Si, comme dit Sylvandre, une âme en se formant[733], 1235

Ou descendant du ciel, prend d'une autre[734] l'aimant,

La sienne a pris le vôtre, et vous a rencontrée.

MÉLISSE.

Quoi? tu lis les romans?

LYSE.

Je puis bien lire _Astrée_[735];

Je suis de son village[736], et j'ai de bons garants

Qu'elle et son Céladon étoient de nos parents[737]. 1240

MÉLISSE.

Quelle preuve en as-tu?

LYSE.

Ce vieux saule, Madame,

Où chacun d'eux cachoit ses lettres et sa flamme,

Quand le jaloux Sémire en fit un faux témoin[738];

Du pré de mon grand-père il fait encor le coin,

Et l'on m'a dit que c'est un infaillible signe 1245

Que d'un si rare hymen je viens en droite ligne.

Vous ne m'en croyez pas?

MÉLISSE.

De vrai, c'est un grand point.

LYSE.

Aurois-je tant d'esprit, si cela n'étoit point?

D'où viendroit cette adresse à faire vos messages,

A jouer avec vous de si bons personnages, 1250

Ce trésor de lumière et de vivacité,

Que d'un sang amoureux que j'ai d'eux hérité?

MÉLISSE.

Tu le disois tantôt, chacun a sa folie:

Les uns l'ont importune, et la tienne est jolie.

SCÈNE II.

CLÉANDRE, MÉLISSE, LYSE.

CLÉANDRE.

Je viens d'avoir querelle avec ce prisonnier[739], 1255

Ma sœur....

MÉLISSE.

Avec Dorante? avec ce cavalier[740]

Dont vous tenez l'honneur, dont vous tenez la vie?

Qu'avez-vous fait?

CLÉANDRE.

Un coup dont tu seras ravie.

MÉLISSE.

Qu'à cette lâcheté je puisse consentir[741]!

CLÉANDRE.

Bien plus, tu m'aideras à le faire mentir. 1260

MÉLISSE.

Ne le présumez pas, quelque espoir qui vous flatte:

Si vous êtes ingrat, je ne puis être ingrate.

CLÉANDRE.

Tu sembles t'en fâcher?

MÉLISSE.

Je m'en fâche pour vous[742]:

D'un mot il peut vous perdre, et je crains son courroux.

CLÉANDRE.

Il est trop généreux; et d'ailleurs la querelle, 1265

Dans les termes qu'elle est, n'est pas si criminelle.

Écoute. Nous parlions des dames de Lyon;

Elles sont assez mal en son opinion:

Il confesse de vrai qu'il a peu vu la ville;

Mais il se l'imagine en beautés fort stérile, 1270

Et ne peut se résoudre à croire qu'en ces lieux

La plus belle ait de quoi captiver de bons yeux[743].

Pour l'honneur du pays j'en nomme trois ou quatre;

Mais à moins que de voir, il n'en veut rien rabattre;

Et comme il ne le peut étant dans la prison, 1275

J'ai cru par un portrait le mettre à la raison;

Et sans chercher plus loin ces beautés qu'on admire,

Je ne veux que le tien pour le faire dédire:

Me le dénieras-tu, ma sœur, pour un moment?

MÉLISSE.

Vous me jouez, mon frère, assez accortement: 1280

La querelle est adroite et bien imaginée.

CLÉANDRE.

Non, je m'en suis vanté, ma parole est donnée.

MÉLISSE.

S'il faut ruser ici, j'en sais autant que vous,

Et vous serez bien fin si je ne romps vos coups.

Vous pensez me surprendre, et je n'en fais que rire:

Dites donc tout d'un coup ce que vous voulez dire.

CLÉANDRE.

Eh bien! je viens de voir ton portrait en ses mains.

MÉLISSE.

Et c'est ce qui vous fâche?

CLÉANDRE.

Et c'est dont je me plains.

MÉLISSE.

