[376] Au sujet du tutoiement sur la scène française, Voltaire

fait la remarque suivante, que nous ne donnons qu'à titre de

renseignement historique: «On tutoyait alors au théâtre. Le

tutoiement, qui rend le discours plus serré, plus vif, a souvent

de la noblesse et de la force dans la tragédie; on aime à voir

Rodrigue et Chimène l'employer. Remarquez cependant que l'élégant

Racine ne se permet guère le tutoiement que quand un père irrité

parle à son fils, ou un maître à un confident, ou quand une

amante emportée se plaint à son amant:

Je ne t'ai point aimé, cruel! qu'ai-je donc fait?

(_Andromaque_, acte IV, scène V.)

Hermione dit:

Ne devois-tu pas lire au fond de ma pensée?

(_Ibidem_, acte V, scène III.)

Phèdre dit:

Eh bien! connois donc Phèdre et toute sa fureur.

(_Phèdre_, acte II, scène V.)

Mais jamais Achille, Oreste, Britannicus, etc., ne tutoient leurs

maîtresses. A plus forte raison cette manière de s'exprimer

doit-elle être bannie de la comédie, qui est la peinture de nos

mœurs. Molière en fait usage dans _le Dépit amoureux_, mais il

s'est ensuite corrigé lui-même.»

[377] _Var._ Mais pour passer la nuit avecque ton galant....

(1644-56)

[378] De toutes les éditions publiées du vivant de Corneille, les

deux de 1644 sont les seules qui donnent _fou_ (_foû_); fol est

l'orthographe des suivantes; _fou_ revient en 1692.

[379] _Var._ Je le devrois bien être. (1644-56)

[380] Tel est le texte des éditions antérieures à 1652; il nous a

paru préférable à celui des impressions de 1652 à 1682, qui

toutes donnent, au vers 529, _au moins_, pour _à moins_. Celle de

1692 a rétabli notre leçon: «A moins qu'en attendant, etc.»

[381] A propos de ce vers, qu'il blâme, Voltaire rappelle un

ancien usage: «On demande comment Corneille a épuré le théâtre?

C'est que de son temps on allait plus loin. On demandait des

baisers et on en donnait. Cette mauvaise coutume venait de

l'usage où l'on avait été très-longtemps en France, de donner par

respect un baiser aux dames sur la bouche, quand on leur était

présenté. Montaigne dit qu'il est triste pour une dame d'apprêter

sa bouche pour le premier mal tourné qui viendra à elle avec

trois laquais.»--Voici le texte de Montaigne: «C'est une

desplaisante coustume, et injurieuse aux dames, d'avoir à prester

leurs levres à quiconque a trois valets à sa suitte, pour mal

plaisant qu'il soit.» (_Essais_, livre III, chapitre V.)

[382] _Var._ Le redoutable effet de mon ressentiment. (1644-56)

_Var._ Le juste et prompt effet de mon ressentiment. (1660)

[383] _Var._ Régleront par le sort tes plaisirs ou tes larmes.

(1644)

[384] _Var._ Mais ce n'est pas ici qu'il le faut quereller.

(1644-56)

[385] _Var._ Je croyois ce matin voir une île enchantée.

(1648-56)

[386] _Var._ Dedans le Pré-aux-Clercs tu verras mêmes choses.

(1644-56)

[387] _Var._ A ce que tu verras vers le Palais-Royal[387-a].

(1644)

