VINGT-CINQ ANS

Six bâbordais prirent place dans l’embarcation, trois de chaque côté de

la bière, pour ramer; le capitaine, à l’arrière, tenait la barre; moi,

je m’étais accroupi sur l’avant et, mon eucologe à la main, je débitais

à voix basse les dernières oraisons.

Il faisait encore presque un temps de Bretagne, ce jour-là, mais de

Bretagne brumeuse et grise, de Bretagne d’hiver. Nulle apparence de

soleil. Le ciel semblait se fondre dans la mer en un brouillard léger

comme une mousseline. Les énormes promontoires, entrevus au travers,

nous faisaient l’effet d’être ces gigantesques murailles du monde, dont

il est parfois question dans nos légendes et derrières lesquelles,

dit-on, fleurissent les mystérieux jardins de la mort... Ce fut une

navigation singulière; je n’y songe jamais sans un frisson. Vous avez

ouï parler de la Barque des Ames,--_Lestr an Anaôn_,--qu’on voit voguer

sur nos côtes, la nuit, chargée à couler bas, et dont les passagers, à

qui les hèle, ne répondent que par des amen. Tels, nous allions, dans un

murmure de prières. Les hommes ramaient avec précaution, gênés qu’ils

étaient dans leurs mouvements, et aussi à cause des écueils qui

hérissent la baie. Si la poignée d’un aviron venait, par hasard, à

heurter la bière, nous tressautions, troublés comme par un bruit

surnaturel. Bientôt nous n’aperçûmes plus de la _Miséricorde_ que sa

mâture: celle-ci, dans l’éloignement prenait des proportions

fantastiques: on eût dit le spectre d’une croix immense surgie du sein

des eaux... De temps à autre, sur le chemin que nous suivions, se

montraient des roches élevées, des îlots de pierre, aux parois

verticales et lisses, pareils à des ruines; leurs cimes étaient garnies

d’eiders, perchés sur un rang, qui nous regardaient de leurs yeux

presque humains, en ouvrant et refermant leurs grandes ailes blanches...

Il était environ midi, quand nous accostâmes à Reikiavik. Le cercueil

fut débarqué sur le quai, et nous restâmes autour, à le garder, tandis

que le capitaine allait demander aux autorités de la ville la permission

de l’inhumer et prier le fossoyeur public de creuser la tombe. Nous

demeurions là, plantés sur nos jambes, immobiles, nos «suroîts»

rabattus, l’air morne et embarrassé tout ensemble... Je connaissais

Reikiavik pour y être venu deux ou trois fois en bordée, une année que

nous avions été cernés par les glaces et qu’on pouvait s’y rendre comme

en promenade, sur les flots gelés. Mais je n’en avais retenu que des

images d’entre gin et brandy, une confuse vision de tables, de tonneaux

cerclés de cuivre, de servantes de bars, rougeaudes, coiffées de noir

comme les femmes de Sein, avec des cheveux nattés qui leur pendaient

dans le dos, et une grosse voix de matelots enroués,--cela dans une

atmosphère de fumée, sentant le tabac, l’alcool, l’huile, et surtout la

fiente d’oiseaux dont les habitants se servent pour faire du feu... Oh!

qu’elle me semblait lugubre et renfrognée, à cette heure, la triste

ville des fiords, la ville sans joie, sans lumière, sans arbres, comme

toute nue sous un ciel plombé, et si sombre avec ses maisons de bois,

plus moisies que les goélettes retraitées qu’on laisse, chez nous, à

pourrir dans les ports! Par-dessus les toits, dans la brume, pointait un

clocher, ou plutôt une guérite... Je pensai à notre tour de Plouguiel, à

son carillon du dimanche, aux frênes du cimetière où nichent des ramiers

et à l’ombre desquels Guillaume eût été si bien!... Alors, à l’idée que

nous l’enfouirions ici, dans ce sol étranger, aux extrêmes confins et

presque en dehors de la terre chrétienne, j’eus le cœur à ce point navré

que, si ce n’avait été par respect pour son dernier vœu, j’aurais, je

crois, poussé du pied son cercueil, oui, je l’aurais poussé à la mer, et

je lui aurais dit:

--A la garde de Dieu, mon frère!... Quelque part que la vague t’emporte,

tu y seras mieux et plus près du paradis qu’en ces parages de

désolation.

