II

Les grandes affaires en train.--Conflit Costa-Rica-Danubien.--L'ère

des explosifs va être close.--La guerre humanitaire.--Triste état de

la santé publique.--Trop de microbes.--Le grand médicament national.

M. Philox Lorris ne voulait pas de femmes inoccupées. C'est un principe

d'ailleurs généralement adopté. Devant la femme égale de l'homme, ayant

reçu la même instruction, électrice, éligible, ayant les mêmes droits

politiques et sociaux que l'homme depuis plus de trente ans, toutes les

carrières jadis fermées se sont ouvertes. C'est un progrès immense,

bien que certaines femmes à l'esprit réactionnaire, et justement Mme

Philox Lorris est du nombre, prétendent y avoir perdu. Mais, hélas!

toutes les carrières libérales, si encombrées déjà lorsque les hommes

seuls pouvaient s'y lancer, le sont bien davantage maintenant que les

femmes peuvent être notairesses, avocates, doctoresses, ingénieures,

etc. Grâce aux vigoureuses campagnes menées par les cheffesses du parti

féminin, nous avons maintenant des mairesses et même quelques

sous-préfètes, et l'on vient de voir dans le dernier cabinet une

ministresse! On le voit, une des carrières les plus belles et les plus

productives en bénéfices, celle qui nourrit le mieux son homme, comme on

disait autrefois, nourrit aussi la femme--l'industrie politique, petite

et grande, côté opposition ou côté gouvernement, compte déjà de

nombreuses notabilités féminines.

[Illustration: LA VIEILLE LUTÈCE ET LA NOUVELLE]

La femme travaille donc à côté de l'homme, comme l'homme, autant que

l'homme, au bureau, au magasin, à l'usine, à la Bourse!... Par ce temps

d'industrialisme et d'électrisme, quand la vie est devenue si

déplorablement coûteuse, tous, hommes et femmes, s'occupent

fiévreusement d'affaires. La femme qui ne trouve pas l'emploi de ses

facultés dans l'industrie de son mari doit se créer à côté une autre

industrie: elle ouvre un magasin, fonde un journal ou une banque, se

démène et se surmène comme lui à travers la grande bataille des

intérêts, au milieu des concurrences surexcitées.

[Illustration: Ce sont des savants vieillis dans les laboratoires.]

Que deviennent le ménage intérieur et les enfants dans ce tourbillon?

Les soucis du ménage sont allégés considérablement par les compagnies

d'alimentation qui nourrissent les familles par abonnement; pour le

reste, on a des femmes à gages, d'une éducation moins soignée ou

d'ambition moindre, qui s'en chargent. Quant aux enfants, qui sont un

embarras considérable pour des gens si occupés, les écoles, puis les

collèges les reçoivent dès l'âge le plus tendre et l'on n'a que le souci

des trimestres à payer, ce qui est déjà bien suffisant.

Mme Philox Lorris faisait exception à la règle, elle était restée

complètement étrangère aux entreprises de son mari, n'avait jamais paru

à ses laboratoires ni à ses bureaux et ne s'était lancée dans aucune

entreprise particulière. Elle avait même dédaigné jusqu'à la politique,

où pourtant la situation de son mari eût pu lui servir de marchepied

initial. Elle ne sortait pas beaucoup; le bruit courait qu'elle

s'occupait de sciences philosophiques et qu'au fond de son cabinet elle

méditait les problèmes métaphysiques, attelée à un grand ouvrage de

haute philosophie.

On aimait à se représenter ainsi la femme du plus illustre représentant

de la science moderne, enfoncée dans ses recherches, au milieu des

livres, lancée dans les chemins de l'inconnu, dans la forêt des

hypothèses, à travers le lacis embroussaillé des erreurs, à la recherche

des hautes vérités morales, comme son mari à la poursuite des grandes

lois physiques.

