A la vue de cet homme, à la figure bouleversée, qui venait d'exécuter
un si prodigieux saut par-dessus les arbustes de la haie, le couple
s'arrêta, étonné.
Lapierre, lui, continua pour quelque temps sa course furibonde, puis il
ralentit son allure et, finalement, prit le pas ordinaire à environ deux
arpents du parc.
--C'est lui! s'écria le jeune homme qui accompagnait la dame voilée.
--Qui, lui? fit celle-ci un peu émue.
--Lapierre!... Joseph Lapierre!
--C'est impossible...
--Je te dis que je l'ai parfaitement reconnu. Une figure comme la sienne
ne s'oublie pas.
--Mais, que faisait-il dans ce bois?
--Je n'en, sais rien... Tout ce que je puis dire, c'est qu'il n'était
pas là pour prier le bon Dieu, et que nous ferions bien d'aller nous
promener un peu de ce côté.
--Quelle idée!
--Partout où cet homme a passé, ça doit sentir le crime... Allons voir,
ma soeur; je vais te frayer un passage.
--Mon pauvre frère, nous n'avons pas le droit de pénétrer ainsi chez des
étrangers, et si quelqu'un nous surprenait...
--Pénétrons tout de même: c'est mon idée...Advienne que pourra! Lapierre
vous a, ce soir, une physionomie qui ne me revient pas du tout, et le
coquin m'a tout l'air... Enfin, allons toujours.
La jeune fille, à moitié convaincue, se laissa conduire par son frère,
et, après plusieurs essais infructueux, ils se trouvèrent enfin de
l'autre côté de la haie.
Un sentier, à peine visible, se présentait en face d'eux.
Ils s'y engagèrent.
Mais les deux hardis promeneurs n'avaient pas fait un arpent, qu'un
spectacle terrible s'offrit à leurs regards et qu'ils poussèrent
simultanément un cri d'effroi:
--Un cadavre!
Un homme gisait, en effet, en travers du chemin, la figure horriblement
tatouée de sang et le front ouvert par une large blessure.
Il paraissait mort, ou, du moins, respirait si péniblement qu'il n'en
valait guère mieux.
Ce moribond, comme on le sait, n'était autre que Gustave Després.
Cependant, le jeune garçon s'était approché du cadavre supposé, tout en
murmurant:
--Hum! ce pauvre diable me fait l'effet de n'avoir guère besoin de
soins médicaux, car je le crois parti pour un monde meilleur... Voyons
toujours.
Et il se mit en frais de relever la tête du malheureux, pour examiner sa
blessure.
La jeune femme, elle, demeurait là, près du lieu de la catastrophe,
immobile, clouée au sol, les yeux démesurément ouverts et incapable de
prononcer une parole.
Tout à coup, le médecin improvisé, qui s'occupait à étancher le sang sur
le front de l'homme gisant par terre, lâcha la tête qu'il soutenait et
se releva d'un bond, en poussant un cri terrible:
--Gustave!... c'est Gustave!
--Que dis-tu là? fit la jeune fille, en joignant les mains et
s'avançant, pâle d'effroi.
--Je dis que Gustave a été assassiné... il est mort.
--Grand Dieu! serait-ce possible?
--Hélas! ce n'est que trop vrai. Regarde plutôt.
La jeune fille, surmontant sa terreur, se courba sur l'homme assassiné
et releva son voile pour mieux voir.
Si Gustave Després eût alors ouvert soudainement les yeux, il aurait
contemplé un spectacle auquel il ne se serait, certes, pas attendu: il
aurait vu Louise Gaboury, sa fiancée infidèle des bords du Richelieu,
penchée sur lui et pleurant à chaudes larmes.
Mais le Roi des Étudiants dormait probablement son dernier sommeil, car
il ne bougeait pas et sa respiration était imperceptible.
Disons ici, en peu de mots, comment il se faisait que Louise se trouvait
là en compagnie de son frère; car on devine aisément que le jeune
garçon, improvisé médecin, n'était autre que notre vieille connaissance,
cet excellent Caboulot.
Depuis les révélations qu'il avait faites à sa soeur, le petit étudiant
avait dans la tête une idée fixe: rapprocher Louise de Després et les
faire travailler de concert à la vengeance commune.
Il se doutait bien qu'une première entrevue ne suffirait pas à effacer
de la mémoire du Roi des Étudiants les événements de Saint-Monat et la
trahison de Louise; mais, bon lui-même et possédant un coeur d'or,
le Caboulot se disait que Gustave finirait par pardonner, en face du
repentir et des larmes de sa soeur.
Cramponné à cette idée, le jeune Gaboury avait, non sans peine, décidé
Louise à l'accompagner chez Després; là, il apprit que ce dernier venait
de partir, avec un jeune homme, pour la Canardière.