J'ai cru vous obliger, et l'ai fait pour vous plaire.

Votre ordre étoit exprès.

CLÉANDRE.

Quoi? je te l'ai fait faire? 1290

MÉLISSE.

Ne m'avez-vous pas dit: «Sous ces déguisements

Ajoute à ton argent perles et diamants?»

Ce sont vos propres mots, et vous en êtes cause.

CLÉANDRE.

Eh quoi! de ce portrait disent-ils quelque chose?

MÉLISSE.

Puisqu'il est enrichi de quatre diamants, 1295

N'est-ce pas obéir à vos commandements?

CLÉANDRE.

C'est fort bien expliquer le sens de mes prières.

Mais, ma sœur, ces faveurs sont un peu singulières:

Qui donne le portrait promet l'original.

MÉLISSE.

C'est encore votre ordre, ou je m'y connois mal[744]. 1300

Ne m'avez-vous pas dit: «Prends souci de me plaire,

Et vois ce que tu dois à qui te sauve un frère?»

Puisque vous lui devez et la vie et l'honneur,

Pour vous en revancher dois-je moins que mon cœur?

Et doutez-vous encore à quel point je vous aime, 1305

Quand pour vous acquitter je me donne moi-même?

CLÉANDRE.

Certes, pour m'obéir avec plus de chaleur,

Vous donnez à mon ordre une étrange couleur,

Et prenez un grand soin de bien payer mes dettes:

Non que mes volontés en soient mal satisfaites; 1310

Loin d'éteindre ce feu, je voudrois l'allumer,

Qu'il eût de quoi vous plaire, et voulût vous aimer.

Je tiendrois à bonheur de l'avoir pour beau-frère:

J'en cherche les moyens, j'y fais ce qu'on peut faire;

Et c'est à ce dessein qu'au sortir de prison 1315

Je viens de l'obliger à prendre la maison[745],

Afin que l'entretien produise quelques flammes

Qui forment doucement l'union de vos âmes.

Mais vous savez trouver des chemins plus aisés:

Sans savoir s'il vous plaît, ni si vous lui plaisez, 1320

Vous pensez l'engager en lui donnant ces gages[746],

Et lui donnez sur vous de trop grands avantages.

Que sera-ce, ma sœur, si quand vous le verrez,

Vous n'y rencontrez pas ce que vous espérez,

Si quelque aversion vous prend pour son visage, 1325

Si le vôtre le choque ou qu'un autre l'engage,

Et que de ce portrait donné légèrement,

Il érige un trophée à quelque objet charmant?

MÉLISSE.

Sans jamais l'avoir vu, je connois son courage[747]:

Qu'importe après cela quel en soit le visage? 1330

Tout le reste m'en plaît; si le cœur en est haut,

Et si l'âme est parfaite; il n'a point de défaut.

Ajoutez que vous-même, après votre aventure,

Ne m'en avez pas fait une laide peinture;

Et comme vous devez vous y connoître mieux, 1335

Je m'en rapporte à vous, et choisis par vos yeux.

N'en doutez nullement, je l'aimerai, mon frère;

Et si ces foibles traits n'ont point de quoi lui plaire[748],

S'il aime en autre lieu, n'en appréhendez rien[749]:

Puisqu'il est généreux, il en usera bien. 1340

CLÉANDRE.

Quoi qu'il en soit, ma sœur, soyez plus retenue

Alors qu'à tous moments vous serez à sa vue.

Votre amour me ravit, je veux le couronner[750];

Mais souffrez qu'il se donne avant que vous donner.

Il sortira demain, n'en soyez point en peine. 1345

Adieu: je vais une heure entretenir Climène.

SCÈNE III.

MÉLISSE, LYSE.

LYSE.

Vous en voilà défaite et quitte à bon marché.

Encore est-il traitable alors qu'il est fâché.