Philox Lorris avait assigné une place à Estelle Lacombe au grand

laboratoire, dans la section des recherches, la plus importante; les

ingénieurs de cette section des recherches forment, pour ainsi dire,

l'état-major du savant et travaillent sous ses yeux, avec lui; ce sont

pour la plupart des gloires de la science, des savants vieillis dans les

laboratoires, dès longtemps célèbres et pâlissant encore avec joie parmi

les livres et les instruments, ou des jeunes gens dont Philox Lorris a

deviné le génie naissant et que le maître illustre lance, pleins

d'ardeur, sur les pistes inexplorées, sur toutes les voies pouvant

conduire à la découverte des secrets de la nature.

Que faisait la pauvre Estelle, avec son médiocre bagage de science, au

milieu de ces sommités scientifiques? C'est que les questions à l'ordre

du jour dans le laboratoire, les sujets à l'étude sont bien autrement

ardus, compliqués et difficiles que les questions et les sujets qui

l'ont le plus tracassée au temps où elle piochait ses examens pour le

brevet d'ingénieure! Au cours des discussions qu'elle entendait,

lorsqu'elle essayait de monter jusqu'à la compréhension, même

superficielle, des problèmes soulevés, il lui semblait que sa tête

allait éclater.

Estelle avait d'abord été adjointe à quelques dames attachées à la

section des recherches, savantes non moins éminentes, dans leurs

diverses spécialités, que leurs confrères barbus. L'une de ces dames,

sortie jadis de l'École polytechnique, section féminine, avec le nº 1,

avait d'abord paru s'intéresser à la jeune fille, à qui elle supposait,

en raison de son entrée au grand Labo, des facultés transcendantes. Mais

le fond de la science d'Estelle lui était bien vite apparu et alors elle

avait, avec une moue de mépris, tourné le dos à cette représentante de

l'antique et douloureuse futilité féminine.

[Illustration: Elle avait, avec une moue de mépris, tourné le dos à

Estelle.]

Estelle devint donc le secrétaire de l'ingénieur-secrétaire-général de

Philox Lorris, de Sulfatin, bras droit de l'illustre savant, et cela lui

plut davantage, d'abord parce que Sulfatin, qui lui montrait une

certaine condescendance, ne l'intimidait plus, et surtout parce que cela

la rapprochait de Georges Lorris. Alors elle passa ses journées dans le

grand hall du secrétariat, prête à prendre des notes, à transmettre à

l'occasion quelques ordres, ou à recevoir dans les phonos les

recommandations de Philox Lorris destinées à être communiquées, comme

des _ordres du jour_, à ses innombrables chefs de service. Philox Lorris

jouait toujours du phonographe: de cette façon, c'était toujours et

partout, même dans les plus lointaines usines, la voix du grand chef qui

se faisait entendre et entretenait l'ardeur de ses collaborateurs.

C'est en cette qualité de secrétaire adjointe qu'elle assista maintes

fois aux discussions de Sulfatin et de Philox Lorris, aux conférences

avec de très hautes personnalités, conférences et discussions relatives

à trois grandes, à trois immenses affaires, très différentes l'une de

l'autre, qui occupaient alors presque exclusivement les méditations de

Philox Lorris.

Pour être initié aux préoccupations du savant, il nous suffit d'assister

indiscrètement à quelques-unes de ses conférences. Voici aujourd'hui,

dans le grand hall du secrétariat, discutant avec Philox, des messieurs

aux figures basanées, aux chevelures crépues, aux barbes d'un noir

luisant, des militaires revêtus d'uniformes étrangers. Ce sont des

diplomates de Costa-Rica, avec une commission de généraux, qui traitent

une affaire de fourniture d'engins et produits. Écoutons Philox Lorris,

en train de résumer la question avec la concision d'un homme qui tient à

ne jamais gaspiller le quart d'une minute.

«En deux mots, messieurs, dit Philox Lorris en coupant la parole à un

diplomate loquace, la république de Costa-Rica, pour sa guerre avec la

Danubie...

[Illustration: Engins inédits.]

