Six bâbordais prirent place dans l’embarcation, trois de chaque côté de
la bière, pour ramer; le capitaine, à l’arrière, tenait la barre; moi,
je m’étais accroupi sur l’avant et, mon eucologe à la main, je débitais
à voix basse les dernières oraisons.
Il faisait encore presque un temps de Bretagne, ce jour-là, mais de
Bretagne brumeuse et grise, de Bretagne d’hiver. Nulle apparence de
soleil. Le ciel semblait se fondre dans la mer en un brouillard léger
comme une mousseline. Les énormes promontoires, entrevus au travers,
nous faisaient l’effet d’être ces gigantesques murailles du monde, dont
il est parfois question dans nos légendes et derrières lesquelles,
dit-on, fleurissent les mystérieux jardins de la mort... Ce fut une
navigation singulière; je n’y songe jamais sans un frisson. Vous avez
ouï parler de la Barque des Ames,--_Lestr an Anaôn_,--qu’on voit voguer
sur nos côtes, la nuit, chargée à couler bas, et dont les passagers, à
qui les hèle, ne répondent que par des amen. Tels, nous allions, dans un
murmure de prières. Les hommes ramaient avec précaution, gênés qu’ils
étaient dans leurs mouvements, et aussi à cause des écueils qui
hérissent la baie. Si la poignée d’un aviron venait, par hasard, à
heurter la bière, nous tressautions, troublés comme par un bruit
surnaturel. Bientôt nous n’aperçûmes plus de la _Miséricorde_ que sa
mâture: celle-ci, dans l’éloignement prenait des proportions
fantastiques: on eût dit le spectre d’une croix immense surgie du sein
des eaux... De temps à autre, sur le chemin que nous suivions, se
montraient des roches élevées, des îlots de pierre, aux parois
verticales et lisses, pareils à des ruines; leurs cimes étaient garnies
d’eiders, perchés sur un rang, qui nous regardaient de leurs yeux
presque humains, en ouvrant et refermant leurs grandes ailes blanches...
Il était environ midi, quand nous accostâmes à Reikiavik. Le cercueil
fut débarqué sur le quai, et nous restâmes autour, à le garder, tandis
que le capitaine allait demander aux autorités de la ville la permission
de l’inhumer et prier le fossoyeur public de creuser la tombe. Nous
demeurions là, plantés sur nos jambes, immobiles, nos «suroîts»
rabattus, l’air morne et embarrassé tout ensemble... Je connaissais
Reikiavik pour y être venu deux ou trois fois en bordée, une année que
nous avions été cernés par les glaces et qu’on pouvait s’y rendre comme
en promenade, sur les flots gelés. Mais je n’en avais retenu que des
images d’entre gin et brandy, une confuse vision de tables, de tonneaux
cerclés de cuivre, de servantes de bars, rougeaudes, coiffées de noir
comme les femmes de Sein, avec des cheveux nattés qui leur pendaient
dans le dos, et une grosse voix de matelots enroués,--cela dans une
atmosphère de fumée, sentant le tabac, l’alcool, l’huile, et surtout la
fiente d’oiseaux dont les habitants se servent pour faire du feu... Oh!
qu’elle me semblait lugubre et renfrognée, à cette heure, la triste
ville des fiords, la ville sans joie, sans lumière, sans arbres, comme
toute nue sous un ciel plombé, et si sombre avec ses maisons de bois,
plus moisies que les goélettes retraitées qu’on laisse, chez nous, à
pourrir dans les ports! Par-dessus les toits, dans la brume, pointait un
clocher, ou plutôt une guérite... Je pensai à notre tour de Plouguiel, à
son carillon du dimanche, aux frênes du cimetière où nichent des ramiers
et à l’ombre desquels Guillaume eût été si bien!... Alors, à l’idée que
nous l’enfouirions ici, dans ce sol étranger, aux extrêmes confins et
presque en dehors de la terre chrétienne, j’eus le cœur à ce point navré
que, si ce n’avait été par respect pour son dernier vœu, j’aurais, je
crois, poussé du pied son cercueil, oui, je l’aurais poussé à la mer, et
je lui aurais dit:
--A la garde de Dieu, mon frère!... Quelque part que la vague t’emporte,
tu y seras mieux et plus près du paradis qu’en ces parages de
désolation.
