IV

Le capitaine avait donné des ordres au mousse, dès la veille, pour que

le repas fût digne de la fête qu’on célébrait. Je trouvai les camarades

en train de casser le biscuit dans les assiettes d’étain, car on devait

commencer par de la soupe d’oing, si chère aux estomacs bretons. Tout le

monde en parlait, depuis le matin, de cette soupe, et du rata de pommes

de terre au lard, et de l’andouille surtout:--«Une andouille superbe,

mes amis, avait annoncé le capitaine; du pays de Guingamp, où on les

fait si drues!...» C’est chose rare qu’une bombance à Islande. A

l’ordinaire, on mange n’importe quoi, chacun dans son coin, le plus

souvent sans s’interrompre de pêcher. Une croûte, un morceau de

salaison, une gorgée d’eau qu’on va boire à la tonne, c’est tout le

menu. Aussi exultions-nous par avance à l’idée du régal promis, de cette

agape pascale faite en commun et que rien ne nous empêcherait de

prolonger à plaisir, en propos d’hommes gais, la pipe à la bouche, en

histoires de toutes sortes, en chansons. Et même, au cours de la messe,

plus d’un avait dû être distrait dans ses dévotions par les odeurs

venues de la cambuse, par les gros flocons de fumée noire qu’elle

exhalait à plein tuyau vers le ciel... Au pays d’exil, dans ces mers

tristes, il n’est point de petites joies.

Mais moi, la mienne était maintenant gâtée. L’accident arrivé à mon

frère, d’une manière si brusque, m’avait bouleversé tout l’être. J’étais

moulu comme si j’avais fait une chute du haut de la mâture. Rien ne me

disait plus.

J’allai cependant prendre ma place parmi les autres. Ils s’étaient

rassemblés sur l’arrière, où une voile, jetée en travers par-dessus le

gui d’artimon, avait été arrangée en forme de tente. Eux non plus ne se

sentaient pas l’esprit très gaillard. Je vis à leurs yeux qu’ils étaient

préoccupés, inquiets.

--Comment va-t-il, Jean-René? s’informa le capitaine.

--Il a meilleure mine. Il ne se plaint pas. Son seul désir est que sa

maladie ne vous trouble point. Il m’a défendu de rester auprès de lui et

prétend n’avoir besoin que de repos.

--Moi, énonça Garandel, je suis persuadé qu’il en réchappera.

--C’est à souhaiter pour lui et pour nous, fit Désiré Kerneur, un ancien

Terre-Neuvat, que nous avions surnommé le «Vieux flétan».

Il ne s’expliqua pas davantage, mais nous l’entendîmes tous à demi-mot.

Cela signifiait que si mon frère venait à trépasser au cours de la

campagne, ce serait un mauvais sort jeté sur la _Miséricorde_. Le

malheur est comme les rats: il suffit d’un seul pour qu’il en éclose

bientôt une nichée. Et, quand un Islandais décède sur les lieux de

pêche, c’est une tradition que toute sa bordée ne tarde pas à le suivre.

J’ai vu le fait se produire: dix hommes fauchés en trois jours. Il en

restait un de la série, le onzième; la mort paraissait vouloir

l’épargner, mais, affolé, il alla de lui-même au-devant d’elle et, pour

couper court à ses angoisses, se laissa couler dans la mer. Que Dieu lui

fasse paix!...

Le mousse avait trempé la soupe. Chacun se mit à manger, assis sous

l’abri de toile, les jambes croisées à la façon des tailleurs. Et peu à

peu les visages s’éclaircirent. Le capitaine ayant fait circuler une

bouteille d’eau-de-vie, les idées noires commencèrent à se dissiper. On

but à la santé de Guillaume.

Garandel dit:

--Je suis d’avis qu’on lui garde sa part du fricot. Vous verrez que le

gars va se réveiller avec la faim... Ah! que non, qu’il ne l’a pas

pêchée, sa dernière morue!... Croyez-moi, ne soyons en peine de rien et

laissons porter vent arrière!