Pardonnez! pardonnez! fait le diplomate, pas de guerre! La république de

Costa-Rica, pour assurer le maintien de la paix avec la Danubie... Les

négociations sont pendantes, nous n'en sommes pas encore aux

ultimatums!... pour assurer le maintien de la paix...

--Désire acquérir une ample provision de nos explosifs inédits, continue

Philox...

--C'est bien cela.

--Ainsi que les engins de notre création, destinés à porter, en cas de

besoin, ces explosifs aux endroits les plus favorables pour endommager

le plus sérieusement possible l'ennemi...

--Précisément.

--Vous avez assisté aux essais de nos produits nouveaux, vous avez

entrevu--de loin--les engins dont nous gardons le secret, et vous

désirez acquérir engins et produits. Vous avez transmis à votre

gouvernement nos conditions; ces conditions ne varieront pas. Certains

de la supériorité de nos produits sur tout ce qui s'est fait jusqu'à ce

jour, nous n'abaisserons pas nos prétentions: c'est à prendre ou à

laisser!

--Cependant...

--Rien du tout... Dites oui, dites non, mais concluons...

--Une simple observation... La république de Costa-Rica fera tous les

sacrifices... pour l'amour de la paix... Mais, en consentant à ces

lourds sacrifices, elle désirerait avoir, pour conduire les armées

chargées d'expérimenter vos nouveaux engins, l'homme qui les a conçus...

vous-même, illustre savant!

--Moi! s'exclama Philox Lorris; croyez-vous que j'aie le temps? Et puis,

je suis ici ingénieur général de l'artillerie, je ne puis prendre du

service à l'étranger...

[Illustration: «NOUS DÉSIRONS ACQUÉRIR, POUR ASSURER LE MAINTIEN DE LA

PAIX, QUELQUES ENGINS ET EXPLOSIFS...»]

--Oh! service provisoire! L'autorisation serait facile à obtenir, en

payant même un fort dédit à votre gouvernement! Vous voyez à quel prix

nous mettons votre précieux concours!

--Messieurs, c'est inutile, d'autres affaires me réclament...

--Donnez-nous au moins l'un de vos collaborateurs, M. Sulfatin, par

exemple...

--J'ai besoin de Sulfatin; je pourrais vous donner quelques-uns de mes

ingénieurs, mais pour un temps seulement... Mais je me réserve le droit

d'exploiter mes engins et produits comme il me conviendra et de livrer à

toutes puissances, même à la Danubie, ce qu'elles me demanderont...

[Illustration: LES ENVOYÉS DE LA RÉPUBLIQUE DE COSTA-RICA.]

--A la Danubie! les mêmes produits qu'à nous!

--C'est également pour le maintien de la paix...

--Oh! mais, rien de fait!

--Soit, je ne vous cache pas que la Danubie a, ces jours derniers,

accepté toutes mes conditions et pris livraison de ces engins que vous

refusez d'acquérir... Elle sera seule pourvue!

--Elle a pris livraison!... Nous acceptons alors...

--C'est ce que vous avez de mieux à faire; il ne reste qu'à régler le

mode de paiement et les sûretés.

--Voulez-vous des hypothèques sur palais gouvernementaux?

--Non, je préfère recevoir de régulières délégations sur produits des

douanes et octrois...»

Si l'affaire de fourniture des engins perfectionnés et produits

chimiques nouveaux aux deux belligérants actuels et dans l'avenir à tous

belligérants quelconques pendant un certain temps était d'une colossale

importance, la seconde affaire, d'un caractère absolument différent,

n'avait pas de moins gigantesques proportions. Inclinons-nous devant la

souveraine puissance de la science! Si, impassible comme le destin, elle

fournit à l'homme les plus formidables moyens de destruction; si elle

met entre ses mains, avec la liberté d'en abuser, les forces mêmes de la

nature, elle donne aussi libéralement les moyens de combattre la

destruction naturelle; elle fournit aussi abondamment des armes

puissantes pour le grand combat de la vie contre la mort!