Non loin de nous, sur la marine, se dressait une baraque surmontée du
drapeau danois. Un vieux à casquette galonnée--probablement une espèce
de maître de port--qui nous dévisageait du seuil, depuis quelques
instants, vint à nous et nous demanda en français:
--Qu’est-ce qu’il y a dans ce coffre?
--Un mort, répondit Garandel.
L’homme se découvrit, salua, puis nous désignant la baraque:
--Mettez-le là, si vous voulez, en attendant, et abritez-vous.
Ce n’était pas de refus. Le brouillard, plus dense, commençait à
pénétrer nos vêtements, sous nos cirés, et des filets d’eau glacée
dégoulinaient le long de nos jambes. Dans la cahute, un poêle ronflait.
Nous pûmes nous chauffer, assis sur un banc. Le vieux à casquette avait
repris la conversation; il nous raconta qu’il avait fait en France un
séjour de deux ans; puis il m’interrogea sur mon frère, sur la maladie
qui l’avait tué, et, comme je m’enquérais s’il y avait d’autres Bretons
enterrés à Reikiavik:
--Peu, dit-il, mais il y en a... Ils ont leur coin, le coin des
étrangers.
Le capitaine survint sur ces entrefaites. En serrant la main du vieux,
je le priai de me dire son nom. Il s’appelait Rosenkild. Je me le
répète chaque fois que je fais retour vers ces temps lointains. C’était
le nom d’un brave homme.
Pour gagner le cimetière, il faut traverser Reikiavik dans toute sa
largeur. J’allais le premier, escorté par le veilleur de nuit de
l’endroit, qui est également préposé, paraît-il, aux enterrements; les
camarades suivaient, portant le cercueil sur des rames; le capitaine
fermait la marche. Nous cheminions en silence par les rues désertes,
dans la brume. Des visages se collaient aux vitres pour nous regarder
passer. Parfois, une porte s’ouvrait et, sur le seuil, des jeunes
filles, des enfants, montraient leurs têtes étonnées, leurs faces roses,
un peu bouffies, encadrées de cheveux couleur de foin, leurs yeux verts
du vert des plantes qu’on a séquestrées du soleil; ils murmuraient je ne
sais quoi dans leur langue, des paroles de leur religion, sans doute,
l’adieu selon le rite à ce mort inconnu.
Nous étions dans la campagne maintenant, si l’on peut appeler de ce nom
la plaine sans herbe où nous manquions à tout instant de trébucher dans
les cailloux et qui, prolongée au loin par les pentes neigeuses des
monts, ressemblait assez à celle de mon rêve.
Soudain, une palissade, comme on en voit chez nous autour des chantiers
de construction, une porte à claire-voie, un enclos découpé en petits
carrés, avec des allées droites et nettes, comme un potager bien tenu...
C’était là. Jamais cimetière ne m’a donné une telle impression d’ordre,
de rangement méthodique, de propreté. Chaque famille a son carré, son
arpent funèbre, qu’elle entretient soigneusement. Mais combien morne en
sa régularité même, ce cimetière du pôle, et combien muet! Combien
différent des nôtres où les tombes voisinent pêle-mêle, où, parmi les
sauges et les jacinthes sauvages, voltigent les bouvreuils, les
abeilles, toutes les bêtes chères aux défunts!... Nous nous dirigeâmes
vers le fond de l’enclos, guidés par le son retentissant des coups de
pioche dans la terre durcie. Là, régnait une sorte de plate-bande
inculte que bossuaient quelques tertres épars.
Nous touchions au terme de notre corvée de deuil.