C’était un gai matelot que ce Garandel. Il avait une figure rose comme

une jeune fille et des yeux bleus aussi doux que ceux d’un enfant. Il

passait pour être un peu court d’esprit, mais nous n’en étions que plus

gentils avec lui, car la présence d’un _innocent_ porte bonheur et ils

ont, dit-on, une divination des choses refusée au commun des mortels. Sa

confiance nous gagna tous: il parlait avec une telle certitude que nous

nous sentîmes rassurés. L’apparition de l’andouille, dans un nuage de

fumée odorante, contribua encore à rendre à l’équipage sa belle humeur;

elle fut saluée d’un triple hourra. Adieu les craintes! Adieu les

soucis! A respirer le parfum poivré de ce mets de chez nous, toute notre

allégresse nous revint. L’Islande même, Seigneur! que nous en étions

loin! Voici que nous nous imaginions attablés à quelque festin de

pardon, sur la côte d’Armor, en avril, après carême, alors qu’aux

poutres des granges, dans les fermes, pendent les cadavres sans tête des

porcs fraîchement tués... Les ménagères, les filles de la maison vont et

viennent, le rebord de leur jupe retroussé par devant, sous le tablier.

Les jouvenceaux, en bras de chemise, font leur office d’échansons...

Nous revîmes tout cela par la pensée. La grand’voile, tendue sur le gui,

ajoutait à l’illusion, nous rappelait la tente qu’on dresse en plein air

dans le champ le plus voisin du logis, pour servir de salle de banquet.

Et il n’était pas jusqu’au ciel lui-même, jusqu’au pâle ciel du

septentrion, qui ne se fût paré pour la circonstance d’un éclat

inaccoutumé. La mer faisait un bruit léger, intermittent, comme un

souffle de brise, l’été, dans les feuilles.

On causait avec animation maintenant; et, naturellement, la conversation

roulait sur le pays. Les gens mariés plaisantèrent les garçons sur leurs

bonnes amies. On arrangea des noces pour le retour, en septembre.

Cependant on buvait ferme. L’andouille avait excité les soifs et le

capitaine ne cessait de répéter:

--Pâques n’arrive qu’une fois l’an... Il faut se réjouir comme de vrais

chrétiens!

Il prêchait d’exemple, et les autres ne se faisaient pas prier pour

l’imiter. Le nombre fut grand des bouteilles qu’on vida de la sorte,

brunes fioles de vin de France achetées à Bordeaux en y allant charger

du sel. Une ivresse lente se répandait de proche en proche. Chez

plusieurs, les yeux devenaient petits et brillants. Un saleur, qui avait

été à la guerre de Chine et qui en reparlait constamment dès qu’il était

gris, entreprit de nous raconter des histoires biscornues sur une jeune

fille de là-bas dont le souvenir le hantait. Mais il bredouillait, la

langue épaissie. On avait fait silence, soi-disant pour l’écouter, en

réalité parce que nous avions épuisé d’un coup tous les sujets

d’entretien. Ça ne dure jamais longtemps, une causerie d’Islandais, même

un jour de fête. Chacun s’abandonnait à une songerie vague où passaient

des images d’ailleurs, des choses de Bretagne, des arbres, des clochers,

des toits moussus, des figures d’enfants et de femmes. Seul, le saleur

s’obstinait dans son récit auquel il n’y avait plus que lui à

s’intéresser... La fumée des pipes ondulait comme un brouillard.

J’avais bu presque autant que les camarades, mais j’avais gardé la tête

libre. De temps à autre, je tendais l’oreille du côté de la cabine,

guettant un appel, prêt à me lever au premier signe. Or, comme je me

retournais ainsi, peut-être pour la vingtième fois, voilà que j’aperçus

Guillaume à quelques pas de nous, debout et qui nous regardait, les

mains dans les poches, la jambe droite en avant, l’épaule gauche appuyée

au grand mât. Il était très pâle encore, mais son visage était plus

calme, plus reposé; ses lèvres souriaient, et il semblait qu’il y eût

une légère moquerie dans son sourire. Sa belle barbe blonde, aux

frisures fines, rayonnait sur son tricot de laine bleue, dans la clarté

de cette pure après-midi polaire; il avait dû la nettoyer avec soin, car

il n’y restait plus trace de sang figé.