Cette fois, Philox Lorris n'a plus affaire à des soldats, à des généraux

ayant hâte d'expérimenter sur les champs de bataille ses nouvelles

combinaisons chimiques; il s'agit d'une affaire de médicaments nouveaux,

et pourtant ce ne sont pas des médecins qui discutent avec lui dans le

grand laboratoire, mais des hommes politiques.

[Illustration: Un énorme cerveau sous un crâne semblable à un dôme.]

Il est vrai que, parmi ces hommes politiques, il y a Son Excellence le

ministre de l'Hygiène publique, un avocat célèbre, un des maîtres de la

tribune française, ayant déjà fait partie, depuis vingt ans, de cent

quarante-neuf combinaisons ministérielles, avec les portefeuilles les

plus divers, depuis celui de la Guerre, celui de l'Industrie ou celui

des Cultes jusqu'au ministère des Communications aériennes; en somme, un

homme d'une compétence universelle.

«Hélas! messieurs, dit Philox Lorris, la science moderne est quelque peu

responsable du mauvais état de la santé générale; l'existence hâtive,

enflammée, horriblement occupée et énervée, la vie électrique, nous

devons le reconnaître, a surmené la race et produit une sorte

d'affaissement universel.

--Surexcitation cérébrale! dit le ministre.

--Plus de muscles, fit Sulfatin avec mépris. Le cerveau seul travaillant

absorbe l'afflux vital aux dépens du reste de l'organisme, qui

s'atrophie et se détériore; l'homme futur, si nous n'y mettons ordre, ne

sera plus qu'un énorme cerveau sous un crâne semblable à un dôme monté

sur les pattes les plus grêles!

--Donc, reprit Philox, surmenage; conséquence: affaiblissement! De là,

défense de plus en plus difficile contre les maladies qui nous

assiègent. Premier point: la place est affaiblie.--Deuxième point: les

ennemis qui l'assiègent se montrent de plus en plus nombreux et de plus

en plus dangereux!

--Les maladies nouvelles! fit le ministre.

--Vous l'avez dit! Lorsqu'on a cherché à susciter à des microbes

dangereux des microbes ennemis chargés de les détruire, ces microbes

développés sont devenus à leur tour des ennemis pour la pauvre race

humaine et ont donné naissance à des maladies inconnues, déroutant pour

un instant les hommes de science qui ont le plus étudié la toxicologie

microbienne...

--Et, permettez-moi de vous le dire, messieurs, fit le ministre, les

méfaits de la chimie sont pour beaucoup dans notre triste état de santé

à tous...

--Comment! les _méfaits?_...

--Disons, pour ne pas offenser la science, les _inconvénients_ de la

chimie trop sue, trop pratiquée, c'est-à-dire la chimie appliquée à

tout, à la fabrication scientifique en grand des denrées alimentaires,

liquides ou solides, de tout ce qui se mange et se boit, à l'imitation

de tous les produits naturels et sincères, ou à leur sophistication...

Hélas! tout est faux, tout est feint, tout est fabriqué, imité,

sophistiqué, adultéré, et nous sommes, en un mot, tous empoisonnés par

tous les Borgias de notre industrie trop savante!

--Hélas! dit un député, qui était un ex-bon vivant, actuellement ravagé

par une incurable maladie d'estomac.

--Sans compter mille autres causes, comme le nervosisme général produit

par l'électricité ambiante, par le fluide qui circule partout autour de

nous et qui nous pénètre--les maladies industrielles frappant les hommes

employés à telle ou telle industrie dangereuse et se répandant aussi

autour des usines, puis l'effrayante agglomération des grouillantes

fourmilières humaines de plus en plus serrées sur notre pauvre univers

trop étroit...

