Le jugement de Dieu

Nous avons vu, dans un chapitre précédent, quel coup de théâtre

produisit l'arrivée du Roi des Étudiants dans le grand salon du cottage,

alors envahi par l'élite de la société québecquoise.

Lapierre, debout près du notaire, se laissa tomber sur un siège, pendant

que sa figure de cire prenait les teintes livides de la terreur.

Quand à Laure--nous l'avons dit--elle laissa échapper la plume qu'elle

tenait, joignit les mains et leva les yeux au ciel, dans un élan

spontané de gratitude.

Tout le monde s'était retourné vers la porte et chacun regardait avec

une profonde stupéfaction ce beau jeune homme pâle qui s'était arrêté

sur le seuil du salon et dont la vue impressionnait si tort le couple

qui allait bientôt s'unir.

Ce fut une heureuse diversion pour Champfort, car elle empêcha son coup

de tête d'être trop remarqué, et Edmond put le ramener à l'écart sans

qu'il fit aucune résistance.

Cependant, Gustave Després, après s'être orienté un instant et avoir

promené son regard dans la vaste pièce, s'avança lentement vers la table

et s'inclinant devant Madame Privat, qui n'était pas encore revenue de

son ébahissement:

--Madame, dit-il, d'une voix grave, vous me pardonnerez d'avoir répondu

si tard à votre gracieuse invitation d'assister à votre bal. Rien moins

que la privation absolue de ma liberté n'aurait pu m'empêcher d'assister

aux splendeurs de votre festival. Aussi, étais-je bel et bien

prisonnier. Mais j'ai brisé mes liens, fait sauter mes verrous... et me

voici!

Et Després, en prononçant ces paroles sur un ton d'exquise galanterie,

se retourna à demi du côté de Lapierre et lui jeta un regard froidement

railleur, que ce dernier ne put soutenir.

La riche veuve ne savait trop que penser de cette tirade, qu'elle

trouvait pour le moins excentrique, mais elle était de trop bonne

société pour ne pas y répondre poliment.

--Monsieur, dit-elle gracieusement, vous nous donnez là, à mes enfants

et à moi, une trop grande preuve d'attachement pour que je ne vous prie

pas de me dire votre nom.

--Madame, répondit le jeune homme, je me nommais autrefois Gustave

Lenoir; mais des circonstances d'une nature particulière m'ont forcé de

prendre le nom de ma mère, et, maintenant, je m'appelle Gustave Després.

--C'est notre roi, ma mère, c'est le Roi des Étudiants! ajouta Edmond.

--Ah! fit la veuve. Et bien! Sire, ajouta-t-elle en souriant. Votre

Majesté nous fera l'honneur de signer sur le contrat de mariage de ma

fille, dont la lecture venait de se terminer au moment de votre arrivée.

--Madame, répliqua Després d'une voix toujours courtoise, mais ferme, je

regrette infiniment de ne pouvoir apposer ma royale griffe au bas de cet

acte notarié, car je suis venu, au contraire, pour empêcher ce contrat

de se signer.

--Plaît-il, monsieur? fit madame Privat avec hauteur, car elle

commençait à trouver la plaisanterie un peu forte.

--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, madame.

--Ainsi, vous avez réellement la prétention d'empêcher le mariage de ma

fille?

--J'ai la prétention d'empêcher Joseph Lapierre d'épouser mademoiselle

Laure.

--En vérité, monsieur, vous êtes plaisant pour un roi! dit-elle.

--J'ai bien peur, madame, que vous ne me trouviez, au contraire, bien

lugubre dans quelques instants, répliqua solennellement Després.

Cette réponse fit tressaillir légèrement la veuve et causa une certaine

émotion dans l'assistance. Les fauteuils se rapprochèrent insensiblement

et les chuchotements cessèrent, comme si les paroles du jeune étranger

eussent été le prologue de quelque drame mystérieux.

