Depuis la conversation orageuse qu'elle avait eue avec son fiancé, Mlle
Privat ne quittait guère sa chambre et ne se mêlait que très rarement
aux autres membres de la famille.
Frappée au coeur et courbée forcément sous une inexorable nécessité,
elle voulait bien ne pas se plaindre, mais il lui était impossible de
prendre part aux joies de ses compagnes plus heureuses qu'elle, et
encore plus impossible de s'associer aux préparatifs que l'on faisait en
vue de son mariage.
C'était ainsi qu'elle vivait, isolée et mélancolique, tantôt retirée
dans sa délicieuse chambrette, tantôt en tête-à-tête avec le grand piano
du salon, pendant qu'autour d'elle, dans les vastes appartements, tout
était bruit, mouvement et branle-bas de fête.
Dans le cours de la vie humaine, combien de fois le plaisir insoucieux
ne s'ébat-il pas de la sorte tout à côté de la douleur ignorée!
A l'heure précise où Gustave et Edmond filaient au grand trot sur le
chemin de la Canardière, la pauvre Laure, toujours triste et désespérée,
se trouvait à la fenêtre de sa chambre, promenant son regard voilé
sur la magnifique campagne qui avoisine Québec. A travers quelques
éclaircies d'arbres, elle voyait se dessiner, comme les tronçons d'un
ruban grisâtre, la route qui conduit à Montmorency... De temps à autre,
un magnifique équipage passait rapidement vis-à-vis ces percées de
feuillages, pour disparaître en une seconde, se montrer de nouveau plus
loin, puis s'évanouir encore.
Laure regardait sans voir...
Que lui importait le mouvement de ces foules en habits de fête, galopant
joyeusement sur le chemin de la vie!... Son bonheur, à elle, n'était-il
pas envolé pour toujours, et la route qui se déroulait en face de sa
jeune existence pouvait-elle lui offrir autre chose que des épines et
des ornières!...
Elle laissait donc passer un à un tous ces brillants équipages, sans
leur accorder plus qu'une attention distraite, lorsqu'un élégant
phaéton, traîné par deux beaux chevaux de race mexicaine, s'arrêta tout
à coup vis-à-vis d'une éclaircie du parc et qu'un des deux jeunes gens
qui en occupaient le siège sauta à terre, puis disparut entre les
arbres.
Laure devint toute pâle.
Elle avait reconnu la voiture de son frère et se disait avec anxiété:
--Oh! mon Dieu, qui donc est avec mon frère?... Pourvu que ce ne soit
pas lui!...
Puis se ravissant:
--Mais non..., ce ne peut être déjà mon persécuteur... et, d'ailleurs, il
ne se serait pas venu dans la voiture d'Edmond, ou, dans tous les cas,
ne serait pas descendu à l'entrée du parc.
Ce raisonnement rassura un peu la jeune créole. Toutefois, sa curiosité
n'était pas satisfaite, et elle se remit à faire de nouvelles
suppositions.
--Si c'était Paul! se dit-elle.
Et sa main se porta involontairement à son coeur.
Depuis la scène de l'avant-veille et, surtout, depuis l'imprudent aveu
fait par Lapierre relativement aux sentiments de l'étudiant en médecine,
Laure était bien revenue de ses préventions contre son cousin. Plus que
cela, elle se reprochait amèrement de ne l'avoir pas compris et d'avoir
ainsi laissé passer le bonheur à côté d'elle, sans lui tendre la main...
Et, maintenant, cet amour désintéressé et malheureux, ce sentiment
chevaleresque qu'elle s'était appliquée à refouler--faute de le
connaître--dans le coeur du fier jeune homme, pouvait-elle y songer?...
pouvait-elle le lui offrir encore?...
Et la pauvre jeune fille, en se faisant ces réflexions, ne put empêcher
une larme brûlante de couler sur sa joue enfiévrée.
Mais, à son tour, elle repoussa cette nouvelle Supposition.
--Non, se dit-elle, ce n'est pas Champfort... Il souffre, lui aussi, et
ne veut pas augmenter sa souffrance en venant dans cette maison où
le malheur s'est abattu... Et, pourtant, ce jeune homme que j'ai vu
disparaître dans le parc...
Elle n'acheva pas.
Le roulement d'une voiture se fit entendre dans l'avenue, et Laure,
s'avançant la tête hors de sa fenêtre, put voir son frère sauter
lestement sur les marches du péristyle et remettre les guides à un
domestique.
Alors, la jeune créole appela:
--Edmond!
Celui-ci releva la tête.
--Je veux te voir tout de suite, continua Laure. Peux-tu me donner deux
minutes?
--Pas deux minutes, ma chère, mais deux heures, répondit l'étudiant, qui
disparut sous la haute porte d'entrée.
Un instant après, il était dans la chambre de sa soeur.
La jeune créole embrassa, son frère, puis ouvrait la bouche pour
lui poser une question facile à deviner, lorsqu'elle s'aperçut que
l'étudiant, d'ordinaire pétulant et joyeux, était, ce jour-là, d'une
gravité magistrale.
Elle le regarda quelques secondes, puis changeant brusquement sa
question:
--Que se passe-t-il donc, mon cher Edmond? demanda-t-elle; qu'a-t-il pu
t'arriver de si fâcheux pour que tu sois devenu comme cela tout morose?
--Il ne m'est rien arrivé d'extraordinaire, ma bonne Laure, répondit
l'étudiant.