[Illustration: LES CONTINENTS BONDÉS COMME LES RADEAUX DE LA MÉDUSE]

--Les continents, l'Amérique, l'Europe, l'Afrique bondées, l'Asie

débordant de Chinois, dit un des hommes politiques, sont comme

d'immenses radeaux flottant sur les eaux et chargés à sombrer de

passagers affamés, prêts à s'entre-dévorer entre eux!...

[Illustration: LA NOUVELLE BELLONE.]

--Malgré l'application en grand à l'agriculture de la chimie

modificatrice du vieil humus usé et l'excitation électrique des champs

assurant la germination et la pousse rapides.

--Ah! si nous n'avions pas, pour y déverser notre trop-plein dans un

avenir très prochain, ce sixième continent en construction, sous la

direction d'un homme au génie créateur, le grand ingénieur Philippe

Ponto, là-bas, dans l'immense et jusqu'ici tout à fait inutile océan

Pacifique! Quelle oeuvre, messieurs, quelle oeuvre!

[Illustration: «MES ESPÉRANCES!»]

--Revenons à notre affaire, reprit Philox Lorris, voyant que la

conversation menaçait de s'égarer; les trop grandes agglomérations

humaines et l'énorme développement de l'industrie ont amené un assez

triste état de choses. Notre atmosphère est souillée et polluée, il faut

s'élever dans nos aéronefs à une très grande hauteur pour trouver un air

à peu près pur,--vous savez que nous avons encore, à 600 mètres

au-dessus du sol, 49,656 microbes et bacilles quelconques par mètre cube

d'air.--Nos fleuves charrient de véritables purées des plus dangereux

bacilles; dans nos rivières pullulent les ferments pathogènes; les

établissements de pisciculture ont beau repeupler régulièrement tous les

cinq ou six ans fleuves et rivières, les poissons n'y vivent plus! Le

poisson d'eau douce ne se rencontre plus que dans les ruisselets et les

mares au fond des campagnes lointaines. Ce n'est pas tout, hélas! Il y a

encore une autre cause à notre triste dépérissement; elle tient aux

moeurs modernes et aux universelles et impérieuses nécessités

pécuniaires, tourment de notre civilisation horriblement coûteuse. Cette

cause, c'est le mariage par sélection à l'envers. Comme philosophes,

nous nous élevons contre ce funeste travers et, comme pères, nous nous

laissons aller à pratiquer aussi pour nos fils cette sélection à

l'envers. Que recherche-t-on généralement quand l'heure est venue de se

marier et de fonder une famille? Quelles fiancées font prime? Les

orphelines, c'est-à-dire les jeunes personnes dont les parents n'ont pu

dépasser la faible moyenne de la vie humaine, ou, à défaut d'orphelines,

celles dont les parents sont au moins souffreteux et caducs, ce qui

permet de compter sur la réalisation rapide des fameuses _espérances_,

miroir aux alouettes des fiancés, supplément de dot généralement

apprécié! Fatal calcul! Le manque de vitalité, la faiblesse d'endurance,

se transmettent dans les descendants et cette sélection à l'envers amène

un dépérissement de plus en plus rapide de la race... Que peuvent tous

les congrès de médecins, de physiologistes et d'hygiénistes contre ces

causes multiples? Vous avez beau, monsieur le ministre de l'Hygiène

publique, faire passer à certains jours des iodures et des toniques par

les tubes des compagnies d'alimentation, ce qui ne peut se faire

seulement que dans les villes assez importantes pour que ces compagnies

aient pu s'établir, la santé générale, dans les grands comme dans les

petits centres, reste mauvaise...

[Illustration: SURVEILLANCE AÉRIENNE DES FRONTIÈRES.]

--Sans compter, ajouta Sulfatin, en ce qui nous concerne, cette

dangereuse épidémie de migranite, qui, malgré les efforts du corps

médical, a désolé nos régions... et qui dure encore, attaquant même les

animaux!