Sa colère a pour vous une douce méthode,

Et sur la remontrance il n'est pas incommode. 1350

MÉLISSE.

Aussi qu'ai-je commis pour en donner sujet?

Me ranger à son choix sans savoir son projet,

Deviner sa pensée, obéir par avance,

Sont-ce, Lyse, envers lui des crimes d'importance?

LYSE.

Obéir par avance est un jeu délicat, 1355

Dont tout autre que lui feroit un mauvais plat.

Mais ce nouvel amant dont vous faites votre âme

Avec un grand secret ménage votre flamme:

Devoit-il exposer ce portrait à ses yeux?

Je le tiens indiscret.

MÉLISSE.

Il n'est que curieux, 1360

Et ne montreroit pas si grande impatience,

S'il me considéroit avec indifférence;

Outre qu'un tel secret peut souffrir un ami.

LYSE.

Mais un homme qu'à peine il connoît à demi!

MÉLISSE.

Mon frère lui doit tant, qu'il a lieu d'en attendre 1365

Tout ce que d'un ami tout autre peut prétendre.

LYSE.

L'amour excuse tout dans un cœur enflammé,

Et tout crime est léger dont l'auteur est aimé.

Je serois plus sévère, et tiens qu'à juste titre

Vous lui pouvez tantôt en faire un bon chapitre. 1370

MÉLISSE.

Ne querellons personne, et puisque tout va bien,

De crainte d'avoir pis, ne nous plaignons de rien.

LYSE.

Que vous avez de peur que le marché n'échappe!

MÉLISSE.

Avec tant de façons que veux-tu que j'attrape[751]?

Je possède son cœur, je ne veux rien de plus, 1375

Et je perdrois le temps en débats superflus.

Quelquefois en amour trop de finesse abuse.

S'excusera-t-il mieux que mon feu ne l'excuse[752]?

Allons, allons l'attendre, et sans en murmurer,

Ne pensons qu'aux moyens de nous en assurer. 1380

LYSE.

Vous ferez-vous connoître?

MÉLISSE.

Oui, s'il sait de mon frère

Ce que jusqu'à présent j'avois voulu lui taire:

Sinon, quand il viendra prendre son logement,

Il se verra surpris plus agréablement.

SCÈNE IV.

DORANTE, PHILISTE, CLITON.

DORANTE.

Me reconduire encor! cette cérémonie 1385

D'entre les vrais amis devroit être bannie.

PHILISTE.

Jusques en Bellecour je vous ai reconduit,

Pour voir une maîtresse en faveur de[753] la nuit.

Le temps est assez doux, et je la vois paroître

En de semblables nuits souvent à la fenêtre: 1390

J'attendrai le hasard un moment en ce lieu,

Et vous laisse aller voir votre lingère. Adieu.

DORANTE.

Que je vous laisse ici, de nuit, sans compagnie?

PHILISTE.

C'est faire à votre tour trop de cérémonie.

Peut-être qu'à Paris j'aurois besoin de vous; 1395

Mais je ne crains ici ni rivaux, ni filous.

DORANTE.

Ami, pour des rivaux, chaque jour en fait naître;

Vous en pouvez avoir, et ne les pas connoître:

Ce n'est pas que je veuille entrer dans vos secrets;

Mais nous nous tiendrons loin en confidents discrets.

J'ai du loisir assez.

PHILISTE.

Si l'heure ne vous presse,

Vous saurez mon secret touchant cette maîtresse:

Elle demeure, ami, dans ce grand pavillon.

CLITON, bas.

Tout se prépare mal à cet échantillon.

DORANTE.

Est-ce où je pense voir un linge qui voltige? 1405

PHILISTE.

Justement.

DORANTE.

Elle est belle?

PHILISTE.

Assez.

DORANTE.

Et vous oblige?

PHILISTE.

