Deux vieilles connaissances

Avant de mettre face à face les deux implacables rivaux de Saint-Monat,

retournons un peu sur nos pas et expliquons comment il se faisait que le

Roi des Étudiants, enlevé si prestement la veille, arrivait cependant

juste à point pour sauver Laure des bras de Lapierre.

On se rappelle que vers le soir du 22 juin--c'est-à-dire quatre fours

auparavant--Després, ramassé sanglant et privé de sentiment dans le parc

de la Folie-Privat, avait été conduit chez le père Gaboury par le petit

Caboulot, et là, confié aux soins d'un médecin; on se rappelle, en

outre, que Louise avait disparu le même soir, sans que les recherches

les plus minutieuses eussent donné seulement un indice relativement à

cette étrange affaire; enfin, nos lecteurs ont trop bonne mémoire pour

n'avoir pas tout frais dans l'esprit le spectacle poignant du pauvre

Caboulot enserré dans les immenses bras de Passe-Partout, au moment

où le courageux enfant faisait pâlir Lapierre sous le regard des six

prunelles d'acier de son revolver.

Il va sans dire que tout cela s'était accompli à l'insu du Roi des

Étudiants, cloué sur le lit de Louise par une fièvre cérébrale qui

s'était déclarée pendant la nuit, et il est parfaitement inutile

d'ajouter que la garde-malade chargée de veiller auprès du blessé avait

reçu instruction de ne pas toucher un mot de ces événements, au cas où

Gustave, revenu à l'intelligence, la questionnerait.

Il résulta donc de toutes ces salutaires précautions que Després

n'apprit l'horrible vérité, c'est-à-dire la disparition du Caboulot et

de Louise, que dans la matinée du lundi suivant, jour où le médecin le

déclara hors de danger et lui raconta ce qui était arrivé.

Le Roi des Étudiants n'eut pas de peine à deviner d'où partaient tous

ces coups successifs. Il se souvint du célèbre axiome de droit criminel:

«Cherche à qui le crime profite», et il eut bientôt fait de trouver à

qui pouvait, profiter la disparition du Caboulot et de sa soeur; et,

rattachant ces deux attentats à la tentative de meurtre faite sur lui,

quelques jours auparavant, le jeune homme acquit la conviction que

Lapierre, Lapierre seul, était l'auteur de toutes ces ténébreuses

menées.

Que faire?...

Fallait-il terminer la campagne par un coup de foudre, en dénonçant

Lapierre aux autorités de police et le faisant arrêter dans son propre

domicile?

Gustave en eut un instant la pensée, mais il la rejeta aussitôt. Sa

loyauté native se prêtait mal à de semblables moyens, et il chercha

autre chose.

Ne valait-il pas mieux faire le mort et laisser l'ennemi s'endormir dans

une trompeuse sécurité, pour tomber sur lui au moment où il croirait la

victoire assurée?

C'était de bonne guerre, et c'est à ce dernier moyen que s'arrêta

l'étudiant. Il attendrait, pour se rendre à la Canardière, que la nuit

fût venue, et il ne ferait que passer chez lui--le temps de prendre

un certain portefeuille où était soigneusement enfermé le dossier de

l'ex-fournisseur des armées américaines.

Malheureusement, Després comptait sans maître Passe-Partout, qui,

nonchalamment étendu sur le talus du rempart, le guettait par une

embrasure. Or, ce digne garçon, relevé de sa garde auprès du Caboulot,

s'était installé dès le matin en face de la maison Gaboury et ne l'avait

pas un seul instant perdue de vue.

Une si belle persévérance ne devait pas rester infructueuse.

Passe-Partout vit, à un certain remue-ménage dans la chambre du malade,

que quelque chose d'inaccoutumé se passait. Il redoubla d'attention,

dilatant ses prunelles pour essayer de percer l'épais rideau de

mousseline qui masquait la fenêtre. Mais, en dépit de toute la bonne

volonté du monde, l'excellent garçon ne put que constater le passage

fréquent de deux ombres derrière le malencontreux rideau.

Un autre se fût découragé.

Passe-Partout, lui, ne fit que se piquer au jeu.

Enfin, vers six heures du soir. Argus--le dieu des espions--eut pitié de

son disciple. La fenêtre s'ouvrit toute grande et Després se pencha hors

de l'appui pour inspecter la rue.