--L'affaire de la migranite sera tirée au clair par la commission de

médecins chargée de l'étudier dans ses effets et de remonter à ses

causes, dit un des hommes politiques; dès à présent, il est permis de

soupçonner qu'elle est due à la malveillance d'une nation étrangère qui,

par des moyens que nous sommes sur le point de découvrir, par des

courants électriques chargés de miasmes soigneusement préparés, nous a

envoyé cette maladie inconnue, fabriquée de toutes pièces pour ainsi

dire, maladie d'abord bénigne et seulement gênante, mais devenue

rapidement, en certains cas, suivant les terrains où elle éclatait,

maligne et désastreuse! Mais ceci doit rester entre nous, messieurs,

c'est de la politique, c'est l'affaire du gouvernement de prendre, un

jour, telles mesures de représailles qu'il jugera convenables.

--Déplorable! s'exclama un des messieurs, situation inquiétante! Il n'y

a plus de sécurité pour les nations avec ces continuels progrès de la

science! Le ministère de la Guerre accable le budget, il réclame sans

cesse des crédits supplémentaires pour création de nouveaux engins pour

croisières aériennes de surveillance... S'il nous faut maintenant nous

défendre contre des invasions de miasmes, au risque de paraître

blasphémer, je me permettrai de déplorer ces incessants et désolants

progrès de la science...

--Ne blasphémez pas! la science poursuit toujours sa marche en avant,

s'écria Philox Lorris; au point de vue militaire, nous sommes en train

de clore l'ère barbare des explosifs et des produits chimiques aux

effets de plus en plus effroyables... Le dernier mot du progrès de ce

côté vient d'être dit, et c'est, messieurs, la maison Philox Lorris qui

l'a prononcé. On ne pourra trouver mieux que les engins et produits que

nous mettons actuellement en circulation... La collision entre la

république de Costa-Rica d'Amérique et la Danubie vous le démontrera. Je

suis heureux de cette occasion de les expérimenter... Vous allez voir,

messieurs, une belle guerre! Mes explosifs sont réellement supérieurs à

tout comme effet et comme facilité d'emploi. Tenez, je me fais fort,

avec une simple pilule de mon produit, de faire sauter très proprement

une ville à 20 kilomètres d'ici... Facilité, simplicité, propreté!

Pfuit! c'est fait! L'explosif idéal vraiment!... C'est, je vous le

répète, le dernier mot du progrès! Hâtons-nous de le prononcer et

cherchons autre chose...

--Il nous va donc falloir encore une fois réformer notre matériel et

notre approvisionnement? Vous m'épouvantez! Et notre budget déjà si

terriblement lourd!

--Monsieur le ministre des Finances, c'est le progrès! Mais

tranquillisez-vous. Je me fais fort de vous trouver mieux, beaucoup

mieux que tout cela, avant deux ans!

--Comment! Mais alors il nous faudra encore recommencer dans deux ans?

[Illustration: «PLUS D'EXPLOSIFS, DES MIASMES!»]