Vous pensez si je poussai une exclamation joyeuse, en le montrant du

doigt à mes compagnons.

--Garandel avait raison, fit le capitaine: hourra pour Garandel!

Tous, ils voyaient mon frère comme moi-même, distinctement. Le «Vieux

flétan» lui cria de sa voix bourrue:

--Eh bien! est-ce que tu vas demeurer planté là? Qu’est-ce que tu

attends?

Et Garandel ajouta:

--Sans moi, tu sais, tu te serais brossé le ventre... Mais, j’ai exigé

qu’on te réserve ta part... Viens donc!

Lui, cependant, ne bougeait pas, continuait à fixer sur nous ses

prunelles couleur d’eau sombre et à sourire d’un air bizarre.

--Est-ce qu’il va longtemps se ficher de nous? grommela le capitaine

d’un ton moitié gai, moitié furieux... Si je me dérange pour t’aller

chercher, mon gaillard, je te promets!...

Hervé Guyader avait le geste aussi prompt que la parole: déjà il

marchait vers mon frère, en balançant son grand corps un peu alourdi par

la boisson. Sa carrure puissante nous masquait Guillaume. Quelqu’un dit:

--Gageons qu’il va le prendre dans ses bras comme un moussaillon.

Nous nous apprêtions à rendre à mon frère nargue pour nargue, mais

l’envie nous en passa vite. Le capitaine n’avait pas fait dix pas que,

subitement, il s’était arrêté. Nous le vîmes se retourner d’un mouvement

brusque: il était blême, ses mains tremblaient; c’est à peine s’il eut

la force d’articuler:

--Il n’y a plus de Guillaume... il a disparu...

Et, en effet, le pont était désert: au pied du mât, il n’y avait

personne. Nous nous regardâmes les uns les autres, épouvantés; une sueur

perla sur nos faces. Nul de nous ne prononça le mot d’_intersigne_, mais

c’était bien la chose, à n’en pas douter... Le capitaine avait rejoint

notre groupe; il chancelait sur ses jambes: la poigne invisible de la

peur serrait à la gorge ce rude homme qui, cent fois, d’un cœur

impassible avait bravé les pires morts.

--Jean-René, murmura-t-il à voix basse, d’un ton presque suppliant,

c’est à toi d’aller voir... Ceci n’est pas naturel... Il vaut mieux que

ce soit toi... Tu comprends, c’est ton frère.

Comment je parvins jusqu’à la cabine, comment j’y descendis sans me

rompre le cou, dans quel état d’esprit j’étais à cette minute affreuse

de ma vie, je ne saurais vous le dire. Il y a là comme un trou dans ma

mémoire. Je me souviens seulement que ma tête sonnait ainsi qu’une

enclume où deux forgerons battent le fer... Je fus quelque temps avant

d’y voir clair dans l’étroit logis, au sortir de la lumière du dehors.

Enfin, je distinguai la forme de mon frère. Il me tournait le dos, le

visage contre la cloison du navire. Je me mis à genoux près du lit, et

je l’appelai doucement:

--Guillaume!... Guillaume!...

Étendre la main, le toucher, je ne l’osais pas, de crainte de le sentir

raidi, glacé peut-être... Oh! cette angoisse! cette oppression! je

haussai la voix:

--Guillaume!... au nom de Dieu!

Un gémissement faible me répondit. Il vivait encore!... Je vis qu’il

essayait de changer de côté; je me penchai à l’intérieur de la couchette

pour lui venir en aide. Les vomissements avaient dû le reprendre, car,

lorsque je me reculai, mes bras étaient couverts de sang et tout le

matelas en était souillé... Hélas! mon pauvre frère n’était plus que

l’ombre de lui-même. La mort le travaillait en dedans: une couple

d’heures avaient suffi pour vider sinistrement ce corps jeune que

j’avais connu si beau, si souple, et comme doré par les soleils des mers

chaudes, avant les funestes jours d’Islande... Des flots de larmes me

gonflèrent les paupières mais je les retenais de couler.

--Qu’est-ce qui pourrait te faire plaisir, Lommic? lui demandai-je, en

lui donnant le diminutif tendre par lequel notre mère avait coutume de

le désigner.