[387-a] Le cardinal de Richelieu fit bâtir ce palais par Jacques

le Mercier. Les fondements en furent jetés en 1629 sur les ruines

des hôtels de Mercœur, de Rambouillet, et de quelques maisons

voisines. Il ne fut achevé qu'en 1636. On le nommait d'abord

hôtel de Richelieu, mais son propriétaire fit inscrire en lettres

d'or sur un marbre au-dessus de la grande porte: _Palais

Cardinal_. Cette inscription fut critiquée, notamment par Balzac

(voyez le _Lexique_). Elle fut toutefois conservée jusqu'au

moment où, Louis XIV ayant quitté le Louvre pour habiter le

palais Cardinal, que Richelieu lui avait légué, le marquis de

Fourille, grand maréchal des logis de la maison du Roi, persuada

à la Régente qu'il ne convenait pas que le Roi habitât une maison

qui portait le nom d'un de ses sujets; la Reine ordonna d'ôter

l'inscription. «On commença dès lors à donner à ce palais le nom

de Palais-Royal, qu'il a toujours retenu depuis, quoique la même

reine régente, à la prière de la duchesse d'Aiguillon, eût fait

remettre l'inscription de palais Cardinal, qu'on y voit encore

aujourd'hui,» dit en 1742, dans sa _Description de Paris_ (tome

II, p. 220), Piganiol de la Force, qui nous a fourni les détails

qui précèdent.--«Ce quartier (_où est le Palais-Royal_), qui est

à présent un des plus peuplés de Paris, n'était, dit Voltaire,

que des prairies entourées de fossés, lorsque le cardinal de

Richelieu y fit bâtir son palais. Quoique les embellissements de

Paris n'aient commencé à se multiplier que vers le milieu du

siècle de Louis XIV, cependant la simple architecture du palais

Cardinal ne devait pas paraître si superbe aux Parisiens, qui

avaient déjà le Louvre et le Luxembourg. Il n'est pas surprenant

que Corneille dans ces vers cherchât à louer indirectement le

cardinal de Richelieu, qui protégea beaucoup cette pièce, et même

donna des habits à quelques acteurs (_voyez ci-dessus, p. 126_).

Il était mourant alors, en 1642, et il cherchait à se dissiper

par ces amusements.»

[388] _Var._ Où la chaleur de l'âge et l'honneur te convie

D'exposer à tous coups et ton sang et ta vie. (1644-56)

[389] _Var._ Honnête, belle et riche. (1644-56)

[390] _Var._ Ah! Monsieur, je frémi. (1644-64)

[391] _Var._ Je veux qu'un petit-fils puisse tenir ton rang.

(1644-64)

[392] _Var._ Mais s'il m'est impossible[392-a]

(1644-63)

[392-a] L'édition de 1682 porte, par erreur: «Mais il est

impossible?»

[393] _Var._ Ah! si vous la saviez! (1644-68)

[394] L'édition de 1656 est la seule qui porte _col_, et non _cou_

(_coû_).

[395] «On faisoit autrefois des montres à sonnerie, qui sonnoient

d'elles mêmes à l'heure, à la demie, et quelquefois aux quarts.»

(_Dictionnaire de Trévoux._)

[396] Au commencement du dix-septième siècle, on disait

indifféremment _horloger_ ou _horlogier_, et quelquefois

_horlogeur_. Les éditions de 1656 et de 1692 donnent seules

_horlogers_. Voyez le _Lexique_.

[397] _Var._ Pensons faire beaucoup de différer un peu.

Comme à ce boulevard l'un et l'autre travaille. (1644-56)

[398] Le mot _ici_ manque dans l'édition de 1663, qui donne cette

indication à la marge.

[399] _Var._ Donc, pour sauver ma vie avecque son honneur.

(1644-56)

[400] _Var._ Oh l'utile secret de mentir à propos! (1644-56)

[401] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1644-60.

[402] _Var._ DORANTE, _après avoir lu_. (1644-68)

[403] _Var._ [Autre billet.]

BILLET D'ALCIPPE A DORANTE.

Une offense reçue

Me fait, l'épée en main, souhaiter votre vue.

Je vous attends au mail. _ALCIPPE._

DORANTE, _après avoir lu_.

Oui, volontiers,

Je te suis. (_Lycas rentre, et Dorante continue seul._)

Hier au soir je revins de Poitiers. (1644-56)

Le mot _seul_ est omis dans l'édition de 1692.

ACTE III.

SCÈNE PREMIÈRE.

DORANTE, ALCIPPE, PHILISTE.

PHILISTE.

Oui, vous faisiez tous deux en hommes de courage,

Et n'aviez l'un ni l'autre aucun désavantage. 730

Je rends grâces au ciel de ce qu'il a permis

Que je sois survenu pour vous refaire amis,

Et que, la chose égale, ainsi je vous sépare:

Mon heur en est extrême, et l'aventure rare[404].

DORANTE.

L'aventure est encor bien plus rare pour moi, 735

Qui lui foisois raison sans avoir su de quoi[405].

Mais, Alcippe, à présent tirez-moi hors de peine:

Quel sujet aviez-vous de colère ou de haine?

Quelque mauvais rapport m'auroit-il pu noircir?

Dites, que devant lui je vous puisse éclaircir. 740

ALCIPPE.

Vous le savez assez.

DORANTE.

Plus je me considère[406],

Moins je découvre en moi ce qui vous peut déplaire.

