Il fallait, en effet, qu'une bien terrible tempête eût passé sur le
coeur de ce fier jeune homme pour en refroidir ainsi les puissantes
aspirations et en arrêter l'indomptable essor.
Y avait-il réellement un drame dans la vie de Després, ou devait-on
mettre sur le compte de l'organisation fortement nerveuse du roi des
étudiants cette misanthropie dédaigneuse et ces boutades douloureusement
excentriques dont il ne pouvait se défendre, à de certaines heures?
On se perdait là-dessus en conjectures.
Il y avait bien, dans l'histoire de Després, une lacune que personne ne
pouvait combler. Mais, comme la moindre allusion adressée jusqu'alors au
jeune homme sur ce sujet avait paru l'affecter péniblement, on s'était
fait un devoir de ne jamais plua le questionner sur ce passé mystérieux.
Pourtant, ce soir-là, Champfort ne put s'empêcher de lui dire:
--En vérité, mon cher Després, on dirait, à t'entendre, que des malheurs
inouïs ont plané sur ta jeunesse.
--Peut-être! murmura Després... Mais, reprit-il avec vivacité, il ne
s'agit pas de moi pour le quart d'heure.
--Cependant...
--Il s'agit d'empêcher que tu sois la victime d'une coquette, ou qu'une
délicatesse outrée fasse laisser le champ libre à un indigne rival.
--Qui te parle de rival?... En ai-je un, seulement?
--Tu en as plusieurs, mais tu n'en redoutes qu'un.
--Comment sais-tu cela?
--Je sais tout ce qui concerne _cet homme_, répondit Després d'une voix
sombre.
--Ah! fit Champfort intrigué, et tu le hais?
--Je le hais?
Ces trois mots furent dits d'un ton si glacial et si profond, que les
étudiants se regardèrent tout étonnés.
Champfort réfléchissait. Un coin du rideau qui couvrait la jeunesse de
Després venait d'être soulevé par le Roi des Étudiants lui-même, et une
étrange idée se développait dans la tête de Champfort: c'est que son
rival avait dû être pour beaucoup dans les malheurs de Després.
--Et, reprit-il, tu connais assez l'individu pour affirmer qu'il est
indigne de ma cousine?
--Cet homme est un misérable, et Mlle Privat ne devrait pas même se
laisser souiller par son regard de serpent.
--Très bien. Mais qui sera assez généreux pour désillusionner la pauvre
enfant? qui sera assez persuasif pour ouvrir les yeux de sa mère et lui
faire repousser un prétendant qu'elle regarde déjà comme son gendre?
--Ce sera moi, Champfort, moi qui, depuis des années, suis pas à pas les
mouvements tortueux de ce traître; moi qui connais tous ses agissements
honteux; moi, enfin, qui me venge du lâche séducteur de la seule femme
que j'aie aimée!
--Enfin! s'écria Champfort, le voilà le secret de ta vie, n'est-il pas
vrai?
--Oui, Paul, c'est vrai. Celui qui a détruit à jamais mes illusions de
jeune homme et mes espérances de bonheur, est le même misérable qui
cherche aujourd'hui à te ravir la jeune fille que tu aimes.
--Quelle coïncidence! Une sorte de fatalité place donc cet homme sur
notre chemin?
--Oui, c'est une fatalité... mais une fatalité que j'appelle providence,
moi. Cette providence qui m'a rendu témoin de toutes les trahisons de
ce larron d'honneur, qui m'a constamment entraîné sur ses pas, le jette
encore aujourd'hui en travers de ma route... Malheur à lui! La mesure
est pleine; le dossier est complet; je vais frapper un grand coup et
arrêter dans son vol ce vautour pillard.
--Que comptes-tu faire?
--Oh! fort peu de chose d'ici à la signature du contrat.
--Hélas! pauvre ami, c'est dans huit jours.
--Je le sais. Mais quand ce devrait être demain, j'aurais encore le
temps nécessaire à mes petits préparatifs.
--Dieu veuille, mon cher Després, que tu réussisses à empêcher un
mariage aussi malheureux! Mais...
--Mais quoi?
--En serais-je plus avancé, et Laure m'en aimera-t-elle davantage?
--Qui te prouve qu'elle ne t'aime pas déjà assez?
--Tout le prouve: sa manière d'agir avec moi, sa froideur hautaine, ses
airs protecteurs, et jusqu'à cette réserve cérémonieuse qui a remplacé
la douce intimité et les naïfs épanchements d'autrefois.
--Hum! il faut quelquefois prendre les femmes à rebours, et leurs grands
airs dédaigneux masquent souvent un dépit qu'elles dissimulent avec
peine.
--Je ne crois pas que ce soit le cas pour Laure; son coeur est trop haut
placé pour recourir à ces petits moyens.
--Qu'en sais-tu? Personne ne comprend les femmes, et les amoureux moins
que tous les autres. Ecoute-moi, Champfort: la femme est un être pétri
de contradictions, qu'il ne faut croire qu'à la dernière extrémité. J'en
sais quelque chose.
