Un silence de quelques minutes suivit.
Després s'était levé et marchait avec agitation dans la pièce. Le récit
de Champfort, auquel le nom de Lapierre se trouvait si étrangement mêlé,
avait ravivé en lui une plaie à peine cicatrisée, et fait surgir dans
son coeur d'amers souvenirs. Un pli menaçant, qui ridait de haut en bas
son front soucieux, annonçait l'effort de sa pensée.
Chose extraordinaire, le Caboulot, le joyeux, le turbulent Caboulot
semblait partager cette agitation. Sa figure mobile était devenue grave
et il attachait sur Després des regards profonds. On eût dit qu'un vague
souvenir, trop éloigné pour avoir de la consistance, trottait, dans la
tête de l'enfant et qu'il cherchait à le fixer, à lui donner du relief.
Després ne s'apercevait pas de cette attention dont il était l'objet et
continuait sa promenade fiévreuse.
Ce que voyant Lafleur, qui n'aimait pas les situations tendues, crut le
temps propice pour risquer une proposition. Le digne étudiant n'était
amateur de mélodrame qu'autant qu'on y mettait, de temps en temps, un
petit entr'acte pour _prendre la goutte_.
Il saisit donc une bouteille et la brandissant:
--Ça! messieurs, dit-il, vos histoires sont superlativement
intéressantes; mais elles ne doivent pas nous empêcher de faire un doigt
de cour à cette bonne bouteille qui s'ennuie.
--En effet, nous ne buvons plus, appuya Cardon.
--C'est tout simplement de l'ingratitude, ajouta le Caboulot, qui
évidemment faisait effort pour paraître calme. La bouteille est une
bonne et loyale fille qui n'a jamais trahi personne, elle. Donnons-lui
une franche accolade.
Les trois amis se versèrent chacun une rasade, et Lafleur s'écria:
--Holà! Després, holà! Champfort, approchez. Faites-moi vite disparaître
ces mines tragiques et venez trinquer, ou sinon je vous chante tout mon
_Grand-père Noé_.
Et il commença, en effet:
C'est notre grand-père Noé,
Patriarche digne............
Mais les deux retardataires, en voyant cette menace du mélomane Lafleur
recevoir un commencement d'exécution, s'étaient vite rendus, à l'appel.
On but la rasade exigée. Puis Champfort dit à Després:
--Eh bien! Després, es-tu toujours, d'opinion que je me suis trompé à
l'endroit des sentiments de ma cousine?
--Plus que jamais, répondit l'étudiant.
--En vérité, tu m'étonnes!
--Ce qu'il y a d'étonnant, mon cher, c'est que tu ne connaisses pas
davantage les femmes.
--Je crois pourtant connaître celle-là; ayant si longtemps vécu en
rapports journaliers avec elle.
--Tu la connais moins que toute autre... Mais laissons ce sujet pour ce
soir. Je te convaincrai avant peu de la singulière, erreur dans laquelle
un excès de délicatesse t'a fait tomber. Parlons plutôt de ce mécréant
de Lapierre.
--Je t'ai tout dit ce que je sais sur son compte.
--Alors, ce sera moi qui compléterai la biographie de ce sale
personnage. Le temps est arrivé, d'ailleurs, mes amis, où je dois
satisfaire la légitime curiosité que vous avez souvent manifesté à
l'endroit de certain épisode de ma jeunesse. J'aurais préféré ne
jamais soulever le voile sombre qui, comme un linceul, recouvre cette
malheureuse phase de ma vie. Mais le bonheur de notre ami Champfort
étant en péril, je vais parler et rouvrir vaillamment cette vieille
blessure.
Champfort serra la main de Després.
--Merci! dit-il: secret pour secret; il n'y aura plus désormais aucun
obstacle pour empêcher nos coeurs de battre à l'unisson.
Le Roi des Étudiants s'installa en face de ses amis, dont la curiosité,
surtout chez le Caboulot, était piqué au vif, et prit la parole en ces
termes:
--Il y a de cela sept ans, messieurs, je demeurais dans une petite
paroisse de la rive droite du Richelieu, à peu près à mi-chemin entre
Saint-Jean et le lac Champlain...
--Justement! murmura le Caboulot.
--Quoi? fit Després.
--Rien.
--N'interromps pas, bavard, grognai l'organe rouillé de Cardon.
«J'avais alors dix-huit ans, poursuivit Després, et je commençais mes
études médicales chez le vieux médecin de l'endroit. Je menais là une
vie paisible et heureuse, partageant mon temps entre l'étude au bureau
de mon patron et les plaisirs tranquilles de la pêche ou ceux plus
fatiguant de la chasse. J'allais aussi tous les jours m'étendre
nonchalamment sous les arbres rabougris d'un petit îlot d'alluvion,
formé au milieu du fleuve et pouvant avoir deux cents pas de tour.
