Il nous faut ici, pour l'intelligence complète de ce qui va suivre,
ouvrir une parenthèse et faire, à vol d'oiseau, une revue de la
situation réciproque des personnages qui vont successivement se
présenter sous nos yeux.
A tout seigneur, tout honneur! Commençons par le fiancé de mademoiselle
Privat.
C'était, en vérité, un fort joli garçon que ce chenapan de Lapierre.
Grand, bien découplé, souple et gracieux dans ses mouvements, il était
l'heureux possesseur d'une tête caractéristique, où il y avait, mêlés
assez confusément, du grec et du mauresque.
En effet, si son nez un peu aquilin et la coupe hardie de son visage
rappelaient vaguement le type athénien, sa peau mate et légèrement
bronzée n'en aurait pas moins fait honneur à la langoureuse physionomie
d'un descendant des Maures de l'Andalousie.
Quoi qu'il en soit, un détail presque insignifiant dérangeait,
constatation faite, l'harmonie classique et le calme olympien de cette
belle figure, et ce détail se trouvait dans le regard.
Lapierre avait des yeux noirs fort grands et fort beaux; mais, chose
extraordinaire, il ne pouvait les maintenir en repos et les fixer
carrément sur une autre paire d'yeux. Son regard, sans cesse en
mouvement et comme égaré, ne faisait qu'effleurer le regard fixé sur lui
et se plaisait, de préférence, à voltiger sur les menus détails de la
toilette de son interlocuteur.
L'honnête garçon agissait-il ainsi par timidité?... on bien le misérable
suborneur de jeunes filles craignait-il de laisser, lire, par ces
fenêtres grandes ouvertes de son âme, les noires machinations qui s'y
tramaient?...
Peut-être!
Dans tous les cas, ce tic singulier donnait à notre nouvel Adonis un
petit air faux et un certain cachet d'hypocrisie qui déparaient bien un
peu les grâces séduisantes de ses autres traits... Mais, comme on ne
rencontre guère d'homme parfait et que, d'ailleurs, le défaut dont il
est question résidait plutôt dans l'expression du regard que dans le
regard lui-même, Lapierre n'en passait pas moins pour un des plus beaux
hommes de Québec, aux yeux des juges féminins. Et plus d'une de ces
dames, qu'un secret dépit rendait accommodante, ne se gênait pas pour
dire que la riche demoiselle Privat faisait, en somme, un excellent
mariage, puisqu'elle payait avec du _vil métal_ aisément acquis tant de
grâce et tant de perfection...
Madame Privat--il faut bien le dire--paraissait être un peu de cette
opinion; mais sa fille envisageait probablement la chose, à un point
de vue plus élevé et moins spéculatif, car il était de toute évidence
qu'elle ne partageait pas l'engouement général à l'égard de son futur
époux. Calme et presque insouciante, elle voyait arriver sans trouble
comme sans impatience le jour solennel où elle associerait à jamais sa
vie à celle du brillant jeune homme qui faisait tourner tant de têtes.
Plus que cela, les gens sérieux de son entourage--ses vrais amis,
ceux-là,--remarquaient avec étonnement qu'à rencontre de bien des jeunes
filles en pareil cas, Laure devenait de plus en plus bizarre, se drapait
de plus en plus dans sa sombre mélancolie, à mesure qu'approchait le
jour fatal...
A leurs yeux, cette belle Jeune fille gardait dans son coeur quelque
secret terrible et, plutôt que de le dévoiler, marchait stoïquement à
l'autel, comme d'autres marchent au sacrifice.
Mais ses amis clairvoyants--en bien petit nombre, du reste--se gardaient
bien de laisser paraître au dehors cette pénible impression et se
contentaient de conjecturer _in petto_.
Il aurait donc fallu que la veuve du colonel Privat, pour se renseigner
exactement sur ce qui se passait dans le coeur de sa jeune fille, eût
d'abord un soupçon, puis, guidée par cet indice un peu vague, que son
instinct maternel, doublé d'une observation attentive, la mît sur la
piste de la vérité...
