D'où venait l'espion, et quel avait été le motif de sa brusque sortie,
une heure auparavant?
C'est ce que nous allons dire en peu de mots.
Pendant toute la soirée, Lapierre avait été inquiet, agité; ses yeux
s'étaient souvent dirigés, avec une impatience à peine contenue, vers
l'horloge du grand salon; sa conversation, bien qu'enjouée et pleine de
verve, s'était ressentie de l'état de son esprit, et sa bonne humeur
n'avait été qu'une bonne humeur de commande; sa gaieté, qu'une gaieté
factice, nerveuse, intermittente. Chaque fois que la porte d'entrée du
grand salon s'était ouverte pour livrer passage à un invité en retard,
à une figure nouvelle, il avait tressailli et pâli sous son masque de
cire, comme s'il se fût attendu à quelque soudaine apparition, à voir
une nouvelle statue du Commandeur.
Mais, ainsi que don Juan, il avait trop de scepticisme dans l'âme et
trop de foi dans son étoile pour s'arrêter longtemps à des craintes
puériles, et ne pas se remettre aussitôt de ces petites alertes.
Néanmoins, il faut croire que Lapierre avait de sérieuses raisons
pour observer ainsi la porte d'entrée, et dévisager tous les nouveaux
arrivants, car pas une figure étrangère n'échappa à sa rapide
inspection, pas un nom ne fut chuchoté sans être entendu de lui; et,
chose singulière, plus la soirée avançait, plus s'approchait, par
conséquent, le moment si impatiemment attendu de son mariage, plus aussi
l'inquiétude étreignait Lapierre à la gorge, plus l'effarement se lisait
dans ses yeux.
C'est que le coquin avait beau se répéter à lui-même que toutes ses
précautions étaient bien prises, ses ennemis en lieu sûr, sa fiancée aux
trois-quarts convaincue--une vague crainte, une mystérieuse terreur n'en
faisait pas moins frémir les fibres les plus secrets de son être...
--Tout cela ne servira qu'à me perdre davantage, se disait-il, si ce
Després de malheur n'est pas empoigné avant d'arriver ici.
En effet, l'enlèvement du Roi des Étudiants! voilà ce qui préoccupait,
par-dessus toutes choses, maître Lapierre; voilà ce qui le rendait
nerveux et impressionnable; voilà ce qui lui mettait au coeur cette
mystérieuse impression de terreur dont nous venons de parler.
Vers minuit, l'honnête fiancé n'y tint plus et, prétextant, vis-à-vis de
Laure un grand mal de tête, il demanda la permission d'aller prendre le
frais dans le parc.--permission qui, on le conçoit sans peine, lui fut
octroyée de grand coeur.
Lapierre sortit donc.
Au lieu de suivre les allées illuminées _a giorno_, il prit un sentier
perdu et s'enfonça rapidement au plus épais du bois; puis, faisant un
crochet, il inclina vers la gauche et se rapprocha ainsi du rond-point.
Une fois arrivé à vingt pas de l'endroit où, dans l'avant-dernier
chapitre, nous avons vu Bill et Passe-Partout en embuscade, Lapierre
s'arrêta et prêta anxieusement l'oreille.
Aucun bruit ne lui parvint, que la rumeur sourde et lointaine des
promeneurs conversant à demi-voix et les accords éclatants de
l'orchestre répétés par les échos du parc.
Lapierre fit une dizaine de pas en avant et s'arrêta de nouveau pour
écouter.
Même silence et mêmes bruits.
Alors, il appela doucement:
--Passe-Partout! Bill!
Les deux mécréants ne répondirent pas--et pour cause. Ils trottaient en
ce moment sur la route de Charlesbourg,--avec leur prisonnier Gustave
Després.
Lapierre eut un rayon d'espérance.
--Serait-ce déjà fait? se dit-il. Allons voir au signe convenu.
Et, se glissant sous les rameaux entrelacés, le rôdeur nocturne
s'approcha du banc que l'on connaît. Une fois là, il tâta avec sa main
et poussa une exclamation étouffée, en sentant, sous ses doigts une
petite branche attachée grossièrement à une extrémité du dossier.
--C'est fait! s'écria-t-il! Mon ami Després est allé rendre ses hommages
à la mère Friponne. Brave Bill! brave Passe-Partout! comme ils me font
une bonne besogne et quelle heureuse idée j'ai eue de me les associer!
Après avoir ainsi exprimé sa satisfaction. Lapierre se disposa au
retour. Il refit le chemin qu'il venait de parcourir, se faufilant avec
les mêmes précautions au milieu du parc, fuyant les endroits éclairés et
adoptant de préférence les sentes plongées dans l'obscurité.
Une heure après son départ, il rentrait au cottage, dans le même
moment--comme nous l'avons vu--où Paul Champfort en sortait par les
appartements de derrière.
Le fiancée de Mlle Privat n'étant plus reconnaissable. Sa figure
rayonnait, et un sourire de triomphe mal comprimé courbait sa fine
moustache.