Ses yeux allèrent à la bouteille de tafia que le capitaine avait laissée

sur la table. Je lui en versai quelques gouttes entre les lèvres. Il

poussa un soupir de soulagement, et, m’attirant à lui:

--Sur le pont! balbutia-t-il... Je veux de l’air... j’étouffe ici.

Je ne fis qu’un saut à l’échelle et je criai par l’écoutille:

--Ohé! vous autres, un coup de main, s’il vous plaît!

Ils accoururent tous. J’expliquai la chose au capitaine.

--C’est bien, dit-il; ne le contrarions point. Il n’y a qu’à le hisser,

matelas et tout. Avec ton assistance, je m’en charge.

Il avait recouvré sa présence d’esprit, il commandait comme à la

manœuvre.

--Je n’avais qu’une terreur, me confia-t-il à l’oreille: j’étais

convaincu que tu allais le trouver mort.

--Il n’en vaut guère mieux, répondis-je.

Cet hercule de Guyader n’avait pas seulement la force, il avait aussi la

dextérité. Le déménagement fut accompli en un clin d’œil,

tranquillement, sans un accroc, sans une secousse. Nous transportâmes le

malade sur l’arrière, à l’endroit où, peu d’instants auparavant, nous

avions été troublés de façon si étrange par une apparition de lui qui

n’était que son fantôme. Le mousse achevait de ramasser les débris du

repas, de balayer la cendre des pipes, de nettoyer sous les chiqueurs.

Je m’accroupis sur les planches auprès de Guillaume. Les autres

s’écartèrent, firent mine de s’en aller flâner le long des bordages,

pour me laisser seul avec lui. Il respirait plus librement et, la bouche

entr’ouverte, semblait boire l’air avec avidité.

C’était déjà l’heure du soir, en ces pays d’extrême nord, si lents à

s’éclairer, mais qui gardent aussi, jusque dans leurs crépuscules, un

rayonnement mystérieux. Le ciel avait revêtu des teintes violettes. La

silhouette du navire agrandie, se prolongeait à notre droite sur la mer.

Le vent fraîchissait et des formes de nuages commençaient à se mouvoir

sur les lointains assombris. Je tenais une des mains de mon frère; elle

était chaude et moite. Il regardait au-dessus de lui, fixement, comme si

là-haut, dans les profondeurs désertes du firmament, il se fût passé

quelque chose,--quelque chose de visible pour lui seul. Soudain ses

yeux brillèrent, il murmura:

--Jean-René... des oiseaux!

Un vol de points noirs arrivait sur nous, en effet, venant du couchant,

de la partie la plus éclairée du ciel,--des mergues sans doute ou encore

des bruants des neiges. Ils jetaient de petits cris monotones, pareils à

des vagissements de nouveau-né. Quelques-uns, les plus las, se posèrent

un instant sur l’étai de misaine, puis reprirent leur chemin vers le

pôle, du côté d’où montait la nuit.

Leur vue parut avoir ranimé Guillaume. Il se parlait à lui-même,

maintenant, se racontait je ne sais quoi, une de ces histoires

inintelligibles pour les vivants, où s’absorbent les moribonds aux

approches du moment suprême... Brusquement, il interrompit ce colloque

intérieur, et, me dévisageant avec une expression de tendresse qui ne

lui était point coutumière, il articula de sa voix naturelle, presque

sans effort:

--Tu n’as pas trop de chagrin, n’est-ce pas, Jean-René?

--J’ai du chagrin de penser que tu souffres.

--C’est ce qui te trompe: je ne souffre plus... Le mauvais quart d’heure

est franchi; désormais tout ira bien.

Je crus que, réellement, il se sentait mieux, que l’espoir de guérir lui

revenait avec la vie. Il me pria de lui laver la figure. Je criai au

mousse de m’apporter une écuellée d’eau tiède... Quand ce fut fait,

quand j’eus lissé les poils soyeux de sa barbe, il reprit:

--Hèle le capitaine. J’ai deux mots à lui dire.

Hervé Guyader accourut, s’agenouilla et, d’un geste machinal, se

découvrit comme au chevet d’un agonisant. Grande fut sa surprise de voir

avec quelle aisance calme, un peu lente, mon frère s’exprimait.