ALCIPPE.

Eh bien! puisqu'il vous faut parler plus clairement,

Depuis plus de deux ans j'aime secrètement;

Mon affaire est d'accord, et la chose vaut faite; 745

Mais pour quelque raison nous la tenons secrète.

Cependant à l'objet qui me tient sous sa loi,

Et qui sans me trahir ne peut être qu'à moi,

Vous avez donné bal, collation, musique;

Et vous n'ignorez pas combien cela me pique, 750

Puisque, pour me jouer un si sensible tour,

Vous m'avez à dessein caché votre retour,

Et n'avez aujourd'hui quitté votre embuscade[407]

Qu'afin de m'en conter l'histoire par bravade.

Ce procédé m'étonne, et j'ai lieu de penser 755

Que vous n'avez rien fait qu'afin de m'offenser.

DORANTE.

Si vous pouviez encor douter de mon courage,

Je ne vous guérirois ni d'erreur ni d'ombrage,

Et nous nous reverrions, si nous étions rivaux;

Mais comme vous savez tous deux ce que je vaux, 760

Écoutez en deux mots l'histoire démêlée:

Celle que cette nuit sur l'eau j'ai régalée

N'a pu vous donner lieu de devenir jaloux;

Car elle est mariée, et ne peut être à vous.

Depuis peu pour affaire elle est ici venue, 765

Et je ne pense pas qu'elle vous soit connue.

ALCIPPE.

Je suis ravi, Dorante, en cette occasion,

De voir finir sitôt notre division[408].

DORANTE.

Alcippe, une autre fois donnez moins de croyance

Aux premiers mouvements de votre défiance; 770

Jusqu'à mieux savoir tout sachez vous retenir[409],

Et ne commencez plus par où l'on doit finir.

Adieu: je suis à vous.

SCÈNE II.

ALCIPPE, PHILISTE.

PHILISTE.

Ce cœur encor soupire!

ALCIPPE.

Hélas! je sors d'un mal pour tomber dans un pire.

Cette collation, qui l'aura pu donner? 775

A qui puis-je m'en prendre? et que m'imaginer?

PHILISTE.

Que l'ardeur de Clarice est égale à vos flammes.

Cette galanterie étoit pour d'autres dames.

L'erreur de votre page a causé votre ennui;

S'étant trompé lui-même, il vous trompe après lui. 780

J'ai tout su de lui-même et des gens de Lucrèce[410].

Il avoit vu chez elle entrer votre maîtresse;

Mais il n'avoit pas vu[411] qu'Hippolyte et Daphné

Ce jour-là, par hasard, chez elle avoient dîné.

Il les en voit sortir, mais à coiffe abattue[412], 785

Et sans les approcher il suit de rue en rue;

Aux couleurs, au carrosse, il ne doute de rien;

Tout étoit à Lucrèce, et le dupe si bien,

Que prenant ces beautés pour Lucrèce et Clarice,

Il rend à votre amour un très-mauvais service. 790

Il les voit donc aller jusques au bord de l'eau,

Descendre de carrosse, entrer dans un bateau;

Il voit porter des plats, entend quelque musique

(A ce que l'on m'a dit, assez mélancolique).

Mais cessez[413] d'en avoir l'esprit inquiété; 795

Car enfin le carrosse avoit été prêté:

L'avis se trouve faux; et ces deux autres belles

Avoient en plein repos passé la nuit chez elles.

ALCIPPE.

Quel malheur est le mien! Ainsi donc sans sujet

J'ai fait ce grand vacarme à ce charmant objet[414]? 800

PHILISTE.

Je ferai votre paix. Mais sachez autre chose:

Celui qui de ce trouble est la seconde cause,

Dorante, qui tantôt nous en a tant conté

De son festin superbe et sur l'heure apprêté,

Lui qui depuis un mois nous cachant sa venue, 805

La nuit, _incognito_, visite une inconnue,

Il vint hier de Poitiers, et sans faire aucun bruit,

Chez lui paisiblement a dormi toute nuit.

ALCIPPE.

Quoi! sa collation....

PHILISTE.

N'est rien qu'un pur mensonge;

Ou, quand il l'a donnée, il l'a donnée en songe[415]. 810

ALCIPPE.

Dorante, en ce combat si peu prémédité,

M'a fait voir trop de cœur pour tant de lâcheté.

