Une Évocation Inattendue

--La paix! mes enfants, dit-elle joyeusement; je suis sûre que vous êtes

encore aux prises.

--Mais non, ma mère, répondit Laure: je discutais avec mon cousin un

point de philosophie, et naturellement...

--Naturellement vous n'étiez pas d'accord?

--Comme toujours. C'est étonnant comme nous n'avons pas les mêmes

notions et les mêmes idées sur toute espèce de choses.

--Je suis le premier à le regretter, répliqua Champfort; mais il est

certain qu'il suffit que je pense de telle façon, pour que ma charmante

cousine ait une autre manière de penser.

--C'est fâcheux, en effet, repartit Mlle Privat, mais que

voulez-vous?... les opinions sont libres, et je profite de cette

liberté.

--Tu en profites peut-être trop, ma fille, dit avec bonté. Mme Privat.

Ce pauvre Paul, tu prends plaisir à le contrarier; tu le maltraites

véritablement.

--Oh! ma tante...

--On dirait, ma chère Laure, que tu n'aimes pas ton cousin ou que tu as

contre lui des griefs sérieux.

--Moi?... En vérité, ma mère, où prenez-vous cela? Je n'ai pas le

moindre grief contre mon cousin, et je l'aime à en mourir.

--Je ne demande pas tant que cela, répondit un peu ironiquement

Champfort, et je vous prie instamment de vous conserver pour votre

heureux fiancé, cet excellent monsieur Lapierre.

Un éclair passa dans les yeux de Laure.

--Oh! vos craintes n'ont pas leur raison d'être, je vous prie de le

croire, répliqua-t-elle avec hauteur.

--Tant mieux pour lui! articula froidement Paul.

--Assez! assez! mes enfants, interrompit Mme Privat. Si vous continuez

sur ce ton, vous allez vous chicaner, et ça ne sera pas joli,

savez-vous, entre frère et soeur--car vous êtes frère et soeur,

souvenez-vous-en. Je t'ai toujours considéré, Paul, comme mon enfant;

j'en avais fait la promesse à ta pauvre mère.

Champfort avait la tête basse et le sourcil froncé. Tout-à-coup, il

parut prendre une résolution énergique.

--Ma bonne tante, répondit-il avec une amertume à peine contenue, je

sais toute l'affection que vous avez eue et que vous avez encore pour

moi. Je n'oublie pas, non plus, et n'oublierai jamais que je vous dois

tout et que, d'un orphelin malheureux et sans avenir, vous avez fait un

fils et un homme en mesure de vivre honorablement. Aussi, je serais au

désespoir de vous causer le moindre ennui, le moindre chagrin, ce qui

arrivera inévitablement si je continue à me rencontrer avec ma cousine.

Souffrez donc...

--Où veux-tu en venir, mon enfant?

--Souffrez donc, reprit le jeune homme avec une fermeté douloureuse

et se levant, souffrez que je me retire pour quelque temps de votre

famille... jusqu'à des jours meilleurs.

Et il s'inclina devant sa tante, prêt à prendre congé.

Laure, la froide et hautaine créole, eut alors un cri de l'âme.

--Oh! Paul, Paul, vous êtes bien dur pour moi... plus dur que vous ne

pensez!

Paul, tout surpris, regarda sa cousine. Il n'était plus habitué à

l'entendre lui parler de cette voix émue, presque suppliante, et à voir

sur la belle figure de Laure cette franche expression de chagrin. Sa

colère se fondit comme par enchantement et une immense pitié envahissant

soudain son bon coeur, il fléchit le genou devant Mlle Privat et,

prenant une de ses mains:

--Pardon, pardon, ma chère Laure... murmura-t-il. Je suis en effet

cruel... mais l'espèce d'antipathie que vous me montrez, l'inexplicable

froideur qui a remplacé, dans nos relations, la bonne et douce

cordialité d'autrefois me font mal à l'âme et me rendent injuste malgré

moi.

