Pendant que s'accomplissait les divers événements que nous venons de
rapporter, une scène d'un tout autre genre se passait à Québec, dans une
modeste mansarde de Saint-Roch.
Cette fois-ci, il ne s'agit pas d'intérêts et de passions contraires
aux prises, et les acteurs sont bien autres qu'un fiancé forçant
impitoyablement la main à sa future...
Nous y voyons, au contraire, une belle et douce jeune fille de vingt à
vingt-deux ans, un peu pâle, un peu triste, travaillant avec ardeur à un
ouvrage de broderie, près d'une fenêtre que protège contre l'aveuglante
lumière du soleil un blanc rideau de mousseline...
C'est, nous l'avons dit, dans une modeste mansarde de Saint-Roch,
quelque part dans la rue Saint-Valier--comme l'indique le pittoresque
amoncellement de rochers, couronnés de vieux remparts percés
d'embrasures, qui ferme l'horizon du sud, en face de la fenêtre.
Ici, point de luxe et rien de ce qui annonce la riche héritière.
La pièce est petite, basse et mal éclairée; l'ameublement, qui semble
avoir connu des jours meilleurs, porte les traces évidentes d'un long
usage et de plusieurs pérégrinations...
Mais, comme tout y est à sa place!... comme tout est propre, luisant,
soigné!... qu'elle est donc blanche la couverture qui orne le petit
lit virginal, dressé tout au fond de l'appartement, et combien semble
moelleux le tapis d'un chelin qui cache tout entier le parquet!
C'est que nous sommes ici dans la chambre particulière, dans le _sanctus
sanctum_ de cette jolie jeune fille qui manie si prestement son
aiguille, près de la fenêtre.
Et la chambre d'une jeune fille, y a-t-il nid de fauvette ou
d'hirondelle plus chaud, plus douillet, plus charmant que cela?
Au moment où pénètre notre regard profane dans ce coquet pigeonnier, il
est environ quatre heures de l'après-midi.
C'est le jour môme de notre excursion à la Canardière et le lendemain de
la fameuse réunion d'étudiants.
La maîtresse du petit logis, debout avec l'aube et fatiguée par un
travail incessant et monotone, lève de temps en temps sa bête blonde,
jette un regard distrait par la fenêtre, puis laisse tomber son menton
dans sa main et rêve...
L'aiguille reprend bientôt sa course hâtée sur les dessins de la toile;
mais elle s'arrête de nouveau au bout de quelques minutes... la tête
blonde se relève; le regard distrait traverse encore la mousseline
transparente pour aller se perdre sur les sombres remparts...
Et puis, l'infatigable aiguille se remet à l'oeuvre.
Évidemment, la jeune fille est lasse et voudrait bien interrompre
tout-à-fait son travail; mais, de toute évidence aussi, quelque raison
puissante l'en empêche et l'aiguillonne.
La lutte reprend donc, avec des alternatives diverses de triomphe et de
défaillance, jusqu'à ce qu'un bruit cadencé de pas sur le trottoir d'en
face arrête enfin net la terrible aiguille.
L'ouvrage est brusquement déposé sur un petit guéridon, et la jeune
brodeuse, se haussant sur ses mignons pieds, regarde avec anxiété dans
la rue.
Apparemment qu'elle voit ce qu'elle désirait voir, car aussitôt,
frappant joyeusement ses mains l'une contre l'autre, elle abandonne
vivement la fenêtre et court à la porte de sa chambre.
Un instant après, un bruit de clef jouant dans une serrure se fait
entendre, puis l'escalier est ébranlé par des pieds agiles qui
l'escaladent quatre à quatre, et, finalement, un jeune homme tout
essoufflé arrive comme une bombe dans la chambre, pour être reçu entre
les bras de notre jolie travailleuse.
Disons de suite, pour empêcher le moindre soupçon d'effleurer l'esprit,
que ce mortel privilégié n'était autre que notre vieille connaissance
d'hier, le _petit Caboulot_, et la belle jeune fille de la mansarde, sa
soeur _Louise_, l'ex-fiancée du Roi des Étudiants!
Là, Caboulot, en quittant sa soeur le matin, lui avait annoncé qu'il
possédait un grand secret la concernant, mais qu'il ne lui en ferait
part qu'après son cours, à quatre heures, alors, que leur père serait
absent.
Or, quatre heures étaient sonnées depuis quelque temps, et voilà
pourquoi nous avons vu Louise oublier sa broderie pour regarder par la
fenêtre ou se demander quel pouvait bien être ce _grand secret_, de
monsieur son frère.