Je ne saurois encor, s'il faut tout avouer,

Ni m'en plaindre beaucoup, ni beaucoup m'en louer;

Son accueil n'est pour moi ni trop doux ni trop rude:

Il est et sans faveur et sans ingratitude, 1410

Et je la vois toujours dedans un certain point

Qui ne me chasse pas et ne l'engage point.

Mais je me trompe fort, ou sa fenêtre s'ouvre.

DORANTE.

Je me trompe moi-même, ou quelqu'un s'y découvre.

PHILISTE.

J'avance; approchez-vous, mais sans suivre mes pas,

Et prenez un détour qui ne vous montre pas:

Vous jugerez quel fruit je puis espérer d'elle.

Pour Cliton, il peut faire ici la sentinelle.

DORANTE,

parlant à Cliton, après que Philiste s'est éloigné[754].

Que me vient-il de dire? et qu'est-ce que je voi?

Cliton, sans doute il aime en même lieu que moi. 1420

O ciel! que mon bonheur est de peu de durée!

CLITON.

S'il prend l'occasion qui vous est préparée,

Vous pouvez disputer avec votre valet

A qui mieux de vous deux gardera le mulet[755].

DORANTE.

Que de confusion et de trouble en mon âme! 1425

CLITON.

Allez prêter l'oreille aux discours de la dame;

Au bruit que je ferai prenez bien votre temps,

Et nous lui donnerons de jolis passe-temps.

(Dorante va auprès de Philiste.)

SCÈNE V.

MÉLISSE, LYSE, à la fenêtre[756]; PHILISTE, DORANTE, CLITON.

MÉLISSE.

Est-ce vous?

PHILISTE.

Oui, Madame.

MÉLISSE.

Ah! que j'en suis ravie[757]!

Que mon sort cette nuit devient digne d'envie! 1430

Certes, je n'osois plus espérer ce bonheur.

PHILISTE.

Manquerois-je à venir où j'ai laissé mon cœur?

MÉLISSE.

Qu'ainsi je sois aimée, et que de vous j'obtienne

Une amour si parfaite et pareille à la mienne!

PHILISTE.

Ah! s'il en est besoin, j'en jure, et par vos yeux. 1435

MÉLISSE.

Vous revoir en ce lieu m'en persuade mieux[758];

Et sans autre serment, cette seule visite

M'assure d'un bonheur qui passe mon mérite.

CLITON.

A l'aide!

MÉLISSE.

J'oy du bruit.

CLITON.

A la force! au secours!

PHILISTE.

C'est quelqu'un qu'on maltraite: excusez si j'y cours;

Madame, je reviens.

CLITON, s'éloignant toujours derrière le théâtre.

On m'égorge, on me tue.

Au meurtre!

PHILISTE.

Il est déjà dans la prochaine rue.

DORANTE.

C'est Cliton: retournez, il suffira de moi.

PHILISTE.

Je ne vous quitte point: allons.

(Ils sortent tous deux.)

MÉLISSE.

Je meurs d'effroi.

CLITON, derrière le théâtre.

Je suis mort.

MÉLISSE.

Un rival lui fait cette surprise. 1445

LYSE.

C'est plutôt quelque ivrogne, ou quelque autre sottise

Qui ne méritoit pas rompre votre entretien

MÉLISSE.

Tu flattes mes désirs.

SCÈNE VI.

DORANTE, MÉLISSE, LYSE.

DORANTE.

Madame, ce n'est rien:

Des marauds, dont le vin embrouilloit la cervelle,

Vidoient à coups de poing une vieille querelle: 1450

Ils étoient trois contre un, et le pauvre battu

A crier de la sorte exerçoit sa vertu.

(Bas.)

Si Cliton m'entendoit, il compteroit pour quatre.

MÉLISSE.

Vous n'avez donc point eu d'ennemis à combattre?

DORANTE.

Un coup de plat d'épée a tout fait écouler. 1455

MÉLISSE.

Je mourois de frayeur, vous y voyant aller.

DORANTE.