«Rien de calme et de pittoresque comme le paysage qui se déroulait alors
sous mes yeux!
«Sur la rive droite du Richelieu, ma paroisse natale--que je désignerai
sous le pseudonyme de Saint-Monat--déployait sa sombre nappe de verdure,
émaillée de blanches maisonnettes et accidentée, ça et là, de rochers
moussus, de gorges nombreuses et de caps hardis, dont le courant léchait
les pieds verdâtres. En face, sur l'autre rive, quelques maisons isolées
montraient leurs façades au milieu du feuillage, et une petite rivière
descendait en grondant des hauteurs boisées de l'arrière-plan, pour
venir marier ses eaux à celles du fleuve, à deux arpents environ en aval
de l'îlot.
«Tout cela respirait une telle fraîcheur, était revêtu de tons si
harmonieusement diversifiés et plaisait tant à mon esprit rêveur, qu'il
m'arrivait souvent de m'oublier en mélancolique contemplation et de ne
regagner ma demeure que longtemps après le coucher du soleil.
«Un soir de juin, je m'étais attardé ainsi, et le soleil allait
disparaître derrière les sinuosités chevelues de l'horizon du nord,
lorsque je songeai au retour.
«Le firmament était strié de grandes bandes de nuage, dont les franges
semblaient se traîner sur la forêt. Une assez forte brise ridait le
fleuve de lames courtes et pressées, dont le clapotement incessant
contre le rivage de l'îlot avait quelque chose de mélancolique qui
berçait mes pensées. Une petite embarcation, avec une jeune, fille pour
passagère et un tout jeune garçon pour pilote, longeait la rive gauche,
à quelques arpents de moi.
«Tout à coup, au moment où je me dirigeais vers mon canot, couché dans
les ajoncs du rivage, un cri perçant se fit entendre dans la direction
de l'embarcation, qui venait, de chavirer.
«Je vis la pauvre jeune fille, affolée de terreur, qui se débattait dans
le fleuve, pendant que la chaloupe renversée s'éloignait, avec le petit
garçon cramponné à sa quille.
«Lancer mon canot, pagayer vigoureusement vers le lieu de l'accident et
saisir la jeune fille au moment où elle allait disparaître sous l'eau,
tout cela ne fut l'affaire que d'une minute.
«Mais il était temps! La petite avait déjà perdu connaissance, et, je
dus employer tout mon savoir pour la faire revenir à elle. Quant au
gamin, il tenait bon sur son épave, et j'eus tout le temps de le
recueillir sain et sauf.
«Ces jeunes gens étaient le frère et la soeur; Leur père, un des plus
riches cultivateurs de sa paroisse, demeurait non loin de là, justement
à l'embouchure de la petite rivière dont je parlais tantôt. De mon poste
d'observation sur l'îlot, j'avais souvent remarqué sa grande et belle
maison, à moitié perdue dans le feuillage et bâtie près de la berge de
la rivière.
«Grâce à ces renseignements que me donna l'enfant--car la jeune fille
n'était guère en état de parler--je ramenai dans leur famille les deux
naufragés.
«Inutile de vous dire que je fus fêté, choyé, caressé, comme devait
l'être le sauveur de deux enfants uniques. Le père et la mère me firent
promettre de les venir voir tous les jours. Désormais, j'aurais mes
entrées libres dans la maison et mon couvert mis à la table de la
famille.
«J'eus d'autant moins d'hésitation à prendre cet engagement, que les
maîtres de la maison me parurent de charmantes gens, et leur fille
Louise la plus délicieuse enfant que j'eusse rêvée. Elle avait seize
ans, une taille bien prise, des cheveux blonds et des yeux noirs,
admirable contraste qui lui seyait à ravir.
«Ce soir-là, je revins chez moi heureux d'avoir fait une bonne action et
le coeur rempli de la blonde image de Louise.
«Le lendemain, je me jetai dans mon canot et retournai chez mes nouveaux
amis, avec qui je passai une partie de la journée. Louise ne se
ressentait plus des émotions de la veille, et une légère pâleur, qui la
rendait dix fois plus belle, rappelait seule la terrible crise.
«Je conversai longtemps avec elle dans une douce intimité. Sa voix avait
un charme pénétrant et des accents, d'aimable naïveté qui m'allaient à
l'âme. Je vis avec joie qu'elle possédait une instruction suffisante
pour alimenter une bonne causerie, et qu'elle n'en savait pas assez pour
être pédante.
«Je la quittai à regret vers le soir, après lui avoir promis de revenir
le lendemain et les jours suivants.