La valeur n'apprend point la fourbe en son école:

Tout homme de courage est homme de parole;

A des vices si bas il ne peut consentir, 815

Et fuit plus que la mort la honte de mentir.

Cela n'est point.

PHILISTE.

Dorante, à ce que je présume,

Est vaillant par nature et menteur par coutume.

Ayez sur ce sujet moins d'incrédulité,

Et vous-même admirez notre simplicité: 820

A nous laisser duper nous sommes bien novices.

Une collation servie à six services,

Quatre concerts entiers, tant de plats, tant de feux,

Tout cela cependant prêt en une heure ou deux,

Comme si l'appareil d'une telle cuisine 825

Fût descendu du ciel dedans quelque machine.

Quiconque le peut croire ainsi que vous et moi,

S'il a manque de sens, n'a pas manque de foi.

Pour moi, je voyois bien que tout ce badinage

Répondoit assez mal aux remarques du page; 830

Mais vous?

ALCIPPE.

La jalousie aveugle un cœur atteint,

Et sans examiner, croit tout ce qu'elle craint.

Mais laissons là Dorante avecque son audace;

Allons trouver Clarice et lui demander grâce:

Elle pouvoit tantôt m'entendre sans rougir. 835

PHILISTE.

Attendez à demain et me laissez agir:

Je veux par ce récit vous préparer la voie,

Dissiper sa colère et lui rendre sa joie.

Ne vous exposez point, pour gagner un moment,

Aux premières chaleurs de son ressentiment. 840

ALCIPPE.

Si du jour qui s'enfuit la lumière est fidèle,

Je pense l'entrevoir avec son Isabelle.

Je suivrai tes[416] conseils, et fuirai son courroux

Jusqu'à ce qu'elle ait ri de m'avoir vu jaloux.

SCÈNE III.

CLARICE, ISABELLE.

CLARICE.

Isabelle, il est temps, allons trouver Lucrèce. 845

ISABELLE.

Il n'est pas encor tard, et rien ne vous en presse.

Vous avez un pouvoir bien grand sur son esprit:

A peine ai-je parlé, qu'elle a sur l'heure écrit.

CLARICE.

Clarice à la servir ne seroit pas moins prompte.

Mais dis, par sa fenêtre as-tu bien vu Géronte? 850

Et sais-tu que ce fils qu'il m'avoit tant vanté

Est ce même inconnu qui m'en a tant conté?

ISABELLE.

A Lucrèce avec moi je l'ai fait reconnoître;

Et sitôt que Géronte a voulu disparoître,

Le voyant resté seul avec un vieux valet[417], 855

Sabine à nos yeux même a rendu le billet.

Vous parlerez à lui.

CLARICE.

Qu'il est fourbe, Isabelle.

ISABELLE.

Eh bien! cette pratique est-elle si nouvelle?

Dorante est-il le seul qui, de jeune écolier,

Pour être mieux reçu s'érige en cavalier? 860

Que j'en sais comme lui qui parlent d'Allemagne,

Et si l'on veut les croire, ont vu chaque campagne[418];

Sur chaque occasion tranchent des entendus,

Content quelque défaite, et des chevaux perdus;

Qui dans une gazette apprenant ce langage, 865

S'ils sortent de Paris, ne vont qu'à leur village,

Et se donnent ici pour témoins approuvés

De tous ces grands combats qu'ils ont lus ou rêvés!

Il aura cru sans doute, ou je suis fort trompée,

Que les filles de cœur aiment les gens d'épée; 870

Et vous prenant pour telle, il a jugé soudain

Qu'une plume au chapeau vous plaît mieux qu'à la main.

Ainsi donc, pour vous plaire, il a voulu paroître,

Non pas pour ce qu'il est, mais pour ce qu'il veut être,

Et s'est osé promettre un traitement plus doux 875

Dans la condition qu'il veut prendre pour vous.

CLARICE.

En matière de fourbe il est maître, il y pipe;

Après m'avoir dupée, il dupe encore Alcippe[419].

Ce malheureux jaloux s'est blessé le cerveau

D'un festin qu'hier au soir il m'a donné sur l'eau 880

(Juge un peu si la pièce a la moindre apparence).

Alcippe cependant m'accuse d'inconstance,

Me fait une querelle où je ne comprends rien.

J'ai, dit-il, toute nuit souffert son entretien;

Il me parle de bal, de danse, de musique, 885

D'une collation superbe et magnifique,

Servie à tant de plats, tant de fois redoublés,

Que j'en ai la cervelle et les esprits troublés.

