, ma patrie d’élection, j’ai pu

savourer, grâce à lui, les saines ivresses du large, en ce qu’elles ont

de plus insinuant et de plus fort... L’été précédent, nous avions vécu

ensemble, toute une semaine, de la libre vie errante des anciens

_vikings_. Il m’avait fait découvrir les Sept-Iles, qui étaient pour moi

un pays vierge et ne m’étaient apparues jusqu’alors que dans un

brouillard de rêve, comme le mirage d’une Atlantide. Nous les avions

explorées tour à tour, couchant une nuit dans chacune, enroulés en nos

manteaux auprès d’un feu d’algues, avec la sourde rumeur de la houle à

nos pieds et, sur nos têtes, le déploiement d’un ciel merveilleux,

embaumé de subtils aromes et criblé d’étoiles. A l’île aux Moines,

l’hospitalité nous avait été gracieusement offerte dans le phare; nous

avions fait la veillée, en compagnie du gardien, dans la galerie

extérieure de la lanterne, dont la flamme projetait au loin sur la mer

nos ombres démesurément agrandies. Féchec-coz s’était mis à conter des

«histoires», des mythes frustes et incomplets, pareils aux fragments

mutilés de quelque antique cosmogonie bretonne, et qu’il se plaisait à

situer en ces solitudes.

Il évoquait Is aux cent portes, détaillait les féeries de sa cathédrale,

bâtie en ce lieu même et desservie par des moines au nombre de sept fois

sept mille. Puis venait la pathétique légende d’Ahès «à la peau claire

comme la lune»; ses amours tragiques, cause de l’engloutissement de la

cité; sa fin lamentable, sa métamorphose en sirène, ses prunelles

d’émeraude guettant toujours le passage des jeunes hommes, sa soif

d’étreindre et de tuer, son beau corps souple ondoyant sans fin dans le

mouvant repli des vagues et les imprégnant d’une amertume éternelle. Il

se dégageait de ces primitifs symboles une poésie étrange, capiteuse,

qui exaltait le conteur lui-même. Sous les touffes épaisses de ses

sourcils, ses yeux brillaient, comme phosphorescents, et l’on eût dit

qu’une émotion sacrée faisait trembler sa voix. Par instants, il nous

donnait l’impression qu’il ne parlait pas pour nous seuls, mais aussi

pour la vaste étendue des eaux mystérieusement peuplées. Son débit avait

l’ampleur, la solennité d’une incantation. Et, avec sa haute taille un

peu voûtée, avec sa face dure, squameuse, hérissée de poils de barbe

enchevêtrés et grisâtres comme une végétation de lichens, il faisait

songer à quelque génie de la mer commentant la destinée de sa race et

célébrant la gloire de son ancêtre, le vieil Océan.

Je compris, cette nuit-là, d’où venait l’ascendant exercé par Féchec-coz

sur toute la tribu des pêcheurs de cette côte, de Plougrescant à

Perros-Guirec. Il leur imposait, sans doute, par son grand âge, par son

expérience, la probité intacte de sa vie, mais plus encore par sa

science des choses du passé, par sa prodigieuse mémoire, et surtout par

ce don d’éloquence mystique qu’il avait en propre, signe manifeste, aux

yeux de ses pairs, d’une supériorité quasi surnaturelle devant laquelle

ils s’inclinaient avec une vénération mêlée de crainte. Son influence

sur eux était énorme. Les soirs, trop fréquents, de soûlerie générale,

il n’avait qu’à paraître pour qu’immédiatement le tapage cessât: les

auberges se vidaient comme par enchantement et les ivrognes les plus

récalcitrants se laissaient emmener par leurs femmes, avec une docilité

de moutons. En toute circonstance, il était écouté, obéi. On le

consultait comme un oracle. C’était, du reste, sous d’âpres dehors, une

âme tendre, débonnaire, exempte d’orgueil. Il avait la majesté d’un

patriarche et la candeur d’un enfant...

--Tout le pays le pleurera, me dit Herri Laouénan, tandis que nous nous

apprêtions à gravir les marches du vieil escalier de pierre... Lui est

heureux. Il commençait à avoir soif de repos. Il y a huit jours, comme

nous remontions ensemble de la cale, il me prit soudain par le bras et,

me montrant par delà les îles la lumière dorée du couchant: «Regarde,

prononça-t-il; cette splendeur que tu vois là-bas, c’est l’entrée du

paradis des marins. J’y habiterai avant la fin de ce mois, dans le

contentement et dans la paix...» Hier, quand je suis venu demander de

ses nouvelles, il était assis sur un banc à dossier, au coin de l’âtre,

et il roulait entre ses doigts les grains d’un chapelet. Il se mit à

causer avec moi d’un ton bonhomme, m’annonçant tranquillement sa mort

pour aujourd’hui, me chargeant de l’ensevelir, de veiller sur sa barque

et sur ses engins... J’essayais de me persuader qu’il

plaisantait--quoique ce ne fût point son habitude--et, tout de même,

j’avais le cœur serré... Pauvre Féchec-coz!... Jamais plus méritant que

lui n’a franchi le seuil du bon Dieu.

Pâques d'Islande · 第 20 / 45 题