Maintenant, par quelle succession d'événements singuliers et quelles
vicissitudes du sort avaient-ils passé, pour que nous les retrouvions
dans un modeste logement de la rue Saint-Valier, à Québec, après
les avoir laissés là-bas, sur le Richelieu, dans une situation plus
qu'aisée?
C'est ce que nous allons raconter en quelques mots.
On voit déjà que Lapierre, après avoir obtenu la déportation à Kingston
de son rival Després, voulut se conduire en conquérant et obtenir des
parents de Louise la main de leur fille.
Ceux-ci refusèrent net.
Ils avaient bien considéré auparavant ce jeune homme comme un aimable
compagnon et un gai convive; mais, outre que depuis il avait tenté
d'enlever leur fille de force, deux autres raisons leur faisaient un
devoir de résister à sa demande.
C'était d'abord l'engagement pris avec le sauveur de leur fille.
Després--engagement d'honneur dont ils ne se croyaient pas déliés par
le malheur arrivé à leur pauvre ami. Ensuite, et surtout, la conduite
ignoble de Lapierre dans toute cette affaire de duel et de procès avait
soulevé contre lui l'indignation de ces braves gens, et ils ne voulaient
pour pour gendre d'un homme ayant sur la conscience d'aussi lâches
agissements.
Voilà pourquoi ils se retranchèrent derrière leur détermination bien
arrêtée.
Lapierre eut beau supplier et menacer: tout fut inutile.
Alors, transporté de colère, le misérable ne craignit pas de recourir,
pour se venger, à un moyen révoltant: il calomnia publiquement Louise et
répandit sur son compte les bruits les plus compromettants.
Puis, content de son oeuvre, il détala au plus vite et se réfugia aux
États-Unis.
Mais il laissait derrière lui la semence maudite qu'il avait jetée parmi
les populations cancanières des petites paroisses environnantes, et
cette semence germa avec une effrayante rapidité.
La position ne tarda pas à devenir intolérable pour la famille
Gaboury--on a vu ailleurs que c'était son nom--et elle dut vendre ses
propriétés, puis s'en aller bien loin de ces bords aimés du Richelieu,
où chacun de ses membres était né.
Louise elle-même, guérie depuis longtemps de sa folle passion par la
lâcheté de son ravisseur, avait la première, demandé ce déplacement.
Ce fut à Québec que l'on décida de se rendre--autant pour mettre le plus
de distance possible entre la nouvelle et l'ancienne résidence, que pour
permettre au petit Georges de continuer plus facilement ses études.
Le temps, qui sèche bien des larmes, venait à peine de tarir la source
de celles versées par cette famille éprouvée, qu'une nouvelle calamité
s'abattit sur elle et que les pleurs reparurent.
Madame Gaboury, minée par le chagrin et la maladie, succomba six mois
après avoir quitté s'a place natale.
Ce fut un grand deuil.
Louise, surtout, pensa ne s'en consoler jamais. La malheureuse jeune
fille s'imagina, non sans une apparence de raison, qu'elle était pour
beaucoup dans ce fatal événement, et cette funeste conviction s'enracina
tellement dans son esprit, qu'elle y étendit un sombre voile de
mélancolie, que la main bienfaisante du temps ne put jamais déchirer
complètement.
Puis vinrent les difficultés pécuniaires, inséparables de toute
situation de ce genre, Georges entra à l'Université, et les revenus se
trouvèrent insuffisants pour un tel surcroît de dépense...
Le père Gaboury, encore alerte pour son âge, paya bravement de sa
personne, en se faisant petit employé d'une maison de commerce.
Quant à Louise, heureuse en quelque sorte de réparer ses torts
involontaires envers sa famille, elle se mit résolument à l'oeuvre et
devint une ouvrière en broderie des plus courues.
L'aube la trouvait debout, et la nuit la surprenait courbée sur son
travail.
Grâce à ces deux énergies et à ces deux dévouements, Georges put
continuer, insoucieux, ses études médicales.
On masqua si bien de prétextes ingénieux ces sacrifices nécessaires, que
l'enfant ne fit que soupçonner la vérité, sans jamais la découvrir toute
entière.
Ce gamin-là eût été homme à refuser énergiquement d'apprendre l'art de
guérir, aux prix des fatigues de son vieux père et des sueurs de sa
pauvre soeur.
Voilà où en étaient les choses au moment où nous renouons connaissance
avec cette estimable famille.