«Pendant plus d'un mois, je vécus ainsi, traversant chaque jour le
fleuve en canot et ne revenant sur la rive droite qu'à la nuit.
«Quel heureux temps! quelles heures délicieuses! Louise et moi, nous
n'étions plus seulement des amis inséparables: nous étions des amants.
Je l'adorais; elle raffolait de moi. Je trouvais longue la nuit qui nous
séparait; elle épiait avec anxiété, aux premières heures du matin, le
retour de mon léger canot bondissant sur la lame ou glissant comme une
flèche sur le fleuve endormi.
«Oh! oui, le beau, le bon temps!
--C'est à cette époque--c'est-à-dire vers la fin du mois de
juillet--qu'arriva à Saint-Monat un jeune homme du nom de Lapierre. Il
venait de Québec, où il étudiait le droit, et comptait passer un mois ou
deux de villégiature chez un de ses oncles, le voisin et l'ami de mon
père.
«C'était un fort joli garçon, altéré de mouvement, passionné pour la
chasse, amoureux des plaisirs champêtres. Je l'avais un peu connu
autrefois, pendant mon séjour à Québec. Aussi, malgré sa mobilité
d'esprit et son caractère à plusieurs faces, fûmes-nous bien vite liés
d'amitié.
«Je ne faisais pas une excursion qu'il n'en fut; je n'avais pas une
relation, une connaissance dans les environs que je ne lui fisse
partager. Bref, nous étions, au bout de quelques jours, la plus belle
paire d'amis qui se soit vue depuis Oreste et Pylade.
«Pour sceller à jamais une si étroite intelligence, la Providence mit un
jour en grand danger la précieuse existence de Pylade-Lapierre, dans une
circonstance où nous traversions la rivière à la nage: en fidèle Oreste,
je le sauvai au péril de ma vie.
«Cette bonne action me valut l'éternelle reconnaissance du loyal jeune
homme.
«Vous allez voir comment il me la prouva.
«Je vous ai dit que toutes nos distractions étaient communes et que
cette communauté s'étendait aux relations que j'avais. Naturellement, la
famille de Louise n'en était pas exclue, et je continuais, comme par le
passé, à me rendre tous les jours auprès de ma jolie fiancée. Seulement,
j'étais invariablement flanqué du citoyen Lapierre.
«Le jeune homme paraissait surtout goûter extrêmement, la société des
maîtres de la maison, auxquels il racontait toutes sortes d'histoires
plus ou moins invraisemblables, que sa verve intarissable rendait
amusantes au possible et qui faisaient les délices des bons vieillards.
Louise et moi, nous nous mêlions souvent à leur cercle et prenions
de bon coeur part à l'hilarité générale. Lapierre, alors, redoublait
d'amabilité, et ses racontars, s'adressant directement à la jeune fille,
ne manquaient jamais de l'amuser beaucoup.
«Et c'est ainsi qu'une douce familiarité s'établit, à ma grande
satisfaction, entre mon ami et mon amante.
«Loin de mettre obstacle au développement de cette sympathie naissante
entre les deux jeunes gens, je cherchais, au contraire, à en resserrer
tous les jours les liens dorés. Il me semblait que mon bonheur ne
serait complet qu'à la condition d'y faire un peu participer mon dévoué
compagnon, cet excellent Lapierre.
«Un procédé si délicat ne manquait pas de toucher vivement le bon jeune
homme, et il me disait souvent, en me serrant la main:
--Gustave, tu es un coeur d'or, et je bénis le ciel qui m'a, fait faire
ta connaissance. Non seulement tu me procures d'agréables distractions,
mais tu pousses, en outre, la complaisance jusqu'à me laisser prendre
une petite place dans le coeur de ta belle fiancée. Il est si bon de
sentir rayonner autour de soi la douce amitié d'une femme, que je te
sais gré de m'avoir procuré ce plaisir-là. Je retournerai à Québec
meilleur que je n'en suis parti, et cette amélioration sera ton oeuvre.
«L'hypocrite! le traître!... Oh! messieurs, tenez-vous le pour dit:
c'était et c'est encore un rusé coquin que ce Lapierre. Tous les rôles
lui sont bons; aucun moyen ne lui répugne. Quand un ennemi se trouve sur
son chemin, il le bouscule; si c'est un ami, il prend une voie détournée
et frappe dans le dos.
--Et c'est à un bandit de cette force que j'ai affaire! murmura
Champfort.
--Ne crains rien: je suis là! répondit Després; je suis là, en travers
de sa route, implacable et sombre comme le châtiment!
--Moi aussi! s'écria le Caboulot, d'une voix étrange.