ISABELLE.

Reconnoissez par là que Dorante vous aime,

Et que dans son amour son adresse est extrême; 890

Il aura su qu'Alcippe étoit bien avec vous[420],

Et pour l'en éloigner il l'a rendu jaloux.

Soudain à cet effort il en a joint un autre:

Il a fait que son père est venu voir le vôtre.

Un amant peut-il mieux agir en un moment 895

Que de gagner un père et brouiller l'autre amant?

Votre père l'agrée, et le sien vous souhaite;

Il vous aime, il vous plaît: c'est une affaire faite.

CLARICE.

Elle est faite, de vrai, ce qu'elle se fera.

ISABELLE.

Quoi? votre cœur se change, et désobéira[421]? 900

CLARICE.

Tu vas sortir de garde, et perdre tes mesures[422].

Explique, si tu peux, encor ses impostures:

Il étoit marié sans que l'on en sût rien;

Et son père a repris sa parole du mien,

Fort triste de visage et fort confus dans l'âme. 905

ISABELLE.

Ah! je dis à mon tour: «Qu'il est fourbe, Madame!»

C'est bien aimer la fourbe, et l'avoir bien en main,

Que de prendre plaisir à fourber sans dessein;

Car pour moi, plus j'y songe, et moins je puis comprendre

Quel fruit auprès de vous il en ose prétendre. 910

Mais qu'allez-vous donc faire? et pourquoi lui parler?

Est-ce à dessein d'en rire, ou de le quereller?

CLARICE.

Je prendrai du plaisir du moins à le confondre.

ISABELLE.

J'en prendrois davantage à le laisser morfondre.

CLARICE.

Je veux l'entretenir par curiosité[423]. 915

Mais j'entrevois quelqu'un dans cette obscurité,

Et si c'étoit lui-même, il pourroit me connoître[424]:

Entrons donc chez Lucrèce, allons à sa fenêtre,

Puisque c'est sous son nom que je lui dois parler.

Mon jaloux, après tout, sera mon pis aller: 920

Si sa mauvaise humeur déjà n'est apaisée,

Sachant ce que je sais, la chose est fort aisée.

SCÈNE IV.

DORANTE, CLITON.

DORANTE.

Voici l'heure et le lieu que marque le billet.

CLITON.

J'ai su tout ce détail d'un ancien valet:

Son père est de la robe, et n'a qu'elle de fille; 925

Je vous ai dit son bien, son âge, et sa famille.

Mais, Monsieur, ce seroit pour me bien divertir,

Si comme vous Lucrèce excelloit à mentir:

Le divertissement seroit rare, ou je meure!

Et je voudrois qu'elle eût ce talent pour une heure; 930

Qu'elle pût un moment vous piper en votre art,

Rendre conte pour conte, et martre pour renard:

D'un et d'autre côté j'en entendrois de bonnes.

DORANTE.

Le ciel fait cette grâce à fort peu de personnes:

Il y faut promptitude, esprit, mémoire, soins, 935

Ne se brouiller jamais, et rougir encor moins[425].

Mais la fenêtre s'ouvre, approchons.

SCÈNE V.

CLARICE, LUCRÈCE, ISABELLE, à la fenêtre; DORANTE, CLITON, en bas.

CLARICE, à Isabelle[426].

Isabelle,

Durant notre entretien demeure en sentinelle.

ISABELLE.

Lorsque votre vieillard sera prêt à sortir,

Je ne manquerai pas de vous en avertir. 940

(Isabelle descend de la fenêtre, et ne se montre plus.)

LUCRÈCE, à Clarice.

Il conte assez au long ton histoire à mon père.

Mais parle sous mon nom, c'est à moi de me taire.

CLARICE.

Êtes-vous là, Dorante?

DORANTE.

Oui, Madame, c'est moi,

Qui veux vivre et mourir sous votre seule loi.

LUCRÈCE, à Clarice.

Sa fleurette pour toi prend encor même style[427]. 945

CLARICE, à Lucrèce.

Il devroit s'épargner cette gêne inutile.

Mais m'auroit-il déjà reconnue à la voix?

CLITON, à Dorante.

C'est elle; et je me rends, Monsieur, à cette fois.

DORANTE, à Clarice.