Le parti du Caboulot fut bientôt pris. On sait que son caractère
bouillant était l'ennemi acharné des atermoiements.
--Gustave est à la Canardière, dit-il à sa soeur: eh bien! allons-y.
Nous aurons bien du malheur si nous ne le heurtons pas en chemin.
--Y songes-tu? avait répondu Louise... Jamais je ne me déciderai à une
semblable démarche.
--Tu m'as promis de te laisser guider par moi; conséquemment, tu dois
m'obéir. Pas de réplique: en avant, marche!
Et le tyrannique Caboulot avait, sans cérémonie, pris le bras de sa
soeur et l'avait conduite nous savons où.
Cependant, Louise, toujours agenouillée, disait:
--Mon Dieu! mon Dieu! ce pauvre Gustave, le revoir en cet état!
--Mort! mort! sanglotait à son tour le Caboulot, mort sans avoir atteint
son but, sans s'être vengé et avoir vengé la société!
--Mort sans m'avoir pardonnée! reprenait Louise, comme un écho funèbre.
--Ces lamentations duraient depuis cinq minutes, quand tout à coup le
Caboulot bondit sur ses pieds, galvanisé par une pensée soudaine.
--Assez pleuré! cria-t-il. L'homme qui sort d'ici est l'assassin de
Gustave: il faut que cet homme-là meure avant d'entrer dans Québec. Je
l'attraperai bien.
--Et il se disposa à prendre son élan.
--Es-tu fou? exclama Louise en le retenant par le bras... Me laisser
seule ici?... abandonner ce pauvre Gustave, qui vit peut-être encore?...
Et elle posa la main sur le coeur du moribond.
Le Caboulot trépignait.
Je veux le tuer! je veux le tuer! rugissait-il... Point de pitié pour
cet assassin d'enfer, pour cet ignoble espion, pour ce voleur de dot!
--Attends, attends! dit tout à coup Louise, anxieuse et penchée sur la
poitrine du cadavre.
--Point d'attente!... C'est tout de suite... la main me démange!
répondit sourdement le Caboulot, fou de colère et de douleur.
Il allait bondir, quand Louise eut un soudain tressaillement.
--Reste, mon frère, Gustave n'est pas mort... son coeur bat,
s'écria-t-elle.
Et elle releva vers le bouillant Georges sa pâle et douce figure, où
brillait un rayon d'espérance.
--Dis-tu vrai? exclama le petit étudiant, qui se précipita sur le corps
de Després et appliqua son oreille sur la poitrine du blessé.
--En effet, dit-il au bout de quelques secondes, le coeur bat et ce
pauvre Gustave est encore vivant... Tout espoir n'est pas perdu.
Puis se relevant:
--Vite, à l'oeuvre... Je cours chercher de l'eau... Nous le sauverons,
Louise.
Heureusement qu'un ruisseau coulait à quelques pas de là, sous le petit
pont dont nous avons déjà parlé. Le Caboulot s'y transporta en deux
enjambées et rapporta de l'eau dans son chapeau.
Quoique étudiant de première année, le jeune Gaboury aurait eu honte de
ne pas savoir bassiner une blessure. Il lava donc à grande eau la plaie
qui ouvrait le front de Després, puis la banda soigneusement avec le
mouchoir de Louise, préalablement trempé dans le ruisseau.
Et, satisfait de son pansement, il regarda le blessé, lui tenant le
pouls, comme aurait pu faire un vrai médecin.
Ce traitement si simple du futur docteur en médecine suffit cependant
pour ranimer le Roi des Étudiants. Le pouls reparut à l'artère radiale;
la figure se colora imperceptiblement, et la respiration devint plus
facile. Quelques mots inintelligibles s'échappèrent même des lèvres
pâles du jeune homme.
Mais il ne bougea pas autrement, et ses yeux demeurèrent entr'ouverts.
--Allons, grommela le Caboulot, avec toute l'importance d'un vieux
praticien, le cerveau a subi une plus forte commotion que je ne le
pensais, et Gustave a besoin de soins attentifs. Je vais aller chercher
une voiture et nous le transporterons à Québec, chez lui.
--Non pas, répliqua vivement Louise, c'est chez nous qu'il faut
l'emmener. Je serai sa garde-malade, et peut-être...
--Au fait, tu as raison, ma soeur, et je ne suis qu'une grue de n'avoir
pas songé à cela. Gustave sera tellement dorloté et médicamenté chez le
père Gaboury, qu'il reviendra à la santé malgré lui... Mais, ajouta-t-il
en remettant son chapeau sur sa tête, je suis ici à dire des fariboles,
tandis que je devrais galoper à la recherche d'une voiture. Attends-moi:
je ne serai pas longtemps.