--J’ai une grâce à vous demander, capitaine... A quelle distance

sommes-nous de la terre?

--A cinq milles environ.

Je songeai: «Il a sans doute l’intention de se faire débarquer, d’entrer

en traitement à l’hospice de l’île.» Et ce fut aussi, je suppose, l’idée

du capitaine, car il s’empressa d’ajouter:

--Nous t’y transporterons, si tu le désires; mais ne crains-tu pas que

la traversée, dans l’état de faiblesse où tu es...

Guillaume sourit doucement:

--Rassurez-vous, capitaine, dit-il. L’heure est proche où je ne sentirai

plus rien, ni tangage, ni roulis... Seulement, voilà... il me serait

désagréable de m’en aller où vous savez par le chemin des morues... Et

puis, c’est à cause de ma mère: ce lui sera une consolation dans son

deuil de penser que son fils Lommic a, dans un coin d’Islande, son lit

de quatre planches et sa tombe. Jean-René lui dira où l’on m’aura mis;

elle saura où me situer, quand elle récitera les _De profundis_ du soir:

«Prions pour l’âme de Guillaume qui est à Reikiavik!...» Capitaine,

promettez-moi que je ne serai pas jeté à la mer, cousu dans le sac des

abandonnés!

Il avait débité tout cela d’une haleine... Hervé Guyader et moi, nous

demeurions comme pétrifiés.

--Me promettez-vous, capitaine, répéta-t-il.

Le capitaine lui serra la main entre les siennes et balbutia:

--Quoi qu’il advienne, oui... par mon plus grand serment... il sera

fait selon ton vœu.

Et, pour ne pas laisser à son émotion le temps de crever, il se leva

précipitamment, s’enfuit.--Moi je n’avais pas été capable de maîtriser

mes sanglots. Une marée de navrement me gonflait le cœur: il fallait que

ça débordât... Guillaume, lui, s’était tourné vers l’île, vers la

mystérieuse Islande qui semblait là-bas, du côté de l’est, avec ses

glaciers encore blancs dans l’ombre, un immense navire sous voiles, le

navire fantôme, le purgatoire triste des marins disparus...

--Lommic, lui dis-je à travers mes larmes, en me penchant sur lui, ça

n’est pas vrai, n’est-ce pas? tu ne vas pas t’en aller ainsi?

Il resta un moment sans répondre. Sa respiration faisait dans sa gorge

le bruit du vent dans les cordages. Enfin il put parler:

--Tu es une espèce de prêtre... Entends mes péchés, pour que le recteur

de chez nous les apprenne de ta bouche et qu’il m’absolve.

Il ferma les yeux et, les mains jointes, se mit à se confesser. Je

l’aidai à faire son acte de contrition. Il répétait après moi les mots

du catéchisme avec un air de soumission craintive, d’une voix un peu

hésitante, comme un enfant. Quand ce fut fini, il soupira:

--Il était temps... les jambes sont glacées.

Je lui proposai de descendre chercher une autre couverture. Il ne voulut

pas. De grands frissons le parcouraient,--muettes haleines de la mort.

Il prononça très bas, comme en rêve:

--Le soir de Pâques... n’oublie pas, Jean-René...

Il s’arrêta, épuisé. Ce furent ses dernières paroles. Dans ses yeux

dilatés ses pupilles nageaient, comme fondues. Tout à coup il se dressa

sur son séant, étendit les bras comme pour saisir quelque chose, puis

retomba en arrière, en poussant un cri sauvage, un cri de bête blessée,

qui retentit d’un bout du pont à l’autre et s’alla perdre au loin dans

le silence épouvanté de la nuit.

C’était sa jeunesse, il faut croire, c’étaient ses vingt-cinq ans qui

s’indignaient de mourir.