Non loin de nous, sur la marine, se dressait une baraque surmontée du

drapeau danois. Un vieux à casquette galonnée--probablement une espèce

de maître de port--qui nous dévisageait du seuil, depuis quelques

instants, vint à nous et nous demanda en français:

--Qu’est-ce qu’il y a dans ce coffre?

--Un mort, répondit Garandel.

L’homme se découvrit, salua, puis nous désignant la baraque:

--Mettez-le là, si vous voulez, en attendant, et abritez-vous.

Ce n’était pas de refus. Le brouillard, plus dense, commençait à

pénétrer nos vêtements, sous nos cirés, et des filets d’eau glacée

dégoulinaient le long de nos jambes. Dans la cahute, un poêle ronflait.

Nous pûmes nous chauffer, assis sur un banc. Le vieux à casquette avait

repris la conversation; il nous raconta qu’il avait fait en France un

séjour de deux ans; puis il m’interrogea sur mon frère, sur la maladie

qui l’avait tué, et, comme je m’enquérais s’il y avait d’autres Bretons

enterrés à Reikiavik:

--Peu, dit-il, mais il y en a... Ils ont leur coin, le coin des

étrangers.

Le capitaine survint sur ces entrefaites. En serrant la main du vieux,

je le priai de me dire son nom. Il s’appelait Rosenkild. Je me le

répète chaque fois que je fais retour vers ces temps lointains. C’était

le nom d’un brave homme.

Pour gagner le cimetière, il faut traverser Reikiavik dans toute sa

largeur. J’allais le premier, escorté par le veilleur de nuit de

l’endroit, qui est également préposé, paraît-il, aux enterrements; les

camarades suivaient, portant le cercueil sur des rames; le capitaine

fermait la marche. Nous cheminions en silence par les rues désertes,

dans la brume. Des visages se collaient aux vitres pour nous regarder

passer. Parfois, une porte s’ouvrait et, sur le seuil, des jeunes

filles, des enfants, montraient leurs têtes étonnées, leurs faces roses,

un peu bouffies, encadrées de cheveux couleur de foin, leurs yeux verts

du vert des plantes qu’on a séquestrées du soleil; ils murmuraient je ne

sais quoi dans leur langue, des paroles de leur religion, sans doute,

l’adieu selon le rite à ce mort inconnu.

Nous étions dans la campagne maintenant, si l’on peut appeler de ce nom

la plaine sans herbe où nous manquions à tout instant de trébucher dans

les cailloux et qui, prolongée au loin par les pentes neigeuses des

monts, ressemblait assez à celle de mon rêve.

Soudain, une palissade, comme on en voit chez nous autour des chantiers

de construction, une porte à claire-voie, un enclos découpé en petits

carrés, avec des allées droites et nettes, comme un potager bien tenu...

C’était là. Jamais cimetière ne m’a donné une telle impression d’ordre,

de rangement méthodique, de propreté. Chaque famille a son carré, son

arpent funèbre, qu’elle entretient soigneusement. Mais combien morne en

sa régularité même, ce cimetière du pôle, et combien muet! Combien

différent des nôtres où les tombes voisinent pêle-mêle, où, parmi les

sauges et les jacinthes sauvages, voltigent les bouvreuils, les

abeilles, toutes les bêtes chères aux défunts!... Nous nous dirigeâmes

vers le fond de l’enclos, guidés par le son retentissant des coups de

pioche dans la terre durcie. Là, régnait une sorte de plate-bande

inculte que bossuaient quelques tertres épars.

Nous touchions au terme de notre corvée de deuil.

