«Je vous demande pardon, messieurs, je m'oubliais... Nous disions donc?
--Nous disions, reprit Philox Lorris, que j'avais à vous présenter un
homme que vous avez connu, il y a peu de mois, tombé, par l'excessif
surmenage moderne, dans une lamentable sénilité... Regardez-le
aujourd'hui!»
Philox Lorris amena l'ex-malade en pleine lumière.
«Ce cher La Héronnière! s'écria M. des Marettes, est-il possible! Est-ce
bien vous?
--C'est bien moi, répondit l'ex-malade en souriant; vous pouvez en
croire vos yeux, je vous assure...»
Et La Héronnière se frappa vigoureusement sur la poitrine.
«Le coffre est bon, je vous l'affirme, l'estomac digne de tous éloges,
et je ne dirai rien du cerveau, par pure modestie!
--Vous tenez sur vos jambes? on le croirait vraiment, ma foi! Vous
n'êtes donc plus en enfance?
[Illustration: LE RÊVE DE M. ARSÈNE DES MARETTES]
--Comme vous voyez, mon bon ami!
[Illustration: LE GRAND MÉDICAMENT NATIONAL.]
--Il revient de loin; nous l'avions pris à son dernier souffle pour que
l'exemple fût plus probant! dit Philox Lorris. Ah! nous avons eu de la
peine, il nous a fallu d'abord le garder dans une couveuse et le mettre
peu à peu en état de recevoir nos inoculations... Maintenant, vous
pouvez regarder, toucher, faire mouvoir M. de La Héronnière, il n'y a
pas de supercherie; voyez, il est solide, il remue, il parle... Allons
donc, La Héronnière, remuez donc! Soulevez-moi ce fauteuil... Voyez, il
jonglerait avec ce divan! Bien; maintenant passons aux facultés
intellectuelles, à la mémoire... Quel était avant-hier le cours du
2 0/0?... Bien, bien, assez! M. des Marettes est convaincu... Maintenant
que vous avez vu le résultat, nous allons vous expliquer comment il a
été obtenu... Sulfatin, passez-moi ces petits flacons là-bas... Pas par
là, c'est l'appareil aux miasmes; faites donc attention, mon ami!... Ne
touchez donc pas aux robinets, vous êtes terriblement distrait,
savez-vous!...»
Sulfatin, en effet, n'était pas encore complètement revenu de son
trouble de tout à l'heure; lui, jadis l'homme froid et mesuré par
excellence, il était agité, fronçait les sourcils par moments et se
promenait d'un pas saccadé.
«Voici donc, reprit M. Philox Lorris lorsque Sulfatin lui eut remis les
deux flacons, voici donc le grand médicament que j'aspire à dénommer
_national_; dans ce minuscule flacon est le liquide pour les
inoculations microbicides, et dans cette fiole le même liquide,
considérablement dilué et mélangé à différentes préparations qui en font
le plus puissant des élixirs... Une inoculation tous les mois du vaccin
microbicide, deux gouttes matin et soir de l'élixir, voici le traitement
très simple par lequel je me charge de faire d'un peuple d'anémiques, de
surmenés, de nervosiaques, un peuple solide, équilibré, sain, dans les
veines duquel circulera un torrent de sang nouveau, chargé de globules
rouges et dépouillé de tous bacilles, vibrions ou microbes! Mais il me
faut l'appui d'hommes politiques éminents, d'hommes d'État comme vous,
monsieur le député; il me faut l'intervention gouvernementale,
l'autorité de l'État, pour que ma grande découverte produise les
résultats que j'en attends... Permettez-moi de vous exposer en deux mots
l'idée que je vais développer tout à l'heure dans ma conférence...
--Exposez! dit le député.
--Une loi dont vous êtes le promoteur, monsieur le député, une loi que
votre entraînante éloquence fait voter par toutes les fractions du
Parlement, rend mon grand Médicament national obligatoire en
garantissant à la maison Philox Lorris, sous le contrôle du
gouvernement, le monopole de la fabrication et de l'exploitation...
Inutile de dire, monsieur le député, que des avantages sont réservés aux
amis de l'entreprise qui l'ont soutenue de leur haute influence... Je
reprends!... Nous organisons par tout le pays des services d'inoculation
et de vente... Chaque Français, une fois par mois, est vacciné avec le
liquide microbicide et il emporte un flacon du médicament. L'obligation
n'a rien de vexatoire, tant de choses sont obligatoires aujourd'hui;
l'État peut bien intervenir une fois de plus et imposer sa direction
lorsque l'intérêt public est si évident... Par cette loi bienfaisante et
vraiment de salut public, c'est tout simplement la santé obligatoire que
vous nous décrétez! Êtes-vous conquis, mon cher député?
--Je m'incline et j'admire, répondit M. des Marettes; dans quatre
jours, à la rentrée des Chambres, je dépose une proposition... Mais
quelle est cette étrange odeur?
--Je vous remettrai un croquis du projet de loi... Oui, vous avez
raison, quelle singulière odeur!... Sulfatin... Grands dieux! vous avez
touché aux tuyaux... voyez donc, malheureux, il y a une fuite!
[Illustration: L'ACCIDENT AU RÉSERVOIR DES MIASMES.]
--Une fuite!... Où cela? demanda M. des Marettes.