--Alors, pourquoi cette figure de juge qui va prononcer une sentence de
mort?
--Ai-je vraiment cette figure-là?
--Mais... à peu près.
--Dans ce cas, c'est que j'ai probablement quelque sentence grave à
porter... ou à faire porter.
--Une sentence?
--Tu dis bien.
--Eh! contre qui?,.. Ce n'est pas contre moi, au moins?
Et Laure. feignit de rire; mais le rire ne lui allait plus, et elle ne
put qu'ébaucher un amer rictus.
Edmond ne répondit pas, mais il se leva et, s'approchant de sa soeur, il
lui dit avec une tristesse qui n'était pas sans solennité:
--Ma soeur, le temps des atermoiements et des subterfuges est passé...
Il se trame ici des choses terribles et enveloppées d'un sombre
mystère...
Laure voulut se récrier.
--Laisse-moi parler, continua le jeune Privat. Si je n'ai pas le droit
de te forcer à me faire part de ce fatal secret que tu prétends exister
entre nous, l'ai du moins le devoir d'empêcher ma soeur unique de se
sacrifier inutilement.
--Edmond, je t'en prie, interrompit fébrilement la jeune créole, ne va
pas plus loin et cesse de me parler de ces choses. Tu m'as promis, il y
a quelque temps, de ne jamais plus revenir sur ce sujet.
--Je l'avoue; mais les circonstances sont changées... Il s'agit du
bonheur de toute ta vie, et je ne veux plus rester spectateur impassible
d'un sacrifice aussi douloureux.
--Mais, je ne me sacrifie pas... je l'aime, mon fiancé!...
Et la malheureuse enfant eut le courage de prononcer ce sublime mensonge
d'une voix ferme.
Edmond la contempla d'un air attendri.
--Ce n'est pas à moi, pauvre chère soeur, dit-il, que tu feras croire
pareille chose. Ton âme est trop noble pour n'avoir pas deviné la
bassesse de caractère et l'hypocrisie de ce misérable suborneur... Tu ne
peux l'aimer.
--C'est là où tu te trompes, essaya de répliquer Laure.--Et, d'ailleurs,
reprit-elle avec énergie, si je fais véritablement un sacrifice, c'est
que je le juge tellement nécessaire, que rien au monde ne pourrait
m'empêcher de l'accomplir. Le sort en est jeté... Tu m'as juré de ne
jamais révéler ce secret à notre mère: tiens ta promesse, je tiendrai
mes engagements.
Le jeune Privat vit qu'il était temps de frapper un grand coup.
--S'il existait de par le monde, dit-il, un homme qui fût capable de te
prouver l'inutilité de ton sacrifice...?
Laure hocha la tête et murmura:
--C'est impossible.
--Si ce même homme, poursuivit Edmond, possédait des documents
irrécusables, en présence desquels le doute ne serait pas permis, et
établissant que Lapierre est un misérable, digne tout au plus de figurer
au bout d'une corde de potence...
Laure ne répondait pas.
Son front était devenu brûlant et les tempes lui bourdonnaient.
--Eh bien? fit l'étudiant.
--Un homme semblable n'existe pas, répondit la jeune fille, qu'une
étrange espérance envahissait.
--S'il existait? insista Edmond.
--S'il existait! s'il existait! s'écria Laure avec exaltation, je dirais
que Dieu a eu pitié de moi et qu'il a fait un miracle.
--Eh bien! ma soeur, reprit le jeune Privat en tirant une lettre de sa
poche, remercie Dieu, car il a fait un miracle; car cet homme existe et
il t'envoie ceci.
Laure s'empara fébrilement de la lettre que lui présentait son frère.
--Une lettre! dit-elle... une lettre à moi!...Mais vais-je me permettre
de la lire?
--Tu le dois, ma soeur. Elle est d'un brave jeune homme qui sera ton
sauveur. Ne refuse pas le secours que t'envoie la Providence.
--N'est-ce pas ce jeune étranger qui t'accompagnait tout à l'heure,
demanda Laure, tout en brisant le cachet d'une main tremblante.
--Précisément. Il attend dans le parc que tu lui répondes.
Laure ouvrit la lettre et lut tout bas.
Voici le contenu de cette missive écrite par Gustave Després:
Mademoiselle,
Un homme qui a parfaitement, connu, à l'armée américaine, votre
brave et malheureux père, vous demande respectueusement quelques
instants d'entretien, sous la sauvegarde de votre frère.
Cet homme est en état de vous donner tous les renseignements que
vous pourrez lui demander sur la personne et les actes de M. Joseph
Lapierre, votre fiancé. Il appuiera ses, dires des preuves les plus
irrécusables.
De grâce, mademoiselle, ne refusez pas d'entendre cet envoyé de
la Providence, car il est probablement le seul homme qui puisse
éloigner de votre tête l'effroyable malheur qui vous menace.
Laissez-vous conduire par votre frère.
La jeune créole ne prit pas même le temps de réfléchir. Après avoir
glissé la lettre du Roi des Étudiants dans son corsage, elle dit
rapidement à son frère:
--As-tu vu _Monsieur_, aujourd'hui?
--Je l'ai vu ce matin.
--A quelle heure doit-il venir?
--Il ne viendra pas avant demain. J'ai une lettre d'excuse pour ma mère.
--Ah! tant mieux: nous ne serons pas épiés. Allons trouver l'homme qui
m'a écrit; c'est Dieu qui nous l'envoie.