Quant à Lapierre, redevenu à peu près maître de lui-même, par un

puissant effort de volonté, il se tenait renversé sur son fauteuil, le

regard insolent et la lèvre dédaigneuse. Il semblait assister à quelque

bonne farce d'écolier, et ne pas se préoccuper le moins du monde de ce

qui pouvait en résulter...

Madame Privat, après une minute de vague contrainte, reprit avec une

sorte d'impatience:

--Enfin, M. Després, plaisant ou lugubre, expliquez-vous... Qu'y a-t-il?

de quoi s'agit-il?

--De quoi il s'agit? je vais vous le dire, ma chère dame, riposta

une voix métallique et railleuse, qui n'était autre que l'organe de

Lapierre.

--Ah! fit la mère de Laure, vous sauriez?...

--Oui, madame. Le monsieur tragique que vous avez sous les yeux n'est

rien moins qu'un de mes anciens rivaux qui, pour un amour rentré, me

fait l'honneur de me haïr, et s'est juré de me faire tort auprès de

vous.

--Ah! fit encore la veuve du colonel, je m'attendais à une tragédie et

voilà que vous me menacez d'une pièce bouffonne! C'est mal à vous, mon

cher gendre: vous effeuillez mes illusions.

--Ma bonne mère!... supplia Laure.

--Ma tante! appuya Champfort, ces paroles...

--Vous vous hâtez trop de juger, ma mère! dit à son tour Edmond.

--Laissez faire, répliqua Després d'un ton calme. Madame Privat est

parfaitement excusable de me persifler un peu pour plaire à celui qui

devait être son gendre, car elle ne sait pas encore que l'insolent

qui vient de me provoquer, lorsqu'il aurait dû implorer mon silence à

genoux, est le meurtrier de son mari.

A cette froide déclaration, tombant comme une bombe au milieu de

l'assemblée silencieuse, il y eut un frisson général de stupeur. Madame

Privat pâlit affreusement, tandis que Lapierre bondit de son siège et

montra le poing à Després, en criant d'une voix étranglée:

--Infâme calomniateur!

--Monsieur! disait en même temps la veuve, qu'affirmez-vous là?

--J'affirme, madame, reprit Després avec force, que l'homme qui aspire à

la main de mademoiselle Laure est l'assassin du colonel Privat.

--L'assassin de mon mari?

--Oui, madame... à moins que celui qui organise le meurtre soit moins

coupable que l'instrument qui l'exécute.

--Je ne comprends rien à tout cela, monsieur... Le colonel Privat a été

tué à la tête de soir régiment, comme un brave officier qu'il était:

voilà ce que je sais.

--C'est vrai, madame; mais une chose que vous ignorez, c'est qu'il a été

attiré dans un guet-apens par un lâche espion qui se disait son ami.

--Attiré dans un guet-apens?... trahi par un ami?... Oh! monsieur, quel

abîme de malheur et de honte vous nous ouvrez là!

--Madame, répondit Després avec une tristesse grave, soyez persuadée que

si le bonheur de votre chère fille n'était pas en jeu, je me refuserais

à soulever le sombre voile qui cache toutes ces turpitudes je vous

laisserais dans votre bienheureuse ignorance de ces événements

ténébreux... Mais mon devoir est là qui me pousse, et, d'ailleurs, la

Providence m'a chargé de punir un grand criminel; je ne faillirai pas à

cette tâche.

--Monsieur aurait dû pénétrer dans cette enceinte en costume de grand

justicier du Moyen-Age et escorté du bourreau et de ses aides, fit

entendre la voix narquoise de Lapierre.

--Misérable! tonna Després, oses-tu bien parler de bourreau, toi qui

as fait assassiner le père de ta fiancée; toi qui as essayé de me tuer

lâchement, il n'y a pas plus de quatre jours; toi, enfin, qui viens

d'enlever à leur vieux père une jeune fille et un enfant?... Ah! le

bourreau, il ne se dérange pas pour toi, car il sait fort bien que tu

iras fatalement à lui avant qu'il soit longtemps.