Laure s'aperçut de ce changement à vue et ne put s'empêcher de frémir.
Elle préférait voir son prétendant soucieux et préoccupé, que de lire
sur son front l'annonce d'un succès prochain. En effet, tout ce qui
était joie chez cet homme ne présageait-il pas douleur et désillusion
pour elle.
Quoi qu'il en soit, elle ne perdit pas contenance et reçut les
compliments du jeune homme avec le calme dont elle ne s'était pas
départie depuis que son sacrifice était fait. Et, d'ailleurs, les
mutuels aveux qui venaient de s'échanger entre elle et son cousin
n'avaient pas peu contribué à rendre la paix à son coeur. Elle se disait
maintenant que tout serait, tenté pour la soustraire au gouffre qui
l'attirait invinciblement, et qu'elle n'avait plus qu'à s'en rapporter
courageusement à la Providence. A quoi lui servirait de se raidir contre
une destinée inévitable, si Després n'arrivait pas? Que lui vaudraient
des récriminations et des dédains, si Lapierre, en dépit de tout, allait
être son mari?
Voilà ce que se disait la jeune fille et voilà pourquoi elle accueillit
son fiancé avec moins de froideur que d'habitude, presque amicalement.
--Mademoiselle, roucoulait Lapierre, j'ai appris en entrant que vous
vous êtes trouvée fatiguée pendant une valse: me serait-il permis de
vous demander si cette faiblesse est passée?
--Oh! monsieur, ce n'était qu'un simple étourdissement, répondit Laure,
une défaillance passagère qui n'a pas eu de suites.
--Vous me voyez très heureux d'apprendre qu'il en a été ainsi, car vous
aurez besoin de toutes vos forces pour la grande journée dont l'aurore
va poindre bientôt.
--Vous avez raison, monsieur, il me faudra être forte! murmura Laure,
avec un singulier sourire. Aussi, ajouta-t-elle, ai-je l'intention de me
ménager et de ne plus accepter d'invitation à danser.
--Je ne saurais blâmer une aussi sage détermination,
mademoiselle--d'autant moins qu'elle me prouve votre désir de paraître à
l'autel dans tout l'éclat de votre beauté, répondit galamment Lapierre.
--Oh! monsieur, croyez que cette considération-là est pour fort peu
de chose dans ma décision, et que cette beauté dont il vous plaît de
parler, je ne m'en occupe guère.
--Vous avez tort, mademoiselle; car, au milieu de cet essaim de
charmantes jeunes filles qui émaillent, cette nuit, vos salons, vous
êtes et restez encore la plus charmante.
--En vérité, M. Lapierre, vous tournez à ravir le madrigal, et je me
demande ce qui a pu vous arriver de si heureux pour que vous vous soyez
transformé de la sorte.
Le jeune homme se mordit les lèvres.
--Vous trouvez? fit-il narquoisement.
--Mon Dieu, oui... répondit Laure négligemment. Il y a une heure à
peine, vous sembliez soucieux, préoccupé...
--La promenade m'a fait du bien, répliqua Lapierre, et, d'ailleurs, me
ferez-vous un crime de perdre un peu la tête à l'approche du bonheur que
je rêve depuis si longtemps?
Laure ne répondit pas sur-le-champ. Elle plongea son regard froid et
calme dans l'oeil louche de son interlocuteur.
--Il y a peut-être autre chose, dit-elle...
--Autre chose?... quoi donc?
--L'absence de certaine personne...
--Je vous comprends, mademoiselle, répliqua gravement Lapierre; vous
voulez parler de monsieur Després, n'est-ce pas?
--Précisément, monsieur.
--Je suis très aise que vous ayez amené la conversation sur ce terrain,
car vous me fournissez l'occasion de vous dire franchement ma pensée
là-dessus. Vous vous rappelez, n'est-ce pas, que vendredi dernier, sans
savoir même que vous vous étiez rencontrée avec ce Després, je vous
disais que mes ennemis s'agitaient dans l'ombre, tramaient contre moi,
obéissant à un mot d'ordre, parti je ne savais d'où; vous vous souvenez
que je vous ai mentionné spécialement le nom du matamore qui devait,
paraît-il, venir jusqu'ici soutenir ses accusations ridicules en face de
toute la noce; vous avez souvenir de tout cela, n'est-il pas vrai?
--C'est vrai... je me souviens parfaitement.
--Eh bien! mademoiselle, comme ce jour là, je vous déclare de nouveau
que j'aurais été heureux de voir monsieur Després exécuter sa menace et
remplir son engagement; j'aurais été charmé de pouvoir, d'un seul coup,
fermer la bouche à ce vaillant chevalier redresseur de torts, digne
émule de feu don Quichotte... Et tenez, mademoiselle, il n'y a pas
encore à désespérer, puisqu'il n'est que deux heures et que le contrat
ne se signe qu'à six... Attendons, et peut-être que la justice de Dieu
voudra bien envoyer cet impudent papillon se brûler les ailes à la
lumière de la vérité.