Oui, c'est moi qui voudrois effacer de ma vie

Les jours que j'ai vécu[428] sans vous avoir servie. 950

Que vivre sans vous voir est un sort rigoureux!

C'est ou ne vivre point, ou vivre malheureux;

C'est une longue mort; et pour moi, je confesse

Que pour vivre il faut être esclave de Lucrèce.

CLARICE, à Lucrèce.

Chère amie, il en conte à chacune à son tour. 955

LUCRÈCE, à Clarice.

Il aime à promener sa fourbe et son amour.

DORANTE.

A vos commandements j'apporte donc ma vie,

Trop heureux si pour vous elle m'étoit ravie!

Disposez-en, Madame, et me dites en quoi

Vous avez résolu de vous servir de moi. 960

CLARICE.

Je vous voulois tantôt proposer quelque chose;

Mais il n'est plus besoin que je vous la propose,

Car elle est impossible.

DORANTE.

Impossible! Ah! pour vous

Je pourrai tout, Madame, en tous lieux, contre tous.

CLARICE.

Jusqu'à vous marier, quand je sais que vous l'êtes? 965

DORANTE.

Moi, marié! ce sont pièces qu'on vous a faites;

Quiconque vous l'a dit s'est voulu divertir.

CLARICE, à Lucrèce.

Est-il un plus grand fourbe?

LUCRÈCE, à Clarice.

Il ne sait que mentir.

DORANTE.

Je ne le fus jamais; et si par cette voie

On pense....

CLARICE.

Et vous pensez encor que je vous croie? 970

DORANTE.

Que le foudre à vos yeux m'écrase, si je mens[429]!

CLARICE.

Un menteur est toujours prodigue de serments.

DORANTE.

Non, si vous avez eu pour moi quelque pensée

Qui sur ce faux rapport puisse être balancée,

Cessez d'être en balance et de vous défier 975

De ce qu'il m'est aisé de vous justifier.

CLARICE, à Lucrèce.

On diroit qu'il dit vrai, tant son effronterie

Avec naïveté pousse une menterie.

DORANTE.

Pour vous ôter de doute, agréez que demain

En qualité d'époux je vous donne la main. 980

CLARICE.

Eh! vous la donneriez en un jour à deux mille.

DORANTE.

Certes, vous m'allez mettre en crédit par la ville,

Mais en crédit si grand, que j'en crains les jaloux.

CLARICE.

C'est tout ce que mérite un homme tel que vous,

Un homme qui se dit un grand foudre de guerre, 985

Et n'en a vu qu'à coups d'écritoire ou de verre[430];

Qui vint hier de Poitiers, et conte, à son retour,

Que depuis une année il fait ici sa cour;

Qui donne toute nuit festin, musique et danse,

Bien qu'il l'ait dans son lit passée en tout silence; 990

Qui se dit marié, puis soudain s'en dédit:

Sa méthode est jolie à se mettre en crédit!

Vous-même, apprenez-moi comme il faut qu'on le nomme.

CLITON, à Dorante.

Si vous vous en tirez, je vous tiens habile homme.

DORANTE, à Cliton.

Ne t'épouvante point, tout vient en sa saison. 995

(A Clarice.)

De ces inventions chacune a sa raison:

Sur toutes quelque jour je vous rendrai contente;

Mais à présent je passe à la plus importante:

J'ai donc feint cet hymen (pourquoi désavouer

Ce qui vous forcera vous-même à me louer?); 1000

Je l'ai feint, et ma feinte à vos mépris m'expose;

Mais si de ces détours vous seule étiez la cause?

CLARICE.

Moi?

DORANTE.

Vous. Écoutez-moi. Ne pouvant consentir....

CLITON, à Dorante.

De grâce, dites-moi si vous allez mentir.

DORANTE, à Cliton.

Ah! je t'arracherai cette langue importune. 1005

(A Clarice.)

Donc, comme à vous servir j'attache ma fortune,

L'amour que j'ai pour vous ne pouvant consentir

Qu'un père à d'autres lois voulût m'assujettir....

CLARICE, à Lucrèce.

Il fait pièce nouvelle, écoutons.

DORANTE.

Cette adresse

A conservé mon âme à la belle Lucrèce; 1010

Et par ce mariage au besoin inventé,

J'ai su rompre celui qu'on m'avoit apprêté.

Blâmez-moi de tomber en des fautes si lourdes,

Appelez-moi grand fourbe et grand donneur de bourdes;

Mais louez-moi du moins d'aimer si puissamment, 1015

Et joignez à ces noms celui de votre amant.