* * * * *

Deux de ses habituels voisins de pêche m’aidèrent dans sa toilette

funèbre. Quand nous l’eûmes mis à nu, son corps nous apparut tatoué de

dessins bizarres; parmi des entrelacs de fleurs des pays chauds, des

noms se lisaient écrits avec des encres diverses et restés si frais

qu’on eût dit que le pointillé datait de la veille,--des noms de femmes

étrangères, aimées au hasard des rencontres, durant ces nuits dont il

m’entretenait le matin même, les nuits de l’autre côté du monde, les

nuits légères, douces comme de la soie... Et voici que cette poitrine de

jeune homme, où tant de souvenirs étaient gravés, évoquant des terres si

lumineuses, on la coucherait tout à l’heure au pays des glaces, dans la

sombre Islande, si loin du vrai soleil, si loin des hamacs de la sieste

sous les caroubiers!...

Le capitaine, qui était descendu consigner le décès sur le livre de

bord, remonta portant un paquet de chandelles.

Nous traînâmes le matelas au fond de l’espèce de tente improvisée à

l’abri de laquelle nous avions dîné, quelques heures auparavant, et,

après l’avoir recouvert d’un _ballin_[2] de laine blanche, pour dérober

les taches de sang qui s’y étalaient humides encore, nous y couchâmes le

cadavre revêtu de ses habits de pêche et enveloppé dans son ciré des

gros temps. Nous n’avions pas de crucifix à lui mettre dans les mains.

--Si nous y mettions mon bouquet de buis? proposa Garandel.

Nous n’avions pas de chandeliers: on prit des pommes de terre, on y

creusa un trou, et l’on y plaça les chandelles dont la longue flamme

jaune, protégée du vent par la voilure, promena comme un reflet de vie

sur les traits souriants et reposés du mort.

Car il souriait, oui, et de ce sourire un peu ironique, déconcertant,

que nous avions vu tantôt à son _intersigne_, au pied du grand mât.

Désiré Kerneur ne put se retenir d’en faire l’observation. Et, comme

tantôt aussi, sa barbe, sa jolie barbe de blondin frisé, brillait d’un

éclat doré sous la lumière. Avec sa mine dédaigneuse, il avait un air de

nous dire:

--En vérité, vous êtes des sots de me plaindre. J’en ai fini avec votre

métier de chien, avec vos misères farouches, avec vos exils forcés où

les joies mêmes sont tristes. Je n’ai plus souci ni des fantaisies de la

morue ni de celles de la mer. Je suis au port. Pour rien au monde je

n’échangerais mon destin contre le vôtre...

Derrière lui, un peu au-dessus de sa tête pâle, dans l’ombre, la roue du

gouvernail, abandonnée à elle-même, oscillait faiblement à droite et à

gauche, au gré des ondulations paisibles de la houle... Un de l’équipage

jeta dans le silence:

--Sur vingt-deux que nous étions hier, celui-ci est fixé... Savoir quel

genre de trépas nous est réservé, à nous autres?

Le capitaine répondit:

--La volonté de Dieu est grande.

Puis, m’interpellant:

--Ta besogne de sacriste aura été dure aujourd’hui, Jean-René... Il

convient cependant que ce soit toi qui dises les prières des morts. Nous

y assisterons tous. Après, tu pourras descendre dormir. Les hommes

s’arrangeront entre eux pour faire le quart auprès du cadavre, trois par

trois, jusqu’au moment d’appareiller.

--Oh! capitaine, répliquai-je, il me serait impossible de fermer l’œil.

Je passerai la nuit sur le pont.

Qu’elle fut longue et triste, cette nuit! De temps à autre, je

m’assoupissais, malgré moi, vaincu par l’abattement, par la fatigue, et

je faisais alors des rêves étranges: je voyais des chemins ombragés

d’arbres inconnus; au milieu de la chaussée, mon frère était étendu, les

coudes repliés sous la nuque. Des femmes le _bonjouraient_ au passage

dans une langue qui n’était ni du latin, ni du français, ni du breton,

mais que je comprenais néanmoins; l’une après l’autre, elles lui

disaient la même phrase qui signifiait: «Eh bien! beau fainéant, tu

n’entends donc pas la messe de Pâques qui sonne?» Lui se contentait de

sourire, et elles s’en allaient; à leurs oreilles, des diamants

étincelaient comme des étoiles... Et voilà qu’il n’y avait plus de

chemin ni d’arbres, mais une plaine de neige, d’une désolation infinie,

plantée seulement de croix noires, toutes semblables et sur lesquelles

aucun nom n’était inscrit; j’errais en compagnie de ma mère parmi ces

croix; devant chacune elle me demandait: «Est-ce celle de Lommic,

Jean-René?» Et moi, je ne me souvenais plus; je cherchais, je cherchais,

fou d’angoisse, et je ne trouvais pas... Trois, quatre fois de suite,

j’eus le même cauchemar. Les camarades, m’entendant geindre, me

réveillaient:

--Ne t’endors pas... Le froid te prendrait.