--Vous avez raison: attendons la justice de Dieu! répondit Laure avec
gravité.
En ce moment, madame Privat pénétrait dans le salon et se dirigeait vers
le groupe formé par son futur gendre et sa fille.
--Ma chère Laure, dit-elle en arrivant, je viens t'enlever ton fiancé
pour quelques instants. Le notaire est occupé à dresser le contrat,
et il a besoin de monsieur Lapierre pour certains renseignements. Tu
permets, n'est-ce pas?
--Faites, répondit Laure, avec insouciance.
Lapierre s'inclina et suivit la veuve du colonel.
Quant à la jeune créole, elle se dirigea vers l'embrasure d'une fenêtre
et ramena sur elle les rideaux, pour échapper à l'obsession de la foule,
qui n'aurait pas manqué de venir lui rendre ses hommages.
Là, elle colla son front contre une vitre et regarda anxieusement
l'avenue brillamment illuminée; puis sa pensée prit son essor et suivit
son cousin, Paul Champfort, à la recherche du mystérieux sauveur qu'elle
n'avait fait qu'entrevoir. A toute minute, par une illusion d'espoir,
elle se figurait voir arriver les deux jeunes gens--l'un rayonnant comme
le bonheur, l'autre terrible comme la vengeance!
Mais toute la nuit se passa; mais l'aurore descendit du ciel; mais
quatre heures sonnèrent, puis cinq, puis six, sans réaliser le secret
espoir de la malheureuse fiancée, sans que Gustave eût paru?
Seulement, comme le dernier coup de la sonnerie vibrait encore au-dessus
des assistants silencieux, Champfort entra dans le grand salon.
Il était extrêmement pâle et paraissait exténué de fatigue.
Laure, assise près de sa mère et à quelque distance de la table où se
tenait un grave notaire, jeta à son cousin un coup d'oeil interrogateur;
mais celui-ci ne put que courber la tête dans un geste de suprême
désespoir.
--Allons! le sort en est jeté, se dit la jeune fille, consommons
courageusement notre sacrifice.... Dieu n'a pas voulu que j'eusse ma
part de bonheur sur la terre!
Et, calme, stoïque, impassible, elle écouta la lecture du contrat de
mariage, faite en ce moment par le notaire.
Le plus profond silence régnait parmi les nombreux assistants,
rassemblés dans le salon. Seuls, Paul Champfort et Edmond Privat,
retirés à l'écart, causaient d'une façon extrêmement animée.
Les deux jeunes gens paraissaient sous le coup d'une violente émotion et
semblaient discuter une question d'un haut intérêt, car sur leurs
pâles figures se lisait le bouleversement le plus terrible. Champfort,
surtout, avait l'air furieusement excité et dominé par une de ces
froides colères que l'on ne maîtrise pas.
Le jeune Privat, plus raisonnable, faisait tous ses efforts pour calmer
son cousin.
Cependant, le notaire acheva la lecture du contrat de mariage au milieu
du silence général. Il promena alors, à travers ses lunettes, un regard
interrogateur sur les intéressés; puis, constatant que personne n'avait
d'objection à faire, il se leva et présenta au futur époux, Joseph
Lapierre, son siège et sa plume.
--Signez, monsieur, dit-il.
Lapierre signa d'une main fiévreuse. Puis, se levant, il attendit, tout
en présentant la plume au notaire.
--A la future épouse, maintenant! reprit l'homme de loi. Passez la plume
à votre fiancée, monsieur.
Lapierre se tourna vers Laure et attendit, tenant toujours la plume.
Mais, comme la jeune fille hésitait, tournant désespérément son regard
vers la porte d'entrée, madame Privat intervint.
--Eh bien! Laure, que fais-tu donc? dît-elle avec une certaine
impatience; ne vois-tu pas que tu fais attendre ces messieurs?
--J'y vais, ma mère! répondit tranquillement la jeune créole.
Et, plus blanche que le papier sur lequel elle allait inscrire son nom,
plus froide que la table de marbre qui servait de bureau, elle s'avança
silencieuse et résignée.
Lapierre, fort pâle lui-même, s'empressa de lui présenter la fatale
plume.
La victime se mit en devoir de signer sa condamnation...
Mais, à cet instant, suprême, il se passa quelque chose d'étrange.
On vit Champfort s'échapper brusquement des mains d'Edmond Privat et
marcher, un revolver à la main, sur Lapierre, tandis que la porte
d'entrée du salon s'ouvrait avec fracas pour livrer passage à un homme
pâle et le visage ruisselant de sueur...
A cette terrible apparition, Lapierre poussa un cri étouffée et tomba
sur un siège. Quant à Laure, elle laissa échapper la plume, joignit les
mains et leva les yeux au ciel, dans une muette action de grâce.
L'homme qui arrivait ainsi à la dernière heure, à la dernière minute,
c'était le sauveur, c'était Gustave Després.