Je fais par cet hymen banqueroute à tous autres;

J'évite tous leurs fers pour mourir dans les vôtres;

Et libre pour entrer en des liens si doux,

Je me fais marié pour toute[431] autre que vous. 1020

CLARICE.

Votre flamme en naissant a trop de violence,

Et me laisse toujours en juste défiance.

Le moyen que mes yeux eussent de tels appas

Pour qui m'a si peu vue et ne me connoît pas?

DORANTE.

Je ne vous connois pas! Vous n'avez plus de mère; 1025

Périandre est le nom de Monsieur votre père;

Il est homme de robe, adroit et retenu;

Dix mille écus de rente en font le revenu;

Vous perdîtes un frère aux guerres d'Italie;

Vous aviez une sœur qui s'appeloit Julie. 1030

Vous connois-je à présent? dites encor que non.

CLARICE, à Lucrèce.

Cousine, il te connoît, et t'en veut tout de bon.

LUCRÈCE, en elle-même.

Plût à Dieu!

CLARICE, à Lucrèce.

Découvrons le fond de l'artifice.

(A Dorante.)

J'avois voulu tantôt vous parler de Clarice,

Quelqu'un de vos amis m'en est venu prier. 1035

Dites-moi, seriez-vous pour elle à marier?

DORANTE.

Par cette question n'éprouvez plus ma flamme.

Je vous ai trop fait voir jusqu'au fond de mon âme,

Et vous ne pouvez plus désormais ignorer

Que j'ai feint cet hymen afin de m'en parer. 1040

Je n'ai ni feux ni vœux que pour votre service,

Et ne puis plus avoir que mépris pour Clarice.

CLARICE.

Vous êtes, à vrai dire, un peu bien dégoûté:

Clarice est de maison, et n'est pas sans beauté;

Si Lucrèce à vos yeux paroît un peu plus belle, 1045

De bien mieux faits que vous se contenteroient d'elle.

DORANTE.

Oui, mais un grand défaut ternit tous ses appas.

CLARICE.

Quel est-il, ce défaut?

DORANTE.

Elle ne me plaît pas;

Et plutôt que l'hymen avec elle me lie,

Je serai marié, si l'on veut, en Turquie. 1050

CLARICE.

Aujourd'hui cependant on m'a dit qu'en plein jour

Vous lui serriez la main, et lui parliez d'amour.

DORANTE.

Quelqu'un auprès de vous m'a fait cette imposture.

CLARICE, à Lucrèce.

Écoutez l'imposteur; c'est hasard s'il n'en jure.

DORANTE.

Que du ciel....

CLARICE, à Lucrèce.

L'ai-je dit?

DORANTE.

J'éprouve le courroux 1055

Si j'ai parlé, Lucrèce, à personne qu'à vous!

CLARICE.

Je ne puis plus souffrir une telle impudence,

Après ce que j'ai vu moi-même en ma présence:

Vous couchez d'imposture[432], et vous osez jurer,

Comme si je pouvois vous croire, ou l'endurer! 1060

Adieu: retirez-vous, et croyez, je vous prie,

Que souvent je m'égaye ainsi par raillerie,

Et que pour me donner des passe-temps si doux,

J'ai donné cette baye à bien d'autres qu'à vous.

SCÈNE VI.

DORANTE, CLITON.

CLITON.

Eh bien! vous le voyez, l'histoire est découverte. 1065

DORANTE.

Ah! Cliton, je me trouve à deux doigts de ma perte.

CLITON.

Vous en avez sans doute un plus heureux succès,

Et vous avez gagné chez elle un grand accès;

Mais je suis ce fâcheux qui nuis par ma présence,

Et vous fais sous ces mots être d'intelligence[433]. 1070

DORANTE.

Peut-être. Qu'en crois-tu?

CLITON.

Le peut-être est gaillard.

DORANTE.

Penses-tu qu'après tout j'en quitte encor ma part,

Et tienne tout perdu pour un peu de traverse[434]?

CLITON.

Si jamais cette part tomboit dans le commerce.

Et qu'il vous vînt marchand pour ce trésor caché, 1075

Je vous conseillerois d'en faire bon marché.

DORANTE.

Mais pourquoi si peu croire un feu si véritable?

CLITON.

Œuvres de P. Corneille, Tome 04 · 第 11 / 30 段