Ils me tendaient la gourde d’eau-de-vie que le capitaine avait mise à

notre disposition, j’y trempais les lèvres et nous nous remettions à

réciter à mi-voix des _De profundis_.

Les équipes se succédaient de deux heures en deux heures, pour le quart

funèbre; et rien n’était plus lugubre que ces allées et ces venues, avec

le bruit des sabots cloutés, aux tiges de cuir, résonnant sur le pont,

tandis qu’autour de nous, dans l’espace infini, flottaient les grands

silences arctiques, encore plus mystérieux que de coutume et plus

terrifiants.

Enfin une blancheur se montra vers l’est. Bientôt on put distinguer le

gris du ciel du gris des eaux. Quelle différence entre l’aube

merveilleuse qu’il m’avait été donné de contempler la veille et ce matin

blême, ce matin de deuil où le soleil, blafard et vitreux, semblait

l’œil convulsé d’un mort!...

Debout au gouvernail, le capitaine criait déjà ses ordres pour

l’appareillage. Les poulies grincèrent, les voiles claquèrent en se

déployant, et la _Miséricorde_, que ses ancres de fond ne retenaient

plus, après avoir, comme nous disions, flairé la mer, courut droit

devant elle, l’étrave haute, persuadée peut-être, la chère âme, qu’on la

ramenait vers les cales de radoub et le tranquille hivernage dans les

bassins bretons... Nous faisions cap sur Reikiavik.

V

Ce n’est pas tous les capitaines qui se seraient comportés envers un

matelot avec la générosité que montra Hervé Guyader pour mon frère. Dieu

me préserve de médire d’aucun d’eux: en trente ans de pêche, j’en ai pu

connaître beaucoup de bons et beaucoup de mauvais; peu eussent consenti,

comme celui-ci, à perdre une seconde journée de pêche et à quitter un

des grands chemins de la morue, qu’on risquait fort de ne pas retrouver,

tout cela pour obéir au vœu d’un mourant à qui ne l’unissait aucun lien

de famille et qui n’avait droit qu’à la sépulture commune des décédés en

mer, au sac de toile, à la planche à bascule et au _Requiescat in pace_

prononcé sur le plongeon suprême.--Pauvre Hervé Guyader! Il faut croire

que la mer ne lui pardonna point de lui avoir dérobé cette proie. Six

ans plus tard, quand la _Reine-des-Anges_, sur laquelle j’avais fait la

campagne, aborda au quai de Tréguier, les premiers mots du douanier de

service furent pour nous apprendre que, depuis fin juillet, on était

sans nouvelles de la _Miséricorde_. Nous nous rappelâmes qu’à cette date

nous avions, en effet, essuyé un coup de gros temps. La _Miséricorde_

avait dû sombrer corps et biens. Je m’enquis des hommes qui la

montaient. Dans la liste, outre le capitaine, figuraient deux des

compagnons qui m’assistèrent auprès de Guillaume: Mathias Garandel,

l’homme au buis, et Désiré Kerneur, l’ancien Terre-Neuvat. Dieu ait

leurs âmes!...

Arrivés en baie de Reikiavik, nous mîmes la chaloupe à la mer et nous y

descendîmes le cercueil. C’était Kerneur qui l’avait fabriqué, ce

cercueil, avec des bouts de planches destinés à la réparation du navire

en cas d’avaries. On avait eu le soin de l’entourer d’une corde solide,

de crainte qu’il ne vînt à se disloquer dans le transbordement. Une

croix aussi avait été faite, puis passée au goudron, et j’y avais tracé

en lettres blanches cette inscription très simple:

Pâques d'Islande · 第 16 / 45 题