Et le petit étudiant partit comme un trait, bondit par-dessus la haie
avec l'agilité d'un acrobate, prit sa course dans la direction de
Québec, et disparut finalement à un coude du chemin.
Louise resta donc seule, en face du moribond.
La nuit tombait: l'obscurité envahissait le parc et la clarté rougeâtre
qui estompait le couchant faisait ressortir davantage les teintes
sombres de la forêt.
Aucun bruit ne s'élevait de la route de la Canardière; seules, les
grenouilles, croassant dans les flaques d'eau, faisaient entendre leur
monotone trémolo, auquel répondait d'une façon sinistre la respiration
comateuse du blessé.
Louise eut peur...
Quoique éveillée, elle eut un singulier cauchemar.
Il lui sembla que le corps de Després se redressait lentement et se
remettait sur ses pieds, avec des mouvements d'automate; les yeux du
malheureux se changeaient en charbons ardents; sa blessure se rouvrait
et laissait couler un flot de sang lumineux; puis, enfin, une voix
sépulcrale se faisait entendre, qui disait: «Tu vois, Louise, cette
horrible blessure: elle va me tuer; mais ce n'est rien en comparaison de
celle que tu fis à mon coeur, il y a sept ans... Je me meurs depuis ce
jour, Louise: adieu!...» Et le corps retombait lourdement en travers du
sentier durci...
A cette horrible vision, la pauvre jeune, fille sentit une sueur glacée
inonder ses tempes, et elle ne put que se laisser choir sûr ses genoux,
en voilant sa figure de ses mains tremblantes.
Elle était dans cette position depuis une minute à peine, quand un
frôlement imperceptible agita le feuillage tout près de là... Une figure
blême se glissa derrière la jeune fille agenouillée; deux mains, tenant
un foulard plusieurs fois replié, s'avancèrent en silence de chaque côté
de sa tête; puis, soudain, le foulard glissa rapidement sur la bouche,
et se trouva noué derrière la nuque de Louise...
La malheureuse affolée de terreur, voulut crier; mais l'horrible figure
lui apparut, grimaçante et moqueuse...
Alors, la pauvre jeune fille perdit tout à fait connaissance entre
les bras de la sinistre apparition, pendant que ses lèvres décolorées
murmuraient:
--Encore _lui!_ ................................................
Cinq minutes plus tard, le roulement sourd d'une voiture se fit entendre
et un homme apparut dans le sentier.
C'était le Caboulot.
Il était suivi du cocher de la voiture, qui venait lui aider à
transporter le Roi des Étudiants évanoui.
La première parole du Caboulot fut à l'adresse de sa soeur.
--Ai-je été trop long-temps, ma soeur?... As-tu eu peur? demanda-t-il.
Pas de réponse.
--Où es-tu donc, Louise? reprit le jeune homme, en élevant la voix.
Même silence.
L'inquiétude commença à gagner le petit étudiant. Louise pouvait bien
s'être éloignée de quelques pas, et pour une minute ou deux; mais, dans
tous les cas, elle devait se trouver à portée d'entendre les appels
réitérés de son frère.
Le Caboulot se fit cette supposition, et beaucoup d'autres, mais
inutilement: Louise demeura introuvable. On eut beau chercher, fouiller
le parc: rien!
Alors, un véritable désespoir s'empara de l'enfant. Il aurait sangloté,
s'il eût été seul.
Que faire?...
Le petit étudiant le demandait à tous les échos de la Canardière et à
tous les saints du calendrier.
Placé dans la dure alternative d'abandonner sa soeur ou de risquer la
vie de son ami Després, en le privant des soins immédiats que requérait
son état, le Caboulot ne savait quel parti prendre... Il se lamentait et
s'arrachait les cheveux; mais ces démonstrations violentes n'avançaient
pas les choses...
Le cocher risqua un avis. Par hasard, ce cocher-là se trouvait être un
homme de bon conseil.
Mon petit monsieur, dit-il, écoutez-moi. Votre position est embêtante,
je l'avoue; mais ce n'est pas en vous donnant des taloches et en
geignant que vous en sortirez... Allons au plus pressé; il y a ici un
homme qui peut mourir, faute de soins: dépêchons-nous de le transporter
en bon lieu. Puis, si vous ne trouvez pas votre soeur à la maison, eh
bien! vous aurez toute la nuit pour chercher. Pas vrai?
--Vous avez raison, murmura le Caboulot; si Gustave mourait sans
médecine, je me le reprocherais toute ma vie. Transportons-le dans la
voiture, et filons vers Québec. Je reviendrai plutôt.
Trois quarts d'heure après, le Roi des Étudiants reposait dans le lit
virginal de Louise.
Un médecin était à son chevet.