Trahison

Lafleur et Cardon s'amusèrent beaucoup de cette exclamation un peu

prétentieuse; mais Després, lui, eut un singulier tressaillement. Il

regarda l'enfant avec des yeux étonnés, et sa main se posa sur son

front, comme si une idée nuageuse cherchait à en jaillir.

Apparemment que cette idée lui parut folle, car il hocha bientôt la tête

et poursuivit:

«Je vivais donc dans la plus grande sécurité et sans la moindre

appréhension du côté de Lapierre. Quant à ma fidèle Louise, j'aurais cru

commettre une profanation en la soupçonnant; et, d'ailleurs, elle se

montrait toujours pour moi si prévenante, si gracieuse, si aimante, que

c'eût été vraiment folie de lui prêter des idées de trahison.

«C'est sous ces riantes circonstances que je dus, vers la fin d'août,

faire une absence de trois ou quatre jours pour aller régler certaines

affaires à Saint-Jean.

«Je partis en canot, après avoir reçu de Louise les plus chaudes

recommandations de ne pas être longtemps dans mon voyage, et du bon

Lapierre les meilleurs souhaits.

«La descente du Richelieu se fit en quelques heures, et, à la nuit

tombante, j'arrivais à destination.

«Mes affaires furent bâclées plus rapidement que je ne m'y attendais,

et, dès le lendemain, je pus effectuer mon retour.

«Je laissai Saint-Jean dans l'après-midi. Le temps était beau. Pas un

souffle de vent ne ridait la surface calme et unie du fleuve. Je pouvais

donc compter, en ramant ferme, que j'arriverais à Saint-Monat dans le

courant de la soirée.

«En effet, vers dix heures, je n'étais plus qu'à un mille environ de

chez moi. Quoiqu'il n'y eût pas de lune et que le ciel fût assez sombre

pour empêcher les étoiles de rayonner librement, je pouvais cependant

distinguer l'îlot qui se détachait du fleuve comme une tache noirâtre

sur une plaque d'acier bruni.

«Je suivais alors la rive gauche d'assez près, afin d'éviter le courant

des eaux profondes. Je ne pouvais conséquemment rien distinguer de ce

côté-là, à quelques arpents devant moi, à cause des sinuosités de la

berge.

«Soudain, en doublant une pointe, je vis briller une lumière dans un

endroit bien connu, au fond d'une petite baie où se déchargeait le bras

de rivière déjà décrit.

«--C'est là! me dis-je, tandis qu'une émotion bizarre tenait mon aviron

immobile. Et, pendant plus de cinq minutes, je restai les yeux fixés sur

ce point lumineux rayonnant seul au milieu de l'obscurité! Un sentiment

d'angoisse indéfinissable me serrait la gorge, quelque chose comme un

pressentiment mystérieux, comme l'appréhension d'un malheur!

«L'image de Louise, de ma Louise adorée que je n'avais pas vue depuis

deux jours, se présenta à mon esprit troublé, et cette évocation me

causa une impression étrange. Je la revis, comme en cette soirée fatale

et heureuse où je la sauvai de la mort, lutter contre les vagues qui

s'ouvraient pour l'engloutir; mais, au lieu de mon bras, c'était celui

de Lapierre qui l'arrachait au gouffre béant. Et Lapierre me saluait

d'un geste moqueur, puis filait rapidement dans son canot, sur le fleuve

tourmenté, en me jetant un éclat de rire sardonique!...

«Cette dernière image me secoua comme un cauchemar, et, plongeant

énergiquement mon aviron dans l'eau, je fis voler mon canot dans la

direction de la baie.

«Dans quel but?... et pourquoi allonger ainsi ma route?

«Je ne pouvais me l'expliquer. Je me sentais poussé invinciblement

vers la petite lumière; elle m'attirait comme un puissant aimant; elle

m'aspirait comme le terrible maelstrom des côtes de Norvège.