Cela ne dura qu'une seconde; mais Passe-Partout vit ce qu'il voulait

voir, c'est-à-dire un blessé tout vêtu et assez bien rétabli pour

entreprendre une petite promenade à la Canardière.

Il détala aussitôt et se rendit en toute hâte chez le patron.

Là, il ne dit qu'un mot:

--Votre homme va venir.

--C'est bien, partez, lui fut-il répondu; et, surtout, n'oubliez pas

qu'il faut que les choses se fassent sans bruit. Pas de lutte, pas de

cris. Mais un bon bâillon et des cordes solides. Allez.

Bill, surgissant du _cabinet privé_, emboîta le pas derrière

Passe-Partout, et les deux coquins prirent le chemin de la Polie-Privat.

Trois-quarts d'heure plus tard, une voiture de maître, conduite par un

élégant jeune homme et agrémentée d'un domestique en livrée, descendait

rapidement la rue Saint-Louis et tournait l'angle da la côte du Palais.

C'était Lapierre qui se rendait au bal de sa future belle-mère, Mme

Privat.

La garde du Caboulot, toujours prisonnier dans son cabinet noir, avait

été confiée à Madeleine.

Mais revenons à Gustave Després.

Après avoir rassuré le père Gaboury sur le sort de ses deux enfants et

lui avoir promis de les ramener sains et saufs au logis, le lendemain,

le Roi des Étudiants se disposa au départ.

Il attendit cependant que la nuit fût complètement venue; puis il

s'enveloppa dans une ample redingote et se dirigea vers la rue

Saint-Georges, où il demeurait.

Sa maîtresse de pension, en le voyant arriver si inopinément, faillit

lui sauter au cou.

--Ah! monsieur Després, dit-elle, j'ai cru qu'il vous était arrivé

malheur, et vos amis, donc!... Dame! depuis quatre jours qu'on n'a eu,

de vous ni vent ni nouvelle!...

--Rassurez-vous, la mère, répondit Gustave... J'ai fait un voyage: voilà

tout.

--Tant mieux. Seigneur!...

Elle allait continuer, mais Gustave ne lui en laissa, pas le temps et

monta chez lui. Sans perdre une minute, il ouvrit un des tiroirs de son

secrétaire et y prit un vieux portefeuille de maroquin rouge, à fermoir

de cuivre oxydé, qu'il dissimula soigneusement sous ses habits; puis il

sortit de sa chambre, referma sa porte et regagna la rue, à petit bruit.

Une heure après, il pénétrait, par un chemin détourné, dans le parc

de la Folie-Privat et s'avançait, absorbé dans ses pensées, vers le

rond-point. Certes, il était loin de s'attendre à rencontrer, au beau

milieu des domaines de Mme Privat et en pleine nuit, les deux oiseaux de

pénitencier qui le guettaient. Aussi, lorsque ces messieurs s'abattirent

sur lui avec un ensemble magnifique, Gustave fut-il extrêmement surpris,

tellement surpris qu'il ne songea pas même à se défendre. L'eut-il

voulu, du reste, que la chose eût été impossible. En effet, les

agresseurs ne s'amusèrent pas à lui expliquer comment ils se trouvaient

là et à s'excuser de la liberté grande. Bien au contraire, pendant que

l'un lui appliquait sur la bouche un solide bâillon, l'autre, avec

une dextérité inouïe, lui liait bras et jambes, le mettant dans

l'impossibilité absolue de bouger.

Cela fait, le plus grand des bandits--une espèce de géant, aux formes

massives--sortit de sa ceinture un court poignard et en appliqua

froidement la pointe sur la poitrine du prisonnier.

--Un cri, un geste... et tu es mort, mon bonhomme! dit-il d'une voix

sourde.

--Nous te ferons pas de mal, si tu es sage; mais gare à la dissipation!

ajouta le plus petit sur un ton aigrelet.

Després n'avait garde de crier: il étouffait sous son bâillon: de

gesticuler: il était ficelé comme une momie de la pyramide de Khéops.

Il se contenta donc de rager _in petto_ et de déplorer son imprévoyance.

Mais c'étaient là des regrets superflus, et le Roi des Étudiants n'était

pas homme à s'y abandonner longtemps. Comprenant parfaitement que le

seul but de Lapierre, en le faisant enlever, était de l'empêcher de

communiquer avec Laure avant son mariage. Després concentra toutes ses

facultés à chercher un moyen de s'échapper avant le lendemain matin.