--Tu es sévère. Després, et tes malheurs passés te rendent injuste.
--Je ne crois pas. Il est possible, après tout, que Mlle Privat soit une
exception à la règle générale. C'est ce que nous verrons. Quoi qu'il
en soit, pour me former une opinion solide sur ton cas, fais-moi
l'historique de tes relations avec ta cousine.
--A quoi bon?
--Il le faut.
--Allons, je me résigne et ne vous cacherai rien.
Les chaises se rapprochèrent, et Champfort commença:
--J'ai connu ma cousine, il y a environ six ans. J'avais alors seize ans
et elle entrait dans sa quatorzième année. Mon père était mort depuis
longtemps, et ma mère venait à son tour de payer son tribut à la nature.
Resté orphelin et sans ressources, j'envisageais l'avenir avec frayeur,
lorsqu'un jour, un étranger entra dans mon petit logement et m'annonça
qu'il venait de la part de ma tante Privat, la soeur de ma mère, et
qu'il avait instruction de m'emmener à la Nouvelle-Orléans. Il me donna
une lettre de ma bonne tante et l'argent nécessaire pour régler toutes
mes petites affaires.
«Rien ne me retenait plus à Québec. Aussi, mes préparatifs ne furent-ils
pas longs, et quinze jours plus tard, j'étais à la Nouvelle-Orléans,
ou plutôt, à quelques milles de là, dans une charmante habitation que
possédait mon oncle sur sa plantation, près du lac Pontchartrain.
«Je passai là les deux belles années de ma jeunesse, vivant comme un
frère avec les deux charmants enfants de mon oncle: Edmond et Laure.
Edmond avait à peu près mon âge, et Laure, deux années de moins.
«Que de gaies promenades nous avons faites ensemble dans les champs de
canne à sucre ou sur les bords du lac! que de douces causeries nous
avons échangées sous la large véranda de l'habitation!
«La guerre civile, qui se déchaînait alors avec fureur dans plusieurs
États de l'Union, ne se traduisait encore en Louisiane que par des
mouvements de troupes et une agitation formidable. Mais, tout en
enflammant nos jeunes coeurs d'un noble amour pour la cause du Sud, elle
ne troublait pas autrement notre paisible existence.
«Sur ces entrefaites, mon oncle, qui était colonel, partit avec son
régiment pour rejoindre l'armée. Ce fut notre premier chagrin. Mais,
comme il nous déclara qu'il pourrait venir de temps en temps à
l'habitation, nous nous consolâmes assez vite de ce contretemps.
«Ainsi qu'il l'avait dit, mon oncle revint un mois après son départ. Il
était accompagné d'un jeune homme du nom de Lapierre...
--Hein! Lapierre? interrompit le Caboulot.
--Oui, Lapierre. Ce nom est-il connu?
--Peut-être... Mais il y a tant de personnes qui s'appellent ainsi.
Continue.
--Je disais donc que le colonel était accompagné d'un jeune homme du nom
de Lapierre, qui se disait de Québec et dont ma tante avait, en effet,
connu la famille, lorsqu'elle-même y demeurait. Mon oncle s'était
pris d'une véritable amitié pour ce Lapierre, et il en avait fait son
compagnon inséparable.
Comment cet étranger était-il parvenu à s'insinuer ainsi dans les bonnes
grâces du colonel? quels services lui avait-il rendus?... je l'ignore
encore.
--Moi, je le sais! interrompit Després. Lapierre courait alors d'une
armée à l'autre pour spéculer sur les navires. Un jour, il guida le
régiment du colonel Privat dans une marche nocturne qui amena la capture
d'un convoi ennemi.
Telle est l'origine de sa faveur auprès de la famille Privat.
--D'où tiens-tu ce renseignement? demanda Champfort, surpris.
--De moi-même, mon cher. J'étais à cette époque dans le Kentucky, où,
je servais comme volontaire dans l'armée qui faisait face au général
Beauregard, dont faisait partie le régiment du colonel Privat.
--Ah! fit Champfort, voilà qui explique bien des choses!
--Continue, mon cher Paul, tu en apprendras encore.
L'étudiant reprit:
«Mon oncle et Lapierre passèrent une dizaine de jours à l'habitation,
pendant lesquels ma tante et ma cousine se multiplièrent pour héberger
dignement leur hôte. Laure, selon le désir de son père, s'était
constituée le _cicérone_ du jeune étranger et ne le quittait guère. Ils
faisaient ensemble, en compagnie du colonel et de ma tante, de longues
promenades à travers la plantation ou sur les bords du lac; et, de
retour à l'habitation, c'était au piano ou sous la véranda que se
continuait le tête-à-tête.
«Pendant tout le temps que dura le séjour de mon oncle, je pus à peine
trouver l'occasion de parler à ma cousine. Elle semblait n'avoir d'yeux
et d'oreilles que pour Lapierre, et paraissait même se croire obligée de
ne plus causer qu'avec lui.