«Le ciel était devenu plus sombre, et je pouvais à peine distinguer à

vingt pas en avant de la pince de mon canot. Je filais toujours quand

même, guidé par le foyer étincelant qui se rapprochait à vue d'oeil.

Comme s'il se fût agi d'une reconnaissance en pays ennemi, je plongeais

en silence mon aviron dans l'eau tranquille, ne la laissant même pas

toucher le rebord de l'embarcation.

--Tout à coup, une obscurité plus profonde se fit à quelques pas de moi,

et mon canot s'engagea doucement dans les ajoncs, fila quelques secondes

en les frôlant, puis s'arrêta.

--J'étais arrivé.

--Et par un singulier hasard, je me trouvais justement dans une petite

crique du bras de rivière, ombragée de massifs très épais, et à une

vingtaine de pieds tout au plus de la fenêtre illuminée, qui était celle

de la chambre de Louise.

«Je demeurai là immobile, fixant de mon regard ardent cette fenêtre

bien-aimée, derrière laquelle devait se trouver ma douce fiancée.

J'espérais entrevoir la charmante silhouette de la jeune fille; je lui

dirais alors mentalement adieu, puis je prendrais ma course.

«Mais rien ne bougeait dans la chambre, et j'en conclus que la pieuse

Louise adressait à Dieu sa prière accoutumée, avant de se mettre au lit.

«La chère enfant, murmurai-je, elle dit peut-être, à cette minute

précise où je suis à deux pas d'elle, un _pater_ et, un _ave_ pour que

son bon ami Gustave lui revienne sain et sauf.

Amère ironie de ma pensée!

«Je n'avais pas finie cette réflexion émue, qu'un bruit étouffé de

conversation à voix basse me parvint.

«J'éprouvai comme une secousse galvanique et me rapprochai, en me

glissant silencieusement à travers le feuillage, de l'endroit d'où

semblaient partir les chuchotements.

Ce fut l'affaire d'une minute. Quand je fus assez près pour être sûr

de ne pas perdre une syllabe de la conversation mystérieuse, j'écartai

doucement le feuillage et je regardai.

A cinq ou six pas de moi, près de la maison, il y avait un homme et une

femme. L'obscurité m'empêchait de distinguer leurs traits, mais mon

coeur, qui battait à se rompre, les reconnut, lui.

«L'homme était Lapierre; la femme, Louise, ma fiancée! Leur voix, qui se

fit entendre au même moment, ne me laissa aucun doute à cet égard.

«Ainsi, j'étais trahi!... trahi par la femme que j'aimais le plus au

monde, qui m'avait juré une inviolable fidélité et que j'avais arrachée,

deux mois auparavant, à une mort certaine!... trahi par l'homme qui me

devait aussi la vie, par l'homme dont la bouche hypocrite me disait, la

veille même, des paroles d'amitié, par le confident qui avait reçu tous

les secrets de mon coeur!

«C'était trop à la fois, et le coup qui m'atteignait en pleine poitrine

était porté trop soudainement!... Un flot de sang me monta aux yeux et

je dus me cramponner désespérément à un arbre, pour ne pas tomber.

«Puis la réaction se fit, immense, terrible; une froide rage serra mes

tempes, et ce fut avec un calme effrayant que je me dis:

«Avant de les frapper, je dois les entendre. Je ne suis plus un amant;

je suis un juge! Écoutons.

«Et, concentrant toutes les facultés de mon âme dans un seul sens:

l'ouïe; j'entendis mot à mot le dialogue suivant:

--En vérité, ma chère Louise, disait Lapierre, vous êtes trop

pusillanime ce soir. Les ombres de la nuit vous feraient-elles peur et

n'auriez-vous de courage qu'à la clarté du soleil?

--Ne raillez pas, Joseph: j'ai peur, en effet, répondait la jeune fille.

--Peur de quoi?

--Le sais-je?... De tout: du vent qui agite le feuillage, du coassement

des grenouilles au bord de la rivière, du cri des hibous, là-bas, dans

ces gorges sombres...