--Pourvu qu'on ne m'entraîne pas trop loin, se dit-il, rien n'est

perdu. Je trouverai bien, d'ici à quelques heures, un expédient pour me

débarrasser de mes deux coquins.

Et, fortifié par cette lueur d'espoir, Gustave se laissa docilement

conduire à la voiture formée qui attendait en, face d'une des extrémités

du parc.

Le trajet se fit en dix minutes; puis le lourd équipage s'ébranla, pour

ne s'arrêter qu'après une course d'une demi-heure.

On était arrivé.

Passe-Partout ouvrit la portière et sauta sur le chemin. Il fut suivi

de Bill. Puis tous deux, avec une galanterie exquise, enlevèrent

délicatement leur prisonnier et le mirent un instant sur ses jambes, à

côté de la voiture.

Cela fait, Passe-Partout se détacha du groupe et se dirigea vers une

vieille maison en ruines, accroupie sur un amoncellement de rochers

fantastiques, et qui n'était autre que la distillerie de la mère

Friponne.

Després ignorait ce détail; mais il lui fut facile de reconnaître qu'il

était sur la route de Charlesbourg et à un demi-mille tout au plus de

Québec, dont la masse sombre se détachait sur sa droite.

--Allons, bon! pensa-t-il, je ne suis qu'à deux pas de la Canardière

et j'aurai bien du malheur si je ne réussis pas à m'échapper de cette

vieille bicoque.

Passe-Partout revint au bout de cinq minutes.

Il y a quelqu'un, dit-il à son compagnon; faisons le tour et entrons par

la porte de derrière.

--La chambre de monsieur est prête? demanda Bill, d'un ton goguenard.

--Il n'y manque que des tapis, répondit le facétieux Passe-Partout.

--En avant, alors.

Després fut de nouveau enlevé, et les deux porteurs gravirent le

monticule, frôlèrent les murailles de la masure, puis finalement

s'arrêtèrent en face d'une porte basse donnant sur la forêt.

--C'est ici! fit la voix flûtée du plus petit des porteurs.

--Faut-il enfoncer? gronda le géant, s'apprêtant à heurter la porte de

sa formidable épaule.

--Non pas. Du silence et de la tenue!... la mère Friponne va ouvrir dans

la minute, s'empressa de répliquer Passe-Partout.

Il ne se trompait pas. La porte s'ouvrit presqu'à l'instant et une

vieille femme apparut, une chandelle fumeuse à la main.

--Par ici. mes coeurs, dit-elle je vais vous montrer le chemin.

--On y va, la vieille; marchez, lui fut-il répondu.

La mère Friponne, suivie des porteurs et du porté, traversa une petite

salle sombre et humide, ouvrit une porte, fit quelques pas dans une

autre pièce, non moins sombre, et non moins humide, puis s'arrêta et,

se baissant, souleva une trappe, d'où s'échappèrent des parfums non

équivoques de whisky.

--Ça sent bon, ici, la mère! grommela Bill en reniflant avec

satisfaction.

--Sapristi! oui, appuya Passe-Partout.

--Suivez toujours, mes coeurs, grinça la voix de la mère Friponne, déjà

rendue dans les profondeurs de la cave.

Le singulier cortège descendit l'escalier par on était disparue la

vieille, traversa une vaste salle, mal pavée et saturée d'odeurs

alcooliques, passa sous le cadre vermoulu d'une lourde porte, et enfin

s'arrêta dans une autre salle, aussi vaste que la première et séparée

d'icelle par un mur de refend, mais à moitié dépavée et ne recevant de

jour que par un soupirail grillé.

--C'est ici la chambre de monsieur, dit la mère Friponne, en s'inclinant

avec une politesse comique.

--Oui-da! fit Passe-Part oui; eh bien! j'en ai vu de pire et j'ai

souvent couché, moi qui vous parle, dans des lieux qui, loin d'être bien

clos comme celui-ci, n'avaient pour murailles que les quatre pans du

ciel.

--Moi aussi, appuya Bill, sans compter la pluie qui passait à travers la

toiture du firmament.

--En ce cas, vous ne trouverez pas monsieur à plaindre, pas vrai? fit

observer la maîtresse du logis.

--Au contraire, répondit Passe-Partout, il va être ici comme un

prince... un peu gêné, peut-être, dans ses mouvements; mais, bah! une

nuit est bientôt passée.