--Sans doute!... Mais attendez et ne maudissez pas la science! Je vous

disais que l'ère des explosifs touchait à sa fin... Nous avons eu l'ère

du fer, le temps des chevaliers enfermés dans leurs carapaces,

chargeant, la lance en avant, ou tapant comme des sourds, à coups de

masses d'armes, de pommes de lourdes épées; ensuite, l'ère de la poudre,

le temps des canons lançant d'abord assez maladroitement boulets et

obus; puis l'ère des explosifs divers, des produits chimiques meurtriers

et des engins perfectionnés, portant la destruction à des distances de

plus en plus longues; ce temps-là touche à sa fin, la guerre chimique

est usée à son tour! Faut-il vous révéler le sujet de mes recherches

actuelles, l'affaire à laquelle je vais exclusivement me consacrer dès

que nous aurons réglé celle qui fait l'objet de notre réunion? Le temps

me semble venu de faire la guerre médicale! Plus d'explosifs, des

miasmes! Nous avons déjà commencé, vous le savez, puisque nous comptons

dans nos armées un corps médical offensif, pourvu d'une petite

artillerie à miasmes délétères; mais ce n'est qu'un essai, un timide

essai!... Notre corps médical offensif n'a encore servi à rien de bien

sérieux... Et pourtant, l'avenir est là, messieurs! De tous côtés, les

savants cherchent; l'affaire de la _migranite_, cette indisposition à

laquelle personne n'a pu échapper, en est une preuve: la migranite nous

a été envoyée par une nation étrangère... Avant peu, on ne se battra pas

autrement qu'à coups de miasmes! Je vais poursuivre mes recherches dans

le plus grand secret, et, avant deux ans, je transforme définitivement

l'art de la guerre! Plus d'armées, ou du moins n'en aura-t-on que juste

ce qu'il faut pour recueillir les fruits de l'action du corps médical

offensif! Supposons-nous en état de guerre avec une nation quelconque:

je couvre cette nation de miasmes choisis, je répands telle ou telle

combinaison de maladie qu'il me plaît, et l'armée auxiliaire du corps

médical n'a qu'à se présenter et à imposer à cette nation couchée sur le

flanc, tout entière malade, les conditions de la paix... C'est simple,

c'est facile et c'est humanitaire! Messieurs, j'en suis certain

d'avance, ce n'est pas comme chimiste, c'est comme philanthrope que

l'avenir m'appréciera...

[Illustration: UNE GOUTTE D'EAU VUE AU MICROSCOPE: 590,000 MICROBES ET

BACILLES!]

--Mais cette diffusion des miasmes de l'autre côté de la frontière n'est

pas sans danger pour nous...

[Illustration: LA NYMPHE DE LA SEINE.]

--Pardon, général! J'ai eu préalablement le soin de couvrir notre

frontière d'un rideau de gaz isolateur, impénétrable à ces miasmes,

autant pour empêcher le retour de nos miasmes que pour arrêter ceux de

l'ennemi... Je ne me dissimule pas les difficultés, mais c'est une

affaire de temps: avant deux ans, j'aurai trouvé les procédés et paré à

toutes les difficultés, l'affaire sera mûre et nous entrerons dans la

période de la réalisation... Vous voyez que la science transforme encore

une fois la guerre et que, d'effroyablement barbare dans ses effets,

elle la rend tout à coup douce et humanitaire. Lorsque les corps

médicaux offensifs seuls seront aux prises, vous ne verrez plus ces

effroyables hécatombes d'êtres jeunes et valides dont l'ère de la poudre

et l'ère des explosifs nous donnaient l'horrible spectacle à chaque

collision de peuples. Quel est l'objectif d'un général au jour d'une

bataille? C'est de mettre le plus possible d'ennemis hors d'état de

nuire à ses troupes ou de s'opposer à sa marche en avant, n'est-ce pas?

Il fallait, jusqu'à présent, se livrer pour cela à de féroces tueries,

par le canon, les explosifs, les produits chimiques, les gaz

asphyxiants, etc... Eh bien! lorsque je serai maître de tous mes

procédés, toutes les armées que l'ennemi lancera sur nous, je me

chargerai de les coucher sur le sol, intoxiquées, malades autant que je

le voudrai et, pour quelque temps, incapables de lever le doigt! La

science, à force de perfectionner la guerre, la rend humanitaire, je

maintiens le mot! Au lieu d'hommes, dans la fleur de leur vigueur et de

leur santé, couchés par centaines de mille dans un sanglant

écrabouillement, la guerre, par les corps médicaux offensifs, ne

laissera sur le carreau que les valétudinaires, les affaiblis, les

organismes grevés de mauvaises hypothèques, qui n'auront pu supporter

l'effet des miasmes! Ainsi la guerre, éliminant les êtres faibles et

maladifs, tournera finalement au profit de la race... Une nation vaincue

sur le champ de bataille se trouvera, en compensation, purifiée, j'ose

le dire! Ai-je raison de qualifier de bienfaisante et d'humanitaire

cette future forme de la guerre? N'ai-je pas, en définitive, le droit de

me proclamer un véritable bienfaiteur de l'humanité, puisque avec la

guerre purement médicale que j'inaugure je terrasse à jamais l'antique

barbarie? Maintenant, donnez-moi deux ans encore ou dix-huit mois, le

temps de porter au point de perfection les engins spéciaux que je rêve,

de surmonter les dernières difficultés et de réunir des

approvisionnements de gaz toxiques suffisamment étudiés, préparés et

dosés... et revenons pour l'instant à notre affaire...

