Després s'arrêta, un instant à cette phase de son récit.
Sa physionomie, jusque là grave et triste, se revêtit soudain d'une
expression de haine impossible à rendre; sa prunelle s'alluma d'un feu
sombre, comme si quelque horrible souvenir venait de passer devant ses
yeux, et il reprit d'un ton farouche:
«J'achève, messieurs, et je serai bref dans ce qui me reste à dire.
«Je remontai donc le Richelieu pendant le reste de la nuit, me dirigeant
vers la frontière. A la pointe du jour, je me trouvais tout au plus à
quatre ou cinq milles de la ligne quarante-cinq, c'est-à-dire de la
liberté, du salut. Mais j'étais exténué, je n'en pouvais plus; mes
mains, gonflées outre mesure par le maniement de l'aviron, refusaient
absolument le service...
«Je dus m'arrêter pour prendre quelque repos.
«Je me trouvais alors en face d'un grand bois de sapins et de bouleaux.
J'y cachai mon canot et, m'étendant tout auprès, je m'endormis d'un
profond sommeil.
«Quand je m'éveillai, le soleil était haut et je jugeai que j'avais dû
dormir plusieurs heures.
«Pour réparer autant que possible cette grave imprudence, je me hâtais
de remettre mon embarcation à l'eau, lorsque de grands cris s'élevèrent
des deux côtés de la rive et je fus enveloppé par une dizaine d'hommes
qui bondirent sur moi et m'arrêtèrent.
«Parmi ces hommes était Lapierre; Lapierre que je croyais avoir tué et
que je retrouvais plein de vie, ayant reçu tout au plus une blessure
légère, à en juger par un de ses bras, qu'il portait en écharpe.
«Je compris tout.
«Le lâche, pris de terreur en se sentant atteint par ma balle, avait
poussé un cri d'agonie et s'était laissé choir tout de son long,
contrefaisant le mort. Puis, lorsqu'il avait bien constaté mon départ,
il s'était empressé de mettre les autorités à mes trousses.
«--Ah! ah! mon petit Després, me dit-il avec un ricanement d'hyène,
il paraît que te voilà descendu du banc de la jugerie! C'est dommage,
parole d'honneur, tu étais superbe la nuit dernière en prononçant ma
sentence!... Mais, bah! ajouta-t-il, si tu perds le rôle de juge, tu
porteras toute ta vie la casaque du forçat... Elle ira mieux à ta
taille!
«--Misérable chenapan! murmurai-je avec dégoût, en lui tournant le dos.
«On me passa les menottes, comme à un malfaiteur vulgaire, et c'est
ainsi que je fus conduit à Saint-Jean, où je fus interné dans la prison
commune.
«Mon procès ne tarda pas à s'instruire, et, naturellement, grâce aux
menées de Lapierre, je fus trouvé coupable.
«On me condamna...
--A quoi? demandèrent les jeunes gens, voyant que Després se taisait.
--Au pénitencier! répondit d'une voix sourde le Roi des Étudiants.
--Au pénitencier! fit Champfort... et pour combien de temps?
--Pour un an... Le jury m'avait fortement recommandé à la clémence de la
cour.
--Hélas! pauvre ami... mais la sentence ne fut pas...
--J'ai fait mon temps! j'ai porté, comme me l'avait prédit Lapierre, la
casaque du forçat; pendant douze longs mois, j'ai vécu cote à côte avec
les meurtriers, les voleurs et les faussaires; travaillant sous le fouet
des gardiens, mangeant à la gamelle du galérien!
--Oh! ces douze mois, mes amis, ils m'ont vieilli de douze ans et ont
amassé bien du fiel dans mon coeur!... Et qui pourrait dire combien de
sombres pensées de vengeance m'ont agité à l'ombre de ces murs lugubres
du pénitencier de Kingston!
«Enfin, ils passèrent, et je pus respirer de nouveau le grand air de la
liberté.
«Mais je n'étais déjà plus l'adolescent joyeux à qui l'avenir sourit.
Mon âme avait bu à la source d'amertume et s'en était imprégnée. La
blessure que l'on venait de faire à mon honneur et à mes sentiments les
plus intimes me brûlait comme un fer rouge.
«Je résolus de quitter le Canada et d'aller chercher dans le fracas de
la guerre américaine, sinon l'oubli, du moins un adoucissement à mes
tortures morales et une sorte de réhabilitation vis-à-vis de moi-même.