Un violent tumulte suivit cette sortie. Tout le monde se leva, et

la curiosité fit que chacun se porta en avant. Lapierre, lui, sauta

par-dessus la table qui le séparait de son audacieux adversaire, et

alla se heurter entre les bras tendus de Champfort et du jeune Edmond,

accourus pour protéger Després.

Il écumait de rage et jurait comme un porte-faix malappris.

--Gueux! cria-t-il, forçat évadé! oseras-tu bien répéter ce que tu viens

de dire?

--Non seulement je répéterai mes accusations, répondit Després d'une

voix très calme, mais j'ajouterai que, non content d'avoir fait

assassiner le colonel Privat, tu as exploité la tendresse filiale de son

enfant dans le but de t'emparer de sa dot.

--C'est vrai! s'écria Laure d'une voix stridente.

--Madame, au nom du ciel, reprit Lapierre, en s'adressant à la veuve, ne

vous laissez pas circonvenir par un imposteur que le dépit aveugle. Cet

homme me poursuit d'une haine implacable, je vous l'ai dit, et cela pour

un tour d'écolier que je lui ai joué, il y a plusieurs années, en me

faisant aimer d'une fillette dont il raffolait. Je vous donne ma parole

d'honneur que tel est le véritable, l'unique mobile qui l'a poussé à

venir ici ce soir raconter ces ridicules histoires de guet-apens et de

séquestration. J'espère que vous ne m'humilierez pas au point d'écouter

un calomniateur aussi ridicule, et qu'au contraire, vous allez le faire

chasser immédiatement de ce salon par vos domestiques.

Madame Privat, ahurie et ne sachant quel parti prendre, allait

probablement donner dans ce sens, lorsque Champfort s'écria:

--Par le sang de mon oncle! M. Lapierre, il n'en sera pas ainsi et vous

allez bel et bien subir votre procès en présence de cette honorable

compagnie.

Si vous êtes innocent, qu'avez-vous à craindre? On ne forgera pas,

je suppose, des preuves contre vous, et ma tante ne se rendra qu'à

l'évidence la plus indiscutable! D'un autre côté, les accusations d'un

homme comme Gustave Després, dont Je m'honore d'être l'ami, sont fondées

et prouvées, pouvons-nous, ma tante peut-elle laisser des crimes aussi

odieux impunis?... Ne doit-elle pas à la mémoire de son mari, à la

société, de vous faire enfin expier la trop longue série de vos

forfaits?

--Vous auriez fait un excellent homme de loi, M. Champfort, car vous

avocassez à merveille, se contenta de répondre Lapierre. Cependant,

j'espère que madame Privat ne ploiera pas la tête sous vos foudres, plus

bruyantes que persuasives, et qu'elle décidera de suite si c'est moi ou

M. Després qui doit sortir d'ici.

En ce moment même, Edmond était penché sur sa mère et lui parlait à

l'oreille. Quant il eut fini, la veuve était fort pâle et ses yeux

brillaient d'un feu singulier.

Elle entendit la dernière phrase de Lapierre, et se levant:

--Ni l'un ni l'autre! dit-elle d'une voix ferme... Les affirmations de

M. Després sont trop graves, pour qu'il les ait faites à la légère; en

outre, elle se rapportent à des personnes et à des événements qui ont

tenu une trop grande place dans ma vie, pour que je consente à les

repousser sans examen. Je prie donc les jeunes gens qui se trouvent dans

cette enceinte de vouloir bien garder les portes, afin que personne ne

cherche à se soustraire au châtiment qu'il aura mérité...

L'aimable amphitryon n'avait pas fini cette énergique petite harangue,

qu'un murmure approbateur courut dans l'assemblée, et qu'une vingtaines

de jeunes gens se précipitaient vers les issues du salon, où ils

s'installaient résolument.