Que Philiste est heureux! qu'il doit aimer la vie!

MÉLISSE.

Vous n'avez pas sujet de lui porter envie.

DORANTE.

Vous lui parliez naguère en termes assez doux.

MÉLISSE.

Je pense d'aujourd'hui n'avoir parlé qu'à vous. 1460

DORANTE.

Vous ne lui parliez pas avant tout ce vacarme?

Vous ne lui disiez pas que son amour vous charme,

Qu'aucuns feux à vos feux ne peuvent s'égaler?

MÉLISSE.

J'ai tenu ce discours, mais j'ai cru vous parler.

N'êtes-vous pas Dorante?

DORANTE.

Oui, je le suis, Madame, 1465

Le malheureux témoin de votre peu de flamme.

Ce qu'un moment fit naître, un autre l'a détruit;

Et l'ouvrage d'un jour se perd en une nuit.

MÉLISSE.

L'erreur n'est pas un crime; et votre aimable idée[759],

Régnant sur mon esprit, m'a si bien possédée, 1470

Que dans ce cher objet le sien s'est confondu[760],

Et lorsqu'il m'a parlé je vous ai répondu;

En sa place tout autre eût passé pour vous-même:

Vous verrez par la suite à quel point je vous aime.

Pardonnez cependant à mes esprits déçus; 1475

Daignez prendre pour vous les vœux qu'il a reçus;

Ou si, manque d'amour, votre soupçon persiste....

DORANTE.

N'en parlons plus, de grâce, et parlons de Philiste:

Il vous sert, et la nuit me l'a trop découvert.

MÉLISSE.

Dites qu'il m'importune, et non pas qu'il me sert; 1480

N'en craignez rien. Adieu: j'ai peur qu'il ne revienne.

DORANTE.

Où voulez-vous demain que je vous entretienne?

Je dois être élargi.

MÉLISSE.

Je vous ferai savoir

Dès demain chez Cléandre où vous me pourrez voir.

DORANTE.

Et qui vous peut sitôt apprendre ces nouvelles? 1485

MÉLISSE.

Et ne savez-vous pas que l'amour a des ailes?

DORANTE.

Vous avez habitude avec ce cavalier?

MÉLISSE.

Non, je sais tout cela d'un esprit familier.

Soyez moins curieux, plus secret, plus modeste,

Sans ombrage, et demain nous parlerons du reste. 1490

DORANTE, seul.

Comme elle est ma maîtresse, elle m'a fait leçon,

Et d'un soupçon je tombe en un autre soupçon.

Lorsque je crains Cléandre, un ami me traverse;

Mais nous avons bien fait de rompre le commerce:

Je crois l'entendre.

SCÈNE VII.

DORANTE, PHILISTE, CLITON.

PHILISTE.

Ami, vous m'avez tôt quitté. 1495

DORANTE.

Sachant fort peu la ville, et dans l'obscurité,

En moins de quatre pas j'ai tout perdu de vue;

Et m'étant égaré dès la première rue,

Comme je sais un peu ce que c'est que l'amour,

J'ai cru qu'il vous falloit attendre en Bellecour; 1500

Mais je n'ai plus trouvé personne à la fenêtre.

Dites-moi, cependant, qui massacroit ce traître?

Qui le faisoit crier?

PHILISTE.

A quelques[761] mille pas,

Je l'ai rencontré seul tombé sur des plâtras.

DORANTE.

Maraud, ne criois-tu que pour nous mettre en peine?

CLITON.

Souffrez encore un peu que je reprenne haleine.

Comme à Lyon le peuple aime fort les laquais,

Et leur donne souvent de dangereux paquets,

Deux coquins, me trouvant tantôt en sentinelle,

Ont laissé choir sur moi leur haine naturelle; 1510

Et sitôt qu'ils ont vu mon habit rouge et vert[762]....

DORANTE.

Quand il est nuit sans lune, et qu'il fait temps couvert,

Connoît-on les couleurs? tu donnes une bourde.