Malheureusement, l'excellente femme, comme nous l'avons dit, n'était
rien moins qu'observatrice; et, d'ailleurs, sa légèreté naturelle ne lui
avait pas permis de s'arrêter longtemps sur les réflexions qu'avaient
fait naître chez elle les récentes étrangetés du caractère de sa fille.
Il ne faut pas croire que cette insoucieuse légèreté masquait un mauvais
coeur et que les délices d'une vie opulente avaient étouffé, chez Mme
Privat, les sentiments sacrés de la maternité.
Ce serait là une étrange erreur.
La riche veuve, au contraire, raffolait de ses deux enfants; elle eût,
sans hésiter, sacrifié des sommes folles pour satisfaire le moindre de
leur caprice... Mais la Providence, qui lui avait prodigué l'or, lui
avait refusé cette sorte d'intuition maternelle qui fait rechercher pour
ses enfants, en dehors des jouissances de la fortune, les jouissances
plus intimes du coeur et celles plus relevées de l'âme.
Pour certaines femmes du monde, qu'une piété bien entendue ou quelque
saine idée de philanthropie n'éclaire pas, être heureux, c'est avoir
assez d'argent pour se payer tous les fastueux caprices du _high life_,
et assez de notoriété pour que les membres de cette aristocratie-là ne
vous rient pas au nez, malgré vos écus.
Mme Privat avait ces deux éléments de bonheur et s'en contentait. L'idée
que ses enfants eussent besoin d'autre chose pour entrer, le front
serein, dans la vie mondaine ne lui était jamais venue et--disons-le--ne
pouvait lui venir.
Mariée fort jeune à un homme puissamment riche, elle était passée sans
transition du doucereux couvent des Ursulines de Québec à l'opulente
villa de son mari, en Louisiane. Il n'y avait, par conséquent, pas
une heure dans son existence entière où elle n'eût été entourée des
jouissances que procure la fortune, et tant loin que son souvenir
pouvait se porter en arrière, elle n'y voyait que plaisir et bonheur.
Rien d'étonnant donc à ce qu'une, femme élevée dans de semblables
conditions ne vît pas au-delà l'horizon des jouissances matérielles et
ne comprît point ces voluptés sublimes qui prennent naissance dans le
coeur.
Mais, à part les considérations qui précèdent, une raison plus simple et
moins métaphysique doit nous faire excuser Mme Privat de n'avoir point
jusqu'alors compris sa fille et de la lancer si inconsidérément dans les
serres redoutables du mariage: et cette raison bien simple, c'est que la
chère femme n'était pour rien dans le choix de Laure.
Expliquons-nous.
Mme Privat avait bien, dès la première apparition en Louisiane de
Lapierre, en compagnie du colonel, accueilli le jeune homme avec
beaucoup de prévenances, comme on accueille un hôte aimable; elle
avait bien vu d'un bon oeil des relations amicales s'établir entre son
compatriote québecquois et sa fille, ne faisant en cela, d'ailleurs, que
se conformer au désir tacite de son mari; elle avait bien aussi, après
le retour de sa famille à Québec, ouvert à deux battants la porte de
son salon à l'ami du colonel, à celui qui avait recueilli et soigné le
malheureux officier blessé et mourant, à l'homme généreux qui avait
rendu les derniers devoirs au planteur louisianais...
Elle avait bien fait tout cela; mais jamais il ne lui était arrivée
d'encourager autrement les assiduités de Lapierre, ni d'exercer une
pression quelconque sur sa bien-aimée Laure.
Elle s'était montré satisfaite et n'avait peut-être pas suffisamment
caché son mécontentement: voilà tout.
Lorsque, deux mois après son arrivée a Québec, Lapierre avait
formellement demandé à Mme Privat la main de Laure, la riche veuve
s'était déclarée très honorée de la démarche, mais elle avait
complètement subordonné sa réponse à celle de sa fille.
Et ce n'est, en effet, qu'après avoir transmis à Laure la demande
officielle de Lapierre et avoir reçu de la jeune créole une réponse
favorable, que la veuve du colonel Privat, heureuse de voir les goûts
de sa fille en conformité avec les siens, proclama ouvertement ses
préférences et pressa activement les préliminaires du mariage.