Ce changement de conduite ne fit d'abord que m'étonner; mais bientôt, à
cet étonnement bien naturel se joignit une sensation étrange, une sorte
de souffrance, quelque chose comme une douleur sourde, mal définie,
qu'il m'était impossible de surmonter.
«La vue de ma cousine, constamment au bras de ce beau jeune homme qui
lui souriait et lui parlait avec chaleur, me causait une impression
tellement pénible, que je fuyais sa société et me tenais presque
toujours à l'écart. J'errais seul de longues heures dans la campagne, et
ce n'était, qu'avec un inexprimable serrement de coeur que je rentrais à
l'habitation.
«Hélas! je venais enfin de connaître le mal mystérieux qui me torturait:
j'aimais ma cousine!
«Cette découverte m'effraya et ne fit qu'augmenter ma sauvagerie. Je
me considérai comme indigne des bontés de mon oncle et de ma tante, du
moment que mon coeur me révéla son audace, et, je pris la résolution
d'étouffer dans mon sein le coupable sentiment qui y germait.
«Aussi, lorsque le colonel repartit pour l'armée, emmenant avec lui
le jeune Lapierre, j'avais fait mon sacrifice et ce fut sans
récriminations, sinon sans amertume, que je repris avec ma cousine le
genre de vie accoutumé.
«Mais, depuis cette visite malencontreuse, il se mêla toujours à nos
relations une certaine gêne et, une teinte de froideur, que ni elle ni
moi nous ne pouvions contrôler et qui ne fit qu'augmenter dans la suite.
«Telle était la situation, lorsqu'un événement aussi douloureux
qu'inattendu vint nous plonger tous dans la désolation. Lapierre arriva
un soir à l'habitation porteur de la triste nouvelle que le colonel
était mort, quelques jours auparavant, d'une blessure reçue dans un
combat d'avant-postes. Le jeune homme, qui paraissait accablé de
chagrin, remit à ma tante une lettre de son mari mourant, dans laquelle
le blessé faisait les plus grands éloges de la conduite de son ami
Lapierre, qui l'avait recueilli sur le champ de bataille et soigné comme
un fils.
--L'infâme! le traître! s'écria Després. Veux-tu savoir, Champfort, ce
qu'avait fait Lapierre avant de ramasser sur le champ de bataille le
colonel Privat mourant?
--Qu'avait-il fait?
--Il avait, pour une forte somme d'argent, livré au général ennemi le
secret des mouvements de Beauregard et fait tomber le colonel Privat
dans une embuscade où son régiment fut écharpé et lui-même blessé
mortellement.
--Le misérable! mais cette lettre de mon oncle?
--Oh! j'aurai beaucoup, à dire sur cette lettre quand le temps sera
venu. Pour le moment, qu'il me suffise d'affirmer que le colonel était
à cent lieues de croire que Lapierre fût un espion au service du plus
offrant. Aussi, touché des soins que lui prodiguait l'hypocrite, le
chargea-t-il d'annoncer sa mort à sa femme et lui écrivit-il la lettre
dont tu parles.
--Mais, c'est affreux, cela! firent les étudiants.
--Oui, messieurs, c'est affreux--d'autant plus affreux que le colonel
avait comblé ce misérable de faveurs et qu'il reposait en lui une
confiance illimitée...
--Confiance que ne lui a pas retirée, malheureusement, la famille
Privat, fit observer Champfort.
--Oui, mais cette sympathie qu'il a su capter fera place à la haine et
au mépris, quand je l'aurai démasqué, répondit Després.
--Le pourras-tu?... Il te fera passer pour un imposteur et te demandera
des preuves... En as-tu?
--J'en ai plus qu'il ne m'en faut pour le faire rentrer sous terre et
mourir de confusion, s'il lui en reste un atome d'honneur. Laissez venir
le grand jour de la rétribution, mes amis, et vous verrez comment se
venge le Roi des Étudiants. Toi, Champfort, achève ton histoire.
--Je n'ai plus qu'un mot à dire. Ma tante, frappée dans ses plus chères
affections, se montra héroïque. Elle se dirigea immédiatement vers le
théâtre de la guerre et, à force d'argent, se fit remettre le corps de
son mari, qu'elle ramena en Louisiane, où les derniers honneurs lui
furent rendus.
«Puis, n'étant plus retenue aux États-Unis par aucun intérêt majeur,
elle vendit ses immenses propriétés et nous ramena tous à Québec, en
passant par la France.
«Quant à Lapierre, il avait rejoint l'armée, après l'enterrement du
colonel. Je ne l'ai revu qu'il y a environ trois mois, chez ma tante. Il
arrivait des États-Unis. Depuis lors, il est le commensal assidu de la
maison et fait la cour à ma cousine, qu'il doit épouser dans huit jours.
«Vous en savez, aussi long que moi, maintenant, messieurs.»