--Du grand MÉDICAMENT NATIONAL! acheva Sulfatin.

--_National!_ appuya Philox Lorris, c'est un médicament _national_ que

je veux lancer et pour lequel je sollicite l'appui du gouvernement! Mon

grand médicament microbicide, dépuratif, régénérateur, réunit toutes les

qualités, concentrées et portées à leur maximum, des mille produits

divers plus ou moins bienfaisants, exploités par la pharmacie; il est

destiné à les remplacer tous... L'État, qui veille surtout et sur tous,

qui s'occupe du citoyen souvent plus que celui-ci ne voudrait, qui le

prend dès l'instant de sa naissance pour l'inscrire sur ses registres,

qui l'instruit, qui dirige une grande partie de ses actions et l'ennuie

très souvent, il faut l'avouer, qui s'occupe même de ses vices,

puisqu'il lui fournit son alcool et son tabac, l'État a pour devoir de

s'occuper de sa santé... Pourquoi n'aurait-il pas le monopole des

médicaments, comme il avait jadis celui des allumettes, quand il y

avait des allumettes, et comme il a encore celui du tabac? Oui, c'est un

monopole nouveau que je vous propose de créer, pour exploiter avec moi

mon grand médicament national...

[Illustration: DÉCHÉANCE PHYSIQUE DES RACES TROP AFFINÉES]

--Mais êtes-vous absolument certain de l'efficacité de votre médicament

national?...

--Si j'en suis certain!... Attendez! Sulfatin, qu'on fasse venir votre

malade La Héronnière. C'est sur lui que nous avons expérimenté... Vous

avez tous connu Adrien La Héronnière, notre très éminent concitoyen,

arrivé au dernier degré de l'anémie physique et morale, tellement

archi-usé qu'aucun médecin ne voulait l'entreprendre, malgré l'énormité

des primes proposées, en raison de l'indemnité payable en cas de

non-réussite... Mon collaborateur Sulfatin l'a entrepris, et vous allez

voir ce qu'il a fait en dix-huit mois de ce valétudinaire à bout de

souffle... M. La Héronnière est en bon état de réparation; avant peu, il

sera comme neuf!...

--Très bien, mais c'est que nous avons à compter avec l'opposition dans

les Chambres, dit un des hommes politiques, et la création d'un nouveau

monopole soulèvera peut-être de fortes objections...

--Allons donc! Avec un exposé des motifs bien fait: état morbide de la

nation bien démontré, l'ennemi signalé; l'anémie et la déchéance

physique qu'elle entraîne, la terrible anémie s'abattant sur un

organisme déjà envahi par cent variétés de microbes divers... Puis chant

de victoire, le remède est trouvé, c'est le grand médicament national de

l'illustre savant et philanthrope Philox Lorris! Le grand médicament

national foudroie tous les bacilles, vibrions et bactéries, il terrasse

la terrible anémie, il relève le tempérament national, rétablit les

fonctions de tous les organismes fêlés, combat victorieusement

l'atrophie musculaire, la sénilité prématurée, etc.. Et le monopole est

voté à quatre cents voix de majorité. Et nous avons, en même temps que

le profit matériel, la gloire et la joie de rendre réellement force et

santé à l'homme moderne, si horriblement surmené!!!»

[Illustration: COMMENT ON SE REPRÉSENTE Mme LORRIS EN SON CABINET DE

TRAVAIL.]

Le Vingtième Siècle: La Vie Électrique · 第 18 / 38 题