--Bien! messieurs, reprit la veuve. Maintenant, si l'honorable compagnie

ne s'y oppose pas, nous allons nous constituer en cour de justice

et écouter impartialement M. Després. De la sorte, tout se passera

régulièrement et nous n'aurons pas à déplorer des scènes de violence

comme celle à laquelle nous venons d'assister.

«Très bien! très bien!» murmura-t-on de toutes parts.

--Approchez, mesdames et messieurs.

Tous les assistants se rassemblèrent autour do Mme Privat, à l'exception

d'un petit groupe de; quatre personnes, dont une femme vêtue de noir,

qui demeura à l'écart, et des jeunes gens installés aux portes.

Quant à Lapierre, pâle comme un cadavre, mais sombre et résolu, il

regagna lentement son siège; près de la table, où il demeura seul,

semblable à un accusé sur la sellette.

Le misérable se voyait perdu; mais il voulait lutter jusqu'au bout et ne

pas succomber sans une petite vengeance qu'il méditait.

Cet homme avait de la bête fauve dans le caractère, et il ne faisait pas

bon de l'acculer dans ses retranchements.

La cour de justice, ou plutôt le tribunal extraordinaire improvisé par

la veuve du colonel, étant donc constitué, cette dernière se leva et

s'adressant de nouveau à l'assemblée:

--Messieurs, dit-elle, il y a parmi vous plusieurs avocats et gens de

loi, infiniment plus aptes que moi à conduire l'affaire qui nous occupe;

je les charge donc tout spécialement du soin de veiller à ce que les

preuves fournies par M. Després soient de celles qui ne laissent aucun

doute dans l'esprit; et, comme il faut un président pour diriger les

débats qui pourraient surgir, je propose que M. le juge X..., qui

nous honore de sa présence, se charge de cette besogne, qui lui est

familière.

--Adopté! adopté! firent tous les voix.

Un vieillard à la physionomie avenante se leva et vint s'incliner devant

l'amphitryon:

--Madame, dit-il, j'accepte la délicate mission que vous me confiez;

et, bien qu'elle soit extra-légale, je la remplirai comme si j'étais

réellement sur le banc judiciaire, très heureux de vous être agréable.

Un fauteuil fut apporté et le juge X... prit place à côté de madame

Privat.

Puis Gustave Després, toujours debout en face du tribunal improvisé,

s'inclina et prit ainsi la parole, d'une voix forte:

--Monsieur le juge, madame et vous tous qui m'entendez! Ce n'est pas,

veuillez le croire, pour satisfaire une mesquine passion de vengeance,

ni pour poser en chevalier redresseur de torts, que vous me voyez dans

cette enceinte, interrompant les apprêts d'un solennel mariage

et portant contre un homme réputé honorable la plus terrible des

accusations.

--Il y a longtemps qu'une saine philosophie, éclose sur les ruines

de mon bonheur, me fait planer au-dessus de semblables petitesses et

mépriser de pareils moyens.

--Le sentiment qui me porte à agir comme je le fais est, au contraire,

de ceux que l'on ne peut repousser sans faiblesse, renier sans honte.

La Providence, dont le regard mystérieux suit le criminel à travers

le labyrinthe sans issue de ses forfaits, a voulu faire de moi son

instrument de tardive rétribution, en me jetant sur toutes les pistes

ténébreuses laissées par le grand coupable que nous avons à juger, et

je, faillirais à mon devoir d'honnête homme, à ma tâche de vengeur

providentiel, si j'hésitais à frapper, si mon coeur se prenait à

faiblir.

--Je parlerai donc sans colère et sans passion; mais aussi sans

réticences et sans crainte.