CLITON.

Ils portoient sous le bras une lanterne sourde.

C'étoit fait de ma vie, ils me traînoient à l'eau; 1515

Mais sentant du secours, ils ont craint pour leur peau,

Et jouant des talons tous deux en gens habiles,

Ils m'ont fait trébucher sur un monceau de tuiles[763],

Chargé de tant de coups et de poing et de pied,

Que je crois tout au moins en être estropié. 1520

Puissé-je voir bientôt la canaille noyée!

PHILISTE.

Si j'eusse pu les joindre, ils me l'eussent payée,

L'heureuse occasion dont je n'ai pu jouir[764],

Et que cette sottise a fait évanouir.

Vous en êtes témoin, cette belle adorable 1525

Ne me pourroit jamais être plus favorable:

Jamais je n'en reçus d'accueil si gracieux;

Mais j'ai bientôt perdu ces moments précieux.

Adieu: je prendrai soin demain de votre affaire.

Il est saison pour vous de voir votre lingère. 1530

Puissiez-vous recevoir dans ce doux entretien[765]

Un plaisir plus solide et plus long que le mien!

SCÈNE VIII.

DORANTE, CLITON.

DORANTE.

Cliton, si tu le peux, regarde-moi sans rire.

CLITON.

J'entends à demi-mot, et ne m'en puis dédire:

J'ai gagné votre mal.

DORANTE.

Eh bien! l'occasion? 1535

CLITON.

Elle fait le menteur, ainsi que le larron.

Mais si j'en ai donné, c'est pour votre service.

DORANTE.

Tu l'as bien fait courir avec cet artifice.

CLITON.

Si je ne fusse chu, je l'eusse mené loin;

Mais surtout j'ai trouvé la lanterne au besoin; 1540

Et sans ce prompt secours, votre feinte importune

M'eût bien embarrassé de votre nuit sans lune.

Sachez une autre fois que ces difficultés

Ne se proposent point qu'entre gens concertés.

DORANTE.

Pour le mieux éblouir, je faisois le sévère. 1545

CLITON.

C'étoit un jeu tout propre à gâter le mystère.

Dites-moi cependant, êtes-vous satisfait?

DORANTE.

Autant comme on peut l'être.

CLITON.

En effet?

DORANTE.

En effet.

CLITON.

Et Philiste?

DORANTE.

Il se tient comblé d'heur et de gloire;

Mais on l'a pris pour moi dans une nuit si noire: 1550

On s'excuse du moins avec cette couleur.

CLITON.

Ces fenêtres toujours vous ont porté malheur:

Vous y prîtes jadis Clarice pour Lucrèce[766];

Aujourd'hui même erreur trompe cette maîtresse[767];

Et vous n'avez point eu de pareils rendez-vous 1555

Sans faire une jalouse ou devenir jaloux.

DORANTE.

Je n'ai pas lieu de l'être, et n'en sors pas fort triste.

CLITON.

Vous pourrez maintenant savoir tout de Philiste[768].

DORANTE.

Cliton, tout au contraire, il me faut l'éviter:

Tout est perdu pour moi, s'il me va tout conter. 1560

De quel front oserois-je, après sa confidence,

Souffrir que mon amour se mît en évidence?

Après les soins qu'il prend de rompre ma prison,

Aimer en même lieu semble une trahison.

Voyant cette chaleur qui pour moi l'intéresse, 1565

Je rougis en secret de servir sa maîtresse,

Et crois devoir du moins ignorer son amour[769]

Jusqu'à ce que le mien ait pu paroître au jour.

Déclaré le premier, je l'oblige à se taire;

Ou si de cette flamme il ne se peut défaire, 1570

Il ne peut refuser de s'en remettre au choix

De celle dont tous deux nous adorons les lois.

CLITON.

Quand il vous préviendra, vous pouvez le défendre

Aussi bien contre lui comme contre Cléandre.