--Relevez-vous mon cousin, répondit la jeune fille avec une douceur

triste, et souvenez-vous qu'il ne faut jamais juger à la légère les

sentiments d'une femme, quelque bizarre qu'ils paraissent.

--Je m'en souviendrai, Laure, répondit Paul, que cette phrase ambiguë

n'intriguait pas médiocrement.

Mme Privat fut aussi un peu frappée de cette recommandation étrange;

mais comme les impressions ordinaires n'avaient pas le temps de prendre

racine dans son caractère mobile et léger, elle ne s'y arrêta pas

autrement et dit aux jeunes gens:

--Bien, mes enfants, vous avez fait votre paix; je suis contente.

Signez-la d'un bon baiser et qu'il ne soit plus question de querelle

entre vous.

--Mais, ma mère... se récria Laure.

--Pas de mais!... embrasse ton cousin, ou plutôt ton frère Paul.

Laure hésitait, rougissante... Ce que voyant, Champfort s'avança

bravement, quoique un peu ému, un peu pâlot, prit la belle tête de sa

cousine entre ses mains et baisa bruyamment ses deux joues devenues

rouges comme des cerises mûres. Puis il regagna sa place, tout

frissonnant.

Depuis plus de deux ans, ses lèvres n'avaient pas effleuré la peau fine

et veloutée de sa soeur d'adoption, et ce baiser inattendu faisait

courir dans ses veines mille flèches brûlantes. En quelques secondes,

son amour, jusque là fortement comprimé par une volonté de fer, secoua

ses entraves et envahit, son coeur avec la force d'expansion de la

poudre... Le sang lui afflua au cerveau, et il rougit comme une écolier

surpris en flagrant délit de grimaces à son maître d'étude... Puis la

réaction se fit, et il resta tout pâle.

Mme Privat n'avait rien vu; mais il n'en fut pas ainsi de Laure. Un

observateur attentif qui aurait su analyser les rapides nuances qui se

succédaient sur son visage ému, et trouver la cause intime de la teinte

rosée qui embellissait son front, n'eut pas été en peine d'expliquer ce

trouble et de le rapporter à la contenance de Champfort.

Mais il n'y avait là aucun observateur attentif, et Paul avait trop à

faire de dominer sa propre émotion pour s'occuper de celle d'autrui.

La jeune créole, eut donc tout le bénéfice de l'incident, et son

impénétrabilité n'en souffrit pas.

Mme Privat, après s'être commodément installée dans un fauteuil, tira

les jeunes gens d'embarras en disant d'une voix enjouée:

--Eh bien! mon cher Paul, maintenant que te voilà redevenu sage, te

doutes-tu un peu pourquoi je t'ai fait venir?

--Ma foi! ma tante, je vous avouerai que je n'en ai pas la moindre idée.

--Voyons, cherche, avant de jeter ta langue aux chiens.

--J'ai beau chercher, je ne trouve rien... à moins que ce ne soit pour

me parler de... du mariage projeté.

--Tu n'y es pas tout à fait... mais tu en approches,.. _tu brûles_,

comme on dit dans je ne sais pas quel jeu.

--S'agirait-il de... votre futur gendre?

--C'est encore un peu ça, mais il y a autre chose.

--Alors, je renonce à trouver. Aussi bien, j'ai trop de médecine en tête

pour deviner des énigmes.

--Paresseux qui se retranche toujours derrière sa médecine quand il

s'agit de nous venir voir ou de nous prêter le concours de ses grandes

lumières!... Tiens, je la prends en grippe, ta médecine.

--Ne dites pas cela, ma tante: la médecine est tout pour

moi--non-seulement le présent, mais encore, et surtout, l'avenir.

--Bah! ne te martèle pas la tête avec ces idées-là: j'ai pourvu au passé

et, si Dieu me laisse vivre, j'aurai aussi l'oeil sur l'avenir.

--Oh! ma tante, vous êtes pour moi une véritable mère; mais je ne veux

pas abuser de votre bonté, et je songe sérieusement...