Après cet exode un peu solennel, Després se retourna à demi, jeta un

coup d'oeil sur le groupe où se trouvait la dame vêtue de noir, et

reprit aussitôt:

--L'homme que j'accuse d'avoir fait assassiner le colonel Privat a

commencé, il y a six ans, la trop longue série de ses crimes; et c'est

sur moi et une jeune fille respectable qu'il essaya, en premier lieu,

ses aptitudes de traître. La nature l'avait doué d'une physionomie

agréable, le diable lui avait prêté son habileté et sa puissance

de fascination: le misérable en profita pour tromper mon amitié et

m'enlever l'affection d'une jeune fille que j'aimais cl que j'avais

sauvée de la mort. Puis, non content de ce beau triomphe, il se

disposait à ravir cette enfant à l'affection de ses vieux parents,

lorsque je le forçai à s'arrêter pour se battre avec moi.

Les criminels sont rarement courageux, et il est inouï que le coeur ne

leur fasse pas défaut au moment du danger.

C'est ce qui arriva pour Joseph Lapierre.

Nous n'avions pas échangé quelques balles, sur un îlot perdu et au

milieu des ténèbres d'une nuit sans étoiles, que la terreur empoigna mon

adversaire à la gorge et qu'il se laissa choir, feignant d'avoir été

tué.

Je l'abandonnai à son sort et ramenai la jeune fille chez elle.

Le lendemain, le misérable m'avait dénoncé aux autorités et j'étais

arrêté sur la route de la frontière. Un mois plus tard, je partais pour

le pénitencier de Kingston!

Un murmure d'indignation parcourut la salle.

Ce n'est pas tout, reprit Després. En reconnaissant la lâcheté de son

nouvel amant, la jeune fille le prit en horreur et refusa de le revoir.

Comment se vengea-t-il de ce dédain mérité?... En répandant sur le

compte de cette malheureuse des calomnies tellement atroces, qu'elle et

sa famille durent quitter la paroisse et que la vieille mère en mourut

de chagrin!

--Voilà le premier pas fait par Joseph Lapierre: dans la voie du crime!

Un second murmure, plus accentué et plus général, gronda parmi les

assistants, et plusieurs bouches féminines laissèrent échapper un mot

sanglant:

«Le lâche!»

--Tout cela est faux et de pure invention! s'écria Lapierre avec force.

Cet individu se moque de son auditoire, et je le mets au défi de prouver

un seul de ses dires.

--Approchez, mademoiselle Gaboury, se contenta de répondre l'accusateur.

Une femme en deuil, conduite par un tout jeune homme, se détacha du

groupe retiré à l'écart et s'avança jusqu'en face de madame Privat.

Arrivée là, elle souleva son voile et exposa en pleine lumière sa pâle

et belle figure.

--Tout ce que monsieur vient de raconter est de la plus scrupuleuse

vérité, dit-elle. Je m'appelle Louise Gaboury et je suis cette femme

honteusement calomniée par Joseph Lapierre.

--Et moi, je suis le frère de cette jeune fille et je corrobore son

témoignage, ajouta l'enfant qui accompagnait Louise. Demandez mon nom à

monsieur Lapierre et, s'il est revenu de la stupéfaction que lui cause

ma présence ici, lorsqu'il m'a laissé hier soir sous les verrous d'un

cachot de sa maison, il vous dira que je m'appelle Georges Gaboury.

Lapierre proféra une menace incompréhensible et retomba sur son siège,

le front baigné d'une sueur froide.

--C'est bien, mes enfants, dit le juge X...; vous pouvez vous retirer.

Ils obéirent; mais, en passant devant Mlle Primat, Louise se sentit

attirée par une douée traction et se retourna.

--Asseyez-vous ici, près de moi, ma chère demoiselle, lui dit Laure. Ne

sommes-nous pas presque deux soeurs?

Louise regarda cette belle jeune fille qui avait été si près d'être

malheureuse à tout jamais, et murmura:

--Oh! c'eût été trop dommage!

Puis elle prit place sur le siège qu'on lui offrait.