Et, sur cette réflexion philosophique, le petit homme repassa dans la

première cave, où l'attiraient invinciblement les odorantes émanations

du whisky.

La mère Friponne et Bill suivirent, non, toutefois, sans avoir

civilement souhaité une bonne nuit à leur pensionnaire.

Puis, la lourde porte fut refermée et une grosse barre de chêne

assujettie en travers, de manière à rendre inutile toute tentative

pour la rouvrir. Le pauvre Després, malgré toutes les ressources de sa

fertile imagination, avait donc bien peu de chances de s'échapper.

Cependant, il ne désespéra pas et se prit à réfléchir sérieusement.

Pendant que le Roi des Étudiants rumine et repasse dans sa mémoire

toutes les ruses employées par les prisonniers célèbres, depuis; les

évasions du hardi chevalier de Latude jusqu'à celles du fameux Jack

Sheppard, suivons un peu nos amis Bill et Passe-Partout. Nous finirons,

peut-être, par rencontrer, au bout de notre course, des per sonnages

avec qui nous avons déjà lié connaissance.

Comme tous les membres de la petite pègre, les deux garnements que nous

venons de voir à l'oeuvre adoraient les liqueurs spiritueuses et,

en particulier, le whisky. Aussi, les avons-nous vus tout à l'heure

manifester hautement leur prédilection, lorsque, par la trappe

soudainement ouverte, sont montés, en nuages épais, les arômes du joyeux

liquide.

Nous n'étonnerons donc personne en disant que Bill et Passe-Partout,

une fois leur prisonnier en lieu sûr, ne paraissaient pas pressés de

remonter à l'étage supérieur. C'est en vain que la vieille Friponne, un

pied sur la marche inférieure de l'escalier, les invitait du regard et

du geste à la suivre: regard et geste demeuraient impuissants contre les

convoitises en éveil des deux acolytes.

Voyant cette hésitation de mauvais augure et les regards fureteurs des

retardataires, la bonne femme prit un parti héroïque: elle monta, deux

marches, de telle sorte que la chandelle qu'elle tenait se trouva au

niveau du plancher supérieur, sur le point de disparaître.

Passe-Partout comprit cette tactique savante, et, lui aussi, il prit un

parti héroïque.

--Hé! la mère, dites donc! cria-t-il.

--Quoi? fit la vieille, d'un ton rogne.

--Ça sent bien bon, ici...

--Ensuite?

--Eh bien! là où ça sent bon...

--Achevez.

--Moi, je reste.

--Moi aussi, fit Bill, comme un écho sourd.

--Oui-da! mes coeurs, glapit la mère Friponne, en redescendant les deux

marches qu'elle venait de gravir.

--C'est comme ça! reprit Passe-Partout résolument.

--C'est comme ça! appuya Bill, non moins résolument.

Les yeux de la mère au whisky lancèrent deux flammes aiguës. Elle parut

sur le point de se porter à quelque voie de fait regrettable; mais,

heureusement, la fière attitude de l'ennemi lui en imposa et toucha son

vieux coeur racorni.

--Voyons, mes enfants, dit-elle d'un ton radouci, pas de bêtises; montez

à la cuisine et je vous en apporterai, de ce qui sent bon.

--Bien vrai, la mère? demanda Passe-Partout, ébranlé.

--C'est si vrai qu'il y en a déjà sur la table qui vous attend.

--A la bonne heure! Grimpons, vieux Bill.

Bill ne se le fit pas répéter deux fois. Il suivit Passe-Partout,

qui lui-même suivait la mère Friponne, de telle façon que tous trois

débouchèrent ensemble dans la cuisine, où nous avons déjà introduit le

lecteur.

Mais là, les deux suivants de la mère Friponne s'arrêtèrent tout

interloqués: la table était déjà occupée par trois buveurs.

Ces trois buveurs, nous les connaissons: c'étaient d'abord maître;

Simon, puis--ô surprise agréable!--nos joyeuses connaissances des

premiers chapitres: Lafleur et Cardon.

Comment, diable! se fait-il que nous les trouvions là, sirotant

tranquillement du whisky, pendant que leur roi, Gustave Després, est à

vingt pieds d'eux qui se tord dans les spasmes de la fureur?