DORANTE.

Contre Cléandre et lui je n'ai pas même droit: 1575

Je dois autant à l'un comme l'autre me doit;

Et tout homme d'honneur n'est qu'en inquiétude,

Pouvant être suspect de quelque ingratitude.

Allons nous reposer: la nuit et le sommeil

Nous pourront inspirer quelque meilleur conseil. 1580

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

NOTES:

[727] _Var._ Toujours à contre-temps son malheur le produit.

(1645-56)

[728] _Var._ Il vous eût fort avant donné dedans la vue.

(1645-56)

[729] _Var._ Vous font ainsi tout croire et ne douter de rien!

(1645-60)

[730] _Var._ Lyse, c'est un amour bientôt fait que le nôtre.

(1645-56)

_Var._ Lyse, c'est un traité bientôt fait que le nôtre.

(1660)

[731] _Var._ Et sans s'inquiéter de mille peurs frivoles[731-a].

(1645-64)

[731-a] Voltaire, qui, dans son texte (1764), donne, comme nous,

ce vers d'après l'impression de 1682, le cite dans une note avec

_de mille_, pour _d'aucunes_, d'après les éditions de 1645-64.

[732] «L'assurance que prend Mélisse, au quatrième de _la Suite

du Menteur_, sur les premières protestations d'amour que lui fait

Dorante, qu'elle n'a vu qu'une seule fois, ne se peut autoriser

que sur la facilité et la promptitude que deux amants nés l'un

pour l'autre ont à donner croyance à ce qu'ils s'entre-disent; et

les douze vers qui expriment cette moralité en termes généraux

ont tellement plu, que beaucoup de gens d'esprit n'ont pas

dédaigné d'en charger leur mémoire.» (_Discours du poëme

dramatique_, tome I, p. 19.) Une note de Voltaire confirme ce

qu'avance Corneille: «Si _la Suite du Menteur_, dit-il, est

tombée, ces vers ne le sont pas; presque tous les connaisseurs

les savent par cœur.»--L'idée exprimée dans ce passage revient

plusieurs fois dans les pièces de Corneille. Voyez tome II, p.

308 et 309.

[733] Ce n'est pas là précisément ce que dit Sylvandre; mais dans

le troisième livre de la seconde partie de l'_Astrée_, il grave

un cadran «dont l'aiguille tremblante tournoit du côté de la

tramontane, avec ce mot: J'EN SUIS TOUCHÉ: voulant signifier que

tout ainsi que l'aiguille du cadran étant touchée de l'aimant se

tourne toujours de ce côté-là (parce que les plus savants ont

opinion que, s'il faut dire ainsi, l'élément de la calamite y

est), par cette puissance naturelle, qui fait que toute partie

recherche de se rejoindre à son tout; de même son cœur atteint

des beautés de sa maîtresse, tournoit incessamment toutes ses

pensées vers elle. Et pour mieux faire entendre cette conception,

il ajouta ces vers:

MADRIGAL.

L'aiguille du cadran cherche la tramontane

Touchée avec l'aimant,

Mon cœur aussi touché des beautés de Diane

La cherche incessamment.»

[734] La leçon _d'une autre_ n'est que dans les éditions de 1664

et de 1668. Toutes les autres donnent: d'_un autre_. Voyez tome

I, p. 228, note 3 _a_.--L'édition de 1692 a le féminin, qui, de

toute manière, parait ici préférable.

[735] L'_Astrée_, célèbre roman pastoral d'Honoré d'Urfé, divisé

en cinq parties, dont la première a paru en 1610 et la dernière

en 1625. Cette édition ne se trouve plus, dit M. Brunet en

parlant de la 1re partie de 1610, in-4º, dédiée à Henri IV.

[736] Le village d'Astrée n'est pas nommé par d'Urfé, qui se

contente de placer le lieu de la scène dans le Forez, sur les

bords du Lignon.