--Au réservoir de droite, celui des miasmes pour le corps médical
offensif... mon autre grande affaire.
--Sapristi de sapristi! gémit M. des Marettes renversant les chaises
pour gagner la porte, vite, mon aérocab... Je suis attendu chez moi...
Je ne me sens pas bien!...»
Sulfatin et Philox Lorris s'étaient précipités et tous deux cherchaient
à découvrir le point de fuite des miasmes; ce fut Philox Lorris qui le
trouva. Un tuyau que Sulfatin, dans sa préoccupation, avait un peu
dérangé, laissait fuser un mince filet de vapeurs délétères. M. Philox
Lorris et Sulfatin, la sueur au front, s'efforcèrent de réparer la
légère et imperceptible avarie, ce n'était pas grand'chose et ce fut
bientôt fait, mais il était temps; s'ils avaient tardé, d'épouvantables
malheurs eussent été la conséquence de la fatale distraction de
Sulfatin.
Mais l'air effaré de M. des Marettes, qui s'efforçait de percer la foule
pour gagner un ascenseur, avait jeté l'émoi parmi les invités et
interrompu un morceau en exécution. Quelques personnes se levèrent dans
le clan des gens sérieux que la musique ne passionnait pas; à leur tête,
accoururent la doctoresse Bardoz et la sénatrice Coupard, de la Sarthe.
«Qu'est-ce qu'il y a, cher maître? demanda la doctoresse; seriez-vous
malade? Quelle odeur singulière!
--Tranquillisez-vous, il n'y a plus de danger, dit Philox Lorris, mais
la tête me tourne. N'ébruitez pas l'accident... Vite, que tout le monde,
le plus tôt possible, se mette au lit... C'est le plus sûr...
--N'alarmez personne, dit Sulfatin, il n'y aura rien de grave, la fuite
est trouvée et bouchée... Ah! je ne me sens pas bien!
--Quel accident? quelle fuite? firent quelques voix effrayées.
--Le réservoir aux miasmes! gémit M. des Marettes, qui revenait
s'écrouler sur un divan.
--Du calme! s'écria Philox Lorris en se serrant le front, ce ne sera
rien, nous aurons une légère épidémie!... une toute petite épidémie!
Aïe! la tête!
--Une épidémie!!!»
Déjà le désarroi avait gagné le grand hall, le concert était abandonné,
on se pressait, on se bousculait pour savoir ce qui venait d'arriver.
Sur ce mot _épidémie!_ tout le monde pâlit et quelques personnes furent
sur le point de s'évanouir.
Une toute petite épidémie! Je réponds de tout, la fuite était
insignifiante...
--Je ne me sens pas bien non plus, dit Mlle la doctoresse Bardoz en se
tâtant le pouls.
--Du calme! du calme!»
En moins de cinq minutes, le petit salon où s'était produit l'accident
fut plein de gens qui accouraient, s'informaient, entouraient les
malades et, peu après, tombaient eux-mêmes indisposés... Ce fut bientôt
un concert de plaintes indignées contre M. Lorris. Des invités, pâles et
affadis, gisaient sans force sur tous les meubles; d'autres, au
contraire, agités et surexcités, semblaient en proie à de véritables
attaques de nerfs. M. Philox Lorris, très atteint, n'avait pas la force
de faire évacuer le petit salon, particulièrement dangereux, ni même de
faire ouvrir les fenêtres pour laisser échapper les miasmes; ce fut M.
La Héronnière qui, voyant les gens continuer à s'accumuler dans la pièce
infectée, eut la pensée de les ouvrir toutes grandes.
[Illustration: «C'EST MOI QUI VOUS SOIGNE MAINTENANT!»]
La Héronnière s'interrogeait inquiet et se tâtait le pouls; mais, seul
de tous ceux qui se trouvaient là, il était indemne et ne ressentait pas
le plus petit malaise. Cependant l'ex-malade, rassuré pour lui-même,
prit peur tout de même en songeant que son médecin était atteint, et il
s'en vint offrir son aide et ses soins à Sulfatin.
«Vous m'affirmiez que mon traitement n'était pas terminé, lui dit-il,
n'allez pas me faire la mauvaise farce de me laisser en plan! C'est moi
qui vous soigne, maintenant; je devrais vous réclamer des honoraires ou
une déduction sur mon compte!... Comment se fait-il que je n'aie rien
quand tous ceux qui sont là sont atteints?
--Vous pouvez braver les miasmes grâce aux inoculations que vous avez
subies, répondit Sulfatin d'une voix entrecoupée... Faites évacuer
l'hôtel, les personnes qui ne sont pas entrées dans cette pièce
auront... une petite migraine tout au plus...»
Ainsi La Héronnière continuait à être une réclame vivante et venait
ajouter le poids d'une nouvelle expérience à la belle théorie des
inoculations obligatoires que Philox Lorris avait développée à M. des
Marettes. Jusqu'à présent, on était sûr que le remède de Sulfatin
guérissait; on pouvait être certain maintenant que son inoculation
rendait réfractaire aux millions de microbes que l'accident survenu au
laboratoire Philox Lorris allait répandre dans l'atmosphère.
[Illustration: L'ILLUSTRE PHILOX LORRIS.]
[Illustration: L'AMBULANCE DE L'HOTEL PHILOX LORRIS.]