Ah! dame! c'était un peu-là faute du sort qui les avait fait naître sans

le sou, pendant qu'il les avait dotés d'une soif prodigieuse--d'où était

résulté un conflit permanent entre le besoin de boire et l'impossibilité

de satisfaire ce besoin. La lutte avait été chaude, terrible et avec des

chances à peu près égales des deux côtés, lorsqu'un beau matin, Cardon,

pour sa part, dut s'avouer vaincu: la soif l'emportait, hélas!... et pas

le sou!

Que faire?... A quel saint se vouer?... Si, encore, Bacchus se fût

trouvé sur le calendrier!...

Cardon en était là de ses angoisses, lorsqu'à la nuit tombante arriva

Lafleur. Le digne homme était tout pâle; non pas de cette pâleur morbide

qui suit une bamboche un peu corsée, mais de cette blancheur nerveuse

qui résulte d'une grande émotion.

Il s'assit sans mot dire en face de son camarade et le regarda avec une

pitié protectrice.

Puis, au bout de quelques instants de ce silence mystérieux:

--Ami Cardon? dit-il.

--Que veux-tu?

--As-tu trouvé?

--Non.

--Rien?

--Rien.

--Ainsi, il faut renoncer à satisfaire une soif légitime?

--Hélas... pas d'argent et... pas de crédit!

--C'est vrai.

Nouveau silence, rompu, cette fois, par Cardon.

--Et toi, Lafleur, tu n'as donc pas cherché?

--Si.

--Et tu n'as rien trouvé?

--Si.

--Comment, tu as un moyen?

--J'ai un moyen, et un bon! répondit Lafleur, en sortant de sa réserve

empruntée. Je puis m'écrier, comme le grand Archimède: _Eurêka!_ j'ai

trouvé! Ami Cardon, embrassons-nous: désormais, nous boirons à bon

marché.

--Explique-toi, je t'en prie... répliqua Cardon, dominé par une

singulière émotion.

--C'est bien simple, mon cher, répondit Lafleur.. Tu sais ta chimie

organique, n'est-ce pas?

--Un peu.

--Voyons cela. Qu'arrive-t-il dans la fermentation des matières

amylacées?

--Qu'elles se dédoublent en alcool et en acide carbonique.

--En alcool, as-tu dit?

--Oui, en alcool.

--Eh bien! qu'est-ce que l'alcool, sinon du whisky en esprit?

--C'est, ma foi, vrai.

--Nous ferons du whisky, mon ami, puisque les épiciers et les

aubergistes nous en refusent inhumainement; et, pour punir ces tyrans

dépourvus d'entrailles, chaque fois que nous serons saouls, nous irons

parader en face de leurs boutiques inhospitalières.

Gardon n'en put entendre davantage et se jeta tout sanglotant dans les

bras du digne Lafleur.

De ce jour, la fondation d'une distillerie clandestine était décidée.

Restaient les fonds à recueillir et le site à trouver.

Cardon et Lafleur firent une collecte parmi leurs camarades, et le

capital fut souscrit en une journée. Quant au site, au local et à

quelques autres détails d'administration, ce fut plus difficile. Les

deux fondateurs errèrent pendant huit grands jours, à Québec et dans

les environs, sans trouver ce qui leur convenait. La sécurité de

l'établissement exigeait un endroit isolé, loin des yeux de la police,

tandis que la commodité des consommateurs le voulait à proximité de la

ville.

Finalement, Lafleur dénicha la masure de la mère Friponne et se décida à

lui faire des ouvertures.

La mère Friponne tenait alors un maigre débit de tabac moisi et de pipes

ébréchées, absolument insuffisant pour faire vivre un chat. Elle accepta

avec enthousiasme.

Quinze jours plus tard, un alambic était installé dans sa cave et les

premières bouteilles du nouveau whisky prenaient la route de Québec, où

leur contenu faisait les délices des carabins.

Depuis lors, la distillerie ne cessa de fonctionner et de répandre ses

produits au sein de la joyeuse bohème des disciples d'Hypocrate ou de

Cujas. A l'époque où nous en sommes rendus--c'est-à-dire deux ans après

sa fondation--l'assiette de cet établissement reposait sur une base

solide, et ses pères, Lafleur et Cardon, pouvaient espérer qu'il

atteindrait un âge patriarcal.

Et, maintenant que le lecteur est bien fixé sur les raisons qui

amenaient les deux étudiants chez la mère Friponne, reprenons notre

récit.

Le Roi des Étudiants · 第 57 / 63 题