«Une autre raison--et celle-là bien plus impérieuse--me poussa à cette
détermination.
«En arrivant chez mon père, j'appris que la famille de Louise s'était
éloignée de la paroisse, où les calomnies de Lapierre lui avaient fait
une position intenable, et que le mécréant, après s'être ainsi vengé
d'un échec matrimonial, avait gagné les États-Unis. Or, telle était ma
haine contre ce scélérat, que le seul espoir de le rencontrer face à
face et de me venger de ses infamies aurait été plus que suffisant pour
me faire abandonner famille et patrie.
«Je partis donc pour le théâtre de la guerre, et je m'engageai dans une
armée de fédéraux qui opérait alors dans le Kentucky et faisait face au
général Beauregard.
«Chose inouïe, je venais de tomber juste sur l'homme que je cherchais,
et je me trouvais précisément dans un des avant-postes où maître
Lapierre exerçait ses nombreux talents. J'eus maintes fois l'occasion
d'observer ses allées et venues d'un camp à l'autre. Mon ex-ami faisait
là rondement ses petites affaires, à ce qu'il paraissait. Il était à la
fois commissaire des vivres, espion et agent de recrutement, pour le
compte de l'armée du Nord.
«Tu as vu, Champfort, comment le triste personnage opérait et quelle
habileté il savait déployer dans ses multiples occupations.
«Eh bien! le rôle qu'il a joué vis-à-vis du colonel Privat n'était
que la centième répétition de comédies aussi odieuses, exécutées aux
avant-postes des années, tantôt au détriment des confédérés, tantôt à
celui des fédéraux, suivant le bon plaisir de ses intérêts pécuniaires,
à lui.
«Il est infiniment probable que si l'audacieux coquin avait su que son
plus mortel ennemi se trouvait dans les mêmes parages que lui, observant
tous ses agissements, épiant ses moindres démarches, il aurait décampé
sans tambour ni trompette.
«Mais j'étais si bien grimé, avec ma longue barbe que j'avais laissé
croître, et, je prenais tellement de précautions pour ne pas être
reconnu, que maître Lapierre vivait à cet égard dans une parfaite
sécurité.
«J'en profitais pour faire, moi aussi, mes petites affaires,
c'est-à-dire pour accumuler contre lui autant de preuves que
possible--une somme suffisante pour le faire fusiller comme un espion
ennemi; et je vous assure que je ne regardais pas beaucoup aux moyens à
employer, lorsqu'il s'agissait d'augmenter ma liste.
«Un soir entre autres que, par une nuit obscure, il revenait
clandestinement du quartier-général ennemi, je m'embusquai sur son
passage et, après l'avoir rossé à mon goût, je le dévalisai de ses
papiers, ni plus ni moins que si j'eusse été un voleur de grand chemin.
«Ce bel exploit compléta mon dossier; car il se trouva que le misérable
portait sur lui, cette nuit-là, une véritable cargaison de papiers
compromettants: correspondances secrètes, instructions, etc., de quoi
faire fusiller dix espions.
«Je me décidai alors à ne plus retarder le châtiment et à frapper un
coup décisif.
«Ma qualité de secrétaire du général commandant l'armée me permettait de
le voir à toute heure. J'allai le trouver cette nuit-là même. Le général
n'était déjà plus à sa tente. Tout te camp était en mouvement. Nous
marchions à l'ennemi.
«La bataille s'engagea sur toute la ligne, furieuse, épouvantable. Nous
fûmes battus et obligés de retraiter précipitamment bien en arrière de
nos lignes précédentes.
«C'est dans cette affreuse retraite que je fus blessé d'un coup de feu,
qui mit fin à ma carrière militaire.
«On m'évacua vers le nord, et comme ma convalescence traînait en
longueur et que, d'ailleurs, je ne pouvais espérer reprendre mon service
de sitôt, j'obtins mon congé et je revins au pays.
--Et Lapierre? demanda Champfort.
--Je ne l'ai plus revu qu'ici, à Québec, lorsqu'il revint des
États-Unis. C'est la Providence, comme je l'ai dit, qui le jette sur ma
route. Cette fois-ci, il ne m'échappera pas.
--C'est à moi qu'il appartient! rugit le Caboulot, dont la physionomie
était transformée et qui lançait des éclairs par ses yeux bleus.