Des croix à demi déracinées par les bourrasques inclinaient tristement
leurs branches, déjà vermoulues, bien qu’elles indiquassent des dates
assez récentes... En attendant que le fossoyeur eût fini de creuser le
trou, nous nous mîmes à déchiffrer les noms des gars d’Islande auprès
desquels Guillaume dormirait tout à l’heure le somme éternel. C’étaient,
pour la plupart, des sépultures de Dunkerquois. Tout à coup, le
capitaine s’écria:
--Kermarec!... Yvon Kermarec!... Un de Plouha!... Je l’ai bien connu.
Nous étions au cours ensemble, à Paimpol.
Et presque aussitôt un autre dit:
--Ici c’est Pierre-Louis Féchant, de Camlez...
--Ah bah! le second de _l’Étoile-des-Mers_! fit Garandel. Il y a deux
ans, je soupai à sa table, dans sa maison de Kervénan, le soir du pardon
de saint Nicolas. C’était un homme fort: il soulevait une barrique de
cidre à bras tendus...
Un appel nous fit retourner. C’était le fossoyeur qui nous avertissait
que la tombe était prête... Que vous dirai-je encore? Dix minutes plus
tard, mon frère reposait dans le lit qu’on ne refait pas, et les lourdes
mottes de la terre islandaise avaient recouvert sa dépouille. Nous y
plantâmes la croix que nous avions apportée, la croix aux lettres
blanches que les gens de Reikiavik épelleraient le lendemain sans les
comprendre. Je récitai l’_oremus_ final; puis, après avoir fait trois
fois le tour de la tombe, chacun murmura:
--_Kenavo_ (au revoir), Lommic!
Et nous nous éloignâmes. Mon frère demeura seul dans l’éternité, avec
son brin de buis de Bretagne entre les doigts.
«Le soir de Pâques... n’oublie pas, Jean-René!» Ah! certes, non, je n’ai
pas oublié...
* * * * *
...Kerello secoua les cendres de sa pipe dans le gazon roussi. La douce
lumière élyséenne des couchants de septembre promenait sur le calme
paysage son reflet pâlissant. A nos pieds, la rivière salée s’enflait
lentement, comme soulevée par des forces mystérieuses, et, avec la marée
montante, le souffle du vent semblait s’être élargi. Sa grande aile
invisible, en touchant les navires à l’ancre autour de l’île Loaven, les
éveilla de leur torpeur. Nous les vîmes frémir, s’ébranler, s’engager,
l’un derrière l’autre, dans le courant que dessinait un ruban de moire
plus claire sur le gris azuré des eaux. Leurs flancs, délavés par les
embruns arctiques, étaient marbrés de lèpres verdâtres, et, dans le
silence vespéral, nous entendions distinctement craquer leurs membrures.
Ils n’en avaient pas moins comme un air de joie. Un rayon oblique dorait
les hautes voiles, allumait une flamme rose à la cime des mâts.
En regagnant Roc’h-Vélen par les sentiers de falaise, nous pûmes suivre
quelque temps leur défilé majestueux.
L’équipage du navire de tête avait entonné le cantique de saint Yves, du
grand patron trégorrois. Les autres reprirent en chœur. Et même après
que les goélettes eurent disparu dans les tournants de la rivière, leur
chant continua d’arriver jusqu’à nous, harmonisé par la distance. De
grosses larmes ruisselaient sur les joues du «Clerc de Kersuliet». Je
crus qu’il pensait à son frère, à la Pâque douloureuse dont il venait de
me faire le poignant récit, à la tombe sans prière et sans fleurs du
pêcheur de la _Miséricorde_ couché là-bas, devers Reikiavik, dans le
coin des abandonnés... Je me trompais du tout au tout.
--Sont-ils heureux, ces gaillards-là!--me dit-il en posant sur moi sa
rude poigne.--Et voilà pourtant des bonheurs que je ne connaîtrai plus!