--Abuse, abuse, mon garçon: le fonds est inépuisable et il y en a pour

tout le monde... Mais revenons à nos moutons.

--Je t'ai fait appeler pour t'annoncer que je donne, lundi prochain, un

grand bal--quelque chose de colossal, d'inouï, de féerique, si c'est

possible. Or, comme j'ai besoin d'un bon organisateur et que je ne puis

guère compter sur Edmond, tout entier à ses amusements, je m'adresse

à toi. Tu vas mettre à contribution toutes les ressources de ton

imagination, fouiller tous les coins et recoins de ton génie inventif,

réveiller tous les souvenirs de fêtes endormis dans ta mémoire, enfin

relire les _Mille et une Nuits_, s'il le faut, pour nous aider à

surpasser les grands festivals donnés à l'occasion du mariage d'Aladin,

l'heureux possesseur de la lampe merveilleuse.

--Cela te va-t-il?

--Je suis tout entier à vos ordres, ma chère tante; mais, outre que que

je n'ai pas la fameuse lampe des contes arabes, je suis fort mauvais

organisateur de fête et profondément ignorant en matière de bal.

--Qu'à cela ne tienne! je serai la tête qui combine, et toi, le bras qui

exécute.

--A merveille. En ce cas, je me mets à votre service. Disposez de ma

personne comme bon vous semblera.

--Voilà qui est entendu: tu consens à nous aider.

--De grand coeur, ma tante.

--C'est qu'il va te falloir faire plusieurs démarches et de t'occuper

d'une foule de petits détails.

--Je serai trop heureux de me multiplier pour vous être utile.

--D'ailleurs, mon cher Paul, je compte bien ne pas te laisser seul à

faire toute la besogne et en mettre une partie sur les épaules de celui

qui bénéficiera le plus de ce bal...

--Quel est cet heureux mortel?

--Hé! mon futur gendre, donc.

Champfort ne put s'empêcher de faire une moue dédaigneuse; mais il la

transforma si vite en sourire aimable, qu'il pensa bien n'avoir pas été

remarqué.

Pourtant Laure avait vu--si bien vu, qu'une rougeur fugitive envahit son

front et qu'elle courba la tête, toute rêveuse.

Champfort reprit:

--Monsieur Lapierre?... En vérité, ma tante, vous ne pouviez m'associer

à un homme plus entendu dans la matière: car il a tous les talents,

mon futur cousin, et je serais fort surpris qu'il ne fût pas bon

organisateur de fête, lui qui était si excellent organisateur

d'expéditions nocturnes dans l'armée confédérée. Vous vous en souvenez,

ma tante?

--Mon Dieu, oui, répondit inconsidérément Mme Privat. C'est même dans

une de ces expéditions, organisée par lui, que mon pauvre mari trouva la

mort.

--Oh! l'affreux souvenir! murmura Laure en se voilant la figure de ses

deux mains.

--D'autant plus affreux, que, par une fatalité inconcevable, ce fut le

meilleur ami de mon oncle qui le conduisit à la boucherie, croyant le

mener à, la victoire, répondit Paul, d'une voix où se devinait une

implacable ironie.

Mme Privat, dominée par cette évocation inattendue, porta son mouchoir à

ses yeux et se tut. Quant à Laure, un trouble étrange l'envahit et elle

se leva pour aller ouvrir une croisée, où elle s'accouda, baignant son

front brûlant dans la fraîche brise qui s'élevait du jardin.

Champfort, lui, demeura froid et sombre sur son fauteuil, le regard

menaçant, comme s'il venait de faire une déclaration de guerre.

En ce moment, un vigoureux coup de sonnette carillonna dans

l'antichambre.

Les trois personnages du salon relevèrent ensemble la tête et fixèrent

la porte, avec un point d'interrogation dans le regard.

Dix secondes après, une servante entr'ouvrit le battant et annonça:

--Monsieur Lapierre!

--Qu'il entre! fit vivement Mme Privat, en se élevant.

Lapierre entra.

Le Roi des Étudiants · 第 24 / 63 题