Lapierre, qui ne demandait pas mieux que d'en finir au plus tôt
possible, aida puissamment la bonne dame dans les mille détails
d'une aussi importante opération, surtout dans ce qui concernait la
liquidation de la dot de Laure, tant et si bien qu'au moment où nous
sommes rendus, un mois après la demande officielle, tout était terminé
et qu'il ne restait guère plus que le contrat à signer.
La chose devait se faire le mardi suivant, la veille même du mariage
et le lendemain du grandissime bal que se proposait de donner, à son
cottage de la Canardière, la mère de la future épouse.
Voilà pour la situation réciproque des dames Privat et du citoyen
Lapierre.
Il nous reste maintenant à dire deux mots du jeune Edmond et de notre
ami Champfort, relativement à la position qui leur était faite par les
événements en voie de réalisation.
Edmond n'avait pas vu sans un secret chagrin sa soeur Laure, qu'il
aimait beaucoup, donner tête baissée dans le traquenard matrimonial
tendu par l'irrésistible Lapierre.
Ce dernier ne lui avait jamais été bien sympathique, et pour une raison
ou pour une autre, le jeune Privat lui en voulait de venir ainsi ravir
sa soeur à son affection.
Edmond se disait, pour s'expliquer à lui-même l'étrange sentiment de
répulsion qu'il éprouvait, que ce Lapierre avait toujours été pour
les siens un oiseau de mauvais augure. Leurs premiers malheurs et les
premières larmes dans sa famille dataient de l'apparition en Louisiane
de cet étranger; et le jeune étudiant aimait trop sa soeur, pour ne pas
s'être aperçu que le retour à Québec de ce même étranger était pour
beaucoup dans la mystérieuse tristesse de la pauvre Laure.
Il avait même--un certain jour qu'il surprit la jeune fille le visage
baigné de larmes, dans une allée solitaire du parc--essayé de toucher ce
sujet; mais, dès les premiers mots, Laure lui avait jeté les bras autour
du cou, et répondu, avec un redoublement de pleurs:
--Edmond, mon cher Edmond, je suis bien malheureuse!... Oh! si tu
savais!... Mais non... ni toi, ni ma mère, ni personne au monde ne doit
savoir un si terrible secret... J'ai un grand devoir à remplir... Prie
Dieu que la force ne m'abandonne pas; et si tu m'aimes, ne parle jamais
à qui que ce soit de ce que je viens de te dire--surtout à notre
mère--et toi-même, ne me questionne jamais plus sur ce sujet.
Edmond, douloureusement étonné, avait promis, en courbant la tête.
Mais, depuis cette demi-révélation, il avait sur le coeur un gros levain
d'amertume contre le fiancé de sa soeur, contre l'homme qui possédait
des armes si puissantes pour vaincre la résistance des jeunes filles
riches, et faire tomber leur dot dans son escarcelle.
Quant à Champfort, dont nous ne voulons dire qu'un mot, on sait quelles
puissantes raisons il avait de ne pas aimer son futur cousin.
Cet homme-là avait détruit à jamais ses rêves de bonheur, en lui
enlevant, non-seulement le coeur de Laure, mais jusqu'à son amitié,
jusqu'à cette sympathie irrésistible qui faisait autrefois d'eux un
frère et une soeur.
Tant qu'il n'avait fait que soupçonner son malheur, Champfort s'était
contenté de gémir en secret sur le revirement imprévu du coeur de la
jeune créole; son ombrageuse fierté aidant, il avait même affecté auprès
de sa cousine une indifférence qui frisait le dédain...
Mais, depuis un mois, les choses étaient bien changées, et la certitude
que Laure était décidément perdue pour lui jetait le pauvre étudiant
dans toutes les angoisses du désespoir.
Il ne venait que rarement au cottage de la Canardière, fuyant la vue de
sa cousine et surtout le contact de son odieux rival.
Després avait bien, pour un moment, fait refleurir dans le coeur de
Champfort l'arbre vivace de l'espérance; mais la conversation qu'il
venait d'avoir avec Laure avait ramené le pauvre amoureux à la froide
réalité et lui faisait envisager l'avenir avec toute l'amertume des
jours passés.
Telle était la situation!