--Allons donc!

--Il me semble que tous ces bruits et toutes ces voix de la nuit ne

s'élèvent que pour me reprocher mon infidélité.

--Vous êtes folle, Louise: les hiboux et les grenouilles n'ont rien à

voir dans nos affaires, croyez-moi.

--Je le sais bien... Mais ce sentiment de vague terreur que j'éprouve

n'est pas de ceux que l'on surmonte par le raisonnement.

--Si vous m'aimiez, Louise, autant que, je vous aime, vous chasseriez

bien vite toutes ces idées superstitieuses et vous ne craindriez rien au

monde, quand je suis là pour vous défendre.

--Vous aimer, Joseph?... Lorsque, pour vous, je trahis des serments

solennels; lorsque je trompe à toute heure du jour un franc et loyal

jeune homme qui a foi en moi; lorsque je récompense le dévouement de

celui qui m'a sauvé la vie en jouant vis-à-vis de lui la comédie de

l'amour, tandis que mon coeur appartient à un autre; vous me demandez si

je vous aime!...

Louise avait prononcée cette tirade d'une voix forte, quoique étouffée,

et avec une énergie fébrile. Je n'en perdis pas un mot, pas une

intonation. Aussi, l'effet fut-il foudroyant, et je demeurai accablé, la

tête appuyée au tronc d'un arbre, le visage baigné de larmes.

Lapierre reprit:

--Je vous crois, Louise, et la démarche que vous faite ce soir confirme

vos dires; mais combien les actions prouvent mieux que les paroles!

--Ce que vous me demandez est si grave, que je ne puis m'y résoudre.

--Qu'y a-t-il dans ma proposition de si extraordinaire? Vous n'aimez pas

l'homme que vos parents vous destinent; pour vous soustraire à la dure

nécessité d'épouser cet homme-là, vous fuyez avec celui que votre coeur

a choisi... Encore une fois, qu'y a-t-il dans ce projet de si étrange?

--Gustave Després m'a sauvé la vie!

--La belle affaire! Tout autre, à sa place, en eût fait autant. Est-ce

qu'on laisse périr sous ses yeux une personne qui se noie, sans lui

porter secours?

--Je lui ai dit que je l'aimais et promis de n'être jamais qu'à lui!

--Propos d'amoureux que tout cela. Ces sortes d'engagements ne tirent

pas à conséquence et se rompent tous les jours. Després a abusé de votre

jeunesse et escompté votre reconnaissance, en vous faisant promettre une

chose semblable. C'est tout simplement odieux.

A cette lâche accusation de Lapierre, je me redressai pâle de colère et

prêt à bondir sur lui; mais la voix de Louise m'arrêta.

--Laissez-moi réfléchir, disait la jeune fille. Demain, à la môme heure,

soyez ici: je vous dirai à quoi je suis résolu.

--Ne craignez-vous pas le retour de Després?

--Oh! non, il m'a déclaré que son absence durerait au moins trois jours.

--J'attendrai, puisqu'il le faut. Mais songez, Louise, que le temps

presse et que la découverte de notre liaison peut tout gâter.

--Demain, j'aurai pris une décision.

--A demain, donc! La frontière n'est pas loin et mon canot est rapide.

--Je serai prête. A demain!

Louise rentra, et j'entendis, à quelques pas de moi, le bruit des

branches froissées par Lapierre, qui regagnait son canot.

Je le laissai partir.

Cinq minutes après, je filais silencieusement dans son sillage. Mon

heureux rival fredonnait un gai refrain, pagayant mollement, comme un

homme qui n'est pas pressé.

Je l'abandonnai à la hauteur de l'îlot, pour obliquer à gauche et me

diriger vers la demeure de mon père.

Lui se perdit dans l'obscurité, en amont, et je l'entendis atterrir

presque en même temps que moi.

Le Roi des Étudiants · 第 12 / 63 题