[737] _Var._ Qu'elle et son Céladon étoient de mes parents.

(1645-68)

[738] D'Urfé dit, dès les premières pages de son roman, qu'Astrée

et Céladon «se virent poussés par les trahisons de Semyre aux

plus profondes infortunes,» mais il ne donne point de détails

particuliers à ce sujet, et, dans la _Tragico-médie pastorale, où

les amours d'Astrée et de Céladon sont meslées à celles de Diane,

de Sylvandre et de Paris_, par le sieur de Rayssiguier.... 1630,

Sémire ne paraît même pas.

[739] Toutes les éditions donnent _ce prisonnier_. Voltaire

(1764) y a substitué: _un prisonnier_.

[740] _Var._ MÉL. Avec? CLÉAND. Avec Dorante. MÉL. Avec ce

cavalier. (1645-56)

[741] _Var._ Qu'à cette lâcheté je pusse consentir! (1645)

[742] _Var._ Tu t'en fâches, ma sœur? MÉL. Je m'en fâche pour vous:

D'un mot il vous peut perdre, et je crains son courroux.

CLÉAND. Il est trop généreux; et puis notre querelle.

(1645-56)

[743] _Var._ La plus belle ait de quoi suborner de bons yeux.

(1645-56)

[744] _Var._ C'est encore votre ordre, ou je le conçois mal.

(1645-56)

[745] _Var._ Je le viens d'obliger à prendre la maison. (1645-56)

[746] _Var._ Vous pensez l'engager avecque de tels gages.

(1645-56)

[747] _Var._ Sans l'avoir jamais vu, je connois son courage.

(1645-68)

[748] _Var._ Et si ces foibles traits n'ont pas de quoi lui

plaire. (1645-56)

[749] _Var._ S'il aime en autre lieu, n'en appréhendons rien.

(1645-60)

[750] _Var._ Votre amour me ravit, je la veux couronner.

(1645-56)

[751] _Var._ Avecque tes façons que veux-tu que j'attrape?

(1645-56)

[752] _Var._ S'excusera-t-il mieux que le mien ne l'excuse?

(1645-56)

[753] _En faveur de_, à la faveur de.

[754] Cette indication manque dans les éditions antérieures à

1663.

[755] _Garder le mulet_, locution proverbiale, qui signifie

«attendre longtemps, s'ennuyer à attendre.»

[756] L'édition de 1663 omet ici les mots _à la fenêtre_, et

porte en marge, à côté du premier vers de la scène: _Mélisse et

Lyse sont à la fenêtre_.

[757] _Var._ Ah! que je suis ravie! (1645)

[758] _Var._ Vous revoir en ce lieu me persuade mieux. (1645-56)

[759] _Var._ L'erreur n'est pas un crime; et votre chère idée.

(1645-56)

[760] _Var._ Que dedans votre objet le sien s'est confondu.

(1645-56)

[761] Voyez tome I, p. 299, note 1. L'édition de 1692 a

_quelque_, sans _s_.

[762] _Var._ Et me prenant pour l'être à l'habit rouge et

vert.... (1645-56)

[763] _Var._ M'ont jeté de roideur sur un monceau de tuiles.

(1645-56)

[764] _Var._ La belle occasion dont je n'ai pu jouir. (1645-63)

[765] _Var._ Puissiez-vous recevoir dedans son entretien.

(1645-56)

[766] Voyez _le Menteur_, acte III, scène IV.

[767] _Var._ Aujourd'hui même erreur trompe votre maîtresse.

(1645-60)

[768] _Var._ Vous pourrez maintenant tout savoir de Philiste.

[769] _Var._ Et crois devoir au moins ignorer son amour.

(1645-56)

ACTE V.

SCÈNE PREMIÈRE.

LYSE, CLITON.

CLITON.

Œuvres de P. Corneille, Tome 04 · 第 21 / 30 段