Des croix à demi déracinées par les bourrasques inclinaient tristement

leurs branches, déjà vermoulues, bien qu’elles indiquassent des dates

assez récentes... En attendant que le fossoyeur eût fini de creuser le

trou, nous nous mîmes à déchiffrer les noms des gars d’Islande auprès

desquels Guillaume dormirait tout à l’heure le somme éternel. C’étaient,

pour la plupart, des sépultures de Dunkerquois. Tout à coup, le

capitaine s’écria:

--Kermarec!... Yvon Kermarec!... Un de Plouha!... Je l’ai bien connu.

Nous étions au cours ensemble, à Paimpol.

Et presque aussitôt un autre dit:

--Ici c’est Pierre-Louis Féchant, de Camlez...

--Ah bah! le second de _l’Étoile-des-Mers_! fit Garandel. Il y a deux

ans, je soupai à sa table, dans sa maison de Kervénan, le soir du pardon

de saint Nicolas. C’était un homme fort: il soulevait une barrique de

cidre à bras tendus...

Un appel nous fit retourner. C’était le fossoyeur qui nous avertissait

que la tombe était prête... Que vous dirai-je encore? Dix minutes plus

tard, mon frère reposait dans le lit qu’on ne refait pas, et les lourdes

mottes de la terre islandaise avaient recouvert sa dépouille. Nous y

plantâmes la croix que nous avions apportée, la croix aux lettres

blanches que les gens de Reikiavik épelleraient le lendemain sans les

comprendre. Je récitai l’_oremus_ final; puis, après avoir fait trois

fois le tour de la tombe, chacun murmura:

--_Kenavo_ (au revoir), Lommic!

Et nous nous éloignâmes. Mon frère demeura seul dans l’éternité, avec

son brin de buis de Bretagne entre les doigts.

«Le soir de Pâques... n’oublie pas, Jean-René!» Ah! certes, non, je n’ai

pas oublié...

* * * * *

...Kerello secoua les cendres de sa pipe dans le gazon roussi. La douce

lumière élyséenne des couchants de septembre promenait sur le calme

paysage son reflet pâlissant. A nos pieds, la rivière salée s’enflait

lentement, comme soulevée par des forces mystérieuses, et, avec la marée

montante, le souffle du vent semblait s’être élargi. Sa grande aile

invisible, en touchant les navires à l’ancre autour de l’île Loaven, les

éveilla de leur torpeur. Nous les vîmes frémir, s’ébranler, s’engager,

l’un derrière l’autre, dans le courant que dessinait un ruban de moire

plus claire sur le gris azuré des eaux. Leurs flancs, délavés par les

embruns arctiques, étaient marbrés de lèpres verdâtres, et, dans le

silence vespéral, nous entendions distinctement craquer leurs membrures.

Ils n’en avaient pas moins comme un air de joie. Un rayon oblique dorait

les hautes voiles, allumait une flamme rose à la cime des mâts.

En regagnant Roc’h-Vélen par les sentiers de falaise, nous pûmes suivre

quelque temps leur défilé majestueux.

L’équipage du navire de tête avait entonné le cantique de saint Yves, du

grand patron trégorrois. Les autres reprirent en chœur. Et même après

que les goélettes eurent disparu dans les tournants de la rivière, leur

chant continua d’arriver jusqu’à nous, harmonisé par la distance. De

grosses larmes ruisselaient sur les joues du «Clerc de Kersuliet». Je

crus qu’il pensait à son frère, à la Pâque douloureuse dont il venait de

me faire le poignant récit, à la tombe sans prière et sans fleurs du

pêcheur de la _Miséricorde_ couché là-bas, devers Reikiavik, dans le

coin des abandonnés... Je me trompais du tout au tout.

--Sont-ils heureux, ces gaillards-là!--me dit-il en posant sur moi sa

rude poigne.--Et voilà pourtant des bonheurs que je ne connaîtrai plus!

Pâques d'Islande · 第 18 / 45 题