Quant au Caboulot, il regagna son coin, où l'attendaient les deux

personnages qui restaient du groupe de tout à l'heure et qui n'étaient

autres que nos buveurs de la nuit précédente: Lafleur et Cardon.

Le Roi des Étudiants reprit son formidable réquisitoire.

Ayant fait assister le lecteur à la conversation qui eut lieu, quelques

jours auparavant, entre Després et Laure--conversation qui roula

exclusivement sur les criminelles menées de Lapierre aux États-Unis et

sa participation à l'hécatombe du régiment du colonel Privat--nous ne

voulons pas nous répéter, certain que personne n'a oublié cette terrible

révélation.

Nous nous contenterons de dire que le Roi des Étudiants fut implacable

et que pas un fil de la sombre trame ourdie par Lapierre ne resta dans

l'ombre. Il s'appliqua surtout à faire ressortir le machiavélisme odieux

employé par l'ancien espion pour circonvenir Mlle Privat; il exposa à

l'assistance émue tout ce qu'il y avait de grand dans le dévouement de

cette fière jeune fille, sacrifiant son bonheur à la mémoire de son

père, imposant silence à son instinctive répulsion et épousant un homme

détesté, pour empêcher qu'un soupçon planât sur la tombe de ce vénéré

père. Puis, résumant et condensant le dramatique exposé qu'il venait de

faire, il termina par une foudroyante péroraison, dont les dernières

phrases furent celles-ci:

--Vous me demandez des preuves contre l'abominable scélérat qui est

aujourd'hui courbé sous la main vengeresse de Dieu?... Ces preuves,

mesdames et messieurs, je pourrais me dispenser de vous les donner, car

la seule attitude du coupable, le remords qui se traduit sur sa figure

par une pâleur morbide, ses réponses embarrassées, ses emportements

spasmodiques, et jusqu'à cette farouche résignation dans laquelle il

s'est enfin renfermé, tout cela devrait être plus que suffisant pour

apporter la conviction dans vos esprits... Mais je ne veux laisser

subsister aucun doute relativement aux graves accusations que je viens

de jeter à la face de Joseph Lapierre, et, sans même tirer parti de

l'aveu tacite de culpabilité qui ressort de ce fait que l'habile

chercheur de dots a fait disparaître, ces jours-ci, tous ceux qui

pouvaient témoigner contre lui, je vous mettrai sous les yeux un

argument plus irrésistible, une preuve plus accablante: le propre aveu

du coupable, le témoignage de sa conscience, enfin le journal où sa

main criminelle et imprudente a consignée, jour par jour, ses ténébreux

projets...

--C'est une petite razzia que je fis sur ce bon Lapierre, une nuit qu'il

revenait du camp confédéré, où il avait lâchement vendu ses frères de

l'armée du nord.

Et le Roi des Étudiants, tirant de son gilet le grand portefeuille de

maroquin que nous connaissons, le présenta solennellement à madame

Privat.

--Lisez, madame, dit-il, et que Dieu vous donne la force d'aller

jusqu'au bout!

--Misérable voleur! hurla Lapierre, mon portefeuille!... Ah! tu ne

jouiras pas longtemps de ta victoire!

Il n'avait pas fini, qu'un coup de pistolet éclata dans le salon, suivi

aussitôt d'une seconde détonation.

La panique s'empara des femmes.

Mais la fumée se dissipa vite et la voix sonore de Després domina tous

les bruits:

--Ce n'est rien, mesdames, dit-il: c'est l'assassin du colonel Privat

qui vient de se faire justice, après avoir commis sur moi une seconde

tentative de meurtre.

En effet, chacun put voir le misérable Lapierre étendu, sanglant et

immobile, sur le parquet. Ce fut Cardon qui, du fond de la salle,

prononça son oraison funèbre, rigoureusement condensée en cette seule

phrase:

--Tout est bien qui finit bien!

Le Roi des Étudiants · 第 61 / 63 题